Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I
Chapter 4
Dans ta belle maison, toi, qui rentres content, Quand je me sens mourir de la mort qui m'attend, Redoutable ennemi de tout ce qui respire, Oh! n'étends pas sur moi ton oppressif empire! Laisse ton coeur s'ouvrir au cri du malheureux: Hélas! est-on moins grand pour être généreux? Laisse-moi boire encor l'air, la douce rosée, Ce bienfait de la nuit, ce céleste présent, Dont par un souffle humide et bienfaisant, Chaque matin la terre est arrosée. Juge, soit juste et rends-moi mes trésors, Un ciel à contempler, ma liberté native: Dieu me fit de la vie un plaisir sans remords, Toi, tu la rends sombre et captive.
«Je suis une souris née au dernier printemps; L'été commence. Hélas! c'est vivre peu de temps! Viens voir, je porte encor la robe de l'enfance. Le blé nouveau, le riz friand, les noix, Disait ma mère, allaient avant deux mois Enrichir mon adolescence. Peu m'est assez pourtant; facile à me nourrir, Je ne suis pas gourmande et tout sert au ménage; Un grain d'orge suffit aux souris de mon âge, Pour les empêcher de mourir.
«Ne me fais pas mourir! suis l'exemple d'un sage: Les souris sans danger visitaient son séjour; Car ce sage disait: «De nos âmes un jour Le sein des animaux peut-être est le passage. Tout est possible à Dieu, l'impossible est son bien; Si par lui l'homme est tout, par lui l'homme n'est rien. Grâce donc! criait-il aux hommes en colère, Muets pour la clémence et sourds à la prière; Grâce! oubliez un peu les mots: glaive, trépas; Régnez sur le plus faible et ne le tuez pas! La colombe au coeur tendre, à la plume argentée, Peut-être est une amante aux forêts arrêtée Par le doux souvenir d'un amour malheureux; On croit le deviner à son chant douloureux. Qui sait si la souris n'est pas la jeune fille Frappée en folâtrant au sein de sa famille, Et qui tombe immobile en courant dans les fleurs: Car, pour un peu de miel, que d'absinthe et de pleurs!»
«Si le sage a dit vrai, tremble d'être inflexible, Tremble de tourmenter l'âme errante et sensible D'une soeur qui t'aima, d'une jeune beauté Qui se plaisait, enfant, sur ton sein agité.
«Enfin, si ma part de la vie N'est que le rayon passager Du jour que mon cachot me dérobe et m'envie, Ce don si fugitif, daigne le ménager! Vivre, c'est vivre enfin, et le néant m'alarme; Cette crainte au méchant coûte au moins une larme; Juge de son horreur pour un coeur tout amour, Et si loin de la nuit ne m'éteins pas le jour! Faut-il te dire tout? je veux devenir mère. Laisse-moi donc revoir, dans ma douleur amère, Un ami de mon âge, imprudent comme moi, Qui pour me délivrer s'élancerait vers toi. S'il avait de mon sort la triste confidence, Je lui dirais en vain: Sauvez-vous! il viendrait: L'amour au désespoir connaît-il la prudence? Il rongerait mes fers, ou bien il me suivrait.
«J'ai dit l'amour: tu le connais peut-être? Béni soit Dieu! car l'amour est humain. Oui, je retrouverai la moitié de mon être, Et je serai libre demain! Oui, tu sais que l'amour console la nature, Qu'il jette au prisonnier des rêves gracieux, Qu'il souffle à son oreille un chant délicieux, Et que même au coupable il sauve la torture. Et je suis à genoux... et je tremble... et j'attends... Homme, pour te fléchir qu'il faut parler long-temps!
«Un jour, que cet aveu m'en obtienne la grâce, J'avais salué l'aube et ton premier repas, Lorsqu'un bruit, plus léger que le bruit de mes pas, M'avertit qu'en secret quelqu'un cherchait ta trace. Ta voix devint alors plus douce de moitié. Celle qui répondait me parut suppliante, Et, si je ne m'abuse, à la tendre pitié Tu donnas plus d'une heure, ou l'heure était bien lente! Le bruit cessa, j'entrai; les débris d'un festin M'invitaient à la table enfin abandonnée; Et sur ma vie un moment fortunée Je vis pleuvoir les bienfaits du destin. Dans ces lieux trop aimés qu'à présent je déteste, J'ai vu, j'ai respecté la boucle de cheveux Tombés d'un front charmant pour enchaîner tes voeux; Ils ne sont pas les tiens, leur couleur me l'atteste. Ces liens souples et dorés, Ces doux aveux, ces feuillets roses, Les rubans embaumés dont ces lettres sont closes, N'ont pas séduit mes sens de langueur enivrés. J'ai respiré de loin la cire parfumée Qui scella, j'en suis sûre, un secret qui t'est cher: Le hasard me l'apprit sans m'en être informée; Je courais, j'étais libre... hélas! c'était hier!
