Le livre des masques: Portraits symbolistes

Chapter 5

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Cette valeur que je voudrais qualifier, elle est, je crois, donnée par la nouveauté et l'originalité des images et des métaphores, par leur abondance, leur suite logiquement arrangée en poème, comme dans la magnifique description d'un naufrage: toutes les strophes (encore que nul artifice typographique ne les désigne) finissent ainsi: «Le navire en détresse tire des coups de canon d'alarme; mais il sombre avec lenteur ... avec majesté.» Pareillement les litanies du Vieil Océan: «Vieil Océan, tes eaux sont amères ... je te salue, vieil Océan.--Vieil Océan, ô grand célibataire, quand tu parcours la solitude solennelle de tes royaumes flegmatiques... je te salue, Vieil Océan.» Voici d'autres images: «Comme un angle à perte de vue de grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver, vole puissamment à travers le silence», et cette effarante invocation: «Poulpe au regard de soie!» Pour qualifier les hommes, ce sont des expressions d'une suggestivité homérique: «Les hommes aux épaules étroites.--Les hommes à la tète laide.--L'homme à la chevelure pouilleuse.--L'homme à la prunelle de jaspe.--Humains à la verge rouge.» D'autres d'une violence magnifiquement obscène: «Il se replace dans son attitude farouche et continue de regarder, avec un tremblement nerveux, la chasse à l'homme, et les grandes lèvres du vagin d'ombre, d'où découlent, sans cesse, comme un fleuve, d'immenses spermatozoïdes ténébreux qui prennent leur essor dans l'éther lugubre, en cachant, avec le vaste déploiement de leurs ailes de chauve-souris, la nature entière, et les légions solitaires de poulpes, devenues mornes à l'aspect de ces fulgurations sourdes et inexprimables.» (1868: qu'on ne croie donc pas à des phrases imaginées sur quelque estampe d'Odilon Redon.) Mais quelle légende, au contraire, quel thème pour le maître des formes rétrogrades, de la peur, des amorphes grouillements des êtres qui sont presque,--et quel livre, écrit, on l'affirmerait,pour le tenter!

Voici un passage bien caractéristique à la fois du talent de Lautréamont et de sa maladie mentale:

«Le frère de la sangsue (Maldoror) marchait à pas lents dans la forêt.... Enfin il s'écrie: «Homme, lorsque tu rencontres un chien mort retourné, appuyé contre une écluse qui l'empêche de partir, n'aille pas, comme les autres, prendre avec ta main les vers qui sortent de son ventre gonflé, les considérer avec étonnement, ouvrir un couteau, puis en dépecer un grand nombre, en te disant que toi aussi tu ne seras pas plus que ce chien. Quel mystère cherches-tu? Ni moi, ni les quatre pattes nageoires de l'ours marin de l'Océan Boréal, n'avons pu trouver le problème de la vie.... Quel est cet être, là-bas, à l'horizon, et qui ose approcher de moi, sans peur, à sauts obliques et tourmentés? et quelle majesté mêlée d'une douceur sereine! Son regard, quoique doux, est profond. Ses paupières énormes jouent avec la brise et paraissent vivre. Il m'est inconnu. En fixant ses yeux monstrueux, mon corps tremble.... Il y a comme une auréole de lumière éblouissante autour de lui.... Qu'il est beau.... Tu dois être puissant, car tu as une figure plus qu'humaine, triste comme l'univers, belle comme le suicide.... Comment!... c'est toi, crapaud!... gros crapaud!... infortuné crapaud!... Pardonne!... Que viens-tu faire sur cette terre où sont les maudits? Mais qu'as-tu donc fait de tes pustules visqueuses et fétides, pour avoir l'air si doux? Quand tu descendis d'en haut... je te vis! Pauvre crapaud! Comme alors je pensais à l'infini, en même temps qu'à ma faiblesse... Depuis que tu m'es apparu monarque des étangs et des marécages! couvert d'une gloire qui n'appartient qu'à Dieu, tu m'as en partie consolé, mais ma raison chancelante s'abîme devant tant de grandeur.... Replie tes blanches ailes et ne regarde pas en haut avec des paupières inquiètes....» Le crapaud s'assit sur les cuisses de derrière (qui ressemblent tant à celles de l'homme) et, pendant que les limaces, les cloportes et les limaçons s'enfuyaient à la vue de leur ennemi mortel, prit la parole en ces termes: «Maldoror, écoute-moi. Remarque ma figure, calme comme un miroir ... je ne suis qu'un simple habitant des roseaux, c'est vrai, mars grâce à ton propre contact, ne prenant que ce qu'il y a de beau en toi, ma raison s'est agrandie et je puis te parler.... Moi je préférerais avoir les paupières collées, mon corps manquant des jambes et des bras, avoir assassiné un homme, que ne pas être toi! Parce que je te hais!... Adieu donc, n'espère plus retrouver le crapaud sur ton passage. Tu as été la cause de ma mort. Moi, je pars pour l'éternité, afin d'implorer ton pardon.»

