Le Livre des Mères et des Enfants, Tome II
Chapter 2
Le sommeil d'Albertine l'arrêta un moment dans une contemplation pleine de bonheur. C'était l'ange de la paix, qui s'était endormi dans la prière _pour tous_! Augusta dont les joues rouges semblaient bondir comme deux beaux fruits sur l'oreiller blanc, appela comme Albertine le baiser de ce père attendri. Il jugea par le sourire de Valérie qu'elle s'était assoupie avec une chanson sur les lèvres. Jamais il n'avait compris jusque là tout le bonheur d'un père, qui entend les douces haleines de ses enfants immobiles de sommeil et de santé.
C'est à remercier Dieu à genoux; c'est à croire qu'on l'entend respirer lui-même dans ce monde.
Il n'eut pas le loisir d'interroger le repos de son plus jeune enfant, car à peine eut-il effleuré les boucles blondes de son front presque pâle, que la petite Marceline se réveilla en tressaillant et fixa ses yeux brillants tout grand ouverts sur son bien-aimé père, en lui tendant les bras.
--T'ai-je fait peur? dit-il en se penchant sur elle. Non! j'ai cru que c'était le bon Dieu, bon comme toi.»
Alors, avec une voix de père qui ouvre les secrets de tous les enfants, il entra dans la petite âme sensible et renfermée, au milieu d'un ruisseau de larmes qu'il fit couler à force de confiance et de tendres paroles, la petite mélancolique laissa sortir cet aveu: J'ai perdu ma fille!
--Comment! dit monsieur Sarrasin frappé d'étonnement, c'est là ce que je cherche depuis trois mois, et tu ne m'en as rien dit?
Oh! tu aurais trop de chagrin, poursuivit-elle eu jetant les bras à son cou et puis je ne voulais pas rapporter; c'est si laid!
Dis tout, dis, pauvre ange! insista son père ému et enchanté d'avoir découvert la blessure.
--Eh! bien!... ne gronde pas Alphonse, dit-elle en sanglotant sur le coeur de son père. Moi, je serai bien sage..., je rirai devant toi.»
Je vous avoue que cet homme qui n'était plus enfant depuis trente ans passés, pleura d'aussi bon coeur que cette douce petite fille.
LE RETOUR DE LA POUPÉE.
--Bonjour, Alphonse, dit le lendemain monsieur Sarrasin en entrant dans la maison de son petit neveu, qu'il trouva dans la cour.
--Ah! mon oncle, quelle joie de te voir!
--Je l'imagine bien, mon ami, et puis voilà ta cousine un peu malade, qu'il faut distraire et guérir. C'est une heure de plaisir que nous venons te demander.
--Quel bonheur! quel bonheur! quel bonheur! cria de toute sa tête Alphonse en voltigeant à travers l'escalier, où il tirait de toute sa force son oncle par la main: maman! c'est mon oncle! c'est petite cousine » et sa mère ouvrit avec empressement.
Au milieu de l'entretien amical qui s'engagea, monsieur Sarrasin observait le maintien de sa fille. Il craignait qu'elle n'en voulut dans son coeur à ce jeune garçon, auteur vrai ou supposé d'un si grand chagrin. Mais il ne vit nulle trace d'inimitié ni de bouderie sur ce petit front rêveur, et l'aima bien mieux encore. Amour à ceux que la douleur n'aigrit pas; qui ne rendent pas les autres responsables de leur extrême sensibilité! Alphonse l'avait fait souffrir, mais Alphonse n'était pas méchant; il n'était qu'étourdi.
Cette petite le sentait bien, elle était si bonne, si triste de la perte de Fauvette, qu'elle n'avait pas besoin de joindre à son mal d'amitié, le mal qui mord le coeur, la haine. Sa mère avait dit une fois devant elle que la haine ferme la porte du ciel: oh! cette petite voulait aller au ciel, elle ne voulait qu'aimer, comme les anges, comme sa mère!
«--Figure-toi, Alphonse, dit monsieur Sarrasin au joyeux enfant qu'il avait pris entre ses genoux, et qui grimpait dessus comme un chevreau, figure-toi que j'ai du chagrin.»
Alphonse dressa l'oreille, cessa de se rouler sur son oncle, et le nez en l'air, les cheveux éparpillés sur son front qui devenait grave, il écouta tout frappé d'intérêt, la suite de ce mot qu'il avait répété vivement:--du chagrin.
