Le loup blanc

Chapter 10

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Didier salua et poursuivit sa route.

--C'était comme un fait exprès! pensa Vaunoy. Saint-Dieu! j'ai manqué mon coup deux fois déjà; mais on dit que le nombre trois porte bonheur!...

Il entra dans son appartement où ne tardèrent pas à le joindre ses deux féaux serviteurs, Alain et Lapierre. Presque au même instant, Alix entr'ouvrit la porte.

--Vous m'avez appelée, mon père?

Vaunoy, qui ouvrait la bouche pour donner des ordres à ses deux acolytes, hésita quelque peu et fut sur le point de renvoyer sa fille; mais il se ravisa.

--Restez ici, dit-il aux valets. J'aurai besoin de vous dans un instant.

Puis il passa le bras d'Alix sous le sien et l'entraîna doucement dans la galerie.

Maître Alain et Lapierre demeurèrent seuls. Le premier, dont l'intelligence avait considérablement fléchi sous le poids de l'âge et aussi par l'effet de l'ivrognerie, tira de sa poche son flacon carré de fer-blanc et but une ample rasade d'eau-de-vie.

--En veux-tu? demanda-t-il à Lapierre.

--Il y a temps pour tout, répondit l'ex-saltimbanque; je ne bois jamais quand je dois causer avec monsieur.

--Moi, je bois double.

--Et tu vois de même. Hier tu n'as pas seulement pu reconnaître ce drôle de valet.

--Je me fais vieux, dit Alain en buvant une seconde gorgée. Le fait est que ma pauvre mémoire s'en va. Mais si je le vois encore une fois je le reconnaîtrai peut-être.

--Et s'il ne revient pas?

Alain, au lieu de répondre, but une troisième rasade et s'arrangea pour dormir, en attendant son maître. Lapierre haussa les épaules, et, pour ne point perdre son temps, il fit le tour de la chambre, donnant généreusement l'hospitalité, dans les vastes poches de son pourpoint, à toutes les pièces de monnaie égarées qu'il trouva sur les meubles. Les tiroirs étaient fermés.

Quand il eut achevé sa tournée, il s'accouda sur l'appui de la fenêtre. Au loin, dans le jardin, il aperçut Didier qui continuait solitairement sa promenade.

Lapierre se prit à réfléchir.

--Peuh! dit-il enfin en enflant ses joues; je croyais le détester davantage. C'est un joli garçon. Vaunoy paie mal et demande beaucoup. Hé! hé!... il faudra voir!...

--En veux-tu? grommela maître Alain qui trinquait en rêve.

Lapierre laissa tomber sur le vieillard un long regard de mépris.

--Voici ce qu'on devient au service de Vaunoy! dit-il ensuite. Jamais de tiroirs ouverts. Quelques pièces d'or pour beaucoup de travail. C'est pitoyable de se damner ainsi au rabais... Il faudra voir.

XXI Mademoiselle de Vaunoy

Pendant que maître Alain et Lapierre attendaient, Hervé de Vaunoy arpentait à pas lents le corridor avec sa fille qui s'appuyait à son bras et dont il caressait paternellement la blanche main.

--J'ai à vous gronder, Alix, disait-il, de sa voix la plus doucereuse. Vous avez été vis-à-vis de notre hôte, le capitaine Didier, d'une froideur!

Il appuya sur ce mot et regarda sa fille en dessous. Aucune émotion ne parut sur le calme et beau visage d'Alix.

--Il ne faut point outrepasser le but, reprit le maître de La Tremlays. Le capitaine est un brave officier du roi qui a droit à tous nos égards, et, quand on n'aime point un homme, il est bon de se contraindre un peu.

Alix releva sur Vaunoy son regard tranquille et Vaunoy se tut.

Il aimait sa fille: c'était le seul sentiment humain qui fût resté debout en son coeur parmi les ravages de l'égoïsme et de la cupidité. Il eût voulu la faire heureuse, mais les événements le pressaient. Il n'avait point le choix: un mot de Béchameil pouvait mettre en question sa fortune, sa noblesse, sa vie; à quelque prix que ce fût, il lui fallait acheter l'appui de Béchameil.

En ce moment, Vaunoy était à la gêne. Alix le dominait de toute la hauteur de sa franchise. Pour la millième fois peut-être, il se repentit d'avoir usé de ruse avec elle, reconnaissant trop tard que la ruse s'émousse contre la candeur.

