Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II
Chapter 3
C'était le petit Paul. Sous un brouillard d'automne, Pensif et tout mouillé depuis un long moment, Sans l'ouvrir, à la porte il grattait doucement. Pourquoi n'entrait-il pas? On l'entoure, on s'étonne. Il entre. Il reste là sans avoir dit: bonsoir, Bonsoir, petite mère! et sans oser s'asseoir.
Mais Paul tenait en vain sa paupière baissée; Les mères ont des yeux qui percent la pensée.
«De l'école avant l'heure on vous a fait sortir; Pourquoi? Ne mentez pas.
--Je ne sais plus mentir, Mère. Pour presque rien.
--Presque dit quelque chose:
Votre maître est si bon qu'il ne fait rien sans cause.
--On ne peut jamais rire, et c'est bien malheureux! Moi, quand je ne ris pas, je suis tout las de vivre.
--Vous avez donc ri, Paul?
--Oui, mère, sous mon livre.
--Qui vous rendait si gai?
--Christophe. Il est affreux, Christophe! Il a l'oeil trouble et la tête enfoncée. Ses bras vont jusqu'à terre, et sa jambe est torsée, Comment cela!
--C'est triste.
--Oui, si je l'avais su: Mais je n'avais jamais vu d'écolier bossu; J'ai cru que les bossus venaient tout vieux au monde, Comme Ésope à mon livre.
--Ésope fut enfant, Et sa mère pleura. Pitié douce et profonde, La laideur s'embellit quand ta voix la défend. L'homme apporte des maux dont rien ne le console!
--Mais Christophe, ma mère, est un rude garçon; Ce n'est qu'un paysan, le dernier dans l'école. Et comme on riait trop pour suivre la leçon, J'ai dit: Ésope! Ésope! en regardant Christophe; Et j'ai fait le portrait du crochu philosophe: Voyez! Messieurs, voyez le divin animal!
--Et que disait Christophe?
--Il détournait la vue; Il cachait dans ses mains sa rougeur imprévue, Et je crois qu'il pleurait.
--Tais-toi! tu me fais mal. Il pleurait!... O railleurs, que vous êtes à craindre! Un être a donc souffert, et souffert sans se plaindre: Tout ce qui pleure est beau. Je l'aime en ce moment; Oui, j'aime mieux Christophe et sa jambe tournée, Que ta langue épineuse à blesser destinée; Je l'embrasse de l'ame et je le vois charmant. Viens, que je te corrige! Écoute-moi: tu m'aimes?
--Oh oui!
--Souvent nos dards retombent sur nous-mêmes. Regarde-moi longtemps: et que ton avenir S'épure d'un amer et tendre souvenir; Comment me trouves-tu?
--Belle comme une mère!
O ma mère! vos traits ont la douceur du ciel. La vierge des enfants, que l'on prie à Noël, Est comme vous tendre et sévère: Oui, vous lui ressemblez. J'y pense en vous voyant, Et c'est vous que je vois, ma mère, en la priant! A l'église une fois vous êtes apparue, Et la foule indigente en joie est accourue; Vos habits étaient gais; vous étiez blanche; et moi Je disais: C'est ma mère! et l'on disait: «Hé! quoi! C'est sa mère!» Ah! maman, quel bonheur!
--Je t'écoute, Et je plains ton doux rêve; il me touche. Il m'en coûte D'attrister le miroir attaché sur ton coeur, Où tu me trouves belle, où je me vois aimée; Mais, regarde, et gémis d'être un enfant moqueur: Je suis laide.
--Ma mère!...
--Enfant! je vous afflige? Je vous ôte un bandeau. Je suis laide, vous dis-je; Un jour, un petit Paul aussi rira de moi.
--Je le tuerai, ma mère! oh! quand il serait roi. Dieu! rire de ma mère!
--Et l'enfant qu'elle adore
L'enfant que son malheur lui rend plus sien encore, Penses-tu qu'une mère, au fond de ses douleurs, Ne se lèvera pas pour revenger ses pleurs? Et toi, mon fol enfant, fier de tes belles armes, Lançant ton rire ingrat sur l'objet de ses larmes, Prends garde! si ta langue allait faire mourir! Dieu dit: «Tu souffriras ce que tu fais souffrir.»
L'OISEAU SANS AILES.
--Que tenez-vous-là, Georges? dit Marie à son frère qui accourait vers elle.
--Prenez-le, Marie; car c'est un pauvre oiseau presque mort de froid.
