Le Livre des Mères et des Enfants, Tome I
Chapter 2
«Oui, frère, touchez-là; nous sommes un peu fous; Mais je veux, dès demain, l'oublier avec vous: Nous recevrons demain; je veux dire mon maître, L'hôtel sera bruyant; voulez-vous le connaître? C'est là: venez demain! mais pour y pénétrer, Ne vous fourvoyez pas: laissez d'abord entrer Les parents, les amis: par un orgueil étrange, Mon maître pour les siens jamais ne se dérange, Car mon maître est très noble et ne leur doit qu'un pas. Mais lorsque vous verrez dans ses jeunes appas, Une belle...une fleur! de son frêle équipage S'élancer en oiseau sur le bras de son page, Entrez sans vous courber, sans craindre les refus: Quand mon maître la voit, mon maître n'y voit plus! Et de rire, un landau roulant vient les distraire. «La porte s'ouvre; adieu, je vous quitte, mon frère; Car on siffle après moi. Quand il revient des champs, Mon maître autour de lui veut avoir tous ses gens.»
Castor pressant le pas médite sa parure, Il n'avait de six mois démêlé sa fourrure, Car son maître est si pauvre et si peu glorieux, Et si laborieux! L'artisan voit sitôt la fin de sa journée, Qu'il pèse le moment comme un riche, l'année. Du luxe leur grenier n'offrait pas le tableau, Et Castor se baignait quand il tombait de l'eau. Il en cherche ce soir: on ne veut pas déplaire; On égaie un festin d'une robe plus claire, Et sans l'anneau doré de ses frères les lords, Il lava sa misère; elle fut belle alors!
Quand il sortit lavé, les chiens du voisinage, Une blanche levrette à l'avril de son âge. Qui déjà le voyait d'un oeil humide et doux, Accourut pour savoir, ils accoururent tous: Il conta sa fortune à l'amante modeste, Et puis plus bas: «ce soir je vous dirai le reste.» La tremblante levrette entendit ses adieux, Le salua pensive et le suivit des yeux.
Ce jour gros d'une fête éclate d'espérance; Et revêt pour Castor sa plus rose apparence; Il va cueillir ses fruits au toit de l'amitié, Et du bonheur qui mange apprendre la moitié! Tous les gardiens sont hors de la cuisine; ô joie! La broche tourne seule; on flaire! on peut choisir; L'eau leur en vient du cour et prêts à s'en saisir, Ils dansent autour de leur proie! Elle est lourde et brûlante, il faut la partager. Ciel! si près du plaisir pourquoi donc le danger? Laissez-leur ce bazar dont l'odeur les enchante; Point! dans l'hôtel en vain l'on s'enivre, l'on chante, L'orage couve et gronde: un marmiton hideux, Et prompt comme la mort s'élance au milieu d'eux: Il épargne Pollux qui hurle et qui se nomme; Et jette au vent Castor, l'indigent gastronome! Tournoyant et troublé, mais retenant ses cris, Castor tombe au milieu des chiens errants surpris, Qui rassemblés en club à la porte fermée, Mangeaient plus noblement leur pain à la fumée.
Regarde avant d'entrer par où tu peux sortir: Malheureux, rire avec les heureux, c'est mentir!
LA BRISEUSE D'AIGUILLES.
Une petite fille dont je ne peux me décider à écrire le nom, parce qu'elle serait triste qu'on la connût commençait à faire quelques ouvrages assez réguliers. Pourtant elle tenait si gauchement ses aiguilles qu'elle les brisait toutes. C'était déjà mal; mais ce qui l'était bien plus, c'était de jeter tous ces débris à travers la chambre comme une petite sans soins, sans prévoyance pour les accidents qui pouvaient en résulter.
--Soyez sûre, lui dit plusieurs fois sa maman, que cette habitude vous fera du chagrin; car vous blesserez quelqu'un en répandant ainsi ces fines pointes d'acier qui peuvent pénétrer à travers des souliers légers. Jugez des pieds nus! voudriez-vous, ma fille, avoir jamais blessé quelqu'un? Oh! non, maman, c'est la dernière fois, s'écria-t-elle en relevant à part ces fragments dangereux. Et ce ne fut pas la dernière fois.
