Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II

Chapter 4

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Il dit pourtant un jour adieu à ces belles scènes changeantes; mais adieu, comme le soleil qui dit: «Je reviendrai.» Il revint douze ans après, tout rayonnant d'instruction, d'expérience, de lumière et de gloire. Tout le village, en tressaillant d'aise, courut au devant d'Hilaire, le petit berger! avec de gros bouquets et des couronnes.

Il mangea de la galette délicieuse dans beaucoup de chaumières, où il pleura de retrouver ses _postures_ soigneusement gardées sur les murailles. Tout le monde n'est pas peintre au village, mais presque tout le monde y est bon. L'on s'y rassemblait souvent autour de M, le curé, pour l'entendre lire, dans l'écriture d'Hilaire, tout ce qu'il écrivait de si amical qu'on s'essuyait les yeux, parce qu'il ne finissait pas une de ses lettres sans dire: J'embrasse mon village, et je tâcherai de lui faire honneur! Alors M. le curé embrassait tout le monde. On pouvait bien dire qu'après Dieu, il avait fait un peintre célèbre d'un berger, en lui donnant des protecteurs et des conseils éclairés.

Aussi M. le curé montre-t-il une chambre toute pleine des couronnes d'Hilaire: le berger-peintre les lui a toutes données avec son portrait aux pieds nus, recevant du saint homme son premier livre et ses premiers souliers!

LE COUCHER D'UN PETIT GARÇON.

Couchez-vous, petit Paul! il pleut. C'est nuit: c'est l'heure. Les loups sont au rempart. Le chien vient d'aboyer. La cloche a dit: «Dormez!» et l'ange gardien pleure, Quand les enfants si tard font du bruit au foyer.

«Je ne veux pas toujours aller dormir; et j'aime A faire étinceler mon sabre au feu du soir; Et je tuerai les loups! je les tuerai moi-même!» Et le petit méchant, tout nu, vint se rasseoir.

Où sommes-nous? mon Dieu! donnez-nous patience; Et surtout soyez Dieu! soyez lent à punir: L'ame qui vient d'éclore a si peu de science! Attendez sa raison, mon Dieu! dans l'avenir.

L'oiseau qui brise l'oeuf est moins près de la terre; Il vous obéit mieux: au coucher du soleil, Un par un descendus dans l'arbre solitaire, Sous le rideau qui tremble ils plongent leur sommeil.

Au colombier fermé nul pigeon ne roucoule; Sous le cygne endormi l'eau du lac bleu s'écoule, Paul! trois fois la couveuse a compté ses enfants; Son aile les enferme; et moi, je vous défends!

La lune qui s'enfuit, tonte pâle et fâchée, Dit: «Quel est cet enfant qui ne dort pas encor?» Sous son lit de nuage elle est déjà couchée; Au fond d'un cercle noir la voila qui s'endort.

Le petit mendiant, perdu seul à cette heure, Rôdant avec ses pieds las et froids, doux martyr! Dans la rue isolée où sa misère pleure, Mon Dieu! qu'il aimerait un lit pour s'y blottir!»

Et Paul, qui regardait encor sa belle épée, Se coucha doucement en pliant ses habits: Et sa mère bientôt ne fut plus occupée Qu'à baiser ses yeux clos par un ange assoupis!

LES PETITS SAUVAGES

Un naturaliste vivait heureux au milieu des échantillons de toutes les parties du monde qu'il pouvait rassembler dans son cabinet.

Ces fragments de l'univers étaient rangés avec tant d'ordre, qu'une carte de géographie semblait froide auprès des quatre coins de ce monde en miniature. C'était un charme. Ce savant conduisait par la main ceux qui le visitaient, là en Asie, là! en Afrique, là en Europe ou bien en Amérique. C'était presque aussi instructif et beaucoup moins fatigant.

Monsieur Le Fémi, comme il s'appelait, avait aussi des enfants qu'il aimait avec une tendresse infinie, mais prudente. Ce sanctuaire de la science, qui était en même temps la source de leur fortune, ne s'ouvrait pour eux qu'en sa présence. Il pensait, ce père plein de sollicitude pour ces chers petits ignorants, que la chose la plus innocente recèle un danger, quand on en méconnaît l'usage. Aussi fermait-il soigneusement à clé ce magasin pittoresque, objet de la curiosité toujours renaissante de ces trois enfants affamés de nouveautés et de joujoux.

