Le livre des masques: Portraits symbolistes
Chapter 6
J'écrivais en 1891, à propos des Cahiers d'André Walter, oeuvre anonyme, ces notes: «--Le journal est une forme de littérature bonne et la meilleure peut-être pour quelques esprits très subjectifs. M. de Maupassant n'en ferait rien: le monde est pour lui le tapis d'un billard, il note les rencontres des billes, quand les billes s'arrêtent, s'arrête aussi, car s'il n'a plus aucun mouvement matériel à percevoir, il n'a plus rien à dire. Le subjectif puise en lui-même dans la réserve de ses sensations emmagasinées; et, par une occulte chimie, par d'inconscientes combinaisons dont le nombre approche de l'infinité, ces sensations, souvent d'un très loin jadis, se métamorphosent, se multiplient en idées. Alors on raconte, non pas des anecdotes, mais sa propre anecdote à soi, la seule que l'on dise bien et que l'on puisse redire bien plusieurs fois, si l'on a du talent et le don de varier les apparences. Ainsi vient de faire et ainsi fera encore l'auteur de ces cahiers. C'est un esprit romanesque et philosophique, de la lignée de Goethe; une de ces années, lorsqu'il aura reconnu l'impuissance de la pensée sur la marche des choses, son inutilité sociale, le mépris qu'elle inspire à cet amas de corpuscules dénommé la Société, l'indignation lui viendra, et, comme l'action, même illusoire, lui est à tout jamais fermée, il se réveillera armé de l'ironie: cela complète singulièrement un écrivain: c'est le coefficient de sa valeur d'âme. La théorie du roman, exposée en une note de la page 120, n'est pas médiocrement intéressante: il faut espérer que l'auteur, à l'occasion, s'en souviendra. Quant au présent livre, il est ingénieux et original, érudit et délicat, révélateur d'une belle intelligence: cela semble la condensation de toute une jeunesse d'étude, de rêve et de sentiment, d'une jeunesse repliée et peureuse. Cette réflexion (p. 142) résume assez bien l'état d'esprit d'André Walter: «O l'émotion quand on est tout près du bonheur, qu'on n'a plus qu'à toucher--et qu'on passe.»
Il y a un certain plaisir à ne pas s'être trompé au premier jugement porté sur le premier livre d'un inconnu; maintenant que M. Gide est devenu, après maintes oeuvres spirituelles, l'un des plus lumineux lévites de l'église, avec autour du front et dans les yeux toutes visibles les flammes de l'intelligence et de la grâce, les temps sont proches où d'audacieux révélateurs inventeront son génie, sonner, pour qu'il sorte et s'avance, la trompette de la première colonne. Il mérite la gloire, si aucun la mérita (la gloire est toujours injuste), puisqu'à l'originalité du talent le maître des esprits a voulu qu'en cet être singulier se joignît l'originalité de l'âme. C'est un don assez rare pour qu'on en parle.
Le talent d'un écrivain n'est souvent que la faculté terrible de redire en phrases qui semblent belles les éternelles clameurs de la médiocre humanité; des génies même, et gigantesques, comme Victor Hugo ou Adam de Saint-Victor furent destinés à proférer d'admirables musiques dont la grandeur est de recéler l'immense vacuité des déserts; leur âme est pareille à l'âme informe et docile des sables et des foules; ils aiment, ils songent, ils veulent les amours, les songes, les désirs de tous les hommes et de toutes les bêtes; poètes, ils crient magnifiquement ce qui ne vaut pas la peine d'être pensé.
Le genre humain, sans doute, en son ensemble de ruche ou de colonie, n'est que parce que nous en sommes, prééminent au genre bison ou au genre martin-pêcheur; ici et là c'est le triste automate; mais la supériorité de l'homme est qu'il peut arriver à la conscience: un petit nombre y parvient. Acquérir la pleine conscience de soi, c'est se connaître tellement différent des autres qu'on ne sent plus avec les hommes que des contacts purement animaux: cependant entre âmes de ce degré, il y a une fraternité idéale basée sur les différences,--tandis que la fraternité sociale l'est sur les ressemblances.