«Tu sommeillais peut-être, et plus vive que sage, Au pied de ces rideaux, que je baigne de pleurs, J'aperçus, ne crains pas que je le dise ailleurs, Un soulier trop petit pour être à ton usage: Je m'y blottis joyeuse et je le fis courir; Je traînais en riant cette maison mobile, Dont les dehors ornés par quelque main habile M'enflaient d'un peu d'orgueil, et l'orgueil fait mourir; Car, depuis ce moment, éveillé par la haine, Tu m'élevas dans l'ombre une affreuse prison. Innocente souris, pour m'écraser sans peine, Un homme est descendu jusqu'à la trahison! Non! ne m'écrase pas! et si ma peur te touche, Que l'accent du pardon s'échappe de ta bouche! Il est dieu, leur dirai--je, il m'a donné des jours! Ton toit sera béni, ton nom vivra toujours, Et toujours de beaux yeux aimeront à le lire. «Et si jamais ton coeur, brûlé d'un saint délire, A langui pour la liberté, Qu'elle se donne à toi dans toute sa beauté! Que sur ta sereine carrière Elle épanche à flots purs sa tranquille lumière: Qu'elle trace à la vie un facile sentier, Et le sème de fleurs un siècle tout entier!»
Elle se tut. Le juge alors: «Hé! vite! Elle est au piège, hâtez-vous d'accourir; Étouffez-la, cette pauvre petite; Je n'aime pas à voir souffrir.»
L'AUMÔNE
Il avait plu tout le jour; c'était l'été, c'était dimanche. Le balcon était mouillé, la rue humide, et la promenade interdite aux enfants.
Tout à coup Hyacinthe, la soeur de Prosper, qui regardait au travers les carreaux d'une large fenêtre, vit se découper au fond d'un nuage blanc, le premier cercle d'or d'une lune nouvelle.
--Oh! vois, maman, que la lune est fine! dit-elle.
--On pourrait sortir à présent, répartit son frère, car la rue est balayée comme le ciel.
--Il est trop tard, dit leur mère.
--Quoi, maman, pas même jusqu'au pâtissier.
--En effet, répondit-elle en souriant, il est là en face comme pour vous tendre les bras. Tiens, Prosper, va lui offrir cette jolie pièce blanche, nous verrons ce qu'elle te vaudra.
--Une brioche! maman, grosse comme ma tête, tu vas voir! il franchit en trois bonds l'escalier, et sa soeur le suivit joyeuse et timide jusqu'à la porte où elle attendit comme on attend son frère, et une brioche.
Prosper revint mais les mains vides. Tandis qu'Hyacinthe et lui chuchotaient au pied de l'escalier, n'osant plus remonter sans leur souper friand, la mère se penchait sur la rampe, prête à serrer son fils dans ses bras, car voici ce qu'elle avait vu de la grande fenêtre du balcon:
Un pauvre barrait la porte du pâtissier. Il était vieux, il était nègre, et il était aveugle! pitié! toutes les brioches disparurent de la terre aux yeux de l'enfant charitable. Il s'arrêta devant lui, en tournant le dos au riant pâtissier et voyant que le nègre n'avait plus de regard pour comprendre le sien, il lui glissa doucement sa petite pièce dans la main et lui dit:
--Prends garde! monsieur le pauvre! cette pièce vaut une brioche de quinze sous. Le nègre tressaillit de joie.
La mère de Prosper sentit ses yeux se mouiller. Mais à la réflexion, elle ne parut pas se douter de l'embarras des enfants et ne parla plus de la brioche. Ils se couchèrent bien soulagés tous deux, s'étant contentés pour leur souper dans l'ombre, d'un morceau de pain, toujours de bon goût, quand il est assaisonné par une bonne action.
Le lendemain, un beau soleil revint consoler le balcon et toute la ville, comme pour une fête.