Les aliénistes, s'ils avaient étudié ce livre, auraient désigné l'auteur parmi les persécutés ambitieux: il ne voit dans le monde que lui et Dieu,--et Dieu le gêne. Mais on peut aussi se demander si Lautréamont, n'est pas un ironiste supérieur[2], un homme engagé par un mépris précoce pour les hommes à feindre une folie dont l'incohérence est plus sage et plus belle que la raison moyenne. Il y a la folie de l'orgueil; il y a le délire de la médiocrité. Que de pages pondérées, honnêtes, de bonne et claire littérature, je donnerais pour celle-ci, pour ces pelletées de mots et de phrases sous lesquelles il semble avoir voulu enterrer la raison elle-même! c'est tiré des singulières Poésies:

«Les perturbations, les anxiétés, les dépravations, la mort, les exceptions dans l'ordre physique ou moral, l'esprit de négation, les abrutissements, les hallucinations servies par la volonté, les tourments, la destruction, les renversements, les larmes, les insatiabilités, les asservissements, les imaginations creusantes, les romans, ce qui est inattendu, ce qu'il ne faut pas faire, les singularités chimiques du vautour mystérieux qui guette la charogne de quelque illusion morte, les expériences précoces et avortées, les obscurités à carapace de punaise, la monomanie terrible de l'orgueil, l'inoculation des stupeurs profondes, les oraisons funèbres, les envies, les trahisons, les tyrannies, les impiétés, les irritations, les acrimonies, les incartades agressives, la démence, le spleen, les épouvantements raisonnes, les inquiétudes étranges, que le lecteur préférerait ne pas éprouver, les grimaces, les névroses, les filières sanglantes par lesquelles on fait passer la logique aux abois, les exagérations, l'absence de sincérité, les scies, les platitudes, le sombre, le lugubre, les enfantements pires que les meurtres, les passions, le clan des romanciers de cour d'assises, les tragédies, les odes, les mélodrames, les extrêmes présentés à perpétuité, la raison impunément sifflée, les odeurs de poule mouillée, les affadissements, les grenouilles, les poulpes, les requins, le simoun des déserts, ce qui est somnambule, louche, nocturne, somnifère, noctambule, visqueux, phoque parlant, équivoque, poitrinaire, spasmodique, aphrodisiaque, anémique, borgne, hermaphrodite, bâtard, albinos, pédéraste, phénomène d'aquarium et femme à barbe, les heures soûles du découragement taciturne, les fantaisies, les âcretés, les monstres, les syllogismes démoralisateurs, les ordures, ce qui ne réfléchit pas comme l'enfant, la désolation, ce mancenillier intellectuel, les chancres parfumés, les cuisses des camélias, la culpabilité d'un écrivain qui roule sur la pente du néant et se méprise lui-même avec des cris joyeux, les remords, les hypocrisies, les perspectives vagues qui vous broient dans leurs engrenages imperceptibles, les crachats sérieux sur les axiomes sacrés, la vermine et ses chatouillements insinuants, les préfaces insensées comme celles de Cromwell, de Mademoiselle de Maupin et de Dumas fils, les caducités, les impuissances, les blasphèmes, les asphyxies, les étouffements, les rages,--devant ces charniers immondes, que je rougis de nommer, il est temps de réagir enfin contre ce qui nous choque et nous courbe souverainement.» Maldoror (ou Lautréamont) semble s'être jugé lui-même en se faisant apostropher ainsi par son énigmatique Crapaud: «Ton esprit est tellement malade qu'il ne s'en aperçoit pas, et que tu crois être dans ton naturel chaque fois qu'il sort de ta bouche des paroles insensées, quoique pleines d'une infernale grandeur.»