Cette pleine conscience de soi-même peut s'appeler l'originalité de l'âme,--et tout cela n'est dit que pour signaler le groupe d'êtres rares auquel appartient M. André Gide.
Le malheur de ces êtres, quand ils se veulent réaliser, est qu'ils le font avec des gestes si singuliers que les hommes ont peur de les approcher; ils doivent souvent faire évoluer leur vie de relation dans le cercle bref des fraternités idéales;--ou, quand la foule veut bien admettre de telles âmes, c'est comme curiosités et pièces de musée. Leur gloire finalement est d'être aimés un peu de loin et compris presque, comme vus et lus des parchemins dans le coffre aux vitres scellées.
Mais tout cela est raconté dans Paludes, histoire, comme on sait, «des animaux vivant dans les cavernes ténébreuses et qui perdent la vue á force de ne pas s'en servir»; c'est aussi, avec un charme plus familier que dans le Voyage d'Urien, un peu de l'histoire ingénue d'une âme très compliquée, très intellectuelle et très originale.
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PIERRE LOUYS
Il y a en ce moment un petit mouvement de néo-paganisme, de naturisme sensuel, d'érotisme à la fois mystique et matérialiste, un renouveau de ces religions purement charnelles où la femme est adorée jusque dans les laideurs de son sexe, car au moyen de métaphores on peut adoniser l'informe et diviniser l'illusoire. Un roman de M. Marcel Batilliat, jeune homme inconnu, est peut-être, malgré de graves défauts, le plus curieux spécimen de cette religiosité érotique que des coeurs zélés se donnent pour songe ou pour idéal; mais il y eut une manifestation fameuse, l'Aphrodite de M. Pierre Louys, dont le succès étouffera sans doute d'ici longtemps, comme sous des roses, toutes les autres revendications du romanesque sexuel.
Ce n'est pas, quoique l'apparence ait trompé les critiques, jeunes ou vieux, un roman historique, tel que Salammbô ou même Thaïs. La parfaite connaissance que M. Pierre Louys a des religions et des moeurs alexandrines lui a permis de vêtir ses personnages de noms et de costumes véridiquement anciens, mais il faut lire le livre dépouillé de ces précautions qui ne sont là, ainsi, qu'en plus d'un roman du xviii e siècle, que le paravent brodé d'hiératiques phallophores derrière lequel s'agitent des moeurs, des gestes et des désirs d'un incontestable aujourd'hui.
Par la vulgarisation de l'art l'amour nous est enfin revenu du nu. C'est à l'époque de la floraison du calvinisme que le nu commença d'être proscrit des moeurs et qu'il se réfugia dans l'art qui seul en garda la tradition. Jadis et encore au temps de Charles-Quint, il n'y avait pas de fêtes publiques sans théories de belles filles nues; on craignait si peu le nu que les femmes adultères étaient promenées nues par les villes; il est hors de doute que, dans les mystères, tels rôles, Adam et Ève, étaient tenus par des personnages abstraits du maillot, luxe hideux. Aimer le nu, et d'abord féminin avec ses grâces et ses insolences, c'est traditionnel en des races que la dure réforme n'a pas tout à fait terrorisées. Admise l'idée du nu, le costume peut se modifier, tendre vers la robe flottante et lâche, les moeurs s'adoucir et un peu de rayonnement charnel éclairer la tristesse de nos hypocrisies. Aphrodite a signalé par sa vogue le retour possible à des moeurs où il y aurait un peu de liberté: venu à sa date, ce livre a la valeur d'un contrepoison.
Mais aussi qu'une telle littérature est fallacieuse! Toutes ces femmes, toutes ces chairs, tous ces cris, toute cette luxure si animale et si vaine, et si cruelle! Les femelles mordillent les cervelets et mangent les cervelles; la pensée fuit éjaculée; l'âme des femmes coule comme par une plaie; et toutes ces copulations n'engendrent que le néant, le dégoût et la mort.
M. Pierre Louys a bien senti que ce livre de chair aboutissait logiquement à la mort: Aphrodite se clôt par une scène de mort, par des funérailles.