--Oh! que je voudrais avoir un morceau d'Asie! disait l'un. Moi, une dent de l'Afrique, disait l'autre en soupirant pour un long fragment d'ivoire étiqueté: _Dent d'hippopotame d'Afrique_.

Mais, mieux garantis qu'Adam et Ève dans leur soif curieuse, ils tournaient autour de l'arbre de la science, sans pouvoir y rien cueillir, car il était sous les verroux. Ils n'entraient qu'avec leur père, quand nul danger ne pendait aux murs; quand les serpents étaient vendus on empaillés; enfin, quand on pouvait faire ce voyage de la terre connue, sans crainte de se blesser en route. Mais un instinct dangereux ramenait sans cesse les enfants autour de celte salle, isolée de la maison par l'espace d'un jardin qui l'en séparait. C'était au bout d'une longue allée d'arbres, où ces enfants jouaient à tous leurs jeux bruyants. Ils choisissaient de préférence cette place à tous les coins frais et odorants du jardin dans le seul plaisir de lever leurs nez vers la grande fenêtre inflexiblement fermée, et de regarder à travers tout ce qui leur eût fait des jouets si amusants! Vous eussiez dit de jeunes chats sous une volière.

Un jour moins clair qu'un autre, un de ces jours qui portent l'homme à la réflexion, et les enfants à l'ennui, où le soleil s'était caché, peut-être pour ne pas voir ce qui allait arriver, les trois enfants allaient, venaient, errants par-ci, par-là, les bras sur la tête, sans goût, sans jambes pour grimper aux arbres où il n'y avait plus de poires, un vrai jour de repos et d'inaction, si des écoliers en vacances pouvaient comprendre l'inaction et le repos. Monsieur Le Fémi, sorti de grand matin pour des recherches précieuses, venait comme à l'ordinaire d'emporter sa clé: mais comme il avait nouvellement reçu des caisses pleines de toutes sortes de trésors étrangers, un grand désordre régnait dans son cabinet, où tant de belles choses étaient confondues pêle-mêle sur les tables et par terre. Déjà vingt fois messieurs les enfants avaient plongé leurs yeux de cormoran contre les carreaux de vitres, qu'ils détestaient, faisant des commentaires sur tout ce qu'ils entrevoyaient d'une manière si imparfaite et sans pouvoir y toucher! leurs coeurs passaient à travers la fenêtre. On sait bien que c'est attrayant des curiosités à distance, des objets qui brillent, dont les couleurs éclatent, dont la forme inconnue tourmente l'intelligence, et attire l'instinct d'apprendre; on le sait bien; mais des enfants qui doivent être un jour des hommes, ont déjà le courage nécessaire pour vaincre ses élans mal placés. Il y a toujours de la joie dans la résistance contre un mauvais désir, et toujours du danger dans la possession d'une chose défendue.

C'est encore ici une preuve de cette grande vérité. L'impossibilité de glisser en corps comme en âme par ces carreaux transparents qui semblaient rire au nez des enfants, leur rendit l'énergie de courir et de chercher à se distraire par le mouvement et le bruit.

Une paume heureusement retrouvée fit l'affaire. Il y eut un moment d'ardeur et d'oubli qui tint lieu de vertu. On ne pensa qu'au bonheur permis. On fit bondir la paume au milieu de l'allée verte; on sauta presque aussi haut qu'elle, et l'idée fixe du cabinet merveilleux s'évapora en cris aigus, étourdissante morale de cet âge.

Mais la paume lancée à travers l'espace par la main déjà vigoureuse d'Alfred se dirigea comme à son insu du côté de la fenêtre, et brisa le carreau du milieu. Clic! clac! un trou pour passer la tête: gare la tentation!

Il n'y avait pas deux partis à prendre: il fallait fuir. Ce n'est pas lâche de fuir la tentation.

Alfred resta pétrifié comme Emile et Blondel. Il perdit son temps à déplorer une faute involontaire, et à ramasser les inutiles débris de la vitre en éclats. C'était du temps bien employé!

