Le livre des masques: Portraits symbolistes
Chapter 4
Étudiant un écrivain, on aime (c'est une manie que Sainte-Beuve nous légua) à connaître sa famille spirituelle, à dénombrer ses ancêtres, à établir de savantes filiations, à noter, tout au moins, des souvenirs de longues lectures, des traces d'influence et le signe de la main mise un instant sur l'épaule. Pour qui a beaucoup voyagé parmi les livres et les idées, ce travail est assez simple et souvent facile au point qu'il vaut mieux s'en abstenir, ne pas contrister l'a-droite ordonnance des originalités acquises. Avec M. Renard, je n'ai pas eu ce scrupule, j'ai voulu lui dessiner un beau feuillet de stud-book, mais le singulier animal s'est présenté seul et les feuillages n'accrochent, parmi les arabesques, que des médaillons vides.
S'être engendré tout seul, ne devoir son esprit qu'à soi-même, écrire (puisqu'il s'agit d'écritures) avec la certitude de réaliser du vrai vin nouveau, de saveur inattendue, originale et inimitable, voilà qui doit être, pour l'auteur de l'Êcornifleur, un juste motif de joie et une raison très forte d'être, moins que tout autre, inquiet de sa réputation posthume. Déjà, son Poil-de-Carotte, ce type si curieux de l'enfant intelligent, sournois et fataliste, est entré dans les mémoires et jusque dans les locutions. Le «Poil-de-Carotte, tu fermeras les poules tous les soirs» est égal en vérité burlesque aux mots les plus fameux des comédies célèbres, et il en est à la fois le Cyrano et le Molière, et cette galère ne lui sera pas volée.
L'originalité bien constatée, les autres mérites de M. Jules Renard sont la netteté, la précision, la verdeur; ses tableaux de vie, parisienne ou champêtre, ont l'aspect de pointes sèches, parfois un peu décharnées, mais bien circonscrites, bien claires et vives. Certains morceaux, plus estompés et plus amples, sont des merveilles d'art; ainsi Une Famille d'Arbres.
«C'est après avoir traversé une plaine brûlée du soleil que je les rencontre.
«Ils ne demeurent pas au bord de la route, à cause du bruit. Ils habitent les champs incultes, sur une source comme des oiseaux seuls.
«De loin ils semblent impénétrables. Dès que j'approche, leurs troncs se desserrent. Ils m'accueillent avec prudence. Je peux me reposer, me rafraîchir, mais je devine qu'ils m'observent et se défient.
«Ils vivent en famille, les plus âgés au milieu, et les petits, ceux dont les premières feuilles viennent de naître, un peu partout, sans jamais s'écarter.
«Ils mettent longtemps à mourir, et ils gardent les morts debout jusqu' la chute en poussière.
«Ils se flattent de leurs longues branches pour s'assurer qu'ils sont tous là, comme les aveugles. Ils gesticulent de colère, si le vent s'essouffle à les déraciner. Mais entre eux aucune dispute. Ils ne murmurent que d'accord.
«Je sens qu'ils doivent être ma vraie famille. J'oublierai vite l'autre. Ces arbres m'adopteront peu à peu, et pour le mériter, j'apprends ce qu'il faut savoir:
«Je sais déjà regarder les nuages qui passent.
«Je sais aussi rester en place.
«Et je sais presque me taire.»
Quand les anthologies accueilleront cette page, elles n'en auront guère d'une ironie aussi fine et d'une poésie aussi vraie.
* * * * *
LOUIS DUMUR
Représenter la logique parmi une assemblée de poètes, est un rôle difficile et qui a ses inconvénients. On risque d'être pris trop au sérieux et, par suite, de se sentir porté à maintenir sa littérature dans les tons graves. La gravité n'est pas nécessaire à l'expression de ce que l'on croit être la vérité; l'ironie pimente agréablement la tisane morale; il faut du poivre dans cette camomille; affirmer avec dédain est un moyen assez sûr de n'être pas dupe, même de ses propres affirmations. Cela est très utilisable en littérature, car tout y est incertain et l'art lui-même n'est sans doute qu'un jeu où, philosophiquement, nous nous trompons les uns les autres. C'est pourquoi il est bon de sourire.