C'est la fin d'Atala (Châteaubriand plane invisible sur toute notre littérature), mais refaite et renouvelée avec grâce, avec art, avec tendresse,--si bien qu'à l'idée de la mort vient se joindre l'idée de la beauté; et les deux images, enlacées comme deux courtisanes, tombent lentement dans la nuit.
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RACHILDE
La sincérité, exigence énorme s'il s'agit d'une femme! Les plus vantées pour leur candeur furent comédiennes encore, telle cette lacrymatoire Marceline, actrice d'ailleurs, et qui pleura sa vie ainsi qu'un rôle, avec la conscience que donnent les applaudissements du public. Depuis que les femmes écrivent nulle, n'a eu la bonne foi de se dire et de s'avouer en toute fière humilité, et les seules notions que la littérature recèle des psychologies féminines, il faut les demander à la littérature des hommes: il y a plus à apprendre sur les femmes dans la seule Lady Roxana que dans les oeuvres complètes de George Sand. Ce n'est peut-être pas mensonge; c'est plutôt incapacité de nature à se penser soi-même, à prendre conscience de soi en son propre cerveau et non dans les yeux et sur les lèvres d'autrui; même quand elles écrivent ingénuement pour elles-mêmes en de petits cahiers secrets, les femmes pensent au dieu inconnu qui lit--peut-être--par dessus leur épaule. Avec une semblable nature il faudrait à une femme, pour se mettre au premier rang des hommes, un génie plus haut que le génie même des hommes les plus surélevés: c'est pourquoi si les oeuvres marquantes des hommes sont assez souvent supérieures à l'homme, les oeuvres les plus belles des femmes sont toujours inférieures à la valeur de la femme qui les a produites.
L'incapacité n'est pas personnelle; elle est générique et absolue. Il faudrait donc comparer les femmes entre elles, exclusivement, les juger comme des femmes et ne pas les mépriser pour ce qui leur manque d'égoïsme ou de personnalité: ce défaut, hors de la littérature et de l'art, est généralement estimé à l'égal d'une vertu positive.
Qu'elles essaient leurs grâces dans la perversité ou dans la candeur, les femmes réussiront mieux à vivre qu'à jouer leur comédie; elles sont faites pour la vie, pour la chair, pour la matérialité,--et leurs rêves les plus romantiques, elles les réaliseraient avec joie si elles ne se trouvaient arrêtées par l'indifférence de l'homme dont les nerfs, plus sensibles, souffrent de vibrer dans le vide. Il y a une évidente contradiction entre l'art et la vie; on n'a guère vu jamais un homme vivre à la fois l'action et le songe, transposer en écritures des gestes d'abord réels; ou, si cela arrive, l'homme qui a d'abord vécu ne tire de ses aventures aucun profit: l'équivalence des sensations est certaine et les affres de la peur peuvent être dites par qui les imagina mieux que par celui qui les ressentit. Au contraire la prédominance des tendances à vivre, dans un tempérament, émousse l'acuité des facultés imaginatives: chez les femmes les plus intelligentes et les mieux douées pour les métiers cérébraux, les images motrices se traduisent plus facilement en actes qu'en art. Vérité de fait et physiologique, état de nature qu'il serait aussi absurde de reprocher aux femmes qu'aux hommes l'exiguité de leurs mamelles ou la brièveté de leurs cheveux. D'ailleurs s'il s'agit d'art, le débat, qui touche un si petit nombre de créatures, n'a pour l'humanité, comme toutes les questions purement intellectuelles, qu'un intérêt de clocher pu de coin de rue.
Tout cela donc étant admis et admis aussi que si l'Animale est le livre le plus singulier de Rachilde (quoique pas le plus équivoque), le Démon de l'Absurde est le meilleur, j'ajouterais volontiers, non pour le seul plaisir de me contredire et d'annihiler la vertu des précédentes pages, que ce recueil de contes et d'imaginations dialoguées m'affirme un effort réalisé de véritable sincérité artistique. Des pages comme la Panthère ou les Vendanges de Sodome montrent qu'une femme peut avoir des phases de virilité, écrire, à telle heure, sans le souci des coquetteries obligées ou des attitudes coutumières, faire de l'art avec rien qu'une idée et des mots, créer.
