Le livre des masques: Portraits symbolistes
Chapter 2
Le mot caractéristique de la poésie de M. Verhaeren, c'est le mot halluciné. De page en page, ce mot surgit; un recueil tout entier, les Campagnes hallucinées, ne l'a pas délivré de cette obsession; l'exorcisme n'était pas possible, car c'est la nature et l'essence même de M. Verhaeren d'être le poète halluciné. «Les sensations, disait Taine, sont des hallucinations vraies», mais où commence la vérité et où finit-elle? Qui oserait la circonscrire? Le poète, qui n'a pas de scrupules psychologiques, ne s'attarde pas au soin de partager les hallucinations en vraies et en fausses; pour lui, elles sont toutes vraies, si elles sont aiguës ou fortes, et il les raconte avec ingénuité,--et quand le récit est fait par M. Verhaeren, il est très beau. La beauté en art est un résultat relatif et qui s'obtient par le mélange d'éléments très divers, souvent les plus inattendus. De ces éléments, un seul est stable et permanent; il doit se retrouver dans toutes les combinaisons: c'est la nouveauté. Il faut qu'une oeuvre d'art soit nouvelle, et on la reconnaît nouvelle tout simplement à ceci qu'elle vous donne une sensation non encore éprouvée.
Si elle ne donne pas cela, une oeuvre, quelque parfaite qu'on la juge, est tout ce qu'il y a de pire et de méprisable; elle est inutile et laide, puisque rien n'est plus absolument utile que la beauté. Chez M. Verhaeren, la beauté est faite de nouveauté et de puissance; ce poète est un fort et, depuis ces Villes tentaculaires qui viennent de surgir avec la violence d'un soulèvement tellurique, nul n'oserait lui contester l'état et la gloire d'un grand poète. Peut-être n'a-t-il pas encore achevé tout à fait l'instrument magique qu'il forge depuis vingt ans. Peut-être n'est-il pas encore tout à fait maître de sa langue; il est inégal; il laisse ses plus belles pages s'alourdir d'épithètes inopportunes, et ses plus beaux poèmes s'empêtrer dans ce qu'on appelait jadis le prosaïsme. Pourtant l'impression reste, de puissance et de grandeur, et oui: c'est un grand poète. Écoutez ce fragment des Cathédrales:
--O ces foules, ces foules Et la misère et la détresse qui les foulent Comme des houles!
Les ostensoirs, ornés de soie, Vers les villes échafaudées, En toits de verre et de cristal, Du haut du choeur sacerdotal. Tendent la croix des gothiques idées.
Ils s'imposent dans l'or des clairs dimanches --Toussaint, Noël, Pâques et Pentecôtes blanches. Ils s'imposent dans l'or et dans l'encens et dans la fête Du grand orgue battant du vol de ses tempêtes
Les chapiteaux rouges et les voûtes vermeilles; Ils sont une âme, en du soleil, Qui vit de vieux décor et d'antique mystère Autoritaire.
Pourtant, dès que s'éteignent le cantique Et l'antienne naïve et prismatique, Un deuil d'encens évaporé s'empreint Sur les trépieds d'argent et les autels d'airain;
Et les vitraux, grands de siècles agenouillés Devant le Christ, avec leurs papes immobiles Et leurs martyrs et leurs héros, semblent trembler Au bruit d'un train hautain qui passe sur la ville.
M. Verhaeren paraît un fils direct de Victor Hugo, surtout en ses premières oeuvres; même après son évolution vers une poésie plus librement fiévreuse, il est encore resté romantique; appliqué à son génie, ce mot garde toute sa splendeur et toute son éloquence. Voici, pour expliquer cela, quatre strophes évoquant les temps de jadis:
Jadis--c'était la vie errante et somnambule, A travers les matins et les soirs fabuleux, Quand la droite de Dieu vers les Chanaans bleus Traçait la route d'or au fond des crépuscules.
Jadis--c'était la vie énorme, exaspérée, Sauvagement pendue aux crins des étalons, Soudaine, avec de grands éclairs à ses talons Et vers l'espace immense immensément cabrée.
Jadis--c'était la vie ardente, évocatoire; La Croix blanche de ciel, la Croix rouge d'enfer Marchaient, à la clarté des armures de fer, Chacune à travers sang, vers son ciel de victoire.
Jadis--c'était la vie écumante et livide, Vécue et morte, à coups de crime et de tocsins, Bataille entre eux, de proscripteurs et d'assassins, Avec, au-dessus d'eux, la mort folle et splendide.
Ces vers sont tirés des Villages illusoires, écrits presque uniquement en vers libres assonances et coupés selon un rythme haletant, mais M. Verhaeren, maître du vers libre, l'est aussi du vers romantique, auquel il sait imposer, sans le briser, l'effréné, le terrible galop de sa pensée, ivre d'images, de fantômes et de visions futures.
