Le loup blanc

Chapter 14

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L'instant après, Lapierre était introduit dans l'appartement de mademoiselle de Vaunoy, qui ne put, à sa vue, retenir un vif mouvement de répulsion.

Lapierre entra chapeau bas, mais gardant sur son visage l'expression d'insouciante effronterie qui lui était naturelle.

--Mademoiselle m'a fait appeler? dit-il.

Alix s'assit et fit signe à Renée de s'éloigner. Pendant un instant elle garda le silence et tint les yeux baissés; évidemment, elle hésitait à prendre la parole.

--Tenez-vous beaucoup à rester au service de M. de Vaunoy? demanda-t-elle enfin avec une dureté calculée.

Un autre se fût peut-être étonné de cette question, mais Lapierre était à l'épreuve.

--Infiniment, mademoiselle, répondit-il.

--C'est fâcheux, reprit Alix qui surmontait son trouble et regagnait tout son sang-froid, j'ai résolu de vous éloigner.

--Et m'est-il permis de vous demander?...

--Non.

Lapierre baissa la tête et sourit dans sa barbe. Alix aperçut ce mouvement, et une vive rougeur couvrit son beau front.

--Vous quitterez La Tremlays, poursuivit-elle en refoulant une exclamation de colère méprisante; je le veux.

--Peste! murmura Lapierre: voilà qui est parler.

--Vous quitterez La Tremlays à l'instant.

--Peste! répéta Lapierre.

--Silence! si vous vous retirez de bon gré, je paierai votre obéissance.

Alix fit sonner les pièces d'or que contenait la bourse en soie.

--Si vous résistez, poursuivit-elle, je vous ferai chasser par mon père.

--Ah! fit tranquillement Lapierre.

--Voulez-vous cette bourse?

--J'y perdrais, répondit Lapierre, j'aime mieux rester... à moins pourtant que mademoiselle ne daigne me dire, ajouta-t-il d'un ton d'ironie pendable, comment un pauvre diable comme moi a pu s'attirer la haine d'une fille de noble maison. Je suis très curieux de savoir cela.

--La haine! répéta Alix, qui se redressa.

Elle retint une parole de dédain écrasant et dit à voix basse:

--Lapierre, vous êtes un assassin.

--Ah! fit encore celui-ci sans s'émouvoir le moins du monde.

--Je ne sais pas, poursuivit Alix, ce qu'il put jamais y avoir de commun entre un homme comme vous et le capitaine Didier...

--Nous y voilà! interrompit Lapierre assez haut pour être entendu.

--Paix, vous dis-je, ou je vous ferai châtier comme vous le méritez; j'ignore ce qui a pu vous porter à ce crime, mais c'est vous qui avez attendu nuitamment, l'année dernière, le capitaine Didier, dans les rues de Rennes.

--Vous vous trompez, mademoiselle.

Alix tira de son sein la médaille de cuivre que le lecteur connaît déjà.

--Le mensonge est inutile, continua-t-elle, c'est moi qui pansai votre blessure quand on vous ramena à l'hôtel, et je trouvai sur vous cette médaille que je savais appartenir au capitaine Didier. Vous la lui aviez volée croyant sans doute qu'elle était en or.

--Et vous, mademoiselle, repartit Lapierre en souriant, vous l'avez gardée précieusement depuis ce temps, quoiqu'elle ne soit que de cuivre.

--Niez-vous encore? demanda Alix sans daigner répondre.

--À quoi bon? demanda Lapierre.

--Alors vous ne vous refusez pas à quitter le château?

--Si fait! plus que jamais.

--Mais, s'écria mademoiselle de Vaunoy, malheureux, ne craignez-vous pas que je vous dénonce à mon père?

Lapierre éclata de rire. Alix se leva indignée.

--C'en est trop, dit-elle; dès que mon père sera de retour...

--Qui sait quand votre père reviendra, mademoiselle? interrompit Lapierre qui la regarda en face.

--Que voulez-vous dire? demanda vivement la jeune fille saisie d'un vague effroi.

Lapierre ouvrit la bouche pour parler, mais il se retint et rappela sur sa lèvre son sourire cynique.

--Nous sommes tous mortels, dit-il en s'inclinant, et chaque homme est exposé sept fois à périr dans un seul jour: voilà tout ce que je voulais vous dire, mademoiselle. Quant à votre menace, elle est faite, n'en parlons plus; mais gardez, je vous conjure, celles que vous pourriez être tentée de m'adresser à l'avenir. Il est humiliant, pour une noble demoiselle, de menacer un valet.