[2] Voici un exemple évident d'ironie: «Toi, jeune homme, ne te désespère point, car tu as un ami dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant l'acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis.»

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TRISTAN CORBIÈRE

Laforgue, au courant d'une lecture, crayonna sur Corbière des notes qui, non rédigées, sont tout de même définitives; parmi:

«Bohème de l'Océan--picaresque et falot--cassant, concis, cinglant le vers à la cravache --strident comme le cri des mouettes et comme elles jamais las--sans esthétisme--pas de la poésie et pas du vers, à peine de la littérature--sensuel, il ne montre jamais la chair--voyou et byronien--toujours le mot net--il n'est un autre artiste en vers plus dégagé que lui du langage poétique--il a un métier sans intérêt plastique--l'intérêt, l'effet est dans le cinglé, la pointe-sèche, le calembour, la fringance, le haché romantique--il veut être indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï; bref, déclassé de toutes les latitudes, de toutes les moeurs, en deçà et au delà des Pyrénées.»

Ceci est sans doute la vérité: Corbière fut toute sa vie dominé et mené par le démon de la contradiction. Il supposa qu'il faut se différencier des hommes par des pensées et par des actes exactement contraires aux pensées et actes du commun des hommes; il y a beaucoup de voulu dans son originalité; il la travaillait, comme les femmes travaillent leur teint, pendant les longues après-midi entre ciel et terre, et quand il débarquait, c'était pour tirer des bordées de stupéfaction: dandysme à la Baudelaire.

Mais on ne peut travailler heureusement une nature que dans le sens de ses instincts et de ses penchants; Corbière a dû être nativement un peu de ce qu'il est devenu, le don Juan de la singularité; c'est la seule femme qu'il aime; l'autre, il l'ironise de ce mot leste, «l'éternelle madame».

Corbière a beaucoup d'esprit, de l'esprit à la fois de cabaret de Montmartre et de gaillard d'avant; son talent est fait de cet esprit vantard, baroque et blagueur, d'un mauvais goût impudent, et d'à-coups de génie; il a l'air ivre, mais il n'est que laborieusement maladroit; il taille, pour en faire d'absurdes chapelets, de miraculeux cailloux roulés, oeuvres d'une patience séculaire, mais aux dizaines, il laisse la petite pierre de mer toute brute et toute nue, parce qu'il aime la mer, au fond, avec une grande naïveté et parce que sa folie du paradoxal le cède, de temps en temps, à une ivresse de poésie et de beauté.

Parmi les vers jamais ordinaires des Amours jaunes, il y en a beaucoup de très déplaisants et beaucoup d'admirables, mais admirables avec un air si équivoque, si spécieux, qu'on ne les goûte pas toujours à une première rencontre; ensuite on juge que Tristan Corbière est, comme Laforgue, un peu son disciple, l'un de ces talents inclassables et indéniables qui sont dans l'histoire des littératures, d'étranges et précieuses exceptions,--singulières même en une galerie de singularités.

Voici de Tristan Corbière deux petits poèmes oubliés même par le dernier éditeur des Amours jaunes:

PARIS NOCTURNE

C'est la mer;--calme plat.--Et la grande marée Avec un grondement lointain s'est retirée.... Le flot va revenir se roulant dans son bruit. Entendez-vous gratter les crabes de la nuit?

C'est le Styx asséché: le chiffonnier Diogène, La lanterne à la main, s'en vient avec sans-gêne. Le long du ruisseau noir, les poètes pervers Pèchent: leur crâne creux leur sert de boîte à vers.

C'est le champ: pour glaner les impures charpies S'abat le vol tournant des hideuses harpies; Le lapin de gouttière, à l'affût des rongeurs, Fuit les fils de Bondy, nocturnes vendangeurs.