M. Dumur sourit rarement. Mais si maintenant, ayant conquis, rien qu'en vivant, plus d'indulgence et quelques droits à la véritable amertume, s'il voulait sourire pour se défendre et se distraire, il semble que toute l'assemblée des poètes protesterait, étonnée et peut-être scandalisée. Alors il demeure grave, par habitude et par la logique.
Il est la Logique même. Il sait observer, combiner, déduire; ses romans, ses drames, ses poèmes sont des constructions solides dont l'architecture pondérée plaît par la savante symétrie des courbes, toutes dirigées vers un dôme central où l'oeil est sévèrement ramené. Il est assez fort et assez volontaire pour, épris d'une erreur, ne l'abandonner qu'après l'avoir acculée à ses conséquences les plus extrêmes, et assez maître de lui-même pour ne pas avouer son erreur et même la défendre avec toutes les ingéniosités du raisonnement. Tel son système de vers français basés sur l'accent tonique; il est vrai que le résultat, souvent manqué, car les langues ont, elles aussi, une logique assez impérieuse, était parfois heureux et inattendu avec des «hexamètres» comme celui-ci.
L'orgueilleuse paresse des nuits, des parfums et des seins.
C'est vers le théâtre que M. Dumur semble avoir orienté définitivement son activité intellectuelle. Ses pièces (je ne parle pas de Rembrandt, drame purement historique, de grand style et de vaste déploiement): d'abord, les pages coupées, on est surpris par un décor rentoilé et des noms repeints et un jour de réalisme conventionnel, une ordonnance de choses et d'êtres usés sous l'habit neuf et le vernis frais,--mais dès la troisième ligne lue, l'auteur affirme qu'en ce triste paysage scénique il fera entendre des paroles valables et qu'un souffle progressif jusqu'à la tempête renversera la plantation.
Le paravent rentoilé est voulu tel que, sa banalité peu à peu détruite, êtres et choses déshabillés par un caprice de la foudre, il ne reste debout qu'une idée nue ou voilée de sa seule obscurité essentielle.
Donc ce vieux-neuf déco, est là comme le plus simple, le plus sous la main, et celui où l'imagination neutre d'une foule spectatrice pourra, avec le moindre effort, situer un combat mental dont les armes sont des accessoires de théâtre.
Un homme s'en va par le monde portant avec soi un coffre plein de terre natale et libre; il porte son amour; mais un jour il est écrasé par son amour. A l'heure de cette chute, un autre homme comprend: il éloigne, de lui la femme qui va lui briser les bras. Aimer, c'est se charger d'un impérieux fardeau au moment même où, cessant d'être libre, on cesse d'être fort. La Motte de terre explique cela avec lucidité et avec force, travail d'un écrivain tout à fait maître de ses dons naturels et qui les manie avec aisance et cet air de domination qui dompte facilement les idées. Il arrive qu'une oeuvre soit, et soit supérieure à l'homme et à son intelligence même, mais de peu; si peu et mensonge innocent, c'est un spectacle humiliant et qui incite au mépris plus que l'aveu écrit de la médiocrité la plus hideuse et la plus adéquate au cerveau qui l'enfanta: l'homme de valeur est toujours supérieur à son oeuvre, car son désir est trop vaste pour qu'il le remplisse jamais, et son amour trop miraculeux pour qu'il le rencontre jamais. La Nébuleuse, que l'on vient de jouer, est un poème d'une belle et profonde perspective, où se voient symbolisées,par des êtres ingénus, les générations successives des hommes qui se suivent sans se comprendre, presque sans se voir, tant leurs âmes sont différentes, et toutes toujours résumées, vers le moment de leur déclin, par l'enfant, par l'avenir, par la «nébuleuse» dont la naissance enfin avérée va faire mourir, sous sa clarté matinale, les sourires fanés des vieilles étoiles. Et l'on pressent, la vision close, que ce demain, qui va devenir aujourd'hui, sera tout pareil à ses frères défunts, et qu'en somme il n'y a rien d'ajouté au spectacle dont s'amusent les défuntes années penchées.