--Où l'avez-vous trouvé, Georges?
--Engourdi sur la neige, Marie.
--Pauvre oiseau! dit-elle; quelque méchant garçon t'aura coupé les ailes, et tu seras tombé du toit, sans pouvoir voler. Mais je te ferai un nid; j'y mettrai de la laine chaude pour t'y coucher, et tu auras ta nourriture de ma main, jusqu'à ce que tes ailes soient repoussées. Ainsi, ne crie pas, pauvre oiseau; cela me fait mal dans le coeur de l'entendre gémir.
Elle nourrit ainsi le jeune oiseau jusqu'à ce qu'il pût sautiller et voler. Georges le regardait avec joie, tout guéri et si familier qu'il s'élançait de sa cage, quand on lui disait seulement: petit! petit! Georges fut si content qu'il embrassa Marie en lui disant: tu es bonne!
Par un jour de soleil et tout près du printemps, Marie regardait le ciel à travers la fenêtre; elle dit en elle-même: C'est pourtant là le vrai séjour des oiseaux; le nôtre a des ailes à cette heure; quelle serait sa félicité de remonter vers ces beaux nuages d'or, et dans ce fond d'azur, sa splendide maison, sa première maison!
Petit! petit! cria-t-elle, courageusement; et l'oiseau vola sur son épaule.
Adieu! poursuivit Marie en versant une larme, qui tomba sur l'aile de l'oiseau, et en ouvrant précipitamment la fenêtre: Je t'aime mieux, dit-elle, pour toi-même que pour moi. Je t'ai rendu des ailes, ce serait affreux de les énerver dans une cage.
L'oiseau, ébloui d'abord, et un peu chancelant au grand air, fixa bientôt hardiment cette vivifiante lumière du ciel; il étendit trois fois ses ailes palpitantes, et disparut enfin dans l'espace inondé de soleil. Marie revint seule près de la cage vide, où elle appuya son coeur, et prenant dans ses deux petits bras cette cage triste, comme la chambre d'un ami perdu, elle dit tout has: C'est lâche à moi de pleurer, car j'ai bien fait.
Tout à coup, Georges entra en sautant.
--Bonjour, Marie, où est le petit? Petit! petit! cria-t-il ne le voyant pas comme à l'ordinaire dans sa cage égayée de fleurs et de feuilles vertes qu'il venait de renouveler.
--Vois qu'il fait beau, répondit Marie, en le conduisant à la fenêtre. Réjouis-toi, Georges. Notre ami est plus près que nous da ciel. Le ciel est à lui, vois-tu? et je le lui ai rendu tout à l'heure; regarde mes yeux... Je ne pleure plus. Georges cacha sa tête sur la fenêtre, et demeura pétrifié de douleur.
--Ah! Marie! dit-il enfin, rouge de reproche et de passion, tu m'as pris mon ami. Tu ne m'aimes pas; tu n'aimes pas l'oiseau non plus, puisque tu l'as ainsi délivré.
--Délivré! tu sens toi-même que c'est une délivrance. Tais-toi donc, mon frère; et pense qu'il n'était à nous que pour le guérir, le recevoir en passant, comme un pèlerin blessé. Il chante peut-être nos deux noms à la porte du ciel! tais-toi donc! dit-elle en embrassant Georges qui l'embrassa lui-même; car il sentait que le cour de Marie était gros et battait contre le sien.
Oui! dit-il en la regardant, les yeux mouillés, mais pleins de courage: Tu as bien fait!
Vers le soir, comme ils rêvaient tous deux en regardant du coin de l'oeil la cage silencieuse ils entendirent: tac! lac! tac! contre la vitre. O joie! c'était l'oiseau qui battait ses ailes pour rentrer. On ne le fit pas attendre, vous le devinez bien! Georges en poussant un cri de bonheur, courut vers la fenêtre; Marie, qui était la plus grande, l'ouvrit en jetant vers le soleil couchant un regard heureux, tandis que Georges couvrait l'oiseau fidèle des chauds baisers de sa reconnaissante tendresse, et leur libre ami, tous les jours de sa douce vie d'oiseau, se partagea dès lors entre le ciel et sa cage ouverte!
L'homme s'élève de la terre au ciel, à la faveur de deux ailes, qui sont la simplicité et la pureté.
LE LIVRE D'UNE PETITE FILLE.