C'est la mort: la police gît.--En haut l'amour Fait sa sieste, en tétant la viande d'un bras lourd Où le baiser éteint laisse sa plaque rouge. L'heure est seule. Écoutez: pas un rêve ne bouge.

C'est la vie: écoutez, la source vive chante L'éternelle chanson sur la tête gluante D'un dieu marin tirant ses membres nus et verts Sur le lit de la Morgue ... et les yeux grands ouverts.

PARIS DIURNE

Vois aux cieux le grand rond de cuivre rouge luire, Immense casserole où le bon Dieu fait cuire La manne, l'arlequin, l'éternel plat du jour; C'est trempé de sueur et c'est trempé d'amour.

Les laridons en cercle attendent près du four, On entend vaguement la chair rance bruire, Et les soiffards aussi sont là, tendant leur buire, Le marmiteux grelotte en attendant son tour.

Crois-tu que le soleil frit donc pour tout le monde Ces gras graillons grouillants qu'un torrent d'or inonde? Non, le bouillon de chien tombe sur nous du ciel.

Eux sont sous le rayon et nous sous la gouttière. A nous le pot au noir qui froidit sans lumière. Notre substance à nous, c'est notre poche à fiel.

Né à Morlaix, en 1845, Tristan y revint mourir d'une fluxion de poitrine en 1875. Il était le fils (d'autres disent le neveu) du romancier maritime Edouard Corbière, l'auteur du Négrier dont le violent amour pour les choses de mer influa sur le poète très fortement. Ce Négrier, par Edouard Corbière, capitaine au long-cours, 1832, 2 vol. in-8°, est un assez intéressant roman d'aventures maritimes. Le chapitre IV de la première partie, intitulé Prisons d"Angleterre (les Pontons), renferme les plus curieux détails sur les moeurs des prisonniers sur les amours des corvettes avec les forts-à-bras,--en un lieu, dit l'auteur, où, pourtant, «il n'y avait qu'un sexe». La préface de ce roman décèle un esprit très hautain et très dédaigneux du public: le même esprit avec du talent et une nervosité plus aiguë,--vous avez Tristan Corbière.

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ARTHUR RIMBAUD

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naquit à Charleville le 20 octobre 1854, et, dès l'âge le plus tendre, il se manifesta tel que le plus insupportable voyou. Son bref séjour à Paris fut en 1870-71. Il suivit Verlaine en Angleterre, puis, en Belgique. Après le petit malentendu qui les sépara, Rimbaud courut le monde, fît les métiers les plus divers, soldat dans l'armée hollandaise, contrôleur, à Stockholm, du cirque Loisset, entrepreneur dans l'île de Chypre, négociant au Harrar, puis au cap de Guardafui, en Afrique, où un ami de M. Vittorio Pica l'aurait vu, se livrant au commerce des peaux. Il est probable que, méprisant tout ce qui n'est pas la jouissance brutale, l'aventure sauvage, la vie violente, ce poète, singulier entre tous, renonça volontiers à la poésie. Aucune des pièces authentiques du Reliquaire ne semble plus récente que 1873, quoiqu'il ne soit définitivement mort que vers la fin de 1891. Les vers de son extrême jeunesse sont faibles, mais dès l'âge de dix-sept ans Rimbaud avait conquis l'originalité, et son oeuvre demeurera, tout au moins à titre de phénomène. Il est souvent obscur, bizarre et absurde. De sincérité nulle, caractère de femme, de fille, nativement méchant et même féroce, Rimbaud a cette sorte de talent qui intéresse sans plaire. Il y a dans son oeuvre plusieurs pages qui donnent un peu l'impression de beauté que l'on pourrait ressentir devant un crapaud congrûment pustuleux, une belle syphilis ou le Château Rouge à onze heures du soir. Les Pauvres à l'église, les Premières Communions sont d'une qualité peu commune d'infamie et de blasphème. Les Assis et le Bateau ivre, voilà l'excellent Rimbaud, et je ne déteste ni Oraison du soir ni les Chercheuses de Poux. C'était quelqu'un malgré tout, puisque le génie anoblit même la turpitude. Il était poète. Tel de ses vers est de-meuré vivant à l'état presque de locution usuelle:

Avec l'assentiment des grands héliotropes.