Elle travailla encore sans se corriger; elle cassa des aiguilles et pour ne pas employer l'espace d'une seconde à les ranger avec ordre, elle les jeta par dessus sa tête comme un vrai dragon de désobéissance, en ayant l'air de dire: bah! tant pis!
C'était un tort ajouté à deux autres torts; cela ne fait-il pas de la peine? Moi, cela m'en fait; car, du reste, cette petite imprudente n'était pas méchante, vous allez voir.
Un matin, son plus jeune frère qui commençait à marcher seul, fut un moment laissé par sa bonne auprès de son berceau, sans qu'elle lui eût mis encore ses souliers. L'enfant tout libre et tout content, accourut ainsi pieds nus, pour embrasser sa soeur qui était fort affairée d'un feston plus fin que les autres, où elle avait déjà cassé bien des aiguilles.
Un cri perçant de l'innocente créature fit pâlir la petite brodeuse. Avec un battement de coeur que l'on devine elle accourut au secours de l'enfant, qui, tombé de douleur, tenait en l'air son petit pied en poussant des cris si perçants que sa soeur ne pouvait les étouffer en le baisant sur sa bouche toute grande ouverte.
Ce fut une pitié de voir ce pied délicat s'enfler, malade et fiévreux au point qu'il fallut des bains de mauve, des compresses de lait, des bandelettes et des soins de mère qui valent un régiment de médecins, pour empêcher que ce pied charmant ne fût coupé; ce qui fait frémir d'y penser. Ce fut triste aussi de voir cette pauvre briseuse d'aiguilles, pleine de repentir, pâle et honteuse entre sa mère qui était fort grave et son chère frère, enveloppé comme un petit boiteux, qui la caressait au lieu de lui faire un reproche.
Nous devons lui rendre la justice de dire qu'elle se corrigea pour la vie et devint la plus rangeuse du monde. Mais à quel prix! Ne valait-il pas d'abord mieux écouter la tendre leçon de sa mère? qu'en dites-vous? Moi je pense que cela valait cent fois mieux. Je vous prie de profiter de sa faute en la lui pardonnant comme Dieu la lui a pardonnée.
L'ordre est une vertu si attrayante, qu'elle invite toutes les autres à venir se ranger autour d'elle,
UN ENFANT A SON FRÈRE.
Qui m'a couvé neuf mois dans son sein gros d'alarmes? Qui salua ma vie avec des pleurs joyeux? Qui sous ses longs baisers éparpillait mes larmes? C'est ma mère. Une mère en ses bras pleins de charmes, Nous reçoit tout tremblants quand nous tombons des cieux.
Qui relevait mes pas quand je rampais à terre, Forte de son sourire où s'arrêtaient mes pleurs? Sa bouche sur ma bouche, oh! qui me faisait taire? C'est ma mère! une mère avec un saint mystère, Enveloppe nos cris dans ses chants ou ses fleurs!
Qui soutenait ma tête et retenait ma vie, Quand mon berceau brûlait de mes fièvres d'enfant? Qui promettait le monde à ma rêveuse envie? C'est ma mère. Une mère à toute heure est suivie D'un ange à la main pleine, au rire triomphant!
Qui, lorsque l'insomnie ouvrait mes yeux dans l'ombre, Me faisait des tableaux plus doux que le sommeil? Qui m'apprenait que Dieu veille la nuit dans l'ombre? C'est ma mère. Une mère a des secrets sans nombre, Pour délecter notre âme à l'heure du réveil.
Quand elle eut délié ma langue à la prière, Qui battait la mesure à mes douces chansons? Sur mon livre muet qui versa la lumière? C'est ma mère. Une mère ouvre notre paupière; Au feu de ses regards, moi, j'ai lu mes leçons.
Quand elle vieillira.... Dieu! n'est-ce pas un rêve? Elle a dit qu'elle aura bientôt des cheveux blancs; Qu'elle s'inclinera comme un jour qui s'achève, Cette mère. À son coeur nous prenons tant de sève! Dis, que ce sera triste à voir ses pas tremblants?
