Le loup blanc

Chapter 15

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--Nous vivons du mieux que nous pouvons, reprit le vieillard; on a voulu nous voler notre pain noir et notre petit cidre, nous volons nos voleurs, ce qui nous met à même de manger du pain blanc et de boire de l'eau-de-vie.

Un joyeux et bruyant éclat de rire accueillit la douteuse moralité de ces paroles.

--Bien dit, notre père Toussaint! cria-t-on de toutes parts.

--La paix, mes enfants, la paix! Quant à notre bon sens, nous te savons gré de ton compliment, mais, en définitive, qu'as-tu à faire de notre bon sens, qui nous conseille de te pendre, et de notre misère, que tu as tâché de rendre si complète?

--Je veux me venger, dit Vaunoy.

--N'as-tu pas, à La Tremlays, tes assassins ordinaires?

--Trêve, interrompit Vaunoy, dans un mouvement d'impatience qui le servit à merveille; expliquons-nous comme des hommes, et ne bavardons pas comme des avocats. Voulez-vous gagner cinq cent mille livres?

--Cinq cent mille livres! répétèrent encore les Loups qui avaient l'eau à la bouche.

--Cinq cents millions de tromperies! s'écria une rude voix dont le propriétaire, le petit Yaumi, perça la foule et vint dresser sa haute taille devant la table occupée par le sénat de la Fosse-aux-Loups.

--Notre père Toussaint et les autres, ajouta-t-il, ne faites pas attention à ce que dit ce misérable. Vous le connaissez, et d'ailleurs, en l'absence du Maître, vous ne pouvez rien décider.

Vaunoy dressa l'oreille à ce mot de maître. C'était là une nouvelle difficulté qu'il n'avait pu mettre en ligne de compte.

Le père Toussaint secoua la tête d'un air de mécontentement.

--Ami Yaumi, dit-il, le Maître est le maître, mais nous sommes bien quelque chose, et cinq cent mille livres ne se trouvent pas tous les jours sous le couvert. Cela mérite réflexion.

--Mais il ment comme un coquin qu'il est!

Les Loups poussèrent en choeur un murmure de désapprobation. Ces bonnes gens tenaient aux cinq cent mille livres annoncées, plus que nous ne saurions dire.

--Yaumi, mon garçon, reprit Toussaint, avec d'autant plus d'assurance qu'il se sentait soutenu; laisse-nous faire nos affaires: le Maître sera content.

--Et s'il ne l'est pas? demanda Yaumi.

Personne ne dit mot dans la foule. Le vieillard parut visiblement déconcerté.

--Il le sera, reprit-il encore après un silence; personne plus que moi n'est disposé à obéir au Maître, mais...

--Mais vous voulez braver la chance de lui désobéir! Écoutez! je sais, moi, que le Maître donnerait le plus clair de son sang pour voir cet homme face à face.

Vaunoy frémit de la tête aux pieds.

--Je sais, poursuivit Yaumi, que cet homme et lui ont à régler un compte long et embrouillé. Je veux aller chercher le Maître.

--Qui sait où on le trouvera?

--Je tâcherai; vous m'attendrez.

--C'est impossible! s'écria Vaunoy, mettant désormais son va-tout sur une seule chance; tout est manqué si dans deux heures je ne suis pas de retour à La Tremlays.

--Deux heures me suffiront, dit Yaumi.

Les vieillards se consultèrent.

Il faut croire que l'autorité de celui qu'on appelait _le Maître_, et qui n'était autre que le Loup Blanc, avait des proportions fort absolues, car, malgré sa violente envie de conquérir les cinq cent mille livres, la foule des Loups vint en aide à Yaumi.

--N'y a pas à dire, murmurait-on de tous côtés: faut que le Maître soit averti!

--Va donc, dit Toussaint à Yaumi; mais si, dans deux heures, tu n'es pas revenu, nous ferons à notre idée.

Yaumi ne s'ébranla point encore.

--Il faut auparavant, dit-il, que je sache tout ce que veut cet homme.

--C'est juste, repartit Toussaint; expliquez-vous, Hervé de Vaunoy.

--Les cinq cent mille livres dont il s'agit, dit le maître de La Tremlays, sont le produit des tailles de l'évêché de Dol, que M. l'intendant royal expédie à Paris. Les cinq cent mille livres resteront une nuit au château. Cela suffira.

--Je crois bien! s'écria Toussaint.