--Oui, Alphonse, du chagrin! je peux te confier cela, à toi, qui es un grand garçon, le cousin, l'ami, le défenseur de mes filles, à défaut de frère, qu'elles n'ont pas: tu comprends?
--Alphonse devint tout âme.
--Figure-toi que cette petite, que j'ai prié exprès ta mère d'emmener un moment au jardin, est encore si crédule, si enfant, qu'elle se persuade... mille choses touchantes par leur naïveté; entre autres, elle croit que les poupées sont vivantes.--Alphonse poussa un grand éclat de rire et se frotta les mains.
--Toi aussi quand tu étais petit, tu croyais fermement à l'existence de ton cheval de carton, et tu exigeais qu'on lui achetât de l'avoine. Mais tu as neuf ans, tu sais la vie et tu es revenu de tous ces enfantillages, une poupée pour toi, c'est un petit morceau de bois; c'est exactement la même chose pour moi-même; toutefois, nos anciennes erreurs doivent tourner en indulgence pour les simples, et tu seras triste comme moi quand tu sauras que ta petite cousine est sérieusement malade de l'absence, de la fuite, du vol d'une poupée; je dis du vol, car elle a disparu en effet comme un oiseau dont elle portait le nom: Fauvette.
--Alphonse redevint immobile. Figure-toi, mon pauvre Alphonse, que depuis trois mois environ, je vois languir mon plus jeune enfant, un ennui muet fane sa vie, sa jeune vie, autrefois heureuse et comblée par la possession de sa poupée! c'était sa compagne, c'était sa fille! elle lui parlait bas, elle lui faisait respirer des fleurs, cherchait partout de la mousse pour l'y coucher auprès d'elle: tu aurais ri...
Alphonse ne riait plus.
--Enfin, pitié! une si petite idole suffisait à un si petit coeur; car sa perte l'oppresse, l'étonne, l'isole. Elle est dans un désert depuis que cette diable de poupée a disparu. Elle ne mange plus qu'à peine, elle a de la fièvre, des soupirs, qui disent: ma fille! ma fille! on pourrait en rire si...
Alphonse fondait en larmes.
--Pourquoi pleures-tu? tu n'es pas son père, poursuivit monsieur Sarrasin; tu ne sens pas le mal que me fait l'étrange manie de mon enfant.
--Je le sens, moi, mon oncle, et c'est bien pire que toi! dit Alphonse avec une candeur passionnée. Tiens! quand tu devrais me battre, il faut que je te l'avoue, car j'étouffe. C'est moi qui suis le voleur de poupée, adieu, mon oncle, je vais..., je ne sais pas où je vais, mais je n'ose plus te regarder, et j'aimerais mieux être en prison que devant toi!
--Rends-moi plutôt la poupée! répartit son oncle en lui barrant la porte, et comprimant ses sanglots contre sa poitrine.
--Mon Dieu! s'écria l'enfant malheureux, si je l'avais, ce serait déjà fait. Mais j'ai pris cela, moi, comme un caillou, une balle pour lancer en l'air. Je ne sais ce qu'elle est devenue: je croyais que c'était pour rire ce nom de: _ma fille_, qui est-ce qui va penser!...
--Ah! voilà le mal dit l'oncle en appuyant sur cette réflexion. On trouble souvent le bonheur des autres, sans contribuer au sien même; faute de l'avoir compris on brise, on détruit, sans cruauté, des liens, des habitudes profondes et sacrées; mon cher ami, ne prends rien à personne, ne dérange pas un fil dans la trame des autres, de peur de rompre ceux que tu n'aperçois pas. Souviens-toi de mon conseil, surtout quand tu seras grand!
---Ah! je te le jure! mon oncle: Malade par ma faute! répétait, en tapant des pieds, Alphonse exalté de repentir.
Marceline rentrait dans ce moment. Pressé par la honte de paraître devant elle, il se glissa prompt comme l'éclair, sous un long rideau de croisée, où il ensevelit sa rougeur et ses larmes. L'ample draperie de soie agitée fortement par Alphonse s'ébranla; quelque ange, souriant peut-être, en fit tomber la poupée elle-même! la poupée les bras ouverts comme pour alléger sa chute; la poupée mignonne et chérie, retenue dans un pli du rideau comme dans une étroite prison!
Ah! ce fut étouffant de surprise et de joie. Marceline ne fit qu'un grand cri, puis se jeta sur sa fille qu'elle saisit à deux mains avec un tremblement d'âme inexplicable à cet âge en se réfugiant avec elle sous les bras de son père, ingénieuse à lui chercher un asile pour toujours!