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J.-K. HUYSMANS
«Le Romanée et le Chambertin, le Clos-Vougeot et le Corton faisaient défiler devant lui des pompes abbatiales, des fêtes princières, des opulences de vêtements brochés d'or, embrasés de lumière! Le Clos-Vougeot surtout l'éblouissait. Ce vin lui semblait être le sirop des grands dignitaires. L'étiquette brillait devant ses yeux, comme ces gloires munies de rayons, placées dans les églises, derrière l'occiput des Vierges.»
L'écrivain qui, en 1881, au milieu du marécage naturaliste, avait, devant un nom lu sur une carte des vins, une telle vision, même ironique, de splendeurs évoquées, devait inquiéter ses amis, leur faire soupçonner une défection prochaine. A quelques années de là, en effet, surgissait l'inattendu A Rebours qui fut, non le point de départ, mais la consécration d'une littérature neuve. Il ne s'agissait plus tant de faire entrer dans l'Art, par la représentation, l'extériorité brute, que de tirer de cette extériorité même des motifs de rêve et de surévélation intérieure. En Rade développa encore ce système dont la fécondité est illimitée--tandis que la méthode naturaliste s'est montrée plus stérile encore que ses ennemis n'auraient osé l'espérer--système de la plus stricte logique et d'une si merveilleuse souplesse qu'il permet, sans forfaire à la vraisemblance, d'intercaler, en des scènes exactes de vie campagnarde, des pages comme «Esther», comme le «Voyage sélénien».
L'architecture de Là-Bas est érigée sur un plan analogue, mais la liberté s'y trouve, non sans profit, restreinte par l'unité du sujet, qui est absolue sous ses faces multiples: ni le Christ de Grunewald, en son extrême violence mystique, son atterrante et consolante hideur, n'est une fugue hors des lignes, ni la démoniaque forêt de Tiffauges, ni la cruelle Messe noire, ni aucun des «morceaux» ne sont déplacés ou inharmoniques; pourtant, avant la liberté du roman on les eût critiqués, pas en eux-mêmes, mais tels que non rigoureusement nécessaires à la marche du livre. Par bonheur, le roman est enfin libre, et pour dire plus, le roman, ainsi que le conçoivent encore M. Zola ou M. Bourget, nous apparaît d'une conception aussi surannée que le poème épique ou la tragédie. Seul, l'ancien cadre peut encore servir; il est quelquefois nécessaire, pour amorcer le public à des sujets très ardus, de simuler de vagues intrigues romanesques, que l'on dénoue selon son propre gré, quand on a dit tout ce que l'on voulait dire. Mais l'essentiel de jadis est devenu l'accessoire, et un accessoire de plus en plus méprisé: très rares sont à l'heure actuelle les écrivains assez ingénieux ou assez forts pour se soutenir en un genre aussi démoli, pour éperonner encore avec assez d'autorité la cavalerie fatiguée des sentimentalités et des adultères.
D'autre part, l'esthétique tend à se spécialiser en autant de formes qu'il y a de talents: parmi beaucoup de vanités, il y a d'admissibles orgueils auxquels on ne peut refuser le droit de se créer ses normes personnelles. M.Huysmans est de ceux-là: il ne fait plus de romans, il fait des livres, et il les conçoit selon un agencement original; je crois que c'est une des causes pour quoi quelques-uns contestent encore sa littérature et la trouvent immorale. Ce dernier point est facile expliquer d'un seul mot: pour le non-artiste, l'art est toujours immoral. Dès que l'on veut, par exemple, traduire en une langue nouvelle les relations des sexes, on est immoral parce que, fatalement, l'on fait voir des actes, qui, traités par les ordinaires procédés, demeureraient inaperçus, perdus dans le brouillard des lieux communs. C'est ainsi qu'un écrivain nullement érotique peut être, par des sots ou par des malveillants, accusé devant le public de stupides attentats. Il ne semble pas, cependant, que les faits d'amour ou plutôt d'aberration génésique rapportés dans Là-Bas soient bien alléchants pour la simplicité des ignorances virginales. Ce livre donne plutôt le dégoût ou l'horreur de la sensualité qu'il n'invite à des expériences folles ou même à des jonctions permises. L'immoralité, si l'on se place à un point de vue particulier et spécialement religieux, ne serait-ce pas au contraire d'insister sur les exquisités de l'amour charnel et de vanter les délices de la copulation légitime? L'immoralité absolue, pour les mystiques, c'est la joie de vivre.