Trop vil pour ressentir dans toute sa force l'angoisse qui serre le coeur d'un père surpris par son enfant en flagrant délit de tromperie, il était néanmoins humilié de son rôle et fit effort pour jeter son masque loin de lui.

--Alix, dit-il tout à coup, en jouant passablement la rondeur, j'ai eu tort d'en user ainsi avec vous. Pardonnez-moi. Vous méritez ma confiance entière, et je veux dépouiller tout subterfuge. Vous savez ce que je veux; vous devinez peut-être pourquoi je le veux. Tromperez-vous mes espérances?

--Je ferai ce que j'ai promis, monsieur, répondit Alix. Vaunoy respira.

--Cela suffit, dit-il. Le temps est un puissant remède aux répugnances capricieuses des jeunes filles; pour le moment, je vous demande seulement de ne point voir le capitaine Didier.

--Je l'ai vu déjà, monsieur.

--Ah! Et vous lui avez parlé?

--Je lui ai parlé.

--De sorte que cette froideur affectée était un rôle appris...

Alix l'arrêta d'un regard calme et doux.

--Mes actions ne mentent pas plus que mes paroles, dit-elle. Rassurez-vous, monsieur. J'ai la volonté de tenir ma promesse. D'ailleurs, ajouta-t-elle plus bas, ma volonté n'est pas votre seule garantie: le capitaine Didier ne vous demandera pas ma main.

--En vérité! s'écria Vaunoy avec une joie brutale.

Puis il poursuivit:

--Voilà une heureuse nouvelle, Alix; que ne le disiez-vous tout de suite, ma chère enfant? Ah! le capitaine... cet impertinent soldat de fortune!

Il prononça ces derniers mots d'un ton de pitié ironique qui eût profondément blessé un coeur vulgaire; mais Alix était au-dessus de cette atteinte. Son front resta serein, et ce fut avec un sourire mélancolique, mais tranquille, qu'elle reprit la parole.

--Je suis de votre avis, mon père, dit-elle; je crois que tout est pour le mieux.

Vaunoy connaissait sa fille, et, si peu fait qu'il fût pour la comprendre, il avait pour elle une sorte de respect. Néanmoins cette résignation lui sembla si extraordinaire qu'il eut peine à y croire.

Involontairement et suivant la pente de sa vieille habitude, il reprit son espionnage moral.

--Saint-Dieu! dit-il après un silence, vous êtes le parangon de l'obéissance filiale, Alix, et je veux parier qu'on irait de Rennes à Nantes sans trouver votre pareille. Pas une plainte! c'est à n'y pas croire, et cela me donne bonne espérance pour ce pauvre M. de Béchameil.

Alix ne répondit point.

--Mais ne parlons pas de cela, poursuivit le maître de La Tremlays. Voici déjà un point de gagné; il ne faut pas trop demander à la fois. Moi qui étais dans des transes! Maintenant je n'ai garde de craindre. Je ne m'étonne plus de votre réserve d'hier soir... Vit-on jamais semblable outrecuidance! et, certes, je suis prêt à faire serment que cette entrevue dont nous parlions tout à l'heure sera la dernière et n'aura point de pendant.

Cette phrase était la partie importante du discours d'Hervé de Vaunoy. Tout le reste n'était qu'une préparation. Aussi en suivit-il l'effet avec inquiétude, attendant une réponse et épiant la signification du moindre geste.

Il oubliait encore une fois que ces soins étaient superflus. Les paroles d'Alix défiaient les interprétations et n'avaient pas besoin de commentaire.

Elle montra de son doigt tendu Didier qui, franchissant la dernière barrière du parc, s'enfonçait sous le couvert.

--Il me faudra attendre son retour, dit-elle.

Vaunoy crut avoir mal compris.

--Son retour? répéta-t-il machinalement.

--Oui, monsieur. J'ai promis au capitaine Didier de le revoir. Il le faut, je le dois, et je vous demande comme une grâce de vouloir bien n'y point mettre obstacle.

--Mais... commença Vaunoy surpris et intrigué.

--Ne me refusez pas! dit Alix avec une chaleur soudaine. Je ne vous ai jamais désobéi, et Dieu m'est témoin que je souffrirais de le faire.

--De sorte, que si je vous déniais mon consentement vous me désobéiriez?

Alix courba la tête en silence.