Le déjeuner s'apprête, on entoure la table, tout devait être bon, on avait faim. Mais, ô redoublement de surprise et d'appétit! deux énormes brioches apparaissent comme si elles perçaient ce ciel, et qu'elles fussent arrivées toutes chaudes sous une aile d'ange. C'était un très-beau spectacle!
--Oh! d'où viennent-elles! d'où viennent-elles, maman!
--C'est le bon nègre qui te les envoie, mon fils, dit la mère en souriant. Tu ne sais pas comme le pauvre est riche dans ses prières; car, c'est Dieu qui se charge de payer pour lui.
LE PETIT AMBITIEUX
Un enfant avait mis les bottes de son père. Il se croyait plus grand; mais il fallait marcher: Dans sa jeune espérance, il arpentait la terre; Ses bottes ne pouvaient pourtant l'en détacher. Il traîne avec ardeur l'entrave qu'il adore; Il veut courir... il rampe; il rit, il rampe encore Au collège, avant l'heure, il arrive enchanté, Et parmi les plus grands se range avec fierté.
Son père l'a suivi.... Dieu! faites-le sourire! Il cherche, il voit l'enfant; il a dit: «Levez-vous!» L'ambitieux chancelle et fléchit les genoux. Mais son père commande: un père, il faut souscrire; Il se lève. «Courez, dit son juge, courez! D'un pas ferme et hardi devancez votre père, Que votre course soit prospère: Si vous tombez, malheur!... vous vous débotterez.»
Se débotter!... jamais; plutôt périr en route. L'enfant frissonne, il pleure à la voix qu'il redoute; Mais il pleure immobile, et sur son front charmant Se peignent la douleur et le ressentiment.
L'école curieuse avait fermé son livre, Le maître préparait le sermon détesté; Et l'enfant!... Il songeait à la mort qui délivre, Car du crime, à ses pieds, tout le poids est resté. «Pour la dernière fois, courez, je vous l'ordonne! Si vous me devancez, mon fils, je vous pardonne.» Et l'enfant éperdu, plein d'âme et plein d'effroi. S'élance sur son père, et dit: «Emportez-moi!» Et ce père accueillit sa rougeur et ses larmes; Sur son coeur qui battait de colère.... ou d'amour, Il emporta son fils, tout botté, sous les armes. «Conserve-les, dit-il; tu marcheras un jour!»
LE SONNEUR AUX PORTES.
En cinq parties.
LE PORTIER.
Je ne crois pas qu'il y ait encore des enfants aussi hardis qu'Antony. Il était la terreur des portiers, le lutin des servantes, le cauchemar du rentier paisible. Ce petit voltigeur des rues passait pour le chef d'une bande audacieuse, qu'il entraînait tous les soirs en sortant de l'école. Il se mettait à leur tête en vrai cosaque à pied, et pas un marteau, pas une sonnette, n'échappaient à leur investigation.
--Pan! pan! pour le marteau. Ils fuyaient, se plaçaient en embuscade à quelques maisons plus loin, et la porte s'ouvrait à la grande joie de leurs cours pleins de malice.
Le portier, ne voyant entrer personne, venait lui-même regarder pourquoi? et plongeant en vain ses yeux dans la rue silencieuse, s'en retournait mécontent. Après un temps raisonnable, quand on le supposait rentré dans sa loge et paisiblement assis, on retournait, haletant, avec des rires étouffés où il y avait tout un poème de brigandage.
--Pan! pan! recommençait le marteau et les six oiseaux de nuit s'envolaient encore, rasant la terre, dans la cachette qu'ils s'étaient choisie. Force était au portier de tirer le cordon, ne fût-ce que pour lui-même; car il brûlait ce portier dérangé d'attraper et de tordre le bras insolent qui l'arrachait ainsi à son repos. C'était en vain!
Alors, l'amour même du repos l'arrachait violemment à son immobilité de profession. Il se faisait petit, et s'avançait finement le long du rang où il supposait les malfaiteurs cachés.
Mais si, par hasard, il s'approchait de leur retraite, ils en sortaient tout à coup avec une agilité si prodigieuse qu'ils glissaient entre ses bras étendus, faisant voler en l'air son bonnet et poussant des cris aussi aigus que ceux de l'orfraie ou de la chouette. Ils étendaient même l'insulte jusqu'à frapper du marteau chacun un coup; ce qui en faisait six, en jetant pour adieu au portier gonflé de colère dans la rue:
--Ouvrez, portier! ouvrez donc; portier! le cordon, s'il vous plaît!