Dieu bénit les enfants qui vont vite à l'école; Peut-on, sans les aimer, les regarder courir! On les croirait poussés par quelque ange qui vole, Qui de leurs longs cheveux leur souffle une auréole, Frappe à la lourde porte et les aide à l'ouvrir.
J'en sais un dont la mère, humble femme, est heureuse, Et qui chante toujours avec ses cheveux blancs: La reine dans ses fils est moins ambitieuse, Que cette pauvre femme agitée et joyeuse, Qui regarde voler deux petits pieds brûlants.
«La réputation commence avec la vie. A-t-elle dit un jour à son précoce enfant: Cette échelle mouvante où monte aussi l'envie, L'école grandira de mémoire suivie, Et sera d'aujourd'hui le registre vivant.
Marche donc! marche droit sans retourner la tête. Qui s'amuse au présent retarde l'avenir! Tends les mains jour par jour aux leçons qu'il t'apprête; Jeune, saute à pieds joints l'obstacle qui t'arrête; Vieux, va t'asseoir paisible au banc du souvenir.
Moi, j'y suis. Moi pourtant, j'apprends encor: je t'aime! Je cherche, dans un coin de mon passé perdu, Quelque fruit mis à part, stérile pour moi-même, Car il fut, mon passé, d'une avarice extrême; Mais s'il te fait moins pauvre, il m'aura tout rendu!
Et l'on parla bientôt jusqu'au bout de la rue, De l'enfant régulier qui savait l'heure: «Allons! Voilà René qui passe et la nuit disparue; Voilà son cri de coq et l'aurore accourue; En route!» et vers la ruche on poussait les frelons.
René, c'était l'abeille, et jamais buissonnière. Un jour, un seul, son banc le réclama longtemps C'est la première fois! «Sera-ce la dernière?» Cria le maître aigri dans l'heure prisonnière. Et les plus paresseux riaient, fiers et contents!
Ce jour même, aux rayons d'un soleil couleur On trouva deux enfants que l'on croyait perdus. Un saule, aux bras ouverts, leur a servi de chambre, Et sur le blanc tapis que leur a fait décembre, On dirait, de leur toit, deux ramiers descendus!
Le plus grand, c'est René. Le plus beau, c'est ma fille; Ange rôdeur qui boude à s'instruire avec nous; Qui va cacher son livre au fond de la charmille, Qui ne veut point d'école au sein de la famille: Qui se choisit un maître et l'écoute à genoux!
Cendrillon les absorbe! ils ont contre la bise, D'une haleine d'enfant l'innocente chaleur. L'un par l'autre emportés de surprise en surprise, René veut qu'on épelle et ma fille qu'on lise Tout!... comme on veut d'un champ voir la dernière fleur!
Moi, j'y si fais peur aux rois: sois douce aux mères! Donne un jour ta main droite à nos jeunes garçons; Tiens ces hommes-enfants loin des molles chimères: Nous, pour qui la nature a des lois plus amères, Laisse-nous de leurs soeurs enfermer les leçons!
LA PARESSE.
--Oh! Maman! quel bonheur de passer tout un jour sans rien faire! cria tout à coup la petite Marie à sa mère.
--Quoi! pas la moindre chose de tout: un jour, ma fille?
Non, maman, rien du tout!
--J'ai dans l'idée, moi, que le jeu finirait par t'ennuyer.
--Le jeu m'ennuyer maman! oh! maman, je serais plus heureuse que la reine.
--Les reines travaillent, mon enfant.
--Oh! maman! Vrai!... Vrai, mon petit Ange.
--Elles sont donc bien à plaindre? dit Marie avec un gros soupir. Au contraire, le travail les dédommage souvent d'être reines.
Marie demeura confondue. Mais plus amoureuse que jamais d'un long espace tout vide de lecture et d'écriture, d'un jour de cent lieues à parcourir dans la danse, les papillons, les poupées, le soleil et tout! Marie était palpitante de ce désir: l'eau lui en venait à la bouche, et riante, agitée, gracieuse et suppliante, elle recommença:
Oh! maman! quel bonheur dépasser tout un jour sans rien faire!--Je te le donne, dit sa mère en l'embrassant.
La respiration manqua à Marie. Elle rassembla ses joujoux, sautant à pas entrecoupés comme son haleine. Elle prépara son univers à elle toute seule; car ses soeurs étudiaient avec les maîtres et leur mère, en attendant le dîner.