--À merveille! reprit Vaunoy dont le dépit ne ressemblait en rien à la dignité d'un père offensé; je suis au moins prévenu d'avance. Et m'est-il permis de vous demander quelle communication si importante peut exiger le rapprochement de Mlle de Vaunoy et du capitaine Didier?

--Je ne saurai vous le dire, monsieur.

--De mieux en mieux! Mais c'est à n'y point croire! Vous oubliez, Alix, que je pourrais vous contraindre, vous confiner dans votre appartement.

--J'espère que vous ne le ferez point, mon père.

--Et si je le faisais! s'écria Vaunoy véritablement en colère.

--Monsieur, dit Alix en retenant sa voix qui voulait éclater, je vous respecte et je vous aime, mais il y a longtemps que je garde le silence vis-à-vis de M. de Béchameil, et c'est à cause de vous que je me tais...

Elle s'arrêta honteuse d'avoir été sur le point de menacer, mais Vaunoy avait compris, et sa colère était tombée comme par enchantement.

Il appela sur son visage, fait à ces brusques changements, une expression de grosse gaieté.

--Vous êtes une méchante enfant, Alix, dit-il en la baisant bruyamment au front. Vous savez que je n'ai rien à vous refuser et vous abusez de votre pouvoir, qui marche à grands pas vers la tyrannie. Ce que j'en disais était curiosité pure. Je voulais surprendre ce grand secret, mais vous m'avez vaincu, et je n'engagerai plus avec vous de combats de paroles. Je lancerai contre vous, en guise d'avant-garde, si le cas se présente, mademoiselle Olive de Vaunoy, ma digne soeur... et alors tenez-vous bien, je vous le conseille!

Alix ne se méprit point à cette gaieté soudaine. Vaunoy avait raison de le dire: malgré sa vieille expérience d'intrigant, il n'était point de force à lutter contre la hautaine droiture de sa fille. C'était de la part du maître de La Tremlays de la diplomatie prodiguée en pure perte.

--Je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, mon père, dit seulement Alix.

--Alors, soyez clémente, et prenez un peu de compassion de ce pauvre M. de Béchameil... mais cela viendra, et il sera temps d'en parler plus tard.

Il tira sa montre.

--Onze heures déjà, murmura-t-il. Allons! ma fille, je vous laisse et vous donne carte blanche, sûr que ma confiance est bien placée. Au revoir!

Il fit un geste familier et caressant auquel Alix répondit par une respectueuse révérence, et se hâta de regagner son appartement, où ses deux ministres l'attendaient l'un en philosophant, l'autre en ronflant.

Lorsque Alix fut seule, son beau visage perdit son expression de fierté. Un morne découragement se peignit dans son regard.

--Le revoir! murmura-t-elle; subir encore cette douleur!

Elle avait descendu sans savoir les escaliers intérieurs et les degrés de granit du perron. Elle se laissa tomber sur un banc de gazon à l'entrée du jardin et mit sa tête pâlie entre ses mains.

Au bout de quelques minutes, elle retira de son sein une petite médaille de cuivre, informe et rustiquement historiée, qu'un cordon de soie suspendait à son cou sous ses habits.

Elle la regarda longtemps, puis elle dit:

--Le revoir! oui... souffrir, mais le sauver!

XXII Deux bons serviteurs

Vaunoy avait souvent avec sa fille des entretiens semblables à celui que nous venons de rapporter. Alix savait à peu de chose près de quel intérêt étaient pour son père les bonnes grâces de M. de Béchameil; elle avait même deviné que Vaunoy n'avait sur les immenses domaines de Treml qu'un droit de possession douteux et précaire.

Il va sans dire qu'elle n'abusait jamais de cette connaissance.

Le caractère de son père, qu'elle eût sincèrement voulu ne point juger, mais dont la bassesse lui sautait aux yeux, lui avait été, dès sa première jeunesse, une cause perpétuelle de chagrin. Son esprit sérieux, loyal et fort s'était habitué à la tristesse, et dans l'empressement qu'elle avait mis autrefois à accepter la recherche de Didier, il faut compter pour une part son désir ou plutôt son besoin d'échapper à l'obsession paternelle.

Elle ne voyait, au reste, dans l'usurpation de Vaunoy qu'un danger et non point un crime, parce qu'elle ignorait que cette usurpation préjudiciât au légitime propriétaire.

Et, par le fait, personne n'aurait pu soutenir l'opinion opposée, Treml n'ayant point laissé d'héritier.