Si tu veux, nous irons où l'on trouve des roses, Pour lier une fleur à chacun de ses jours; Nous irons dans un bois sombre et loin si tu l'oses, Et nous la retiendrons par tant de belles choses, Qu'à force d'être heureuse elle vivra toujours!
LA LUMIÈRE.
Un soir on vit un homme marchant droit dans l'obscurité au milieu d'une place. Il portait sur sa tête une lumière solidement fixée à son chapeau.
Plusieurs se mirent à rire en passant près de lui; car ils s'aperçurent qu'il était Aveugle.
--La lumière est-elle faite pour les aveugles? demandèrent-ils en se moquant.
--Ce n'est pas pour moi que je l'ai plantée ainsi, répliqua tranquillement l'aveugle: c'est pour vous, que je ne vois pas, et qui me voyez mieux au moyen de cette lumière. Vous pouvez éviter ainsi le choc de ma rencontre, en passant à deux pas de moi, qui me jetterais sur vous et qui vous blesserais peut-être. J'imite la Providence qui place toujours un indice aux dangers qu'elle sème devant l'homme. Moi, je suis le danger: ceci en est le phare!
Ils s'éloignèrent tous en disant:--Cet homme est sage.
Ne vous moquez jamais d'une chose avant de l'avoir comprise.
LE PETIT MENTEUR.
Venez bien près, plus près, qu'on ne puisse m'entendre. Un bruit vole sur vous, mais qu'il est peu flatteur! Votre mère en est triste; elle vous est si tendre! On dit, mon cher amour, que vous êtes menteur.
Au lieu d'apprendre en paix la leçon qu'on vous donne, Vous faites le plaintif, vous traînez votre voix, Et vous criez très-haut: Hé! ma bonne! ma bonne! L'écho, qui me dit tout, m'en a parlé deux fois. Vous avez effrayé cette bonne attentive. Et, pour vous secourir, Près de vous, toute pâle, on l'a vue accourir: Hélas! vous avez ri de sa bonté craintive, Enfant! vous avez ri! quelle douleur pour nous! On ne croira donc plus à vos jeunes alarmes? Si j'avais eu ce tort, j'irais à deux genoux Lui demander pardon d'avoir ri de ses larmes; J'irais... Ne pleurez pas; causons avant d'agir; Écoutez une histoire, et jugez-la vous-même: Cachez-vous cependant sur ce coeur qui vous aime; Je rougis de vous voir rougir.
«Au loup! au loup! à moi!» criait un jeune pâtre; Et les bergers entr'eux suspendaient leurs discours. Trompé par les clameurs du rustique folâtre, Tout venait, jusqu'aux chiens, tout volait au secours. Ayant de tant de cours éveillé le courage, Tirant l'un du sommeil, et l'autre de l'ouvrage, Il se mettait à rire, il se croyait bien fin: «Je suis loup,» disait-il. Mais attendez la fin. Un jour que les bergers, au fond d'une vallée, Appelant la gaîté sur leurs aigres pipeaux, Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux, Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée «Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon; «Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable. Pas un n'abandonna la danse ni la table: «Il est loup, dirent-ils; à d'autres la leçon.»
Et toutefois le loup dévorait la plus belle De ses belles brebis; Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle, Il lui montrait les dents, et rompait ses habits: Et le pauvre menteur, élevant ses prières, N'attristait que l'écho; ses cris n'amenaient rien. Tout riait, tout dansait au loin dans les bruyères: «Eh quoi! pas un ami, dit-il, pas même un chien!»
On ajoute, et vraiment, c'est pitié de le croire! Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants; Et, quand il vint en pleurs raconter son histoire, On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants. «Il ne ment pas, dit-on, il tremble! il saigne! il pleure! «Quoi! c'est donc vrai, Colas?» Il s'appelait Colas. «Nous avons bien ri tout-a-l'heure; «Et la brebis est morte! elle est mangée...hélas!» On le plaignit. Un rustre, insensible à ses larmes. Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi: «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fût-il roi, «Me crierait vainement aux armes.»