Je ne peux pas vous dire exactement lequel fut le plus heureux de cette étonnante aventure. Monsieur Sarrasin y puisait la guérison de sa chère fille; Marceline une récompense sans nom à sa silencieuse maladie, et Alphonse dansait sur un repentir. Il sentait tomber ce plomb qui pend au coeur de ceux qui se disent: j'ai fait du mal à quelqu'un!
Oh! décidément, Alphonse était le plus heureux! tout le monde du moins aurait pu le croire comme moi, en le voyant bondir sur le chemin où la poupée fut ramenée en triomphe par les trois personnes auxquelles elle inspirait un intérêt si différent!
LA MÈRE A SON FILS.
Quand j'ai grondé mon fils je me cache et je pleure. Qui suis-je, pour punir, moi, roseau devant Dieu; Pour devancer le temps qui nous gronde à toute heure, Et crie à tous: prends garde; il faudra dire adieu!
Mourir avec le poids d'une parole amère; D'une larme d'enfant que l'on a fait couler; Que l'on sent sur son coeur incessamment rouler; est-ce donc pour ce droit que l'on veut être mère?
Est-ce donc là le prix des immenses douleurs, Dont nous avons payé leur présence adorée? De ce pas sur la tombe encor toute navrée, Dieu! laissez-nous donc vivre et respirer nos fleurs!
Laissez-nous contempler à deux genoux la tige, Qui veut se lever seule et frémit d'obéir; Qui veut sa liberté, son plaisir, doux vertige. Tout ce qui naît, mon Dieu! tend ses bras au plaisir.
Laissez-nous seulement, ardentes sentinelles, Écarter leurs dangers qu'ils aiment, si petits; Si forts à repousser nos forces maternelles, De la fierté de l'homme innocents apprentis.
Purifiez un peu ce monde où chaque haleine, A l'entour de nos fruits souffle un air plein de feu; Préservez le lait pur dont leur âme était pleine; Alors nous guiderons leur coeur par un cheveu.
Beaux anges mutinés qui bravez nos tendresses, Dont les jours, dont les nuits tièdes de nos caresses, Loin de vos nids plumeux brûlent de s'envoler; Qui les fera plus doux pour vous en consoler?
La mère, n'est-ce pas un long baiser de l'ame? Un baiser qui jamais ne dit NON ni DEMAIN? Faut-il ses jours? Seigneur! les voilà dans sa main: Prenez-les pour l'enfant de cette heureuse femme.
Enfant! mot plein de ciel, qui fait reine ou martyr; Couronne des berceaux! auréole d'épouse! Saint orgueil! noeud du sang, éternité jalouse, Dieu vous fait trop de pleurs pour vous anéantir.
C'est notre ame en dehors, en robe d'innocence, Hélas! comme la vit ma mère à ma naissance: Et si je la contemple avec d'humides yeux, C'est que la terre est triste et que l'ame est des cieux!
O femmes! aimez-vous par vos secrets de larmes; Par les devoirs sans bruit où s'effeuillent vos charmes; Après vos jours d'encens dont j'ai bu la douceur, Quand vous aurez souffert, appelez-moi: ma soeur!
MINETTE.
Ah! que j'ai vu une triste chose! Il m'en coûte beaucoup de vous la raconter; mais elle peut servir de leçon à quelques enfants, si par malheur, il s'en rencontrait encore de pareils à Minette. J'en prends donc le courage.
Minette passait chaque année une partie des vacances chez une amie de sa mère, car Minette était en pension, parce que sa mère avait des enfants très petits à élever. Il faut bien vous avouer que Minette révélait un caractère si absolu, si despotique, à sept ans que force était déjà de soustraire de plus faibles créatures à sa domination. Hyacinthe était de son âge, et bien qu'elle fut liante et bonne comme un agneau, mademoiselle Minette était bien obligée de faire, suivant l'expression, patte de velours, car Hyacinthe était calme et forte. La douce simplicité de son caractère se rehaussait des dehors les plus beaux; leur aimable puissance s'exerçait sur Minette elle même qui n'osait que bien rarement lui dire: je veux! mais, par combien de ruses, l'orgueilleuse ambition de son amitié arrivait-elle au but d'asservir tout ce qui avait le malheur de lui plaire! je dis le malheur, car, j'en connais peu qui fatiguent le coeur plus qu'une amitié tyrannique.
Nous n'avons pas le droit d'opprimer nos amis.