La nuit entière ne consolait pas le portier de ces allées et venues forcées, et sans vengeance. Le portier aime la vengeance.
LE CORDONNIER.
Antony donc répandant partout ses ravages était toujours pendu à une sonnette et tandis que les autres fuyaient, lui souvent mettait dans sa tête d'affronter le danger.
Une servante accourait, effrayée du terrible ébranlement de la sonnette, et avant même qu'elle ouvrît la bouche, Antony, levant un nez insolent, demandait:
--Est-ce ici le médecin de mon oncle?
--Qu'est-ce que c'est que le médecin de votre oncle? demandait la servante irritée.
--C'est... je ne me souviens pas de son nom; mais c'est un bien bon médecin!»
--Ce n'est pas ici. Et une autre fois ne sonnez pas si fort.»
Une ardeur nouvelle emportait la troupe errante. Pas un ne songeait que c'est lâche d'insulter dans l'ombre.
Antony, bien élevé d'ailleurs, et qui coûtait à son père une grosse somme pour devenir savant, imitait effrontément le gamin dont la joie est immense quand il fait tressaillir l'humble cordonnier, en plongeant tout à coup sa tête dans l'échoppe par un carreau de papier qu'il enfonce, et en demandant froidement: «Quelle heure est-il?»
Il trouvait aussi une émotion délectable à lancer l'épouvante chez le tranquille artisan, travaillant à la lampe. Il faisait ruisseler sur les vitres sonores des poignées de pois secs qui descendaient comme la foudre en éclat dans le silence laborieux du chaussetier solitaire.
LE PIED DE BICHE.
Ce soir-là, toute la meute sonnante se précipita sur le pied de biche d'un rentier. La première attaque fut inutile, car le maître était absent, et ses deux domestiques, se chauffant au feu de leur maître, faisaient la sourde oreille pour ne pas se déranger.
Antony, très irrité de cette lenteur, s'écria: «Se moque-t-on de moi?» et se pendit s'en façon de tout le poids de son corps au pied de biche, qui lui resta dans les mains. Un cri de victoire, très-flatteur pour Antony, fut poussé jusqu'aux toits par sa troupe légère, ce qui l'empêcha d'entendre le bruit de la porte. Elle s'ouvrit d'ailleurs si vivement qu'il fut pris et entraîné dans l'allée sombre, avant qu'il pût même laisser tomber le pied de biche, témoin irrécusable de son crime. Ses compagnons s'enfuirent épouvantés et dirent entre eux:
--Aussi pourquoi nous entraîne-t-il à cela? je n'y songerai pas sans lui.--Ni moi!--Ni moi!--Ni moi! cinq fois répété, fut tout ce qu'ils trouvèrent pour sauver leur chef du piége qu'ils avaient évité. Seulement ils soupèrent assez mal ce soir-là, et quelques-uns rêvèrent de gendarmes.
Antony ne rêvait pas. Toute son intelligence était éveillée par l'air froid et vindicatif des deux domestiques, ses vrais maîtres alors, résolus à le lui prouver rudement. Ils avaient commencé par lui lier les bras et les jambes, et se disposaient à le descendre à la cave; avec des menaces effrayantes. Le fier Antony ne proférait pas une parole. Il regardait ses liens qui lui faisaient mal; il songeait à l'inquiétude de sa mère.... C'était affreux! mais il ne pleurait pas; son coeur seul disait au fond de lui-même:--Ma mère!
--Finissons, dit l'un des hommes, en faisant signe à l'autre d'emporter avec lui l'enfant, qui devint très-pâle, mais qui ne baissa point ses yeux pleins de courage.
A l'instant même on frappa trois coups à la porte de la rue.
--C'est monsieur, dirent-ils, car il sonne ordinairement trois fois. Va, petit brigand, ton affaire est faite, recommande ton âme à Dieu.
Antony crut qu'il allait voir apparaître un ogre. Le frisson passa dans ses cheveux et les fit lever; mais son regard curieux ne se mouilla pas d'une larme.
Le bon rentier, qui était le moins ogre des hommes, ne trouva pas dans la perle de son pied de biche une raison suffisante pour mettre en cave et faire mourir peut-être l'imprudent qu'on avait garrotté: mais après avoir un peu rêvé sur le trouble que de telles actions répandent souvent dans des maisons paisibles, il ordonna qu'on fît avancer une voiture à l'heure.