Et vous n'êtes pas roi, mon ange, et vous mentez! Ici, pas un flatteur dont la voix vous abuse; Vous n'avez point d'excuse. Quand vous aurez perdu tous les cours révoltés, Vous ne direz qu'à moi votre souffrance amère, Car on ne ment pas à sa mère. Tout s'enfuira de vous, j'en pleurerai tout bas;
Vous n'aurez plus d'amis, je n'aurai plus de joie: Que ferons-nous alors? Oh! ne vous cachez pas! Prenez un peu courage, enfant; que je vous voie; Vous me touchez le coeur, j'y sens votre pardon; Allez, petit chéri, ne trompez plus personne; Soyez sage, aimez Dieu, priez qu'il vous pardonne; Il est père, il est bon!
LA PETITE AMATEUR DE CRÈME.
Une chambre au laitage était ouverte sur le grand jardin où Félicité se promenait et où Félicité s'ennuyait. Car il n'y avait plus alors ni fruits ni fleurs dans le grand jardin, et Félicité, qui avait cinq ans, aurait voulu qu'il y eût toujours des fruits et des fleurs.
Sautant sur un pied, puis sur l'autre, pour faire du bruit dans les feuilles sèches et ne s'amusant pas du tout de cette aride musique, elle entra dans la chambre fraîche où l'odeur de laitage et de crème lui fit venir l'eau à la bouche, ce qui dégénéra en une mauvaise pensée!
Au lieu d'attendre et de dire:--Ma tante ( Félicité était chez sa tante), voulez-vous me donner un peu de ce bon lait qui sent si bon? ce que sa tante eût fait avec tendresse; car elle était comme beaucoup de tantes, remplie d'amour pour les enfans. Eh bien non, Félicité aima mieux se préparer un long ennui; car une faute trouble bien des jours, quand même ils seraient pleins de soleil, pleins de fleurs et d'aventures merveilleuses.
Félicité traîna audacieusement une table sous la longue planche où reposaient les vases pleins de lait, quelques-uns en terre, quelques autres en cuivre brillant comme de l'or. Il est certain que cette exquise propreté ravissait les yeux en les attirant.
Après quelques efforts et par le secours d'une chaise, elle se trouva sur la table, les bras tendus et la tête levée comme un petit chat trop faible encore pour sauter et atteindre une proie éloignée. Comme par un avertissement du ciel, qui laisse toujours le temps de la réflexion avant de commettre le mal, elle en était encore, comme on dit, à une lieue. Mais elle fit la sourde et ne voulut pas entendre sa conscience lui crier tout bas: Va-t-en!
Elle resta, redescendit de la table, parvint, avec un travail qui redoublait sa soif, à poser celle lourde chaise de campagne sur la table déjà bien haute, et mit encore par dessus un escabeau qui servait à traire les vaches. C'était comme une montagne, un vrai mât de cocagne; car la crème était au bout! sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.
Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.
Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!
On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite sa tête blonde, y entra jusqu'à ses épaules.
Sa généreuse tante en eut pitié. La voyant chanceler sous le double poids de son repentir et du chaudron de cuivre, elle la recueillit dans ses bras, trempée comme d'un naufrage, coiffée de ce vilain bonnet qui la couvrait, je vous assure, de plus de honte encore que de lait.
Ce n'est pas tout; c'est rarement tout quand il s'agit d'expiation et de regret: ses petits cousins entrèrent et se mirent à crier contre elle: «Ah! ah! Félicité! ah! ah! Félicité!» Les genoux de Félicité tremblaient, et la punition était bien grande!
On la conduisit, avec quelques égards cependant, on en doit même au coupable qui ne peut se défendre; on la conduisit jusqu'à la porte de la rue, où les passants se demandaient: «Pourquoi cette petite fille a-t-elle un si grand pot de cuivre sur la tête?»
Un triste et humiliant silence suivait cette question qu'elle entendait sous l'espèce de prison sonore où bruissaient les paroles que l'air y faisait entrer, et l'on s'en allait pour en causer par la ville.
Sa tante, qui avait défendu à ses petits cousins de renouveler le charivari, eut la bonté de ne lever sa coiffure que lorsqu'elle fut rentrée tout au fond de la maison, afin que personne au moins ne vit son doux visage si blanc de crème et si rouge de honte, que je n'essaie pas de vous le peindre.