Ainsi donc, bien que la complaisance d'Hyacinthe fut charmante pour les mobiles fantaisies de Minette, on ne craignait pas qu'elle en souffrit, car elle cédait toujours avec le sourire sur les lèvres.
Personne ne s'apercevait des mille petits sacrifices qu'elle faisait à la tenace persévérance de sa _bonne amie_; elle-même ne s'en doutait pas peut-être, car elle y trouvait, je ne sais quel plaisir tranquille qu'un bon coeur goûte à voir les autres heureux de l'abnégation de ses goûts. Vraiment, Hyacinthe était une aimable enfant!
On courait un jour dans le jardin, on se jetait des fleurs; Minette en avait déraciné un bon nombre, pour les replanter suivant le caprice de son goût sans utilité, sans réflexion que l'idée fixe: je le veux! Minette était inflexible et légère; rapide et raide comme un papillon de fer. Quel bonheur avec une telle organisation, (qu'elle ne songeait pas à corriger, parce qu'elle se trouvait, parfaite), quel bonheur de ne s'appuyer que sur des relations moelleuses Sur l'inépuisable condescendance de la belle Hyacinthe, qui, n'opposait au dégât de ses fleurs qu'un sourire un peu triste, un regard où se montrait à peine un reproche mélancolique, et que Minette ne voyait pas, car elle était à son affaire, à son système de régner partout, même en écrasant des fleurs. Mais le jardinier le voyait, lui! et il avait pris Minette en horreur. Minette le méritait, car, un jour que cet homme avait prié poliment la bouleversante petite fille de laisser ses plantes et ses arbustes en repos, elle l'avait regardé de toute la hauteur de ses trois pieds et demi, en disant d'un ton bref: qu'est-ce que c'est que cet homme-là?--C'est Roch le jardinier, avait répondu Hyacinthe, d'une voix pleine d'aménité.
--Eh bien! jardinier, je m'amuse! voilà!
Eh bien! murmura le jardinier en la regardant de travers, ça fait un fier petit paquet d'ortie: voilà!
Minette devint rouge comme une pivoine qu'elle venait de cueillir; elle la tordit dans ses mains, que la colère faisait ressembler à des petites griffes, ce mouvement furieux d'orgueil fit rire Hyacinthe, qui n'en comprenait pas la souffrance! car l'orgueil fait mal comme une aiguille, quand il n'est pas content. Il faut toujours qu'il danse sur la tête des autres, pour ne pas se retourner contre le cour: c'est un ver malsain à la vie, prenez-y garde.
--Tu ris, toi! dit Minette avec du feu dans les yeux et eu poussant Hyacinthe qui chancela.
--Tu m'as poussée! dit la douce enfant la poitrine gonflée de surprise.
--Non! je ne ne l'ai pas poussée, répartit Minette vivement.
--Si! tu m'as poussée! et deux larmes ruisselèrent sur ses mains que serrait impatiemment Minette, en lui criant d'une voix altérée:--Dis que je ne t'ai pas poussée! dis que je ne t'ai pas poussée!
--Je l'ai cru, dit naïvement Hyacinthe. Si non, je ne l'aurais jamais inventé.
--D'ailleurs, tu ne m'aimes pas, toi! reprit Minette en boudant.
--Si! je t'aime!
--Non! tu ne m'aimes pas, puisque tu ris quand on me dit des mots.
--Je n'ai pas ri de cela, parce que tu avais commencé, et que Roch est bon! mais c'est que tu avais l'air de faire exprès des gestes, comme en jouant à _prêchi, prêcha!_
--Bien sûr! dit Minette en levant son doigt.
--Oui! bien sûr! et l'on s'embrassa.
Si tu m'aimes, tu feras tout ce que je voudrais; n'est-ce pas? reprit avec réflexion Minette en câlinant.
--Tout ce que je pourrai, sans faire de mal à personne.
--Bien entendu, nigaude; est-ce que je suis méchante, moi? et Minette avait un désir singulier d'obtenir une grande preuve d'amitié, d'obéissance peut-être, de cette compagne qu'elle avait vu rire d'elle.
Tiens, dit-elle en cueillant une herbe laiteuse et d'un vert gracieux; si tu m'aimes, frotte tes joues avec ce bouquet: cela pique un peu, et ce sera un gage.
--Quelle idée! si cela pique.
--Je t'en prie! je t'en prie! pour être sûre de toi.