--Mais, sur ma foi! s'écria Alix que cette longue provocation jetait hors d'elle-même, je ne menace pas en vain. M. de Vaunoy saura tout!

--Changez le temps du verbe: j'ai étudié un peu ma grammaire; au lieu du futur mettez le présent, et vous aurez dit la vérité, mademoiselle.

--Je ne vous comprends pas! balbutia Alix qui devint pâle et chancela.

--Si fait, mademoiselle, vous me comprenez et parfaitement. Croyez-moi, ne me forcez point à mettre les points sur les _i._

--Je veux que vous vous expliquiez, au contraire, dit Alix avec effort.

--À votre volonté. Le bon sens exquis dont vous êtes douée vous avait fait deviner tout d'abord que rien de commun ne pouvait exister entre un honnête garçon tel que moi et un enfant sans père comme le capitaine Didier. Je n'ai point de haine, en effet. Mais le sort a été injuste à mon égard: je ne suis qu'un valet; la haine d'autrui peut devenir ma haine: et, pour gagner mes gages, je puis avoir à tirer l'épée comme si je haïssais réellement...

--Tu mens, misérable! interrompit la jeune fille exaspérée, car elle comprenait.

--Vous savez bien que non. J'ai tué parce qu'on m'a dit: tue.

--Oses-tu bien accuser mon père?

--Moi! Je ne pense pas avoir prononcé le nom respectable de M. Hervé de Vaunoy. Mais, à bon entendeur, salut.

--Tu mens! tu mens! répéta Alix dont la tête se perdait.

--Mettons que je mente, mademoiselle, pour peu que cela puisse vous être agréable. Mais, que je mente ou non, si, comme je le crois, vous portez quelque intérêt au capitaine Didier, ne perdez pas votre temps à menacer un homme qui ne saurait vous craindre. Cet homme, d'ailleurs, n'est que l'instrument. Montez plus haut: arrêtez le bras ou fléchissez le coeur.

Il ajouta plus bas:

--Et quand votre père reviendra, s'il vous est donné de revoir votre père, agissez sans perdre une minute, c'est un bon conseil que je vous donne.

À ces mots Lapierre salua profondément et prit congé avec toute l'apparence du calme le plus parfait.

Alix ne saisit point ses dernières paroles; mais elle en avait assez entendu. Dès que le valet fut parti, elle s'affaissa sur son siège et mit sa tête entre ses mains. Un monde de pensées navrantes fit irruption dans son cerveau.

--Mon père! mon père! murmurait-elle au travers de ses sanglots; je ne veux pas le croire. Ce misérable ment!

Mais elle avait beau faire, une irrésistible conviction s'imposait à son esprit: c'était son père qui avait ordonné l'assassinat de Didier.

Pourquoi?

Elle se leva, chancelante, et agita sa sonnette. Elle voulait joindre Didier, lui conseiller de fuir... Hélas! que lui dire sans accuser son père?

Lorsque Renée se rendit à l'appel de la sonnette, elle trouva sa jeune maîtresse inanimée sur le plancher. Alix avait succombé à son émotion. Quand elle recouvra ses sens, une fièvre violente s'empara d'elle.

L'heure du dîner vint cependant, et M. de Béchameil, quittant la cuisine, fit son entrée dans la salle à manger suivi du plat incomparable qu'il venait d'inventer.

Le digne financier avait un air à la fois modeste et conscient de sa valeur. Il semblait savourer par avance les unanimes éloges qui allaient accueillir ce chef-d'oeuvre de l'art culinaire, rendu plus précieux par la noble main qui l'avait préparé. Il méditait déjà une courte allocution en forme de madrigal, à l'aide de laquelle il comptait offrir à mademoiselle de Vaunoy l'honneur d'attacher son nom au blanc-manger nouveau-né.

Certes, ce n'était point là une mince aubaine pour la belle Alix. Il y allait de l'immortalité, car le plat n'était rien moins qu'une béchamelle de turbot (les cuisiniers ont faussé l'orthographe de ce nom illustre), c'était, en un mot, la première de toutes les béchamelles.

Hélas! le destin est aveugle, tous les bons poètes l'ont dit, et les projets des hommes sont étrangement caducs! La primeur de ce précieux aliment devait tomber en partage aux palais malappris de deux ignobles valets!