--Je crois bien! répétèrent les Loups.

--Quant à l'homme que je veux tuer, il est votre ennemi aussi bien que le mien; c'est le nouveau capitaine de la maréchaussée.

--Fût-il pis que cela, Hervé de Vaunoy, dit Toussaint d'un ton grave, mais non sans quelques regrets, n'espère pas l'aide de nos bras. Les Loups n'assassinent pas.

--Les Loups attaqueront la caisse; les Loups prendront les cinq cent mille livres; les Loups auront tout le profit. Moi, je ferai le reste.

Le vieux Toussaint secoua la tête d'un air de satisfaction non équivoque.

--Cela peut s'accepter, dit-il; en conscience, cela peut s'accepter. Eh bien! Yaumi, en sais-tu assez long?

--Je pars, répondit ce dernier.

Il mit en effet son masque sur son visage et disparut dans l'ombre.

Vaunoy s'assit. On plaça devant lui un verre d'eau-de-vie qu'il toucha de ses lèvres.

--Deux heures! pensait-il avec angoisse; si cet homme vient, quel sera mon sort?

Les Loups s'étaient remis à fumer et à boire, car ces pauvres gens, naguère artisans honnêtes et laborieux, une fois jetés violemment hors de leur voie, avaient pris, à peu de chose près, tous les vices qu'amène avec soi la fainéantise soutenue par la rapine.

Vaunoy, lui, comptait les minutes. De temps en temps, la voix du vieux Toussaint, qui demandait quelques explications sur le mode d'attaque, sur le moment du coup de main, etc., interrompait sa laborieuse rêverie. Ce fut heureux pour lui, car, si on ne l'eût point distrait de sa peur, sa peur l'aurait tué.

Une heure se passa, puis une heure et demie, puis l'aiguille de la montre de Vaunoy indiqua les deux heures révolues.

Vaunoy ouvrit sa poitrine à une longue et vigoureuse aspiration. Il se leva.

--Ma foi, dit Toussaint, Hervé de Vaunoy est dans son droit. Un honnête homme n'a que sa parole; nous avons la nôtre, et nous sommes des honnêtes gens.

--C'est clair! appuya l'assistance.

--Donc, tu peux te retirer, l'homme. Ton intérêt nous répond de ton exactitude. Demain, une heure après le coucher du soleil, nous serons au lieu désigné.

--À demain, dit Vaunoy, qui devançait ses guides vers l'entrée du souterrain.

On lui banda de nouveau les yeux. Quelques minutes après, il sautait joyeusement sur son cheval, qui l'attendait au-delà du fourré.

--Saint-Dieu! saint-Dieu! saint-Dieu! cria-t-il follement en pressant à grands coups d'éperons le galop de sa monture.

Comme on le pense le vieux majordome gagna son pari, car c'était Vaunoy qui avait frappé ces rudes coups à la porte extérieure de La Tremlays, et ce fut lui qui, au moment de la gageure, entra dans le salon, au grand étonnement de Lapierre.

En entrant, il se jeta, haletant, sur un fauteuil.

--Il est à nous! s'écria-t-il. J'ai joué ma vie, j'ai gagné, mais je jure Dieu qu'on ne m'y prendra plus!

--J'en reviens à ce que je disais, murmura Lapierre: que Dieu ait l'âme du capitaine! Maître Alain, voici votre écu.

XXIX Avant la lutte

Le lendemain, le convoi des deniers de l'impôt partit de Rennes dans la matinée. Il était escorté par la maréchaussée, à la tête de laquelle chevauchait le capitaine Didier, et par une compagnie de sergents à pied.

Le trajet de Rennes à La Tremlays se fit sans encombre. Tandis que les lourdes charrettes, chargées d'écus de six livres, s'embourbaient dans les fondrières de la forêt, l'attaque aurait été bien facile; mais nulle figure hostile ou suspecte ne se montra sur la route, et c'est à peine si Jude, qui suivait le capitaine, put conjecturer deux ou trois fois aux mouvements des branches qu'il y avait un être vivant, homme ou gibier, caché sous le couvert.

Les Loups dormaient ou ne se souciaient pas d'affronter les bons mousquets de la maréchaussée. À moins qu'ils n'eussent encore un autre motif de ne point se montrer.

On marchait bien lentement, et le soleil se couchait au moment où le convoi atteignait les premiers arbres de l'avenue de La Tremlays.