Elle porta sa liberté pendant une heure avec une constance parfaite. Elle glissait à travers, légère comme un rêve, ou comme une réalité qui a des ailes. Jamais oiseau, né pour voler, sans lire, ni écrire, ni coudre, n'a pris un élan plus rapide dans son ciel, que Marie dans son bonheur oisif.
Toutefois, peu à peu, son imagination, si haut montée, sembla s'alourdir; puis, tous les instants qui suivirent, comme des moineaux dévorants qui ravagent du blé, lui enlevèrent, un à un, ses plaisirs.
Elle avait déjà pesé bien souvent ses joujoux les uns après les autres, ils devenaient de plomb; à la fin, elle demeura muette devant eux, les bras pendants, les yeux fixes; sa poupée était tombée en désordre, sans que Marie eût tremblé qu'elle ne se blessât; au contraire, elle la releva avec une moue pleine de reproches, en l'appelant assez aigrement _traîne-à-terre!_ La soumission de cette poupée, favorite déchue, plus muette qu'à l'ordinaire, ne la toucha point. Elle s'avoua même un peu qu'elle était en carton: l'ennui désenchante tout.
Par bonheur, la chatte Mouflette montra tout à coup son nez rose à travers les vitres de la Fenêtre entre-ouverte et Mouffette parut illuminer la chambre, où rien ne bougeait, où rien ne parlait plus à Marie. Mouffette peupla le désert.
D'abord elle fut caressée. Contente elle-même de l'accueil distingué de sa petite maîtresse, elle miaula d'une voix flatteuse et ce _ron-ron_ des chats satisfaits ranima un moment la solitude de Marie: on s'aima, on dansa!
Mais Marie, comme pour se venger d'avoir langui toute seule, y mettait une sorte d'ardeur qui déplût à Mouflette. Peu passionnée pour la danse, elle refusa de se prêter au jeu; Marie la traîna alentour d'elle avec obstination, et lui tira très-imprudemment la queue. Ce procédé parut si inconvenant à Mouffette, que, de sa patte demeurée libre par oubli de sa danseuse, elle lui fit une longue égratignure sur son visage penché vers le sien, et s'enfuit lestement par où elle était entrée.
--Ingrate! cria Marie, en tenant sa figure, voilà comme tu m'aimes, pour mon lait de tous les jours. C'est bon! je le dirai a maman.».
Mouffette ne l'écouta pas plus que si elle eut chanté. Alors, Marie chercha sa mère pour la prier de lui inventer un nouvel amusement, ou pour jouer avec elle; mais sa mère active, qui savait le prix des heures, en apprenait l'emploi à ses autres enfants; la petite fille ne la trouva donc point. Elle se traîna au miroir, et fit des grimaces. Elle s'assit encore silencieusement dans un coin de la chambre, où bâillante et accablée, elle pria Dieu pour l'arrivée de ses soeurs. Tout en priant, tout en soupirant, ne reconnaissant plus rien autour d'elle, elle cacha sa tête dans tous ses joujoux morts comme son bonheur, et s'endormit de désespoir.
Ce fut ainsi que la trouvèrent ses soeurs, ses soeurs éveillées comme des souris joyeuses. Elles avaient bien su leurs leçons, et poussaient des chants pleins d'espoir et d'appétit: la bonne mettait le couvert!
Marie les regarda, les yeux gonflés d'un mauvais sommeil. Quand elle voulut se lever, elle était lasse et raide comme dans une fièvre de croissance.
--Es-tu malade? Marie, lui demandèrent ses soeurs qui l'aimaient tendrement.
Marre déclara qu'elle était bien malheureuse.
Alors toutes s'empressèrent de lui apporter ses joujoux qui traînaient; mais elle en avait mal au cour, et se détourna en criant qu'il y avait un complot contre elle, que tout le monde voulait la faire mourir de chagrin!
Dans ce moment, sa mère qui connaissait la cause du sommeil et du désordre de cette petite paresseuse entra.
--Regarde autour de toi, Marie, dit-elle en lui prenant la main avec douceur, cherche, en nous comptant l'une après l'autre, celle qui a voulu te rendre malheureuse.»
Marie eut beau parcourir tous ces visages bienveillants, elle n'y trouva pas son ennemie. Alors elle dit d'une voix honteuse:
--Je ne sais pas!»
--Je vais t'aider à la connaître, moi, poursuivit sa mère en la plaçant toute droite devant le miroir: Regarde: la voilà!»