Peu à peu, le bruit du verre rompu s'oublia, le regret de cette faute se fondit dans une ardente espérance rallumée.

--Vois comme on voit! dit Alfred à voix basse.--Oh! que c'est beau! répondirent les autres plus petits, en se haussant sur leurs pieds, et se tenant au mur sous la fenêtre. Alfred, entraîné dans l'éblouissement de l'attraction, grimpa jusqu'au carreau cassé, et s'accrocha sur l'appui de la fenêtre en passant son bras par ce trou de mauvais augure.

--Qu'est-ce que tu vois? demandaient les plus petits haletants et gênés. Le cou leur faisait un mal affreux, et leurs ongles, ne pouvant entrer dans le mur, se cassaient contre, ce qui est très douloureux.

Enfin, la probité fit naufrage. L'espagnolette rouillée se trouva, je ne sais comment (Alfred lui-même n'a pu l'expliquer), sous la main de l'escaladeur. Elle tourna, cria un peu, sépara en deux la croisée gémissante d'une telle violation, et tout fut dit. Les deux petits se hissèrent comme ils purent, après quelques glissades qui crevèrent les pantalons aux genoux, et à l'aide de l'infatigable Alfred, qui ne voulait être heureux ni coupable tout seul, on entra ivre, palpitant, effrayé de bonheur, forcé au silence par excès d'émotion et de fatigue.

Après cette trêve qui ranima les coeurs, toutes les caisses ouvertes furent inspectées; on fureta les quatre parties du globe; on se trompa en replaçant les spécimen plus chers au naturaliste absent que les prunelles de ses yeux. Bien des choses qui venaient du coin de l'Afrique furent rejetées à la hâte au milieu de l'Asie. En un moment tout fut sens dessus dessous; on marcha sur l'univers; on s'habilla en sauvage!

Il y avait précisément là les dépouilles de quelque tribu, dont les ceintures et les bonnets surchargés de plumes offraient une irrésistible parure. Les bonnets flottants haussèrent de trois pieds Alfred et ses frères. Les pantalons déchirés disparurent sous les ceintures emplumées qui leur faisaient des blouses, vu leurs tailles, et des carquois brodés de perles ou de coquillages furent attachés tant bien que mal sur leurs épaules tremblantes d'orgueil.

--Toi, tu es anthropophage! dit Alfred à Blondel, petit blond naturellement fort doux, que l'exemple seul avait attiré dans ce gouffre.

--Toi, Emile, tu es l'Esquimau, mangeur de poissons et de fruits. Moi! je suis le chef d'une tribu guerrière; je passe: l'anthropophage veut te manger, je tire une flèche, et je le tue.

--Non! je ne veux pas que tu me tue! dit Blondel qui prétendait jouer longtemps. Il faut nous battre; tu crieras: arrête! je ne m'arrêterai pas; Emile tombera; et pendant que je lui mangerai la tête, pour faire semblant, toi tu feras un cri de guerre, oak! oak! et nous nous battrons.

--Hardi! répliqua l'aîné, et la pièce commença.

Les flèches jouèrent leur rôle; rôle affreux!

La mort montre un bout de sa faux partout. On dirait que les enfants l'agacent dans leurs jeux pleins d'imprévoyance: elle tourne autour de ceux qui n'ont pas de respect pour les ordres de leur père.

Les flèches, en apparence plus élégantes qu'acérées, ressemblant par leur extrémité à l'aile d'un oiseau gracieusement ouverte, s'entremêlèrent bientôt aux acclamations confuses de: oak! oak! et de tout ce qu'on pouvait inventer de plus sauvage, lorsqu'une douleur aiguë arracha un vrai cri, un vrai _aie!_ si naturel, et si perçant qu'il termina le combat. Alfred était blessé au doigt, et bien qu'il voulut rire, il paraît qu'il n'en eût pas la force. La piqûre le mordit jusqu'au sang.

La voix du père, retentissante comme la voix de la conscience qui s'éveille, parvint dans leurs oreilles dressées de peur.

--Alfred! Emile! Blondel! allons donc, messieurs! où êtes-vous tous les trois!

Personne n'osa souffler.