Pendant qu'on la cherchait, Antony dans l'immobilité où le retenaient ses liens, eut les yeux bandés sans qu'il lui fût fait le moindre mal.
Alors la voiture arriva. Le rentier, touché du jeune âge et du maintien sans bassesse du prisonnier, l'interrogea en grossissant sa voix.
--Votre nom? celui de votre famille? votre demeure?»
Antony répondit à tout d'un accent ému, mais précis.
--Avez-vous du courage?»
--Pour entreprendre, oui. Pour souffrir, je l'ignore; c'est la première fois que je me suis laissé prendre.»
--Jurez-vous de ne pas vous révolter si l'on vous ôte ces cordes?
--Je le jure.»
--Ôtez les cordes au prisonnier.» Les cordes tombèrent.
--Vous allez subir de grandes épreuves, continua le Juge. Les soutiendrez-vous sans lâcheté?»
--Je tâcherai, répliqua simplement le petit sonneur aux portes.
Son juge le plaça derrière lui et détachant de la tapisserie couverte de dessins une tête de mort au crayon noir qui n'y tenait que par quatre épingles, il l'a mis devant l'enfant en lui disant: ne bougez pas!»
Vous, dit-il aux domestiques, soulevez son bandeau.
Antony trouva sans tressaillir cette tête sous ses regards délivrés.
--Qu'en dites-vous?»
--Que c'est mal dessiné, répondit l'écolier qui l'avait parcourue avec attention. Le bandeau retomba sur ses yeux.
--Aviez-vous des complices?»
--J'avais des amis, monsieur. Ils se sont sauvés.... ils ont bien fait.»
--Avez-vous une mère?»
Antony ne répondit pas; mais il baissa la tête, et le rentier qui l'examinait attentivement, vit ruisseler deux larmes sous son bandeau.
--Partons! dit le juge, d'un ton grave et irrévocable.
VOYAGE D'ANTONY.
Antony fut conduit en silence dans la voiture qui roula si long-temps qu'il se crut à vingt lieues de Paris. Elle s'arrêta tout à coup sur un cri des deux guides, au milieu desquels Antony était assis.
Le rentier qui n'avait pas soufflé le mot, durant le voyage, descendit le premier, et s'éloigna. Antony fut déposé au milieu d'une rue déserte et noire qu'il prit pour une ville de province inconnue. Quand son bandeau fut ôté et qu'il put porter autour de lui ses yeux pleins de terreur:
--Tirez-vous de là, dirent brièvement ses guides en remontant dans la voiture que l'enfant infortuné vit s'éloigner avec l'amertume profonde de son abandon.
Il resta quelques instants sans se mouvoir et sans rappeler ses idées. Cette ville nouvelle lui paraissait pleine de consternation, il trouvait les maisons d'un aspect bizarre, bâties tout autrement qu'à Paris, son cher Paris! et présentement qu'il était pour lui d'une impérieuse nécessité de sonner à quelque porte pour s'y sauver d'une nuit d'épouvante et d'insomnie, à jeun; tous les pieds de biches du monde n'auraient pu réveiller sa passion éteinte pour le son des marteaux et des cloches. Il s'assit en soupirant au coin d'une borne sur un banc étroit qu'il accepta pour son lit, non sans murmurer tristement:
Ah! que les bancs son bien plus larges à Paris! et les réverbères, Dieu! qu'ils sont ternes dans cette petite ville... Est-ce qu'il y a des hommes dans ces habitations froides?... Maman! maman! que la vôtre à cette heure était chaude et gaie pour moi! Si vous saviez où je suis, vous prendriez la poste pour venir me sauver. Il est vrai que je suis bien coupable; mais vous n'auriez pas le courage, vous, de me punir si cruellement, car je suis perdu enfin!...» Et les larmes d'Antony coulèrent par flots sur le banc de pierre.
Mon Dieu! s'écria-t-il, est-ce que vous m'avez abandonné!»
LE BON ANGE.
Laissez venir à moi les petits enfants.
Un homme s'approcha tout à coup dans l'ombre. Antony se leva.
--N'ayez pas peur, mon petit ami, dit cet homme.--Je n'ai pas peur, répondit l'enfant; quel mal voudriez-vous me faire?
--Aucun, si vous me dites la vérité: Qui êtes-vous?
--Je suis un enfant perdu.
--D'où venez-vous?