En entrant dans le salon, Béchameil orna sa lèvre de son plus avenant sourire. Ce fut en pure perte: il n'y avait point de convives.

Hervé de Vaunoy n'avait pas reparu. Alix était en proie à d'atroces souffrances; mademoiselle Olive veillait auprès de son lit de douleur. Didier était on ne savait où.

Ce que voyant, Béchameil, ordinairement si paisible, entra dans un dépit furieux. Désolé de n'avoir personne pour apprécier les mérites de son blanc-manger il demanda son carrosse, et partit au galop pour sa villa de la Cour-Rose.

Le blanc-manger resta sur la table, chef-d'oeuvre abandonné.

Quelques minutes après, Alain le majordome et Lapierre entrèrent par hasard dans le salon.

--Il ne reviendra pas, dit Lapierre.

--Tu es un oiseau de mauvaise augure, répondit le vieil Alain; il reviendra.

Les deux valets avisèrent le blanc-manger. Ils s'attablèrent sans cérémonie. Nous devons croire que la béchamelle se trouva être de leur goût, car, au bout d'un demi-quart d'heure, il n'en restait plus trace.

--Il ne reviendra pas! répéta Lapierre en se renversant sur son siège comme un homme qui a bien dîné.

--Il reviendra! répéta de son côté maître Alain, qui introduisit dans sa bouche le goulot de sa bouteille carrée; en veux-tu?

--Volontiers. S'il ne revient pas, nous pourrons bien n'y rien perdre. Ce petit soldat de Didier a le coeur généreux et la main toujours ouverte. Il achètera notre marchandise un bon prix.

--Et s'il nous fait pendre?

--Allons donc!...

On frappa trois coups rudes à la porte extérieure. Les deux valets sautèrent sur leurs sièges.

--C'est Vaunoy! dit le vieux majordome.

--Ou Didier! repartit Lapierre... Une idée! Si c'est Didier, veux-tu que nous parlions? Vaunoy est avare. Nous pourrissons à son service.

Alain hésita et but. Quand il eut bu, il n'hésita plus.

--Tope, s'écria-t-il gaillardement; si c'est Didier, nous parlerons. Vaunoy, s'il revient ensuite, reviendra trop tard. Mais si c'est Vaunoy?

--Alors, il deviendra pour moi incontestable que Satan le protège, et ma foi, que Dieu ait l'âme du capitaine!

--Amen, répondit maître Alain.

On entendit des pas dans l'antichambre.

Les deux valets se levèrent et clouèrent leurs regards à la porte.

--Quelque chose me dit que c'est le capitaine, murmura Lapierre.

--Moi, je parierais que c'est le Vaunoy, riposta le majordome.

--Eh bien! parions!

--Parions!

--Un écu pour le capitaine!

--Un écu pour Vaunoy!

XXVIII Chez les Loups

À l'heure où Pelo Rouan faisait à Jude le récit que nous avons rapporté plus haut, un homme, enveloppé dans son manteau, descendait avec précaution la rampe du ravin de la Fosse-aux-Loups. Il jetait furtivement autour de lui des regards d'inquiétude et semblait avoir conscience d'un danger.

Néanmoins il avançait toujours.

Lorsqu'il parvint au fond du ravin, devant le chêne creux où Nicolas Treml avait enfoui jadis son coffret de fer, il s'arrêta pour reprendre haleine.

Sa vue était troublée probablement par la fièvre qui faisait trembler chacun de ses membres sous son manteau; sans cela, il n'eût point exprimé de doute, car, de plusieurs côtés, des têtes fauves, écartant les dernières branches du taillis commençaient à se montrer.

Au moment où l'étranger allait reprendre sa route, en se dirigeant vers l'emplacement de la loge de Mathieu Blanc, trois ou quatre hommes, masqués de fourrure, bondirent hors des broussailles, tombèrent sur lui et le terrassèrent en un clin d'oeil.

--Qui diable avons-nous là? demanda l'un d'eux en mettant son pied sur la poitrine de l'homme au manteau.

Celui-ci, malgré son épouvante, ne parut nullement surpris de l'attaque et continua de cacher son visage.

--Mes bons amis, dit-il d'une voix qui, malgré ses efforts, n'était rien moins qu'assurée, ne me maltraitez pas. Je ne viens point ici par hasard.