Des strophes du Bateau ivre sont de la vraie et de la grande poésie:

Et dès lors je me suis baigné dans le poème De la mer, infusé d'astres et latescent, Dévorant les azurs verts où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend, Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour.

Tout le poème a de l'allure; tous les poèmes de Rimbaud ont de l'allure et il y a dans les Illuminations de merveilleuses danses du ventre.

Il est fâcheux que sa vie, si mal connue, n'ait pas été toute la vraie vita abscondita; ce qu'on en sait dégoûte de ce qu'on pourrait en apprendre. Rimbaud était de ces femmes dont on n'est pas surpris d'entendre dire qu'elles sont entrées en religion dans une maison publique; mais ce qui révolte encore davantage c'est qu'il semble avoir été une maîtresse jalouse et passionnée: ici l'aberration devient crapuleuse, étant sentimentale. L'homme qui a parlé le plus librement de l'amour, Senancour, dit de ces liaisons inharmoniques, où la femelle tombe si bas qu'elle n'a de nom qu'en l'argot le plus boueux: «Que dans une situation très particulière le besoin occasionne une minute d'égarement, on le pardonnera peut-être à des hommes tout à fait vulgaires, ou du moins on en écartera le souvenir; mais comment comprendre que ce soit une habitude, un attachement? La faute aurait pu être accidentelle; mais ce qui se joint à cet acte de brutalité, ce qui n'est pas inopiné, devient ignoble. Si même un emportement capable de troubler la tête, et d'ôter presque la liberté, a laissé souvent une tache ineffaçable, quel dégoût n'inspirera pas un consentement donné de sang-froid? L'intimité en ce genre, voilà le comble de l'opprobre, l'irrémédiable infamie.»

Mais l'intelligence, consciente ou inconsciente, si elle n'a pas tous les droits, a droit à toutes les absolutions.

... Qui sait si le génie N'est pas une de vos vertus,

monstres, que vous ayez nom Rimbaud,--ou Verlaine?

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FRANCIS POICTEVIN

Comme tous les écrivains qui sont parvenus à comprendre la vie, c'est-à-dire son inutilité immédiate, M. Francis Poictevin, bien que né romancier, a promptement renoncé au roman. Il sait que tout arrive, qu'un fait n'est pas en soi plus intéressant qu'un autre fait et que seule importe «la manière de dire».

Je me souviens de quelque chose dans ce goût rapporté par M. Sarcey, à propos du lamentable Murger: «A bout lui donna un sujet de roman; il n'en fit rien: c'était décidément un paresseux.» Il est très difficile de persuader à de certains vieillards--vieux ou jeunes--qu'il n'y a pas de sujets; il n'y a, en littérature, qu'un sujet, celui qui écrit, et toute la littérature, c'est-à-dire toute la philosophie, peut surgir aussi bien à l'appel d'un chien écrasé qu'aux exclamations de Faust interpellant la Nature: «Où te saisir, ô Nature infinie? Et vous, mamelles?»