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HENRI DE RÉGNIER
Celui-là vit en un vieux palais d'Italie où des emblèmes et des figures sont écrits sur les murs. Il songe, passant de salle en salle, il descend l'escalier de marbre vers le soir, et s'en va dans les jardins, dalles comme des cours, rêver sa vie parmi les bassins et les vasques, cependant que les cygnes noirs s'inquiètent de leur nid et qu'un paon, seul comme un roi, semble boire superbement l'orgueil mourant d'un crépuscule d'or. M. de Régnier est un poète mélancolique et somptueux: les deux mots qui éclatent le plus souvent dans ses vers sont les mots or et mort, et il est des poèmes où revient jusqu'à faire peur l'insistance de cette rime automnale et royale. Dans le recueil de ses dernières oeuvres on compterait sans doute plus de cinquante vers ainsi finis: oiseaux d'or, cygnes d'or, vasques d'or, fleur d'or, et lac mort, jour mort, rêve mort, automne mort. C'est une obsession très curieuse et symptomatique, non pas et bien au contraire d'une possible indigence verbale, mais d'un amour avoué pour une couleur particulièrement riche et d'une richesse triste comme celle d'un coucher de soleil, richesse qui va devenir nocturne.
Des mots s'imposent à lui quand il veut peindre ses impressions et la couleur de ses songes; des mots s'imposent aussi à qui veut le définir et d'abord celui-ci, déjà écrit mais qui renaît, invincible: richesse. M. de Régnier est le poète riche par excellence,--riche d'images! Il en a plein des coffres, plein des caves, plein des souterrains, et incessamment une file d'esclaves lui en apporte d'opulentes corbeilles qu'il vide, dédaigneux, sur les marches éblouies de ses escaliers de marbre, cascades versicolores qui s'en vont bouillonnantes, puis paisibles, former des étangs et des lacs irradiés. Toutes ne sont pas nouvelles. M. Verhaeren préfère, aux plus justes et aux plus belles métaphores antérieures, celles qu'il crée lui-même, même maladroites, même informes; M. de Régnier ne dédaigne pas les métaphores antérieures, mais il les refaçonne et se les approprie en modifiant leur entourage, en leur imposant des voisinages nouveaux, des significations encore inconnues; si parmi ces images retravaillées il s'en trouve quelqu'une de matière vierge, l'impression que donnera une telle poésie n'en sera pas moins tout à fait originale. En oeuvrant ainsi, on échappe au bizarre et à l'obscur; le lecteur n'est pas brusquement jeté dans une forêt dédalienne; il retrouve son chemin, et sa joie de cueillir des fleurs nouvelles se double de la joie de cueillir des fleurs familières.
Le temps triste a fleuri ses heures en fleurs mortes, L'An qui passe a jauni ses jours en feuilles sèches. L'Aube pâle s'est vue à des eaux mornes Et les faces du soir ont saigné sous les flèches Du vent mystérieux qui rit et qui sanglote.
Une telle poésie a certainement de l'allure.
M. de Régnier sait dire en vers tout ce qu'il veut, sa subtilité est infinie; il note d'indéfinissables nuances de rêve, d'imperceptibles apparitions, de fugitifs décors; une main nue qui s'appuie un peu crispée sur une table de marbre, un fruit qui oscille sous le vent et qui tombe, un étang abandonné, ces riens lui suffisent et le poème surgit, parfait et pur. Son vers est très évocateur; en quelques syllabes, il nous impose sa vision.
Je sais de tristes eaux en qui meurent les soirs; Des fleurs que nul n'y cueille y tombent une à une....
Encore très différent en cela de Verhaeren, il est maître absolu de sa langue; que ses poèmes soient le résultat d'un long ou d'un bref travail, ils ne portent nulle marque d'effort, et ce n'est pas sans étonnement, ni même sans admiration, que l'on suit la noble et droite chevauchée de ces belles strophes, haquenées blanches harnachées d'or qui s'enfoncent dans la gloire des soirs.
Riche et subtile, la poésie de M. de Régnier n'est jamais purement lyrique; il enferme une idée dans le cercle enguirlandé de ses métaphores, et si vague ou si générale que soit cette idée, cela suffit à consolider le collier; les perles sont retenues par un fil, parfois invisible, mais toujours solide; ainsi, ces quelques vers:
L'Aube fut si pâle hier Sur les doux prés et sur les prêles, Qu'au matin clair Un enfant vint parmi les herbes. Penchant sur elles Ses mains pures qui y cueillaient des asphodèles.
Midi fut lourd d'orage et morne de soleil Au jardin mort de gloire en son sommeil Léthargique de fleurs et d'arbres, L'eau était dure à l'oeil comme du marbre, Le marbre tiède et clair comme de l'eau, Et l'enfant qui vint était beau, Vécu de pourpre et lauré d'or, Et longtemps on voyait de tige en tige encore, Une à une, saigner les pivoines leur sang De pétales au passage du bel Enfant.