L'intendant royal, ridicule et méprisable à la fois, inspirait à Alix une invincible répulsion, et sans la patiente insistance de son père elle eût rejeté ouvertement et depuis longtemps les prétentions de Béchameil. Vaunoy ne se lassait pas. Il croyait connaître les femmes, et attaquait Alix en faisait briller à ses yeux toutes les féeries que peut évoquer l'opulence. Béchameil était l'homme le plus riche de son temps.

Vaunoy ne faisait pas de progrès, mais il gagnait des jours.

L'arrivée de Didier pouvait anéantir son pénible et long travail; il essaya de dresser une barrière entre sa fille et le capitaine. Nous avons vu le résultat de sa tentative: le hasard devait le servir bien mieux que son habileté.

Il avait un hardi projet dont la première idée lui était venue sous la charmille, en compagnie de Didier et de Béchameil.

Le projet, depuis lors, avait mûri dans sa tête. Il en avait pesé laborieusement les chances pendant le déjeuner, et s'était déterminé à jouer coûte que coûte ce périlleux coup de dés.

Il y avait une demi-heure que M. de Vaunoy avait rejoint ses deux acolytes. Maître Alain avait secoué tant bien que mal sa somnolence, et Lapierre s'était installé, selon sa coutume, dans un excellent fauteuil. Il s'agissait d'écouter le maître faisant l'exposé de son plan.

Vaunoy avait parlé longtemps et sans s'interrompre. Lorsqu'il se tut enfin, il interrogea ses deux serviteurs du regard. Maître Alain répondit par un geste équivoque, et Lapierre se balança fort adroitement sur un seul des quatre pieds de son siège.

--Ne m'avez-vous pas entendu? demanda Vaunoy.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, j'ai entendu.

--Moi aussi, ajouta maître Alain.

--Et qu'en dites-vous?

Le vieux majordome eut la démangeaison d'atteindre sa bouteille carrée, où peut-être il aurait trouvé une réponse, mais il n'osa pas; il attendit, pensant qu'il serait temps de parler lorsque Lapierre aurait donné son avis.

Lapierre se balançait toujours.

--Qu'en dites-vous? répéta Vaunoy en fronçant le sourcil.

--Hé! hé! fit Lapierre d'un air capable.

--Voilà! prononça emphatiquement maître Alain.

--Comment! s'écria Vaunoy avec colère, vous ne comprenez pas que, dans ces circonstances, sa mort devient un cas fortuit dont je ne puis être responsable? que les soupçons se détourneront naturellement de moi, et qu'il faudrait folie ou mauvaise foi insigne pour m'accuser d'un pareil _malheur_.

--Si fait, dit Lapierre; pour ma part, je comprends cela.

Maître Alain exécuta un grave signe d'approbation.

--Eh bien? reprit Hervé de Vaunoy.

--Hé! hé! fit encore Lapierre.

Vaunoy dont le front devenait pourpre, blasphéma entre ses dents.

--Oui, reprit l'ex-avaleur de sabres sans s'émouvoir le moins du monde; évidemment il ne pourrait échapper. Si nous en étions là, je ne donnerais pas six deniers de sa vie, mais...

--Mais quoi?

--Nous n'en sommes pas là.

--Penses-tu donc que l'appât des cinq cent mille livres ne soit pas assez fort?

--Ils viendraient pour la dixième partie de cette somme.

--Pour la vingtième, dit maître Alain en aparté, je donnerais mon âme au diable, moi qui suis un homme d'âge et un fidèle sujet du roi.

--Alors, que veux-tu dire? demanda Vaunoy à Lapierre.

Maître Alain tendit l'oreille, afin de s'approprier, au besoin, l'opinion de son collègue. Celui-ci, sans paraître prendre garde à l'impatience toujours croissante de Vaunoy, se dandina un instant et jeta ces paroles avec suffisance:

--Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler des apologues de La Fontaine, je suppose... Si vous vous fâchez, je deviens muet. Ce La Fontaine est un poète de fort bon conseil, ce qui est rare chez les poètes. Il me souvient d'une de ses fables...

--Saint-Dieu! interrompit Vaunoy, je donnerais dix louis pour bâtonner ce drôle!

--Donnez et bâtonnez, répondit imperturbablement Lapierre. Quant à la fable dont je parle, vous ne pouvez la juger avant de l'avoir entendue, et, ne la sachant point par coeur, je ne vous la réciterai pas.