Marie fut frappée de ce petit visage maussade où l'ennui faisait déjà des siennes; il enlaidit beaucoup les enfants, et tout le monde. Elle écouta, docile, les paroles sages et tendres qui se gravèrent aussi avant dans son coeur que le souvenir humiliant de cette journée entière de bâillements, d'égratignures et de langueur: plutôt périr que d'y retomber. Aussi, comme elle apprit ses leçons! comme elle aima l'étude! je crois de même que c'est la plus douce nourriture du temps. Et vous!
LE PREMIER CHAGRIN D'UN ENFANT.
Le chagrin t'a touché, mon beau garçon. Tu pleures; Ta lèvre tremble; allons! te voilà dans nos rangs; Tu viens d'apprendre. Oui, nous naissons expirants; Oui, la vie est malade avant que tu l'effleures.
Que veux-tu? tes épis pleins de lait, verts encor, Pour tes jeunes larcins plus attrayants que l'or, N'iront pas égayer sous ce treillage vide Le ramier, de tes dons si tendrement avide. Tu courais dans ta joie: et puis, un dard moqueur T'a frappé sons le sein. Pauvre enfant! c'est le coeur; On ne peut te l'ôter; la vie est là. Des larmes Baignent à ton insu ta pâleur et tes charmes; Tu ne te sauves point dans ton premier effroi: Un instinct te l'a dit; la mort est devant toi.
Oui, le Pylade ailé de ta coureuse enfance, Doux et muet témoin de tes ébats naïfs, Qui se laissait aimer ou gronder sans défense, Qui savait te répondre en murmures plaintifs, Ton camarade est mort. Celte idole livide Grave le premier deuil sur la page encore vide De ta mémoire vierge. Oh! que tu souffriras! Ce que tu dois aimer, oh! que tu l'aimeras! Car nul cri ne t'échappe, et d'un muet courage, Sous ta petite main tu contiens tout l'orage: Mais je te sens souffrir de ce qui souffre en moi; Ce qu'on aime est si triste ainsi gisant et froid. Nul chagrin n'entrera plus au fond de ton être; Nul amour ne sera plus vrai pour toi, peut-être. Là bas, dans l'avenir où coulent tes beaux jours, A ton beau ramier bleu tu penseras toujours: Et, plus tard, abattu sous les vents du voyage Seul, au bord d'un sentier dépeuplé, sans fraîcheur, Sans soleil, et navré de quelque adieu railleur, Tes yeux retourneront tristes vers l'humble cage Où t'attendait l'ami par ton souffle éveillé, Qui, vivant sur ton coeur, ne l'a jamais raillé! Oui, tu regretteras cet amour sans mélange, Et tes pleurs innocents où se mire un jeune ange! Tu diras dans ton sort, plein d'échos du passé, Par des amis ingrats amèrement blessé:
Oh! je voudrais, mon Dieu, pleurer de douces larmes, Comme l'enfant candide et sans haine, l'enfant Qui pleurait son ramier mort dans ses jeunes charmes; Oh! pleurer comme alors!... qui donc me le défend?
LE PETIT BERGER.
J'aime la campagne; je suis bien sûre que vous l'aimez aussi. C'est un grand jardin sans murailles, sans rideaux, sans jalousies. Rien n'y cache le lever du soleil; il se couche devant vous, et l'on sent jusqu'au dernier de ses rayons qui nous dit à tous:--A revoir!
La nuit aussi est animée de bruits qui réjouissent l'ame à demi endormie. C'est un grillon caché dans le four. L'enfant rit quand il l'écoute; car sa mère, qui sait tout, dit qu'il porte bonheur au village. C'est partout des amis qui se bougent, qui respirent à l'entour de vous.
Le coq chante trois fois et sonne l'heure, c'est l'horloge vivante de la nuit. Il est gai de sentir palpiter la nature, même quand elle est noire; d'entendre frémir les poules, de comprendre tous les cris voilés des poussins, qu'elles tiennent renfermés sous leurs ailes, et qui ont chaud!
Il est gai de voir, durant le jour, des fleurs, plus belles dans un sentier désert, que les fleurs peintes aux riches tapisseries du roi et de la reine. Le soir, quand on ne les voit plus sous la lune trop pâle, sous le ciel trop sombre, quel bonheur de les respirer! de humer leur haleine qui coule au coeur, qui fait du bien, qui sent bon, qui murmure dans l'air: «Bois la vie!» et qui nous attire à genoux, les mains jointes, levées pour dire:--Mon Dieu!