Sur les balcons du Ciel en robes surannées.
Mais ce rien ne laisse pas d'avoir quelque importance pour les atomes humains qui le forment et qui le déterminent; il est le délicieux nouveau que nous respirons et dont nous vivons. Du nouveau! Du nouveau! Et que chaque intelligence affirme, même passagère, sa volonté d'être, et d'être dissemblable des manifestations antérieures ou ambiantes, et que chaque nébuleuse aspire au rôle d'un astre dont la lueur soit distincte et claire entre les autres lueurs!
J'ai lu tout cela dans le texte et dans les silences du dialogue, car lorsque, ce qui arrive, une oeuvre d'art est le développement d'une idée, les interlignes mêmes répondent à ceux qui savent les interroger.
M. Dumur est en train de créer un théâtre philosophique, un théâtre à idées, et, parallèlement, de renouveler le roman à thèses, car Pauline ou la Liberté de l'Amour est une oeuvre sérieuse, ordonnée avec talent, originalement pensée, et qui implique une rare valeur intellectuelle.
* * * * *
GEORGES EEKHOUD
Il y a peu de dramaturges parmi les nouveaux venus, j'entends d'observateurs fervents du drame humain, doués de cette large sympathie qui engage un écrivain à fraterniser avec tous les modes et toutes les formes de la vie. Aux uns les mouvements du vulgaire semblent négligeables, peut-être parce qu'ils manquent de cet esprit de généralisation philosophique qui élève à la hauteur d'une tragédie l'aventure la plus humble. D'autres ont et avouent la tendance à tout simplifier, n'observent et ne comparent les faits que pour en extraire des résumés et des quintessences; ils ont scrupule et comme pudeur à raconter des mécanismes si souvent décrits: ils établissent des portraits d'âmes, ne gardant de l'anatomie physique que la seule matérialité nécessaire à soutenir le jeu des couleurs. Un tel art, outre qu'il a l'inconvénient de répugner au peuple des lecteurs (qui veut qu'on lui conte des histoires et qui alors les demande au premier venu), est le signe d'une évidente et trop dédaigneuse absence de passion: or le dramaturge est un passionné, un amoureux fou de la vie, et de la vie présente, non des choses d'hier, des représentations mortes dont on retrouve les décors fanés dans les cercueils de plomb, mais des êtres d'aujourd'hui avec toutes leurs beautés et leurs laideurs animales, leurs âmes obscures, leur vrai sang qui va jaillir d'un coeur et pas d'une vessie gonflée, si on les poignarde au cinquième acte.
M. Georges Eekhoud est un dramaturge, un passionné, un buveur de vie et de sang.
Ses sympathies sont multiples et très diverses; il aime tout, «Nourrissez-vous de tout ce qui a vie.» Obéissant à la parole biblique, il se fortifie à tous les repas que le monde lui offre; il s'assimile la tendre ou la dure sauvagerie des paysans ou des marins avec autant de certitude que la psychologie la plus déliée et la plus hypocrite des créatures ivres de civilisation, l'inquiétante infamie des amours excentriques et la noblesse des passions dévouées, le jeu brutal des lourdes moeurs populaires et la perversion délicate de certaines âmes adolescentes. Il ne fait aucun choix, mais il comprend tout, parce qu'il aime tout.