Le moyen âge ne connut pas nos hypocrisies. Il n'ignora rien des éternelles turpitudes, mais, dit Ozanam, il sut les haïr. Il n'usa ni de nos ménagements, ni de nos délicatesses; il publia les vices, il les sculpta sur les porches de ses cathédrales et dans les strophes de ses poètes; il eut moins souci de ne pas effaroucher les timoraisons des âmes mômières que de fendre les robes et montrer à l'homme, pour lui faire honte, toutes les laideurs de sa basse animalité. Mais il ne roule pas la brute dans son vice; il l'agenouillé et lui fait relever la tête. M. Huysmans a compris tout cela, et c'était difficile à conquérir. Après les horreurs de la débauche satanique, avant la punition terrestre, il a, comme le noble peuple en larmes qu'il évoque, pardonné même au plus effrayant des massacreurs d'enfants, au sadique le plus turpide, à l'orgueilleux le plus monstrueusement fou qui fut jamais.
Ayant absous un tel homme, il put sans pharisaïsme s'absoudre lui-même et, avec l'aide de Dieu, quelques secours plus humbles et tout fraternels, de bonnes lectures, la fréquentation des douces chapelles conventuelles, M. Huysmans un jour se trouva converti--au mysticisme, et écrivit En Route, ce livre pareil à une statue de pierre qui tout à coup se mettrait à pleurer. C'est du mysticisme un peu rauque et un peu dur, mais M. Huysmans est dur, comme ses phrases, comme ses épithètes, comme ses adverbes. Le mysticisme lui est entré plus avant dans l'oeil que dans l'âme. Il observa les faits religieux avec la peur d'en être dupe et l'espoir qu'ils seraient absurdes; il a été pris dans les mailles mêmes du credo-quia-absurdum,--victime heureuse de sa curiosité.
Maintenant, fatigué d'avoir regardé les visages hypocrites des hommes, il regarde des pierres, préparant un livre suprême sur «La Cathédrale». Là, s'il s'agit de sentir et de comprendre, il s'agit surtout de voir. Il verra comme personne n'a vu, car nul n'a jamais été doué d'un regard aussi aigu, aussi vrillant, aussi net, aussi adroit à s'insinuer jusque dans les replis des visages, des rosaces et des masques.
Huysmans est un oeil.
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JULES LAFORGUE
Il y a dans les Fleurs de bonne Volonté une petite complainte, comme d'autres, appelée Dimanches:
Le ciel pleut sans but, sans que rien l'émeuve, Il pleut, il pleut, bergère! sur le fleuve....
Le fleuve a son repos dominical; Pas un chaland, en amont, en aval.
Les vêpres carillonnent sur la ville, Les berges sont désertes, sans une île.
Passe un pensionnat, ô pauvres chairs! Plusieurs ont déjà leurs manchons d'hiver.
Une qui n'a ni manchon ni fourrure Fait tout en gris une bien pauvre figure;
Et la voilà qui s'échappe des rangs Et court: ô mon Dieu, qu'est-ce qui lui prend?
Elle va se jeter dans le fleuve. Pas un batelier, pas un chien de Terre-Neuve....
Et voilà bien, et prophétisée, la mort brusque et absurde, la vie de Laforgue. Il avait trop froid au coeur; il s'est en allé.