Un petit berger, bien qu'il n'eût que six ans, savait lire tout cela dans le champ de son père. Il est vrai que c'est un beau livre qu'un champ! Ce petit bonhomme, aux pieds nus, au chapeau de paille, aux cheveux couleur de paille, avec deux petites lumières noires qui lui faisaient des yeux, les yeux les plus perçants de son village, avait composé de son petit cerveau comme une chambre noire qu'il emportait partout, où il amassait en silence des couleurs, des formes, de la peinture vivante, pour tout son avenir.
Quand on le voyait au bord d'un chemin, droit et immobile comme l'arbre où il cherchait de l'ombre, tandis que cinq à six moutons, la tête en has, épluchaient le sol de toutes ses plantes embaumées, et que sa tête, à lui, comme celle qui frémit au moindre soupir du vent, tournait mobile et curieuse, avec tous ses cheveux épars; on s'arrêtait.
On disait: Qu'est-ce que tu regardes donc là-bas, Hilaire? «Ah! mais...» répondait l'enfant à qui les mots manquaient, «Ah! mais!
Les vieux pâtres passaient et se mettaient à sourire. Ils n'avaient jamais vu un petit berger si peu causeur.
Non pas rentré au village pourtant: on eût dit qu'alors il fermait sa boîte à couleurs, de concert avec le soleil, qui, le soir, emporte les siennes. Le petit Hilaire dansait, courait autour de l'église, jouait, à tous les jeux bruyants des garçons, qui ont besoin, pour grandir, de pousser leurs voix, de gambader, de s'étendre en tous sens.
Hilaire était alors le plus fameux; il attelait les autres après lui, si on peut dire cela. Tantôt sur une charrette, tantôt sur un cheval, escaladant un boeuf, ou le remplaçant à une charrue renversée, qu'il redressait tout seul; c'était un lutin de mouvement, d'énergie, de gaîté; un gamin de village, qui eût fait rire des pierres, et qui trouvait une galette dans toutes les chaumières. On l'y attirait pour lui faire peindre des _postures_. Les villageois appelaient ainsi tous les portraits de vaches, de chevaux et de chiens qu'Hilaire charbonnait sur les murailles. Il y avait de ses tableaux tout autour de l'église. C'était son _album_ ouvert, parce que les murs étaient lisses et luisants. Il y déroulait tout le portefeuille relié dans sa tête; il placardait ses pensées dans l'ombre, en jouant, toujours armé d'un charbon, ou d'un morceau de craie qu'il cachait dans sa chemise. Le soir, il cessait de jouer à cloche-pied, sous l'humble parvis, ou bien, en attendant son tour, pour respirer, il allait, en courant, tracer une figure, un arbre, sans y voir. Il fit M. le curé ressemblant, frappé de l'avoir vu un jour porter le bon Dieu à un malade. On reconnut M. le curé, M. le curé se reconnut, et il passa doucement la main sous le menton du petit villageois surpris, qui sentit, pour la première fois, qu'il ne serait pas toujours berger; car, dans le regard de ce bon curé de campagne, il y avait une promesse: elle fut réalisée.
--Et puis, que fais-tu là par terre? demanda-t-il, quelques jours après, à Hilaire étendu à plat-ventre auprès d'un tas d'argile. En même temps il se baissa pour voir: car il était vieux et ses yeux aussi!--Tout çà! et puis tout çà! répondit l'enfant; il y en aura un pour vous!»
Jamais vous n'avez vu de plus charmants moutons, presque bêlants; ni des petits cochons plus prêts à grogner. C'était joli, c'était vrai de forme, pétri et modelé avec une sagacité naïve, qui fit rêver encore une fois M. le curé, disant en lui-même: «Il faut pousser ce petit gardeur de cochons!»
Il le poussa; l'instruisit dans un livre, et l'habitua aux souliers. Alors il le mena droit avec lui au château où il allait dire la messe, quand le maître était malade. Hilaire restait des heures entières devant les tableaux d'une galerie peuplée de peintures, où le malade se plaisait à le voir si absorbé, qu'il oubliait d'avoir faim.
--Quel est ton sentiment la-dessus? lui demandait le curé quand il était temps de partir.
--J'en ferai des pareils!» répondait-il sans orgueil, parce qu'il voyait ses tableaux à lui pendre dans l'avenir. Alors il retournait joyeux à son argile et à ses moutons.