--Bientôt des pas d'homme approchent. Monsieur Le Fémi, poussé par un battement de coeur de père, une arrière-crainte qu'il n'avait pas encore sentie, atteint le bout de l'allée: il pousse un cri sourd en voyant la fenêtre entr'ouverte. Il n'attend pas le porteur qui le suit chargé d'une énorme caisse d'emplettes rares.

Sans prendre le temps d'ouvrir la porte dont il tient la clé dans sa main qui tremble, il apparaît comme un Dieu terrible... et sauveur, aux yeux des sauvages qui tombent à genoux, eux et leurs plumes, humiliés dans la poussière.

Un coup d'oeil rapide jeté sur leur costume, qui l'eût fait rire, s'il ne l'eût épouvanté, fait jaillir dans son âme une pensée funeste qui surmonte son indignation.

--Qu'avez-vous fait! s'écrie-t-il, vous surtout, Alfred, vous l'aîné, le premier après moi, pour les guider, méchant garçon!

--Il est blessé! répondent en sanglotant ses frères, montrant le doigt entr'ouvert d'Alfred, pâle et muet de souffrance.

--Terreur! pitié! blessé! par quoi?

--Par cela! dit Blondel, l'anthropophage, montrant la flèche plus grande que lui.

Un vertige saisit le père, qui chancela plus pâle qu'Alfred.

--Enfant!... misérable...! non! mon fils! bégaye-t-il d'une langue sèche de frayeur, en soulevant de terre son malheureux Alfred! Viens ici. Du courage, entends-tu, ou tu es mort dans une heure, et si tu meurs, je meurs, entends-tu, je meurs!--J'aurai du courage, mon père, dit le coupable, fais ce que tu veux.--Tenez cet enfant, monsieur... mon ami! tenez-le ferme entre vos genoux! dit M. Le Fémi en appelant au secours le porteur, qui franchit la fenêtre, ému, ce brave homme, de la terreur peinte dans les yeux du naturaliste qui atteignait une hache d'armes du moyen-âge.

--Alfred, répète-t-il à l'enfant immobile, il faut que je te coupe le doigt.

--Coupe! dit Alfred, en l'avançant lui-même.

--Ah! mon frère!

--Ah! monsieur! crièrent les enfants et l'homme épouvantés.

--Pas une seconde à perdre, la flèche est empoisonnée. Ferme donc!... et le doigt tomba.

--Tu le garderas, dit Alfred, sans faiblir.

Les plus jeunes tremblaient sous leurs plumes tandis que le père, dans un sublime sang-froid, brûlait la plaie vive de son fils qu'il disputait à la mort. La force humaine n'alla pas plus loin: et quand il eut terminé cette opération pour laquelle Dieu le soutenait, il serra convulsivement la tête d'Alfred sur sa poitrine, et perdit connaissance.

Ce ne fut que longtemps après ce jour, dont l'impression forte et salutaire est encore gravée chez ces enfants corrigés, que la mère d'Alfred apprit l'événement qui s'était passé si près de sa chambre. Malade alors, elle n'en sortait pas. L'enfant ne se plaignit point, ne versa point de larmes, quand elle s'aperçut avec de vives craintes qu'il avait la main enveloppée:--Ce n'est rien, ma mère, rien du tout, dit-il en s'enfuyant pour ne pas lui donner le saisissement d'une telle vue. Il chanta même de toutes ses forces, ce qui rassura et fit sourire la mère.

Mais il pleura, oh! il pleura beaucoup avec son père, parce que ce bon père en voulant faire des reproches justes à son garçon, fut tout-à-coup étranglé par des sanglots qui firent tomber Alfred à ses pieds. Il les mouilla de larmes.

--Oui! pleure! pleure! dit-il; nous pouvons être un moment faibles l'un devant l'autre: nous avons eu l'un pour l'autre tant de courage!

L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE.

Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi! Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête, Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!

Beaucoup, beaucoup d'enfants pauvres et nus, sans mère, Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir; Ils ont toujours sommeil. O destinée amère! Maman, douce maman, cela me fait gémir.

Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges Qui n'ont pas d'oreiller, moi j'embrasse le mien. Seule, dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges, Je te bénis, ma mère, et je touche le tien!

Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première De l'aube, au rideau bleu c'est si gai de la voir! Je vais dire tout bas ma plus tendre prière: Donne encore un baiser, douce maman! Bonsoir!

PRIÈRE.

Dieu des enfants! le coeur d'une petite fille, Plein de prière, (écoute!) est ici sous mes mains; On me parle toujours d'orphelins sans famille: Dans l'avenir, mon Dieu, ne fais plus d'orphelins!

Laisse descendre au soir un ange qui pardonne, Pour répondre à des voix que l'on entend gémir. Mets, sous l'enfant perdu que la mère abandonne, Un petit oreiller qui le fera dormir!

LE PETIT DÉSERTEUR. (EN CINQ PARTIES).

LA DÉSERTION.

I.

«Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche.»

Tel était le signalement passé de main en main, depuis le faubourg Poissonnière jusqu'à la barrière du Temple, d'un petit garçon, sans chapeau, qui avait disparu le matin de chez son père: on ne voulait pas le croire. On disait: «c'est impossible! un enfant ne quitte pas son père.»

Quelqu'un répondait:--Si! si! on l'a vu passer sans chapeau, en petit garnement, criant en confidence à un écolier qui l'appelait pour jouer aux billes: «--Je n'ai pas le temps: je fais l'école buissonnière. Ne dis pas que je vais chez ma tante, à Dammartin. Ah! ah! J'ai pris mon parti? ne le dis pas.»

Il y avait une foule de voisins aux portes qui racontaient ou qui écoutaient ce départ dont l'imagination était frappée comme d'un sinistre présage. Une vieille qu'on croyait comme l'Evangile disait:

--Cela annonce une révolution. L'enfant qui déserte la maison de son père, c'est les hirondelles qui s'envolent d'un toit. Ne me parlez jamais de choses pareilles; elles portent malheur! Tout le monde frissonnait.

--C'est-à-dire qu'elles portent malheur aux hirondelles et aux enfants, repartit l'épicier qui combattait pour son compte un augure si menaçant. Il ne faut pas croire que les honnêtes gens doivent payer pour les mauvais sujets.

--A présent, cherche!» interrompit celui qu'on avait mis à la poursuite du fuyard, et il se mit à courir, le signalement à la main, poussant tout le monde, qui s'arrêtait de surprise, disant:

--Qu'est-ce qu'il a donc?--Je cherche un enfant, répliquait l'homme, moitié triste et moitié colère: un gamin, que si je le tenais! «Huit ans, fluet, rose, bien mis; une montre d'étain en sautoir, une pièce de dix sous toute neuve et des billes dans sa poche!» Enfin tout le signalement. Quel scandale sur le boulevard! Quel étonnement pour tous les curieux à qui cet homme racontait que l'enfant, qu'il osait à peine nommer Oscar, évitant d'ajouter le nom de son père, s'enfuyait de sa famille, pour avoir reçu le fouet; et si peu, si peu, que sa mère n'avait fait que semblant! Les curieux étaient confondus.

Pendant cela, monsieur Oscar courait comme un brûlé, croyant n'atteindre le bonheur qu'après avoir franchi la barrière. Il passa roide et prompt, sans chapeau, sans passeport, ce qui est d'une audace inouïe, jetant la plume au vent; ou, pour parler mieux encore suivant son aspect dévergondé, jetant son bonnet par-dessus les moulins. Il y avait un tel parti pris dans son aspect de désordre, qu'on l'eût pris pour Christophe Colomb courant à la conquête d'un nouveau monde.

Il fuyait l'école, il allait chez sa tante, et il avait dix sous! l'espace, le temps, la fatigue, tout disparaissait devant ses téméraires espérances.

--Ma tante, disait-il en lui-même, en fendant l'air qui faisait voler ses cheveux blonds, ma tante me donnera un chapeau. Elle me donnera cent chapeaux: c'est ma tante! c'est riche, une tante! et elle ne me donnera pas le fouet. J'aurai tout ce que j'avais quand je demeurais chez ma mère; des tartes, des galettes, des cerfs-volants, (j'en veux douze de cerfs-volants!) et je n'irai plus à l'école, où l'on devient bête. Je ferai un _buisson_ tous les jours; je courrai avec Pierre; je me battrai avec François, j'irai nager avec le cheval. C'est bien mieux! d'ici-là, je trouverai à manger, quand je passerai devant les pâtissiers, ils me donneront des gâteaux. On a tout avec de l'argent: mon père l'a dit. Et j'ai une pièce blanche! on crie toujours que ma tante est mon _coupe-gorge_; mais j'aime mieux ma tante, moi! ma tante n'a pas de livres. Oh! ma tante! vive ma tante!