C'était un esprit doué de tous les dons et riche d'acquisitions importantes. Son génie naturel fait de sensibilité, d'ironie, d'imagination et de clairvoyance, il avait voulu le nourrir de connaissances positives, de toutes les philosophies, de toutes les littératures, de toutes les images de nature et d'art; et même les dernières vues de la science semblent lui avoir été familières. C'était le génie orné et flamboyant, prêt à construire des architectures infiniment diverses et belles, à élever très haut des ogives nouvelles et des dômes inconnus; mais il avait oublié son manchon d'hiver et il mourut de froid, un jour de neige.
C'est pourquoi son oeuvre, déjà magnifique, n'est que le prélude d'un oratorio achevé dans le silence.
De ses vers beaucoup sont comme roussis par une glaciale affectation de naïveté, parler d'enfant trop chéri, de petite fille trop écoutée, --mais signe aussi d'un vrai besoin d'affection et d'une pure douceur de coeur,--adolescent de génie qui eût voulu encore poser sur les genoux de sa mère son «front équatorial, serre d'anomalies»;--mais beaucoup ont la beauté des topazes flambées, la mélancolie des opales, la fraîcheur des pierres de lune, et telles pages, celle qui commence ainsi:
Noire bise, averse glapissante Et fleuve noir, et maisons closes....
ont la grâce triste, mais tout de même consolante, des aveux éternels: l'éternellement la même chose, Laforgue la redit en tel mode qu'elle semble rêvée et avouée pour la première fois[3]. Et je songe que ce qu'il faut demander aux traducteurs du rêve c'est, non pas de vouloir fixer pour toujours la fugacité d'une pensée ou d'un air, mais de chanter la chanson de l'heure présente avec tant de force candide qu'elle soit la seule que nous entendions, la seule que nous puissions comprendre. Il faudrait peut-être, à la fin, devenir raisonnables, nous réjouir du présent et des fleurs nouvelles, sans souci, sinon de botaniste, des prairies fanées. Chaque époque de pensée, d'art et de sentiment devrait jouir de soi-même, profondément, et se coucher sur le monde avec l'égoïsme et la langueur d'un lac superbe qui, souriant aux ruisseaux anciens, les reçoit, les calme, et les boit.
Il n'y eut pas de présent pour Laforgue, sinon parmi un groupe d'amis: il mourut comme allaient naître ses Moralités Légendaires, mais offertes encore au petit nombre, et à peine put-il savoir de quelques bouches que ces pages le vouaient inévitablement à vivre, de la vie de gloire, parmi ceux que les Dieux créèrent à leur image, dieux aussi et créateurs. C'est de la littérature entièrement renouvelée et inattendue, et qui déconcerte et qui donne la sensation curieuse (et surtout rare) qu'on n'a jamais rien lu de pareil; la grappe avec tout son velouté dans la lumière matinale, mais des reflets singuliers et un air comme si les grains du raisin avaient été gelés en dedans par un souffle de vent ironique venu de plus loin que le pôle.
Sur un exemplaire de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, offert à M. Bourget (et jeté depuis parmi les vieux papiers du quai) Laforgue écrivait: «Ceci n'est qu'un intermezzo. Attendez donc encore, je vous prie, et donnez-moi jusqu'à mon prochain livre....»;--mais il était de ceux qui s'attendent toujours eux-mêmes au prochain livre, des nobles insatisfaits qui ont trop à dire pour jamais croire qu'ils ont dit autre chose que des prolégomènes et des préfaces. Si son oeuvre interrompue n'est qu'une préface, elle est de celles qui contrebalancent une oeuvre.
[3] On lira avec plaisir sur Jules Laforgue l'étude éloquente et de si profonde sympathie écrite récemment par M. Camille Mauclair.
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JEAN MORÉAS
M. Raymond de la Tailhade glorifie ainsi M. Moréas:
Tout un silence d'or vibrant s'est abattu, Près des sources que des satyres ont troublées, Claire merveille éclose au profond des vallées, Si l'oiselet chanteur du bocage s'est tu.
Oubli de flûte, heures de rêves sans alarmes, Où tu as su trouver pour ton sang amoureux La douceur d'habiter un séjour odoreux De roses dont les dieux sylvains te font des armes.
Là tu vas composant ces beaux livres, honneur Du langage français et de la noble Athènes.