--Monsieur, dit Jude en se penchant à l'oreille du capitaine, il ne fait point bon pour moi au château. Ce que je cherche n'y est pas, et j'y pourrais trouver en revanche ce que je n'ai garde de chercher.

--Fi! mon brave garçon, répondit le capitaine avec un sourire, tu ne rêves plus qu'assassinat depuis hier. Certes, si tout ce que tu m'as raconté de ce Vaunoy est vrai, c'est un scélérat infâme et sans vergogne, mais je ne puis croire... et, après tout, qui te dit que ce charbonnier n'ait point menti?

--Pelo Rouan? Il ne mentait pas, monsieur, car sa voix tremblait et j'ai senti la sueur de son front tomber sur ma main. Oh! il ne mentait pas!... Et dame Goton et l'absence de notre petit monsieur?

--Tu as peut-être raison, dit le capitaine; en tout cas, tu es libre, mon garçon, et si tu as quelque ami dans la forêt, je te permets de lui demander l'hospitalité. Demain, tu nous rejoindras à Vitré.

--À demain donc! répondit Jude.

Sur le point de s'éloigner, il s'approcha davantage et ajouta à voix basse:

--N'oubliez pas ce qui vous regarde, mon jeune monsieur. Ce Pelo Rouan a parlé de vengeance, et il a l'air d'un terrible homme!

Didier sourit encore et fit un geste d'insouciante bravade.

--À demain, brave garçon! dit-il au lieu de répondre.

Jude prit un sentier de traverse et perdit bientôt de vue le convoi. Le soleil était couché depuis quelques minutes à peine, mais il faisait nuit déjà sous les sombres voûtes de la forêt. Les clairières seules montraient leurs ajoncs illuminés par cette lueur chatoyante que le crépuscule du soir laisse monter du couchant. Jude s'en allait à pas lents et la tête tristement baissée.

Il avait confié son cheval à un soldat pour que la bête eût sa provende au château.

Le bon écuyer sentait son courage l'abandonner en même temps que l'espoir. Pourquoi chercher encore lorsqu'on est sûr de ne point trouver? Jude avait besoin d'évoquer le souvenir vénéré de son maître pour garder quelque énergie à sa volonté chancelante.

Un péril à braver l'eût trouvé fort; s'il n'eût fallu que mourir, il serait mort avec joie. Mais il n'y avait rien, ni péril à braver, ni mort à affronter.

Treml n'aurait point le bénéfice des efforts tentés: à quoi bon combattre?

Jude, après avoir cheminé quelque temps sans but, prit la route de la loge du charbonnier Pelo Rouan.

--Nous causerons de Treml, se disait-il en soupirant; peut-être aura-t-il appris quelque chose depuis hier.

Jude n'avait pas fait vingt pas dans cette direction nouvelle, lorsqu'un bruit sourd, lointain encore, mais familier à son oreille de vieux soldat, arriva jusqu'à lui.

C'était évidemment le bruit produit par la marche d'une nombreuse réunion d'hommes, dont les pas s'étouffaient sur la mousse de la forêt.

Jude s'arrêta. Ce ne pouvait être l'escouade des sergents de Rennes, car les pas venaient du côté opposé à la ville, et avançaient plus rapidement que ne fait d'ordinaire une troupe soumise aux règles de la discipline.

Jude devinait rarement; il en était encore à s'interroger, lorsque l'agitation des branches du taillis lui annonça l'approche de cette mystérieuse armée.

Il n'eut que le temps de se jeter de côté sous le couvert.

Au même instant, une cohue pressée, courant sans ordre, mais à bas bruit, fit irruption dans le sentier que Jude venait de quitter.

À la douteuse clarté qui régnait encore, le vieil écuyer tâcha de compter, mais il ne put. Les hommes passaient par centaines, et incessamment d'autres hommes sortaient du fourré.

C'était un spectacle singulier et fait pour inspirer l'effroi, car aucun de ces hommes ne montrait son visage aux derniers rayons du crépuscule. Tous avaient la figure couverte d'un masque de couleur sombre.

Tous, hormis un seul qui portait au contraire un masque blanc comme neige, au milieu duquel luisaient deux yeux ronds et incandescents comme les yeux d'un chat-pard.