Cependant, soit volontairement, soit cloué au sol natal par les nécessités sociales, il a limité le champ de ses chasses fantastiques aux limites mêmes des vieilles Flandres. Cela convenait à son génie, qui est flamand, merveilleusement, excessif en ses extases sentimentales comme en ses débauches vitales, Philippe de Champaigne ou Jordaens, allongeant des faces maigres dramatisées par les yeux de l'idée fixe ou déployant tout le rouge débordement des chairs joyeuses. M. Eekhoud est donc un écrivain représentatif d'une race, ou d'un moment de cette race: cela est important pour assurer à une oeuvre la durée et une place dans les histoires littéraires.
Cycle patibulaire, qui, réimprimé, vient d'être rendu au public, Mes communions, parues l'an passé, semblent les deux livres de M. Eekhoud où ce passionné crie le plus hautement et le plus clairement ses charités, ses colères, ses pitiés, ses mépris et ses amours, lui-même troisième tome de cette merveilleuse trilogie dont les deux premiers ont pour titre, Maeterlinck, Verhaeren.
Jouant un peu sur le mot, je l'ai appelé «dramaturge», au mépris des étymologies et de l'usage, quoiqu'il n'ait jamais écrit pour le théâtre; mais à la façon dont ses récits sont machinés et comme équilibrés à miracle sur le revirement, sur le retour à leur vraie nature des caractères d'abord affolés par la passion, on devine un génie essentiellement dramatique.
Il a le génie des revirements. Un caractère, puis la vie pèse et le caractère fléchit; une nouvelle pesée le redresse et le dresse selon sa vérité originelle: c'est l'essence même du drame psychologique, et si le décor participe aux modifications humaines, l'oeuvre prend un air d'achèvement, de plénitude, donne une impression d'art inattendu par la logique acceptée des simplicités naturelles. Cela pourrait être un système de composition (pas encore mauvais), mais non pas ici: les chuchotements de l'instinct sont écoutés et accueillis; la nécessité de la catastrophe s'impose à cet esprit lucide (qui n'a point troublé son miroir en soufflant dessus) et il relate clairement les conséquences des mouvements sismiques de l'âme humaine. Il y a de bons exemples de cet art dans les nouvelles de Balzac: El Verdugo n'est qu'une suite de revirements, mais trop sommaires: le Coq Rouge de M. Eekhoud, aussi dramatique, est d'une analyse bien plus profonde et, enfin, s'ouvre largement comme un beau paysage transformé sans effort par le jeu des nuées et les vagues lumineuses.
Pareillement belle, quoique d'une beauté cruelle, la tragique histoire appelée simplement Une mauvaise rencontre où l'on voit la transfiguration héroïque de l'âme pitoyable d'un frêle rôdeur dompté par la puissance d'un geste d'amour et, sous le magnétisme impérieux du verbe, fleuri martyr, jet de sang pur jaillissant en miracle des veines putréfiées de la charogne sociale. Plus tard Mauxgavres jouit et meurt de l'épouvante d'avoir vu ses paroles se réaliser jusqu'à leurs convulsions suprêmes et la cravate rouge du prédestiné devenue le garrot d'acier qui coupe en deux les cous blancs.
Il y a dans un roman de Balzac[1] un rapide épisode, et confus, qui rappellerait cette tragédie aux généalogistes des idées. Par haine de l'humanité, M. de Grandville donne un billet de mille francs à un chiffonnier afin d'en faire un ivrogne, un paresseux, un voleur; quand il rentre chez lui, il apprend que son fils naturel vient d'être arrêté pour vol: ce n'est que romanesque. Cette même anecdote, moins la conclusion, se retrouve dans A Rebours où des Esseintes agit, mais sur un jeune voyou, à peu près comme M. de Grandville et pour un motif de scepticisme haineux. Voilà un possible arbre de Jessé, mais que je déclare inauthentique, car la perversité tragique de M. Eekhoud, chimère ou effraie, est un monstre original et sincère.