Il marche! il marche!

Des arbres passaient devant lui, fuyaient derrière comme sur un plancher à coulisse. Des moutons, des vaches, des champs où les blés flottaient, où les fleurs brillaient; tout glissait sous ses yeux par la rapidité de sa course. Mais point de maisons, point de pâtissiers! seulement des flots de poussière qu'il levait avec ses pieds, et qui séchaient sa gorge, parce que d'abord il avait chanté la _Parisienne_ et tout!

Il marche! il marche!

A la fin, quelques chaumières apparaissent sur le chemin. Ses regards affamés se portent vers les enseignes, point d'enseignes! enfin, au milieu de quelques paires de sabots, de harengs saurs et de savon vert, trois brioches de campagne et des oeufs rouges de Pâques dernières raniment le voyageur épuisé. Il paie sans marchander la somme qu'on lui demande de ces denrées desséchées au soleil, puis il remet, comme l'homme errant de l'écriture, cinq sous dans sa poche. Il croit, comme le juif maudit, que ces cinq sous se renouvelleront: vous allez voir.

Quoiqu'il en soit, il mange les oeufs durs et les brioches qui tombent en poussière, et reprend haleine un moment devant une femme à demi-stupide, qui le regarde baigné de sueur et défiguré de poussière, sans s'inquiéter ni d'où vient, ni où va ce petit arpenteur de grand chemin.

--Pour aller chez ma tante, dit-il, c'est-il encore loin?

--Quelle tante? demande la maîtresse de ce bazar de hameau.

--Ma tante, quoi! ma tante Dorothée Carbonnel.

--Je ne sais pas ce nom là, repart la femme insoucieuse en se remettant à tirer le lin d'une quenouille de chanvre.

--«Mais, ma tante Dorothée Carbonnel, comment! repart Oscar qui ne comprend pas que sa tante soit inconnue à quelqu'un dans le monde, elle est à Dammartin, ma tante! et c'est ma tante.»

--«Ah ben! faut que vous retourniez sur vous, et puis prendre la fourche à votre main droite, et ce sera par là. Y aura toujours quéque laboureur en champ pour vous montrer.»

Oscar dérouté et las du repos même qu'il avait pris, car il en sentait mieux sa fatigue, rebrousse chemin. Alors le soleil lui donna en plein dans la figure, sans chapeau, sans quelques larges feuilles pour cacher un peu sa tête qui bout comme au milieu de la chaudière de midi; c'est à tomber sur place; aussi lève-t il pesamment cette poussière qu'il faisait voler naguère avec tant d'insolence.

Une inquiétude brûlante le dévore sans qu'il y trouve un nom; car tant de choses déjà tournent dans son isolement, qu'il souffre sans pouvoir dire de quoi: c'est la soif! il se ressouvient qu'il a oublié de boire, après le repas d'une nourriture fanée et altérante. Ah! c'est là un commencement de désespoir. Il donnerait, ses cinq sous sans chanceler pour un verre d'eau de la source, où sa tante puise de si larges cruches, dont l'image fraîche et bouillonnante qui se met tout à coup devant lui, attise le feu mêlé à son haleine. Personne sur cette route consumante! Le désert se montre devant lui! Oh! que les prêtres espagnols pourraient dire de lui, ce qu'ils disaient à Montézuma: Les dieux ont soif!...

Cependant, avec la persévérance digne d'un autre but, il fait le signe de la croix pour s'assurer où est sa main droite, et entre dans un chemin un peu moins aride. Il avait entrevu au loin, une voiture qui venait du côté de Paris, et plutôt périr que de rencontrer rien de ce qui venait de Paris, car ce ne pouvait être, selon lui, qu'une école, des livres ou le fouet!