Cet homme, qui était de grande taille, mais de bizarre tournure, marchait le dernier. Lorsqu'il passa devant Jude, il se trouvait en arrière d'une cinquantaine de pas sur ses compagnons, et le vieil écuyer le vit avec étonnement faire, sans effort apparent, deux ou trois bonds réellement extraordinaires, qui le portèrent en quelques secondes à l'arrière-garde de la fantastique armée.

Jude demeura quelques minutes comme ébahi. Au bout de ce temps, sa lente intelligence ayant accompli le travail qu'une autre aurait fait de primesaut, il conjectura que ces sauvages soldats étaient des Loups. Mais où allaient-ils en si grand nombre et armés jusqu'aux dents?

Jude se fit cette question, mais il n'y répondit point tout de suite, bien que les Loups, chuchotant entre eux, eussent prononcé, en passant près de lui, plus d'un mot qui aurait pu le mettre sur la voie.

Il poursuivit sa route, tout pensif et fort intrigué, vers la demeure de Pelo Rouan.

Pendant qu'il marchait par les sentiers redevenus déserts de la forêt, son esprit travaillait, et les vagues paroles surprises çà et là aux Loups qui passaient, lui revenaient comme autant de menaces.

La loge de Pelo Rouan était fermée. Jude frappa de toute sa force à la porte close; personne ne répondit.

--C'est étonnant, pensa-t-il, entremêlant sans le savoir le désappointement présent et l'objet de sa récente préoccupation. Ce singulier personnage, masqué de blanc, qui marchait le dernier, avait des yeux semblables à ceux que je vis briller hier dans les ténèbres de cette loge... Ouvrez, mon compagnon, ouvrez à l'écuyer de Treml.

Point de réponse. Seulement, de l'autre côté de la loge, d'autres coups se firent entendre, comme pour railler ou imiter ceux qu'il distribuait libéralement à la porte.

Jude fit le tour de la cabane. Un rayon de lune, égaré à travers les branches des arbres, lui montra une petite fenêtre, fermée de forts volets qui s'agitaient sous l'effort d'une main cherchant à les ébranler à l'intérieur.

Au moment où Jude ouvrait la bouche pour répéter sa requête l'un des volets violemment arraché tomba auprès de lui.

En même temps, une forme de jeune fille dont la lune éclairait vaguement la silhouette, monta sur l'appui de la fenêtre, sauta aux pieds de Jude avec une légèreté de sylphide, et demeura un instant à genoux, les bras tendus vers le ciel.

--Sainte Vierge de Mi-Forêt, je vous remercie! murmura la jeune fille avec une ardente dévotion. Protégez-le, protégez-le! Si je le sauve, Notre-Dame, je vous donne un cierge, et une couronne, et ma croix d'or, et tout ce que j'ai, bonne Vierge!

Elle se signa, baisa une petite médaille suspendue à son cou, se releva d'un bond et disparut comme une biche sous le taillis.

Elle n'avait même pas aperçu Jude.

--Fleur-des-Genêts! dit le bon écuyer que ces diverses et inexplicables péripéties jetaient dans un complet abasourdissement. Qui veut-elle sauver? Et les autres! qui veulent-ils attaquer?

La lumière jaillit presque toujours de l'extrême confusion. Jude se pressa le front de ses deux mains, comme pour en faire sortir une pensée obscure, dont il sentait instinctivement l'importance et qu'il ne pouvait formuler.

Au bout de quelques minutes, il se redressa brusquement et laissa tomber ses bras le long de son corps. La pensée avait jailli; la lumière s'était faite dans les ténèbres de sa cervelle: il comprenait.

--Didier! s'écria-t-il d'une voix brève et coupée; c'est de Didier qu'elle parle; Pelo Rouan le déteste; elle veut le sauver parce qu'il veut le tuer. Et les Loups... par le nom de Treml, il y aura quelqu'un pour le défendre!

Et il se reprit à marcher à pas de géant dans la direction de La Tremlays.

Il semblait avoir retrouvé l'agilité de ses jeunes années, et perçait droit devant lui, au milieu des plus épais fourrés, comme un sanglier au lancer.

En ce moment, pour la première fois, il sentait quelle puissance avait prise au fond de son coeur son attachement pour le jeune capitaine, son nouveau maître. À cette honnête et fidèle nature, il fallait un homme à qui se dévouer, et le souvenir de Treml ne suffisait pas à satisfaire l'éternel besoin d'obéir et d'aimer qui constituait chez Jude, presque tout l'homme moral.