--Un espion du maltôtier! s'écrièrent en choeur les Loups; il faut le pendre!

--Saint-Dieu! mes excellents amis, ne commettez pas une énormité semblable, reprit le patient dont les dents claquèrent derechef et plus fort. Je viens vers vous dans votre intérêt.

--À d'autres!

--Sur mon salut, je ne vous mens point. Bandez-moi les yeux, pour être bien sûrs que je ne verrai rien des choses que vous avez intérêt à cacher, et introduisez-moi auprès de votre chef.

Les Loups se consultèrent.

--Il sera toujours temps de le pendre, dit l'un d'eux, robuste sabotier nommé Simon Lion.

L'avis semblait sage.

--Pourtant, reprit un vannier du nom de Livaudré, faudrait au moins voir sa figure.

Simon Lion arracha brusquement le manteau du rôdeur, qui pencha sur sa poitrine un visage rond et plein, mais plus blême qu'un linceul.

Les quatre Loups reculèrent, frappés d'une commune et inexprimable surprise.

--Le maître de La Tremlays! s'écrièrent-ils en même temps.

Vaunoy, c'était bien lui, en effet, essaya de sourire, et parvint seulement à produire un convulsif clignement d'yeux.

--Le maître de La Tremlays en personne, mes bons amis, dit-il.

--Nous ne sommes pas tes amis, murmura Livaudré d'une voix basse et menaçante. Ignores-tu si complètement les sentiers de la forêt que tu aies pu prendre au hasard une route qui te conduisait droit à la mort?

--Allons donc! allons donc! balbutia Vaunoy, vous raillez, mon joyeux camarade; on ne tue pas ainsi un homme qui apporte une fortune avec lui.

Les Loups échangèrent un regard significatif, et Simon, d'un geste rapide, tâta les poches de Vaunoy.

--Tu mens, dit-il après examen fait, aujourd'hui comme toujours, mais du diable si tu nous échappes cette fois!...

La terreur de Vaunoy atteignait à son comble et augmentait pour lui le danger, car il perdait le sens et la parole.

Livaudré détacha une corde roulée autour de sa ceinture et lança l'extrémité, formant noeud coulant, de manière à accrocher l'une des basses branches du chêne creux.

La corde se noua du premier coup, et se balança tout auprès du visage de Vaunoy.

On ne peut dire que celui-ci se fût engagé à la légère dans sa périlleuse entreprise. Au contraire, il en avait laborieusement calculé toutes les chances, mais il avait compté sans sa poltronnerie, et sa poltronnerie allait le tuer.

Il était parti de La Tremlays dans un de ces moments de résolution désespérée où le plus lâche devient en quelque sorte le plus téméraire.

Sa haine pour Didier, ou, pour parler mieux, l'envie passionnée qu'il avait de jeter hors de sa route la vivante menace qui le tourmentait nuit et jour, lui avait caché une partie du péril, en lui montrant plus certaines qu'elles ne l'étaient les chances de réussite.

Il ne pouvait rien par lui-même contre Didier, officier du roi et son hôte officiel, et pourtant il fallait que Didier disparût. Il le fallait; c'était une question de fortune qui pouvait devenir question de vie ou de mort.

Par une étrange destinée, ce jeune soldat se trouvait fatalement en contact avec Vaunoy sur tous les points à la fois. Le penchant d'Alix pour lui et son éloignement croissant pour Béchameil, qui en était une conséquence naturelle, eussent constitué seuls une cause d'inimitié bien suffisante; car, à cette époque où le parlement s'occupait journellement de recherches de noblesse, il fallait que Vaunoy conquît à tout prix l'appui de l'intendant royal.

Un mot de Béchameil pouvait lui faire perdre sa qualité de noble homme, et par conséquent l'opulent héritage de Treml.

Mais à part ce motif, Vaunoy en avait un autre, plus impérieux encore, et nous dirons pas trop en affirmant que Didier et lui ne pouvaient exister ensemble sous le ciel.

Au reste, si nous n'avons pas complètement échoué dans la peinture de son caractère, on doit penser, indépendamment même de cette explication, qu'il avait fallu à Vaunoy un bien puissant motif pour braver ainsi la vengeance des Loups, lui qui avait été leur plus actif et leur plus implacable persécuteur.

Ce motif une fois admis, restait, pour un homme véritablement résolu, à combiner un plan et à n'engager la bataille qu'avec le plein exercice de son sang-froid.