Si la sincérité est un mérite, ce n'est pas sans doute un mérite littéraire absolu; l'art s'accommode fort bien du mensonge et nul n'est tenu de confesser ni ses «communions», ni ses répulsions; mais j'entends ici par sincérité cette sorte de désintéressement artistique qui fait que l'écrivain, n'ayant peur ni de terrifier le cerveau moyen ni de contrister tels amis ou tels maîtres, déshabille sa pensée selon la calme impudeur de l'innocence extrême du vice parfait,--ou de la passion. Les «communions» de M. Eekhoud sont passionnées; il s'attable avec ferveur et, s'étant nourri de charité, de colère, de pitié, de mépris, ayant goûté à tous les élixirs d'amour fabriqués pieusement par sa haine, il se lève, ivre, mais non repu, des joies futures.
[1] La Femme vertueuse, Paris, 1835.--Ce titre a disparu dans la Comédie Humaine. Balzac modifiait souvent ses titres à chaque nouvelle édition.
* * * * *
PAUL ADAM
L'auteur du Mystère des Foules fait invinciblement songer à Balzac; il en a la puissance et aussi la force dispersive. Comme Balzac, mais en bien moindre quantité, il écrivit, très jeune, d'exécrables tomes, où nul n'aurait pu prévoir le génie futur d'une intelligence vraiment cyclique; La Force du mal n'est pas plus en germe dans le Thé chez Miranda que le Père Goriot dans Jane la Pâle ou le Vicaire des Ardennes. M. Paul Adam est pourtant un précoce, mais il y a des limites à la précocité, surtout chez un écrivain destiné à raconter la vie telle qu'il la voit et telle qu'il la sent. Il faut que l'éducation des sens ait eu le temps de se parachever et que l'expérience ait fortifié l'esprit dans l'art des comparaisons et du choix, de l'association et de la dissociation des idées. Un romancier encore a besoin d'une large érudition et de toutes sortes de notions que l'on n'acquiert solides que lentement, par hasard, par le bon vouloir des choses et la complaisance des événements.
Aujourd'hui, M. Paul Adam est dans tout son rayonnement et à la veille même de la gloire. Chacun de ses gestes, chacun de ses pas le rapproche de la bombarde prête à éclater, et s'il résiste au tremblement du coup de tonnerre, il sera roi et maître. Par cette bombarde, j'entends non la grande foule, mais ce large public, déjà trié une fois, qui, insensible à l'art pur, exige néanmoins que ses émotions romanesques lui soient servies enrobées dans de la vraie littérature, originale, fortement parfumée, de pâte longue savamment pétrie, et de forme assez nouvelle pour surprendre et séduire. Ce fut le public de Balzac; c'est le public que M. Paul Adam semble en train de reconquérir.
Le roman de moeurs (je laisse en dehors trois ou quatre maîtres que je n'ai pas à juger ici) est tombé plus bas que jamais depuis un siècle et demi qu'il fut importé d'Angleterre. Négligeant l'observation et le style, dépourvus d'imagination, de fantaisie et surtout d'idées, tant générales que particulières, les façonniers qui assument le métier de narrer des histoires ont déconsidéré la fiction au point qu'un homme intelligent, soucieux de loisirs dignes de son intelligence, n'ose plus ouvrir un de ces tomes et que les quais eux-mêmes se révoltent et s'endiguent contre le flot jaune. M. Paul Adam a certainement souffert de cette crise de mépris: des lettrés mal informés ont cru longtemps que ses romans étaient pareils à tous les autres. Ils en sont très différents.