En arrivant à la grille du parc de La Tremlays, Jude était plus inquiet encore qu'au départ, car son flair de fils de la forêt lui révélait la présence d'une immense embuscade.

Il sentait d'instinct que le château était entouré de mystérieux ennemis.

Tout était tranquille encore néanmoins, et Jude resta indécis, n'osant peser sur la corde qui mettait en mouvement la cloche de la grille.

Qu'il entrât par là ou par la maîtresse porte, donnant sur la cour du château, il y avait pour lui danger pareil d'être reconnu; or, Jude ne s'appartenait point, et son zèle pour le capitaine ne pouvait lui faire oublier entièrement et si vite qu'il avait juré de donner sa vie à Treml.

Heureusement, pendant qu'il hésitait, il vit briller la lumière d'une lanterne à travers les arbres, et bientôt il distingua l'imposante tournure de dame Goton, qui, la pipe à la bouche et à la main un énorme trousseau de clés, s'en venait voir, selon sa coutume, si toutes les portes étaient bien closes.

Dame Goton et Jude étaient trop bons amis pour que le lecteur conserve la moindre inquiétude au sujet du vieil écuyer dans l'embarras.

Nous laisserons la femme de charge l'introduire avec tout le mystère désirable, et nous réclamerons place à table dans la salle à manger de M. Hervé de Vaunoy.

Le souper était copieux et bien ordonné. Béchameil, qui avait dormi sur sa rancune et n'était point fâché de veiller personnellement au salut de ses cinq cent mille livres, faisait grand honneur à une seconde édition de son fameux blanc-manger, qu'il avait revue et corrigée pour la circonstance.

Le vin était excellent; l'officier du roi, qui commandait les sergents de Rennes, se trouvait être un joyeux vivant; Didier lui-même accueillait avec plus de bienveillance l'hospitalité empressée de Vaunoy.

Une seule chose manquait au festin, c'était la présence d'Alix, retenue en son appartement par la fièvre qui ne l'avait pas quittée depuis la veille.

Mais Alix, il faut le dire, était merveilleusement remplacée par sa tante, mademoiselle Olive de Vaunoy, laquelle tenait le centre de la table, et faisait les honneurs avec une grâce qu'il ne nous est point donné de décrire.

Parmi les valets qui servaient à table, nous citerons maître Alain et Lapierre. Vaunoy ne les perdait pas de vue; et, tout en faisant mille caresses au jeune capitaine, il paraissait accuser ses deux suppôts de lenteur, et contenait difficilement son impatience.

Le premier service avait été enlevé pour faire place aux rôtis, puis à la pâtisserie, qui, placée au centre de la table, s'entourait d'un double cordon de dessert. On versait les vins du Midi, ce qui semblait causer à Béchameil et à l'officier rennais une notable satisfaction.

Didier tendit son verre par-dessus son épaule. Ce fut Lapierre qui versa. Vaunoy et lui échangèrent un rapide coup d'oeil.

Mais, au moment de porter le verre à ses lèvres, Didier se tourna brusquement et regarda Lapierre en face.

Le saltimbanque émérite soutint parfaitement ce regard, et demeura sans sourciller, à la position du laquais derrière la chaise de son maître.

Didier répandit ostensiblement le contenu de son verre sur le parquet, et fit à Lapierre un signe impérieux de s'éloigner, ce que celui-ci exécuta aussitôt en s'inclinant avec un feint respect.

Vaunoy était devenu pâle.

--Notre vin de Guyenne ne plaît pas au capitaine Didier? demanda-t-il en s'efforçant de sourire.

--Ne parlez pas ainsi, monsieur mon ami, interrompit Béchameil qui cherchait un bon mot depuis le potage, ou monsieur le capitaine vous actionnera en calomnie devant notre parlement.

Cela dit, Béchameil crut devoir éclater de rire.

--Monsieur de Vaunoy, répondit le capitaine avec une froide politesse, veuillez m'excuser, s'il vous plaît. Veuillez surtout faire en sorte que cet homme ne m'approche jamais. J'ai mes raisons pour parler ainsi, M. de Vaunoy.

--Sortez, Lapierre! dit le maître de La Tremlays. Mon jeune ami, ajouta-t-il, choisissez, je vous en supplie, entre tous mes valets. Vous plaît-il d'être servi par mon majordome en personne?