L'Enfant qui vint ce soir était nu, Il cueillait des roses dans l'ombre, Il sanglotait d'être venu, Il reculait devant son ombre, C'est en lui nu Que mon Destin s'est reconnu.
Simple épisode d'un plus long poème, lui-même fragment d'un livre, ce petit triptyque a plusieurs significations et dit des choses différentes
selon qu'on le laisse à sa place ou qu'on l'isole: ici, image d'un destin particulier; là, image générale de la vie. Qu'on y voie encore un exemple de vers libres vraiment parfaits et maniés par un maître.
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FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN
Je ne veux pas dire que M. Vielé-Griffin soit un poète joyeux; pourtant, il est le poète de la joie. Avec lui, on participe aux plaisirs d'une vie normale et simple, aux désirs de la paix, à la certitude de la beauté, à l'invincible jeunesse de la Nature. Il n'est ni violent, ni somptueux, ni doux: il est calme. Bien que très subjectif, ou à cause de cela, car penser à soi, c'est penser à soi tout entier, il est religieux. Comme Emerson, il doit voir dans la nature «les images de la plus ancienne religion» et songer, encore comme Emerson: «Il semble qu'une journée, n'a pas été tout entière profane, où quelque! attention a été donnée aux choses de la nature.»
Un par un, il connaît et il aime les éléments de la forêt, depuis les «grands doux frênes» jusqu'au «jeune million des herbes», et c'est bien sa forêt, sa personnelle et originale forêt:
Sous ma forêt de Mai fleure tout chèvrefeuille. Le soleil goutte en or par l'ombre grasse, Un chevreuil bruit dans les feuilles qu'il cueille, La brise en la frise des bouleaux passe, De feuille en feuille;
Par ma plaine de mai toute herbe s'argente, Le soleil y luit comme au jeu des épées, Une abeille vibre aux muguets de la sente Des hautes fleurs vers le ru groupées. La brise en la frise des frênes chante....
Mais il connaît d'autres fleurs que celles dont les clairières sont coutumières; il connaît la fleur-qui-chante, celle qui chante, lavande, marjolaine ou fée, dans le vieux jardin des ballades et des contes. Les chansons populaires ont laissé dans sa mémoire des refrains qu'il mêle à de petits poèmes qui en sont le commentaire ou le rêve:
Où est la Marguerite, O gué, ô gué, Où est la Marguerite?
Elle est dans son château, coeur las et fatigué, Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai, Elle est dans son tombeau, semons-y du muguet, O gué, la Marguerite.
Et cela est presque aussi pur que les Cydalises de Gérard de Nerval,
Où sont nos amoureuses? Elles sont au tombeau; Elles sont plus heureuses Dans un séjour plus beau....
Et presque aussi innocemment cruel que cette ronde que chantent--et que dansent--les petites filles.
La beauté, à quoi sert-elle? Elle sert à aller en terre, Être mangée par les vers, Être mangée par les vers....
M. Vielé-Griffin n'a usé que discrètement de la poésie populaire--cette poésie de si peu d'art qu'elle semble incréée--mais il eût été moins discret qu'il n'en eût pas mésusé, car il en a le sentiment et le respect. D'autres poètes ont malheureusement été moins prudents et ils ont cueilli la rose-qui-parle avec de si maladroites ou de si grossières mains qu'on souhaiterait qu'un éternel silence eût été conjuré autour d'un trésor maintenant souillé et vilipendé.
Comme la forêt, la mer enchante et enivre M. Vielé-Griffin; il l'a dite toute en ses premiers vers, cette déjà lointaine Cueille d'Avril, la mer dévoratrice, insatiable, gouffre et tombe, la mer sauvage à la houle orgueilleuse et triomphale, la mer lascive aux voluptueuses vagues, la mer furieuse, la mer insoucieuse, la mer tenace et muette, la mer envieuse et qui se farde d'étoiles ou de soleils, d'aurores ou de minuits,--et le poète lui reproche sa gloire volée:
Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être Que pour toi seule belle, ô Mer, et d'être toi?
puis il proclame sa fierté de n'avoir pas suivi l'exemple de la mer, de n'avoir pas demandé la gloire à d'heureuses réminiscences, à de hardis plagiats. Il faut reconnaître que M. Vielé-Griffin, qui ne mentait déjà pas, s'est tenu parole depuis; il est bien demeuré lui-même, vraiment libre, vraiment fier et vraiment farouche. Sa forêt n'est pas illimitée, mais ce n'est pas une forêt banale, c'est un domaine.