D'abord par le style: M. Paul Adam use d'une langue vigoureuse, serrée, pleine d'images, neuve jusqu'à inaugurer des formes syntaxiques. Par l'observation: son regard aigu pénètre comme un dard de guêpe dans les choses et dans les âmes; il lit, comme la photographie nouvelle, à travers les chairs et à travers les coffrets. Par l'imagination qui lui permet d'évoquer et de faire vivre les êtres les plus divers, les plus caractéristiques, les plus personnels, il a, comme Balzac, le génie de donner à ses personnages non seulement la vie, mais la personnalité, d'en faire de vrais individus, tous bien doués d'une âme particulière; dans la Force du Mal, une jeune fille est ainsi posée et si nettement sous nos yeux qu'elle en devient inoubliable; malheureusement son caractère fléchit à la fin du roman, trop brusquement résumé. Par la fécondité, enfin, fécondité non pas seulement linéaire et d'abattage de sillons, mais d'oeuvres dont les moindres sont encore des oeuvres.
Il a entrepris deux grandes épopées romanesques que son génie ardent et fier achèvera à l'état de monuments, l'Époque et les Volontés merveilleuses. A lui tout seul il travaille comme une ruche, et au moindre soleil les idées abeilles sortent tumultueuses et se dispersent vers les vastes campagnes de la vie.
Paul Adam est un spectacle magnifique.
* * * * *
LAUTRÉAMONT
C'était un jeune homme d'une originalité furieuse et inattendue, un génie malade et même franchement un génie fou. Les imbéciles deviennent fous et dans leur folie l'imbécillité demeure croupissante ou agitée; dans la folie d'un homme de génie il reste souvent du génie: la forme de l'intelligence a été atteinte et non sa qualité; le fruit s'est écrasé en tombant, mais il a gardé tout son parfum et toute la saveur de sa pulpe, à peine trop mûre.
Telle fut l'aventure du prodigieux inconnu Isidore Ducasse, orné par lui-même de ce romantique pseudonyme: Comte de Lautréamont. Il naquit à Montevideo, en avril 1846, et mourut âgé de vingt-huit ans, ayant publié les Chants, de Maldoror et des Poésies, recueil de pensées et de notes critiques d'une littérature moins exaspérée et même, çà et là, trop sage. On ne sait rien de sa vie brève; il ne semble avoir eu aucunes relations littéraires, les nombreux amis apostrophés en ses dédicaces portant des noms demeurés occultes.
Les Chants de Maldoror sont un long poème en prose dont les six premiers chants seuls furent écrits. Il est probable que Lautréamont, même vivant, ne l'eût pas continué. On sent, à mesure que s'achève la lecture du volume, que la conscience s'en va, s'en va,--et quand elle lui est revenue, quelques mois avant de mourir, il rédige les Poésies, où, parmi de très curieux passages, se révèle l'état d'esprit d'un moribond qui répète, en les défigurant dans la fièvre, ses plus lointains souvenirs, c'est-à-dire pour cet enfant les enseignements de ses professeurs!
Motif de plus que ces chants surprennent. Ce fut un magnifique coup de génie, presque inexplicable. Unique ce livre le demeurera, et dès maintenant il reste acquis à la liste des oeuvres qui, à l'exclusion de tout classicisme, forment la brève bibliothèque et la seule littérature admissibles pour ceux dont l'esprit, mal fait, se refuse aux joies, moins rares, du lieu commun et de la morale conventionnelle.
La valeur des Chants de Maldoror, ce n'est pas l'imagination pure qui la donne: féroce, démoniaque, désordonnée ou exaspérée d'orgueil en des visions démentes, elle effare plutôt qu'elle ne séduit; puis, même dans l'inconscience, il y a des influences possibles à déterminer: «O Nuits de Young, s'exclame l'auteur en ses Poésies, que de sommeil vous m'avez coûté!» Aussi le dominent çà et là les extravagances romantiques de tels romanciers anglais encore de son temps lus, Anne Radcliffe et Maturin (que Balzac estimait), Byron, puis les rapports médicaux sur des cas d'érotisme, puis la Bible. Il avait certainement de la lecture, et le seul auteur qu'il n'allègue jamais, Flaubert, ne devait jamais être loin de sa main.