C'était littéralement tomber de Charybde en Scylla, car Lapierre, en sortant, avait remis au majordome le flacon qu'il tenait à la main.

Didier salua légèrement en signe d'acquiescement, et tendit son verre à maître Alain, qui l'emplit jusqu'au bord.

--À la santé du roi! dit le maître de La Tremlays en se levant.

Tous les convives l'imitèrent, excepté mademoiselle Olive, que le privilège de son sexe dispensait de ce mouvement.

--À la santé du roi! répéta Didier, qui but son verre d'un trait.

Un imperceptible sourire plissa la lèvre d'Hervé de Vaunoy.

Il fit un signe à maître Alain.

Celui-ci s'approcha d'une fenêtre ouverte et lança dehors le flacon qui avait servi à remplir le verre de Didier.

Nul ne remarqua cet incident, et le souper continua comme si de rien n'eût été.

Au bout de quelques minutes, Didier cessa tout à coup de répondre aux gracieuses prévenances dont l'accablait mademoiselle Olive. Sa tête pesait sur ses épaules; ses paupières luttaient en vain pour ne point se fermer.

On eût dit qu'il était en proie à un irrésistible besoin de sommeil.

Olive, scandalisée, rentra en un digne silence; ce qui permit au capitaine de s'endormir tout à fait.

--Saint-Dieu, dit Vaunoy, notre jeune ami n'est pas aimable ce soir! Il jette notre vin et s'endort à notre barbe. Lui auriez-vous conté une histoire, mademoiselle ma soeur?

Olive se pinça les lèvres et foudroya son frère du regard.

--Cela n'expliquerait pas pourquoi il a répandu son vin de Guyenne, dit Béchameil avec son habituelle naïveté.

--Nous lui passerons tout cela en faveur de son titre d'officier du roi, reprit joyeusement le maître de La Tremlays, et nous pousserons l'attention jusqu'à le faire emporter dans son fauteuil afin de ne point troubler son sommeil.

Deux valets en effet soulevèrent le siège de Didier et l'emportèrent toujours dormant, à sa chambre. Cela réjouit fort M. de Béchameil et l'officier rennais, qui jura sur son honneur que M. de Vaunoy savait exercer l'hospitalité dans les formes.

Didier ne s'éveilla point pendant le trajet. Les deux valets le déposèrent endormi sur son lit et se retirèrent.

Une heure après environ, un bruit terrible se fit autour du château. Les portes furent attaquées toutes à la fois, et brisées d'autant plus facilement qu'il ne se présenta personne pour les défendre.

Par une fatalité singulière, sergents et soldats de la maréchaussée se trouvaient casernés dans une grange qu'on avait fermée en dehors.

Une seule personne fit résistance, ce fut la vieille Goton qui après avoir inutilement essayé de relever le courage de maître Simonnet et des autres valets de Vaunoy, saisit bravement un mousquet, et fit le coup de feu par la fenêtre de la cuisine.

Au moment où l'on entendit les premiers bruits de cette attaque inopinée et furieuse, Vaunoy était dans son appartement avec maître Alain, Lapierre et deux autres valets armés.

--Voici l'instant, dit-il avec un certain trouble dans la voix; il dort et vous êtes quatre. Saint-Dieu! ne me le manquez pas cette fois.

--Je m'en chargerai tout seul, reprit Lapierre; et en vérité, ce jeune fou prend à tâche de me donner envie de le tuer. Voilà deux fois qu'il me foule aux pieds depuis hier.

--Trêve de paroles! interrompit Vaunoy; à vous le capitaine, à moi les Loups!

Les quatre estafiers s'engagèrent dans le long corridor qui conduisait à la chambre de Didier, Lapierre marchait le premier, épée nue dans la main droite, poignard dans la gauche.

Maître Alain venait le dernier, ce qui lui donna occasion de dire, sans être aperçu, un mot à sa bouteille carrée.

--Attention! dit Lapierre en arrivant à la porte qui n'était point fermée. Je vais l'expédier tout seul. Cependant s'il s'éveillait par le plus grand des hasards, vous viendriez à la rescousse.

Il entra. Une obscurité profonde régnait dans la chambre de Didier. Lapierre avança doucement; et, lorsqu'il se crut à portée du lit, il leva son épée.

Une autre épée arrêta la sienne dans l'ombre. Lapierre recula étonné.

--Lève la lanterne, Jacques, dit-il à l'un des valets.