L'auteur de Tout Bas et de Presque aurait pu, tout comme un autre, agencer ses méditations en dialogues, ordonner son sentiment selon des chapitres coupés au hasard du tranche--lignes, insinuer en de faux-vivants personnages un peu de vie gesticulée et leur faire exprimer, par d'appréciables agenouillements sur les dalles d'une église connue, la vertu d'une croyance méconnue: en somme rédiger «le Roman du Mysticisme» et vulgariser pour les «journaux littéraires» la pratique de l'oraison mentale. Ses livres par ce moyen lui auraient acquis une popularité, qui certes lui manque, car si peu d'écrivains sont aussi estimés, peu, parmi ceux dont le talent est évident, sont moins répandus et moins sur les tables. Mais pour nous intéresser, et presque toujours excessivement, M. Poictevin dédaigne tout artifice hors l'artifice du style, piège où il nous est agréable de tomber. Qu'il note les nuances d'une fleur, l'attitude d'une fillette, la grâce d'une madone ou la froide et presque dure pureté de Catherine de Gênes, il nous séduit à coup sûr par cette préciosité même que d'aucuns, gauchement, lui reprochent. Cette préciosité est rigoureusement personnelle; à l'écart des groupes, aussi loin de M. Huysmans que de M. Mallarmé, l'auteur de Tout Bas oeuvre, dirait on, dans une cellule, une cellule idéale qu'il emporte en voyage, et là, debout, souvent à genoux, il épanche ses poèmes, ses prières, selon des phrases d'une musicalité unique d'orgue byzantin. Phrases moins que vibrations, vibrations si spéciales que peu d'âmes s'y trouvent d'accord. Musique de plain-chant grégorien, tel qu'on l'écoute en une somptueuse église flamande, avec de soudaines fugues de prière exaltée qui planent sur les lignes hautes, se jettent vers les voûtes peintes, avivent les vieux vitraux, illuminent d'amour les chemins de la Croix assombris. Le moine mystique, le vrai moine, le Fra Angelico et un peu le Bonaventure, revit davantage le long des pages de Presque, de chatoyante spiritualité, qu'en toute la littérature pseudo-mystique de notre temps. Plairait-elle pas, mieux que de protectrices et fructifères déductions, à l'auteur du Recordare sancta crucis, cette oraison: «Le Christ apparaît ici-bas la plus aimante, la plus absorbée figure de l'éternelle substance, elle embaume de toutes les vertus; elle a les bleus dulcifiants, les jaunes brûlés et clairs de la topaze ou du chrysanthème, les ensanglantements des gloires futures. Et malgré et contre mes rechutes de chaque jour, je m'efforce, selon la parole de Jésus à la Samaritaine, à l'adoration en esprit et en vérité.» M. Poictevin est entré dans le «jardin de toutes les floraisons» que chanta saint Bonaventure,

(Crux deliciarum hortus In quo florent omnia....)

et à genoux il a baisé le coeur des roses dont la roseur est faite de sang,--le sang du grand Supplice. Pendant que le Matin, jeune homme aux cheveux blonds, livre aux femmes folles sa moite adolescence, il va, vers une paix «ecclésiale», à des messes de solitude, et l'une des grâces recueillies c'est l'imprégnement de son âme par la «lumière intérieure, claritas caritas».

C'est un essentiel. Des phrases, oui; mais les phrases ne sont encore que la parure et la pudeur de son art; il a senti, songé ou pensé avant de dire; surtout il a aimé: et telle de ses métaphores jaillit comme une éjaculation, comme un des «cris» de sainte Thérèse.

Visiblement, il s'efforce d'aller au fond, de pénétrer jusqu'au centre vital même d'une ombelle d'hortensia. Il cherche partout l'âme,--et la trouve. Nul n'est moins rhétoricien que ce styliste, car le rhétoricien est celui qui habille de vêtements à la mode de solides lieux communs aptes à supporter tout le vulgaire des chamarrures, tandis que M. Poictevin diaphanéiserait encore un fantôme, un arc-en-ciel, une illusion, une fleur d'azalée; ceci: «Une main de phtisique en l'angustie de sa quasi-diaphanéité, posée, non paresseuse, mais qui n'appréhende plus, semblerait avertir, moins exaltée que déjà et indulgemment revenue?»

Oui, que c'est subtil!--et pourquoi ne pas écrire «comme tout le monde»?

Hélas! cela lui est défendu,--parce qu'il est un mystique, parce qu'il sent entre l'homme et les choses et Dieu des rapports nouveaux, et parce que, voilé de la douloureuse perfection d'une forme où la grâce se perle en minutie, M. Poictevin est un spontané. Que de choses, sans doute, il n'a pas transcrites, n'osant pas, doutant d'avoir trouvé l'expression vraie, la seule, la très rare, l'inédite!

Tout en effet, dans une oeuvre d'art devrait être inédit,--et même les mots, par la manière de les grouper, de les amener à des significations neuves,--et on regrette parfois d'avoir un alphabet connu de trop de demi-lettrés.

Disciple des Goncourt, dont il aiguisa encore la préciosité d'écriture, M. Francis Poictevin s'est peu à peu affiné jusqu'à l'immatérialisation. Et c'est là son génie, l'expression de l'immatériel et de l'inexprimable: il inventa le mysticisme du style.

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ANDRÉ GIDE