Le maître de La Tremlays était dans de tout autres conditions. En traversant la forêt, il avait subi tour à tour les influences de la frayeur la plus exagérée et du plus fol espoir. Maintenant qu'il fallait agir sous peine de mort, il restait vaincu par l'épouvante, incapable, inerte, hébété: mort d'avance, comme ces malheureux qu'on précipite du haut d'une tour élevée et qui expirent, dit-on, avant de toucher le sol.

Simon Lion le saisit à bras-le-corps, et Livaudré fit un noeud coulant à l'extrémité de la corde; Vaunoy ne bougea pas; il se laissa passer la corde autour du cou sans faire résistance aucune.

Seulement, lorsque la hart lui blessa la gorge, il roula autour de lui de gros yeux affolés, et poussa une plainte étouffée.

--Hale! cria Livaudré.

Les pieds du malheureux Vaunoy quittèrent le sol.

Comme on voit, les pressentiments de Lapierre n'étaient pas sans quelque fondement.

Mais au moment où la face du patient passait du violet au noir par l'effet de la strangulation, un cinquième personnage bondit alors des broussailles. C'était encore un Loup.

--Arrive donc! petit Yaumi, lui dirent ses camarades; viens voir la dernière grimace d'une de tes connaissances.

_Le petit_ Yaumi, que nous avons rencontré tout à l'heure dans la loge de Pelo Rouan, était un énorme gaillard, haut de près de six pieds et membré en proportion. Il jeta un coup d'oeil sur Vaunoy et le reconnut malgré la contraction hideuse de ses traits.

--Méchants blaireaux! murmura-t-il: ils allaient le tuer comme ça sans crier gare!

Et d'un revers de son grand couteau de chasse, il coupa la corde. Vaunoy tomba comme une masse et s'affaissa sur le gazon.

--Vous faisiez là de la belle besogne, reprit le petit Yaumi. Et qu'aurait dit le Maître? Ne savez-vous pas qu'il y a quelque chose entre lui et ce vil coquin, pour qui la corde était une mort trop douce? Le Maître est-il dans la mine?

--Le diable sait où est le maître, répondit Livaudré d'un ton bourru, quant à ce qui est de ce vieux drôle, il peut se vanter de l'avoir échappé belle. Mais il n'est pas au bout, et il faudra savoir si nos anciens ne lui remettront pas la corde au cou.

--Nos anciens obéissent au Maître tout comme toi et moi, mon homme, dit Yaumi d'un ton sentencieux: ils feront ce que le Maître voudra.

Vaunoy cependant avait repris ses sens et s'agitait sur l'herbe.

--Debout! cria Simon Lion en le poussant du pied.

Vaunoy, qui avait plus de peur que de mal, obéit sans trop de peine. Par une réaction explicable, ce premier danger, miraculeusement évité, lui avait remis quelque force au coeur.

--Empêchez vos gens de me maltraiter, dit-il à Yaumi d'une voix plus ferme; ce bout de corde a failli vous faire perdre cinq cent mille livres.

Yaumi ne s'émut point; mais il n'en fut pas de même des quatre Loups.

--Cinq cent mille! répétèrent-ils ébahis.

Vaunoy respira. L'effet était produit.

--Conduisez-moi à vos chefs! dit-il d'un ton d'autorité.

--Maintenant, murmura le petit Yaumi en haussant ses larges épaules, ils vont le laisser échapper. Je donnerais un écu pour que le Maître fût ici!

Simon Lion noua le mouchoir à carreaux qui lui servait de ceinture sur les yeux de Vaunoy, et, tout aussitôt les quatre Loups le poussèrent vers la rampe occidentale du ravin, au sommet de laquelle se voyaient les ruines des deux moulins à vent.

Vaunoy sentit bientôt un air froid et humide frapper sa joue; en même temps, la vague lueur qui, malgré le bandeau, parvenait jusqu'à ses yeux, disparut tout à coup.

Tantôt il descendait les marches d'une sorte d'escalier taillé presque à pic; tantôt ses conducteurs le soulevaient à force de bras, le portaient pendant quelques pas et le déposaient ensuite sur le sol.

Cela dura dix minutes environ. Au bout de ce temps, Vaunoy entendit un bruit de voix confuses, et une forte odeur de tabac et d'eau-de-vie le saisit à la gorge.