Hyacinthe ne se fit pas presser davantage, et sans redouter une légère piqûre, elle broya l'herbe sur son charmant visage. Minette dansa! C'était du tithymale, connu sous le nom d'_éclair_, dont le suc violent et corrosif, par une trompeuse ressemblance avec la crème, peut causer les maux les plus cuisants, si on l'applique sur une chair tendre et délicate. La fraîcheur du soir arrêta d'abord l'effet douloureux de l'herbe. Cependant une inquiétude involontaire agitait l'enfant qui passait à chaque instant les mains sur ses joues et son menton plus blanc, plus rose qu'à l'ordinaire. Mais la lumière, qui pâlit tout, atténuait l'éclat de cette nuance fiévreuse qui la rendit d'abord plus belle en faisant scintiller ses yeux d'une flamme souffrante.
Oui, elle commençait à souffrir; mais sans le démêler clairement, sans se plaindre surtout, disant dans son cour:
Bah! ce sera bientôt fini. Minette est ma bonne amie: elle n'aurait pas voulu me faire du mal.
Minette mangeait des fraises. Hyacinthe la regardait se détournant souvent pour gratter sa figure et une fois aussi pour pleurer.
La nuit, ce fut terrible. Elle rêvait des choses qui font peur, des chats qui sautent aux yeux, des oiseaux qui dorment des coups de bec: enfin toutes sortes de bêtes méchantes que la fièvre invente et jette dans les songes des plus innocentes créatures. Minette dormait du sommeil du juste: elle n'entendit pas une des plaintes étouffées de sa pauvre petite victime, dont la mère fut éveillée avec un sentiment profond d'effroi.
D'abord elle prêta l'oreille en s'appuyant sur son coeur qui battait; puis, cette voix chère et gémissante la remplit de saisissement. Elle alla dans la chambre voisine droit au lit de sa fille, comme si cette chambre eût été pleine de lumière. Hyacinthe était assise sur son lit dormant et pleurant tout ensemble; ses deux mains déchiraient, sans le savoir, ce doux visage brûlant, baigné d'autant de sang que de larmes. Sa mère ne recevant pas de réponse et l'entendant gémir, approcha d'elle une veilleuse allumée toutes les nuits pour la sécurité de la maison: douleur d'une mère! vous la figurez-vous, quand la lueur de cette lampe n'éclaira qu'un monstre couvert d'ampoules noires et sanglantes! Hyacinthe avait la tête grosse, grosse! comme je ne sais quoi, car elle était très-grosse.
Dieu sauveur! dit sa mère toute défaillante, mon enfant! ma fille! qu'avez-vous? Ah! Ferdinand! cria-t-elle à son fils aîné qui était accouru à ses cris douloureux, Hyacinthe a la petite vérole, regardez, comme la voilà!»
Ce jeune homme qui était un très-bon frère, ne put contenir son effroi et réveilla tout-à-fait la petite fiévreuse, dont il retenait les mains dans les siennes.
«--Oh! laisse! laisse! mon bon Ferdinand, dit-elle, laissent moi ôter ces mouches qui me piquent, ou bien, ôte-les, toi! Seigneur! Seigneur! que j'ai du mal! où est maman? je croyais qu'elle parlait aussi dans mon rêve.»
Sa mère resta bien épouvantée, car elle était juste devant elle; ce qui lui fit dire avec un frisson froid par le corps:--Ma fille est devenue aveugle!
Tout fut dans une grande agitation jusqu'au jour, comme vous pouvez croire. Il était trop vrai qu'Hyacinthe ne pouvait ouvrir les yeux qu'avec des peines infinies et disait des mots si touchants que le coeur de sa mère s'ouvrait. Enfin, dès que le jour parut, Ferdinand la conjura de se calmer *** meilleur médecin de la terre pour soulager leur petite bien aimée.
Hyacinthe l'attirant doucement vers elle se pencha sur son épaule pour parler dans son oreille:
--Ne va pas chez un médecin, dit-elle il n'y a que Minette qui puisse me guérir. Dis-lui de venir me voir, Ferdinand: elle m'ôtera bien vite mon mal, va!
Ferdinand ému d'un vague soupçon fit en toute hâte lever mademoiselle Minette par la bonne, et attendit impatiemment à la porte jusqu'à ce qu'elle fût habillée.
--Venez! Minette, venez! dit-il d'un air troublé, on a besoin de vous auprès du lit de ma soeur.
--À peine Hyacinthe entendît-elle sa petite amie, qui demandait avec effroi:
--Besoin de moi? Ah!... pourquoi...?
qu'elle s'élança de son lit les bras ouverts devant Minette, en disant tristement:
--Voilà comme je suis!»