Félicité, dont le coeur était près d'éclater d'amertume, et pourtant de reconnaissance envers son juge, ne put qu'articuler au milieu d'un sanglot: «Oh! ma tante?» Sa tante n'en reparla jamais. Cela s'est répandu sourdement, et je vous le raconte, non pas en haine de Félicité qui attendit toujours depuis que Dieu lui envoyât le bonheur au lieu de le prendre ainsi à l'assaut: je vous le raconte pour vous engager instamment à profiter de cet exemple, afin d'en éviter la punition.
Notre conscience est notre plus intime amie. C'est elle qui fait notre lit, et qui couche avec nous jusqu'à la mort.
Quand on ne peut pas dire en face: Bonsoir, ma conscience! on dort mal!
L'ENFANT AMATEUR D'OISEAUX.
Ecoute, oiseau! je t'aime et je voudrais te prendre. Pauvre oiseau! sans témoins, comment peux-tu chanter? Moi, quand je suis tout seul, je m'en vais. S'arrêter, C'est attendre ou dormir; et courir, c'est apprendre. Viens courir! je t'invite à mon jardin très grand, Plus grand que cette plaine et qui sent bon de roses; Mon père y va chanter ses rimes et ses proses; Ma mère y tend son linge et le lave au courant; Moi j'y vis en tous sens comme l'oiseau qui vole, Je monte aux murs en fleurs, aux fruits plantés pour moi; J'ai hâte de manger les plus beaux avec toi! Viens-nous partagerons tout, excepté l'école. L'école, c'est ma mort! jamais tu n'y viendras. Je serais bien fâché d'y faire aller personne. Je n'ai jamais sommeil que quand l'école sonne. Toi, libre chez ma mère, heureux, tu m'attendras Dans ta cage bien close: elle est neuve et cachée Sous la vigne flottante autour de la maison. Tu verras le soleil descendre à l'horizon Et tu diras le jour à ma mère couchée.
Tu n'as vu nulle part de nid mieux fait, plus vert; Plus frais quand on a chaud, plus chaud quand c'est l'hiver; Tout s'y trouve. On y peut loger un grand ménage D'oiseau. C'est un palais!»
L'OISEAU.
--Oui. Mais c'est une cage. Et pour mes goûts d'oiseau, mon garçon, j'aime mieux Les cieux!
L'EMPRUNTEUR.
Je voudrais, dans l'amour que je leur porte, guérir tous les enfants du désir d'emprunter. Cette manie de s'approprier pour un temps le bien d'autrui s'étend quelquefois sur la vie entière et la remplit de trouble, d'embarras et de honte. Henri, du moins, en est corrigé, et j'en suis très-contente pour Henri.
Tout ce qu'il voyait aux autres le tentait, ce pauvre Henri. Il s'en faisait bientôt un besoin réel et ne pouvant acheter les objets de son ardente fantaisie, n'osant dire franchement: «Donne-le-moi,» ce qui eût été du moins plus loyal, il prenait un détour pour s'initier dans la possession du bien des autres, et disait: «Veux-tu me le prêter?» On le lui prêtait; mais il eu résultait bien des désagréments, car Henri ne rendait pas vite. Il était oublieux d'une part, de l'autre peu soigneux; et, lorsqu'après bien des réclamations, des reproches, qui altèrent l'amitié des enfants comme des hommes, il restituait enfin ce dont il avait usé en vrai propriétaire dissipateur, ce qu'il rendait était affreux; souillé, taché, en lambeaux.
Cette conduite lui fondait une réputation détestable. Un jour il entendit dire de lui:
--Ne lui prête que ce que tu veux perdre.
--C'est ce que je fais, répondit un autre enfant fort sage; je ne prête jamais sans réflexion; et ce que je prête alors, je dis en moi-même: «Je le donne pour toujours.» J'évite ainsi l'impatience d'attendre, et le chagrin de me brouiller; car l'emprunteur se fâche souvent de ce qu'il appelle votre importunité, et se sauve avec cette excuse un peu aigre: «On te le rendra!»