--Mais, Saint-Dieu! détestable maraud, où veux-tu en venir?

--Je vous prie d'excuser mon peu de mémoire, poursuivit Lapierre; à défaut de texte, le conte suffira. Voilà ce que c'est: les rats tiennent conseil et cherchent un moyen de mettre à mort un chat fort redoutable...

--Je te comprends! s'écria violemment Vaunoy qui se leva et parcourut la chambre à grandes enjambées.

--Pas moi, pensa maître Alain.

--Je te comprends, répéta Vaunoy; tu as peur!

--Vous vous trompez. Il vaudrait mieux pour votre projet que j'eusse peur. Mais je suis parfaitement déterminé à faire comme les rats de la fable; je n'ai pas peur.

--Tu braverais mes ordres, misérable!

--Attacher le grelot est une niaiserie tout à fait en dehors de mes principes et de mes habitudes. Qu'un autre l'attache, et, pour le reste, je suis votre soumis serviteur.

--De quel diable de grelot parle-t-il? se demandait tout doucement maître Alain, et à quel propos est-il ici question de rats?

Vaunoy garda un instant le silence et activa sa promenade. Son front si riant d'ordinaire était sombre comme un ciel de tempête. Sa face passait alternativement du pourpre au livide, et un tremblement agitait ses lèvres.

--L'orage sera rude, dit tout bas Lapierre. Attention, maître Alain!

--Par grâce, de quoi s'agit-il! murmura celui-ci qui trembla de confiance.

Lapierre se pencha à son oreille et prononça quelques mots. Un frisson secoua les membres du vieillard.

--Notre-Dame de Mi-Forêt! balbutia-t-il; j'aimerais mieux aller en enfer!

--Tu n'as pas le choix, mon vieux compagnon, attendu que le diable te garde depuis longtemps une place au lieu que tu viens de nommer. Mais si tu veux n'en jouir que le plus tard possible, comme je le crois, tiens-toi ferme et fais comme moi.

--Notre-Dame! Saint-Sauveur! Jésus Dieu! murmura maître Alain bouleversé.

--Allons bois un coup! l'attaque va commencer.

Le vieillard n'était point homme à mépriser ce conseil. Il jeta un regard du côté de Vaunoy, qui ne songeait guère à l'épier, tira son flacon de fer-blanc de sa poche et but tant que son haleine ne lui fit point défaut.

--Il va faire rage, reprit Lapierre, car c'est pour lui un coup de partie; mais, après tout, il ne peut que nous faire pendre ici, et là-bas nous serons brûlés vifs.

--Pour le moins! soupira maître Alain avec conviction. Je voudrais être hors de tout cela, dussé-je, après, ne point boire pendant un jour entier!

Vaunoy s'arrêta tout à coup, les sourcils froncés, le regard brillant et résolu. Ce n'était plus le même homme. Toute expression cauteleuse avait disparu de sa physionomie.

Maître Alain se rapetissa et ferma les yeux comme font les enfants craintifs devant la férule du pédagogue. Lapierre, au contraire, assura son fauteuil sur ses quatre pieds, croisa ses jambes et se renversa dans l'attitude du calme le plus parfait.

La terreur de l'un et la provocante intrépidité de l'autre passèrent également inaperçues. Vaunoy n'y prit point garde.

Au lieu d'éclater en invectives pour retomber ensuite jusqu'à une sorte de flatterie pateline, comme c'était assez sa coutume vis-à-vis de ses deux acolytes, il reprit froidement son siège et les regarda tour à tour d'un air qui fit réfléchir Lapierre lui-même.

--Dans une heure, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque mot, il faut que l'un de nous monte à cheval.

--Pourvu que ce ne soit pas moi, répondit Lapierre, je n'y mets nul empêchement.

--Taisez-vous! dit le maître de La Tremlays sans élever la voix; je le répète, l'un de nous doit partir dans une heure. Il le faut. Je pourrais essayer de la force, je suis le maître; mais la force échouerait peut-être contre votre apathie, Alain, contre votre entêtement, Lapierre; et le temps est trop précieux pour que je le dépense à sévir contre vous. J'aime mieux mettre votre obéissance à l'enchère. Voyons, lequel de vous deux veut gagner mille livres tournois?

Un éclair d'avide désir s'alluma dans l'oeil éteint du majordome.

--Mille livres! répéta-t-il machinalement.