Un cri d'horreur répondit seul à ce touchant appel: Minette s'enfuit sans vouloir embrasser Hyacinthe, et descendit quatre à quatre les escaliers en répétant.--Non! j'ai peur! non! j'ai peur!
Sa mauvaise action avait pris en effet une figure bien effrayante pour la punir; mais s'en aller! fuir devant la prière sans reproche d'Hyacinthe! Ah! c'était affreux! c'était lâche, c'était encore la sécheresse de l'orgueil! Je vous dis que l'orgueil est sans pitié. Il n'en a pas même pour ceux, qui le nourrissent, ce serpent! Qui, dans le monde, si ce n'est Minette, ne fut tombé à genoux et n'eût pleuré à chaudes larmes devant l'énorme tête de son innocente compagne? Les larmes, dit-on ne guérissent pas. Non; mais elles désarment; et l'on n'eût pas vu ce que l'on a vu, si Minette n'eût été, par ce dégoût hors de raison, jugée indigne de toute pitié.
Ferdinand avec la promptitude d'un garçon de quatorze ans, que l'on irrite dans ses amitiés, (car sa mère et sa soeur étaient ce qu'il aimait le mieux dans l'univers) s'élança à la poursuite de la fuyarde et l'atteignit au bout du jardin, où Roch replantait tout ce qu'elle avait abîmé la veille. Ferdinand brûlait d'éclaircir le soupçon qu'il avait contre cette petite griffe, assez connue déjà dans le monde, (bien qu'elle n'y fût que depuis sept ans) pour ne pas inspirer grande confiance. La réputation d'une longue vie commence de bien bonne heure dans les familles.
--C'est vous! dit Ferdinand qui avait saisi la petite fille effarée, c'est vous qui pouvez guérir ma soeur: Voyons, est-ce vous?
--Je ne peux pas la guérir, non, laissez-moi, criait-elle en se tordant. Ahie! je veux m'en aller!
--Oui! tout de suite. Mais quand vous m'aurez avoué ce que vous avez fait à ma soeur.
--Rien du tout! dit-elle un peu pâle, et les lèvres amincies: est-ce ma faute si elle en a trop mis! je veux m'en aller.
--Ferdinand! Ferdinand! dit sa mère en l'appelant de la fenêtre, laissez cette petite. Le médecin! mon ami, le médecin!»
Et Roch, appuyé sur sa bêche, regardait avec un grand sang-froid l'heure de la justice qui allait sonner pour Minette; des dames aussi, dont les jardins entouraient celui-là, regardaient également de leurs fenêtre l'acte de justice qui s'accomplissait alors.
--Le médecin, ma mère! répondit Ferdinand à voix haute, le voilà, tenez, le voilà! poursuivit-il en levant en l'air par les bras, la furieuse Minette qui battait des pieds à vide, pour échapper à Ferdinand.
--Vous savez bien, reprit-il que la vipère guérit sa piqûre quand on l'écrase dessus.
Alors, inflexible et fort, il interroge de nouveau cette nuisible enfant. Elle avoue son crime, entremêlant sa confession de hurlements, qui disaient: je veux m'en aller! je le dirai à maman! je vous ferai battre par maman!»
Ce qu'il me reste à vous dire me fait perdre la respiration. Minette, au milieu du jardin entouré de fenêtres peuplées de spectateurs, devant Roch, qui en replanta ses fleurs avec plus de courage, Minette fut fouettée! fouettée par un frère qui venge sa soeur, et qui y va de toute son ame, au bruit des applaudissements des spectateurs indignés: et tout en elle, tout! jusqu'à sa jupe, en demeura immobile, pétrifié de honte.--Il faut tirer le rideau sur la fin de cette scène. On la reconduisit en voiture chez ses parents, ou à sa pension, n'importe. Ainsi tout lien fut rompu entre deux maisons qui s'aimaient avant la naissance de Minette!
Une quantité prodigieuse de lait, sa soumission à se baigner le visage, et les soins de ses amis rendirent à Hyacinthe la vue et la santé. Ce fut la seule qui pleura de l'humiliation de Minette.
LE PETIT RIEUR.
«Laissez entrer ce chien qui soupire à la porte; Je souffre quand j'entends souffrir autour de moi: Fût-il aveugle et vieux, il pleure, qu'on l'apporte. Mon feu lui sera doux... Quoi! petit Paul, c'est toi?