Henri fit la moitié d'un retour sur lui-même; mais sa conscience resta en chemin et se rendormit sur cette mortification. «On ne me l'a pas dit en face!» pensa-t-il, avec la mauvaise foi de la paresse, qui emprunte aussi de mauvaises raisons à l'orgueil.
Il oublia donc qu'il retenait depuis un mois le sabre en fer blanc et le bonnet de hussard d'Alphonse, avec lesquels il avait tant fait la guerre dans sa chambre et dans les rues, que le bonnet ne ressemblait plus qu'à une vieille boîte à poudre, et que le sabre n'eût pas coupé un fil, tant il était tordu, rouillé, méprisable.
Une compagnie nombreuse était réunie à dîner chez la mère de Henri. Paisible comme l'innocence, il mangeait bien, riait de voir rire ceux qui n'avaient aucun reproche à se faire, et se croyait à cent lieues d'un affront.
Tout à coup on sonne; on parle dans le vestibule; tout has d'abord, puis tout haut et vivement.
--Qu'est-ce donc? dit la mère de Henri.
--C'est M. Henri qu'on demande, madame.
--Faites entrer. Comment donc? Henri n'a pas de secrets pour nous.
Et la gouvernante d'Alphonse est introduite.
Henri crut que la table et sa chaise et lui s'enfonçaient dans la terre. Ses yeux hagards s'attachèrent sur cette femme, et il eût alors donné de son sang pour n'avoir jamais emprunté rien en sa vie. Voeu tardif et poignant!
--Que voulez-vous, ma bonne? dit poliment la mère de Henri, pensant peut-être qu'on venait inviter son fils à quelque réunion d'ombres chinoises, dont il s'occupait avec talent.
--Madame, répondit avec respect et fermeté la gouvernante, je viens chercher le sabre et le bonnet de hussard de mon jeune maître. M. Henri l'a emprunté depuis un mois; il est impossible de se le faire rendre; j'ai pensé que madame voudrait bien l'ordonner à son fils.
Tous les convives se regardèrent entre eux avec un étonnement qui serra le coeur de la tendre mère. Quel coup pour elle! je vous le demande? quelle tristesse de voir le front rouge et brûlant de Henri prêt d'éclater sous les regrets de feu qui couraient dans sa tête. Oh! que sa mère était à plaindre! Elle le contempla dans sa honte, qui faisait la sienne; je ne peux pas vous dire avec quel mélange d'amour et d'amertume et de reproche silencieux. Jugez-en, quand vous saurez que tous les convives en eurent les larmes aux yeux et cessèrent de manger.
Cependant elle, courageuse, ordonna d'une voix calme à son fils d'aller chercher les objets réclamés, ne prévoyant que trop la nouvelle humiliation qui l'attendait.
Henri, la tête penchée sur l'estomac, traversa eu chancelant la foule des témoins et revint chargé de l'emprunt où personne ne reconnut un sabre, ni un bonnet de hussard. C'était laid, c'était humiliant pour la mère.
Elle les prit des mains de son coupable enfant, et lui dit avec une tendre sévérité:
«--Vous vous êtes trompé, Henri, ceci n'est pas ce qu'on réclame.» Et elle jeta cette horreur dans un grand feu.
Puis ouvrant une armoire où elle aimait à renfermer les douces surprises de Henri, elle en retira le plus beau shako de hussard qu'on ait jamais vu au monde, un sabre superbe, non en fer-blanc, mais d'acier bien trempé, élégamment soutenu par un ceinturon de maroquin rouge brodé d'or, enrichi d'agrafes à têtes de lions dorées.
--Voilà, dit-elle, ce que j'avais destiné aux étrennes de Henri, connaissant tout son penchant pour les parures militaires. Dites à son ami Alphonse avec quel plaisir et quel empressement il le lui envoie, heureux de restituer ce qu'il a si indignement détruit.
Henri n'emprunta plus rien, Sa mère lui fit comprendre: que l'emprunteur de profession n'est qu'un voleur prudent.
LE PÉLICAN OU LES DEUX MÈRES
Tout perdu dans les soins de sa jeune famille, Sur la vague qui passe, et qui roule, et qui brille, Un pélican s'incline, et saisit des poissons Qu'il offre en espérance à ses chers nourrissons.