Vaunoy suivit l'effet de sa proposition avec une anxiété véritable. Il crut un instant que le vieillard était ébloui de la munificence de l'offre, mais il avait compté sans Lapierre.

--Mille livres! répéta ce dernier à son tour. Les morts ne reviennent point pour toucher leurs créances, et vous avez beau jeu, monsieur. Mille livres! Encore si j'avais des héritiers!

Maître Alain se gratta l'oreille et reprit son apparence de momie.

--Deux mille livres! s'écria Vaunoy; je donnerai deux mille livres d'avance, sur-le-champ, à celui qui m'obéira.

Lapierre haussa les épaules, et maître Alain, se modelant sur lui, fit un geste de refus.

Le front de Vaunoy se couvrait de gouttelettes de sueur.

--Mais, Saint-Dieu! que demandez-vous? s'écria-t-il d'un ton de détresse. Je vous dis qu'il le faut! Cet homme, de quelque côté que je me tourne, me barre fatalement le chemin. Il me fait obstacle partout. Une fois débarrassé de lui, tous mes embarras disparaissent; tant qu'il vivra, au contraire, je l'aurai toujours devant moi comme une menace vivante.

--Comme qui dirait l'épée de Damoclès, fit observer Lapierre qui avait de la littérature. Tout cela est l'exacte vérité.

--Sa présence ici, poursuivit Vaunoy en s'échauffant, attaque non seulement mes projets sur ma fille, elle menace encore ma fortune, mon nom, ma vie!

--C'est encore vrai, dit Lapierre.

--Et vous me refusez votre aide au moment où, d'un seul coup, je pourrais l'écraser! Dites, faut-il doubler la somme, la tripler, la quadrupler?

--Huit mille livres, supputa Alain à voix basse.

--Huit mille livres, mon bon, mon vieux serviteur! s'écria Vaunoy, dix mille, si tu veux, et ma reconnaissance, et...

--Un bûcher de bois vert dans quelque coin de la forêt, interrompit Lapierre. C'est tentant.

Vaunoy lui serra le bras avec violence.

--Au moins, dit-il tout bas, ne parle que pour toi et n'influence pas cet homme. Je paierai jusqu'à ton silence.

--À la bonne heure! répondit Lapierre. Il ne s'agit que de s'expliquer. Combien me donnerez-vous?

--Dix louis.

L'ancien bateleur devint muet; mais il était trop tard. Le coup était porté. Le vieux majordome, ébloui d'abord par les dix mille livres, reculait maintenant devant la pensée de la mort. Vaunoy eut beau renouveler la tentation; à toutes ses offres, maître Alain ne répondit plus que par le silence.

--Ainsi vous refusez tous les deux? s'écria enfin le maître de La Tremlays en se levant de nouveau.

--Pour ma part, je refuse, dit hardiment Lapierre.

Maître Alain ne répondit point.

--C'est bien! murmura Vaunoy. Je devais m'y attendre. Souvent, au moment décisif, l'arme se brise. Il faut alors lutter corps à corps et payer de sa personne... Maître Alain, ajouta-t-il d'une voix brève, préparez mes habits de voyage et mes pistolets. Lapierre, fais seller mon cheval.

Maître Alain se hâta d'obéir. Lapierre resta et regarda Vaunoy en face avec un étonnement inexprimable.

--Ai-je bien compris? dit-il après un instant de silence; songeriez-vous à risquer vous-même cette démarche?

--Fais seller mon cheval, te dis-je.

--À votre place, je serais moins pressé... Allons! au demeurant, cela vous regarde, et si, par hasard, vous revenez avec votre tête sur vos épaules, je conviens que le capitaine est un homme mort.

Il fit mine de sortir; mais, arrivé au seuil, il se retourna.

--Vous êtes plus brave que je croyais, dit-il encore. Le diable vous doit protection, et peut-être... C'est égal! le jeu est chanceux, et j'aime mieux qu'il soit à vous qu'à moi.

Vaunoy, resté seul, se laissa tomber sur un siège. Quand ses deux acolytes revinrent lui annoncer que tout était prêt pour son départ, il se leva et prit le chemin de la cour. Il se mit en selle sans mot dire. Les rubis de sa joue avaient fait place à une effrayante pâleur.

Il partit.

Dès que son cheval eut passé le seuil de la grand'porte, Lapierre hocha la tête et dit avec ironie:

--Bon voyage!

--En veux-tu? lui demanda maître Alain qui lui présenta sa bouteille carrée.