On lui arracha son bandeau.

Il était chez les Loups, dans leur réfectoire, et arrivait au dessert.

La rouge clarté d'une demi-douzaine de torches qui brillaient autour de lui éblouit d'abord ses yeux habitués aux ténèbres. En outre, les cris assourdissants qu'un millier de larynx récemment abreuvés poussèrent à sa vue, faillirent de nouveau lui faire perdre la tête. Il y avait de quoi: c'étaient de tous côtés, énergiques menaces et clameurs de mort.

Mais bientôt un silence se fit. Simon Lion avait prononcé quatre mots qui produisirent un effet réellement magique. Les clameurs devinrent tout à coup murmures, et ces quatre mots répétés avec componction passèrent en un instant de bouche en bouche.

--Cinq cent mille livres! disait-on de toutes parts.

Ce chuchotement d'excellent augure ranima Hervé de Vaunoy mieux que n'eût fait le plus méritant de tous les baumes. Il se sentit revivre et devint brave de toute la grande peur qu'il avait eue.

Le spectacle qu'il entrevoyait, à mesure que ses yeux s'aguerrissaient au sombre éclat des torches, n'était pas fait cependant pour porter au comble sa sécurité.

Il était précisément au centre d'une nombreuse assemblée dont les groupes, attablés, sans ordre, autour de planches soutenues par des pieux fichés en terre, buvaient, mangeaient ou fumaient.

Cela ressemblait à une immense taverne.

La lumière partant d'un seul centre, où brillaient toutes les torches réunies, s'affaiblissait en radiant, de telle sorte que la majeure partie de la foule, fantastiquement plongée dans un vacillant demi-jour, prenait de loin une physionomie étrange et presque diabolique.

On ne pouvait calculer, même approximativement, le nombre des assistants, et l'aspect de cette cohue faisait naître l'idée de l'infini.

Les derniers rangs, en effet, disparaissant à demi dans l'ombre, semblaient se prolonger jusqu'à perte de vue; et, lorsqu'un mouvement fortuit ou l'étincellement d'une torche agrandissait le cercle de lumière, on voyait surgir de tous côtés de nouvelles figures de buveurs ou de fumeurs.

Or, tous ces buveurs et fumeurs étaient des Loups, honnêtes artisans de la forêt, qui, nous en sommes certains, possédaient au grand jour de fort débonnaires physionomies; mais la lueur sanglante des torches mettait à leurs traits une expression de férocité sauvage. S'ils étaient bons, ils n'en avaient pas l'air, en vérité.

Çà et là, dans la foule, Vaunoy reconnaissait quelque visage de vannier ou de sabotier, rencontré souvent dans la forêt. Deux ou trois Loups avaient gardé leurs masques de fourrure; et, nonobstant le flux perpétuel de la lumière et de l'ombre, Vaunoy crut pouvoir affirmer plus tard que ces Loups, obstinément masqués, avaient leurs raisons pour ce faire en sa présence: ils portaient la livrée de La Tremlays.

Au milieu de la salle, de la grotte, ou de la caverne (Vaunoy n'apercevant ni les parois, ni la voûte, ne pouvait assigner à ce lieu un nom fort précis), se trouvait une table mieux équarrie que les autres: autour de cette table siégeaient neuf vieux Loups de grande expérience, qui sans doute étaient les sénateurs de cette bizarre république.

Quant au dictateur, ce fameux Loup Blanc, dont parlait tant la renommée, Vaunoy eut beau chercher, il ne put le découvrir à aucun signe extérieur, et conclut qu'il était absent.

Au bout de quelques minutes, l'un des vieillards réclama le silence d'un geste, et se tourna vers Vaunoy, qui mettait tous ses efforts à ressaisir son sang-froid ébranlé.

--Qu'es-tu venu faire à la Fosse-aux-Loups? demanda le vieillard.

Vaunoy prit, comme on dit vulgairement, son courage à deux mains.

--J'y suis venu chercher ce que j'y ai trouvé, répondit-il d'un ton dégagé; je voulais voir les Loups.

--C'est une vue qui peut coûter cher, Hervé de Vaunoy. As-tu donc oublié tout le mal que tu nous as fait?

--Non, mais j'ai compté sur votre bon sens, et aussi sur votre misère que je croyais, je dois le dire, ajouta-t-il moins haut, plus grande qu'elle ne me paraît être en réalité.