--De Paris, où je suis né. Je n'ai pas d'argent, je ne connais pas cette ville où l'on m'a laissé seul pour me punir.
--De quoi?
--De sonner aux portes avec mes amis.
--Leurs noms?
--Je ne les dirai pas.
--Le vôtre?
--Antony Derbay; mais mon père sera-t-il inquiété pour ma faute?
--Soyez tranquille, mon enfant, dit l'homme attendri, regardez-moi comme votre bon ange, et suivez-moi.... quand je saurai votre demeure, toutefois, car je suis résolu à vous rendre ce soir même à vos parens.»
Quoi, monsieur, vous feriez ce voyage! s'écria Antony, plein de reconnaissance. Il lui dit alors le nom de son père, sa demeure à Paris et se laissa conduire soumis par ce guide si différent de ceux qui l'avaient emporté du pays natal.
Après quelques détours qui ne lui semblaient que les commencements d'un voyage pénibles, l'homme qui l'avait doucement enveloppé dans son manteau s'arrêta en disant: Nous y sommes.
--Où donc, s'écria d'une voix craintive Antony, sans se reconnaître encore, et croyant rêver.
--Chez votre père, dont voici la maison. Et il frappa de manière à ce qu'on ne tarda pas à leur ouvrir.
Quelles furent la surprise, la joie et les transports d'Antony, en se retrouvant à sa porte comme par enchantement! quand il tomba dans les bras de sa mère inquiète depuis deux heures de ne pas le voir rentrer! Quand il la couvrit de ses larmes en lui racontant sa faute, qu'il lui montra son sauveur, qu'il prenait alors pour Jésus-Christ lui-même; car il avait fait un miracle!
--Oh! qui donc êtes-vous, monsieur? dit la mère, en se penchant vers l'étranger pour le bénir.
--Le rentier, madame, qui se trouvera bien heureux, s'il a corrigé l'enfant et consolé la mère.
Je dois vous avouer qu'Antony sanglota de repentir dans les bras du bon rentier, et qu'en essuyant ses yeux rouges, il s'écria tout à coup:
--Je te rendrai ton pied de biche!»
--Non, dit en souriant le rentier qui devint le meilleur ami d'Antony; je vous le donne comme un talisman pour entrer à toute heure dans ma maison.
L'objet qui nous rappelle une faute pleurée nous empêche d'y retomber.
UN PAUVRE.
Enfant! sois doux au pauvre. Il en est d'adorables; Il en est de puissants sous leurs traits misérables: Tel est celui qui monte attiré par ta voix, Qui descend toujours humble et content quelquefois, Selon nos jours à nous, vides, nourris d'attente, Ou comblés de travail et de joie haletante. Dieu lui fait, m'a-t-il dit, de longues nuits sans peur; Et sous un peu de paille il a chaud dans son coeur!
Le sommeil a pour lui des ailes toutes prêtes; C'est là qu'il illumine et qu'il donne ses fêtes; Là, qu'un ange vient dire à ce pauvre à genoux: «Debout! debout, mon frère! et montez avec nous! Laissez-moi relever votre âme voyageuse; Laver vos pieds durcis par l'argile fangeuse, Rendre vos pas légers puisqu'ils sont sans remord, Et délier vos bras pour les tendre à la mort! Ayez foi dans la mort: cette cueilleuse d'ames, Ne les moissonne pas pour en tuer les flammes; Mais pour les délivrer de leur lourd vêtement, Comme on ôte le sable où dort le diamant..
Dans votre épreuve solitaire, Ne demandez pas le bonheur: Sa semence est dans votre coeur; Il n'éclora pas sur la terre.
Si la terre en poussait les fleurs, Voyez qu'elles n'ont qu'une aurore, Et qu'elles laisseraient encore Leurs épines dans vos douleurs.
Mais ce fruit couvé par votre ame, Naîtra plus haut mûr et vermeil, Fait d'une impérissable flamme, Comme un rubis sous le soleil.
Le bonheur, c'est l'amour sans larmes; C'est la liberté sans effroi; Sans prisons, sans haine, sans armes, Et les mondes roulants sans roi.
Bénissez donc vos pleurs dont l'intérêt s'amasse. Dieu compte avec la terre; où l'ombre règne, il passe! Et l'éternité s'ouvre aux mots: PARDON! AMOUR! «Montez!»--Et l'indigent monte à Dieu jusqu'au jour!