Je ne parle pas de la part très importante qu'il a eue dans la difficile conquête du vers libre;--mon impression est plus générale et plus profonde, et doit s'entendre non seulement de la forme, mais de l'essence de son art: il y a, par Francis Vielé-Griffin, quelque chose de nouveau dans la poésie française.
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STÉPHANE MALLARMÉ
Avec Verlaine, M. Stéphane Mallarmé est le poète qui a eu l'influence la plus directe sur les poètes d'aujourd'hui. Tous deux furent parnassiens et d'abord baudelairiens.
Per me si va tra la perduta gente.
Par eux on descend le long de la montagne triste jusqu'en la cité dolente des Fleurs du Mal. Toute la littérature actuelle et surtout celle que l'on appelle symboliste, est baudelairienne, non sans doute par la technique extérieure, mais par la technique interne et spirituelle, par le sens du mystère; par le souci d'écouter ce que disent les choses, par le désir de correspondre, d'âme à âme, avec l'obscure pensée répandue dans la nuit du monde, selon ces vers si souvent dits et redits:
La nature est un temple où de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Avant de mourir, Baudelaire avait lu les premiers vers de Mallarmé; il s'en inquiéta; les poètes n'aiment pas à laisser derrière eux un frère ou un fils; ils se voudraient seuls et que leur génie pérît avec leur cerveau. Mais M. Mallarmé ne fut baudelairien que par filiation; son originalité si précieuse s'affirma vite; ses Proses, son Après-midi d'un Faune, ses Sonnets vinrent dire, à de trop loins intervalles, la merveilleuse subtilité de son génie patient, dédaigneux, impérieusement doux. Ayant tué volontairement en lui la spontanéité de l'être impressionnable, les dons de l'artiste remplacèrent peu à peu en lui les dons du poète; il aima les mots pour leur sens possible plus que pour leur sens vrai et il les combina en des mosaïques d'une simplicité raffinée. On a bien dit de lui qu'il était un auteur difficile, comme Perse ou Martial. Oui, et pareil à l'homme d'Andersen qui tissait d'invisibles fils, M. Mallarmé assemble des gemmes colorées par son rêve et dont notre soin n'arrive pas toujours à deviner l'éclat. Mais il serait absurde de supposer qu'il est incompréhensible; le jeu de citer tels vers, obscurs par leur isolement, n'est pas loyal, car, même fragmentée, la poésie de M. Mallarmé, quand elle est belle, le demeure incomparablement, et si en un livre rongé, plus tard, on ne trouvait que ces débris:
La chair est triste, hélas! et j'ai lu tous les livres. Fuir! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres D'être parmi l'écume inconnue et les cieux....
Un automne jonché de taches de rousseur.... Et tu fis la blancheur sanglotante des lys.... Je t'apporte l'enfant d'une nuit d'Idumée.... Tout son col secouera cette blanche agonie....
il faudrait bien les attribuer à un poète qui fut artiste au degré absolu. Oh! ce sonnet du cygne (dont le dernier vers cité est le neuvième) où tous les mots sont blancs comme de la neige!
Mais on a écrit tout le possible sur ce poète très aimé et providentiel. Je conclus par cette glose.
Récemment une question fut posée ainsi, à peu près:
«Qui, dans l'admiration des jeunes poètes, remplacera Verlaine, lequel avait remplacé Leconte de Lisle?»
Peu des questionnés répondirent; il y eut deux tiers d'abstentions motivées par la tournure saugrenue d'un tel ultimatum. Comment peut-il se faire, en effet, qu'un jeune poète admire «exclusivement et successivement» trois «maîtres» aussi divers que ces deux-là et M. Mallarmé,--incontestable élu? Donc, par scrupule, beaucoup se turent,--mais je vote ici, disant: Aimant et admirant beaucoup Stéphane Mallarmé, je ne vois pas que la mort de Verlaine me soit une occasion décente d'aimer et d'admirer aujourd'hui plus haut qu'hier.
Pourtant, puisque c'est un devoir strict de toujours sacrifier le mort au vivant et de donner au vivant, par un surcroît de gloire, un surcroît d'énergie, le résultat de ce vote me plaît,--et nous aurions peut-être dû, nous qui nous sommes tus, parler. Si trop d'abstentions avaient faussé la vérité, quel dommage! Car, informée par un papier circulaire, la Presse a trouvé en cette nouvelle un motif de plus à se rire et a nous plaindre, tant que, ballotté sur les flots d'encre de la mer des ténèbres intellectuelles, mais vainqueur des naufrageurs, le nom de Mallarmé, enfin écrit sur l'ironique élégance d'un côtre de course, vogue et maintenant nargue la vague et l'écume douce-amère de la blague.
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ALBERT SAMAIN
Quand elles savent par coeur ce qu'il y a de pur dans Verlaine, les jeunes femmes d'aujourd'hui et de demain s'en vont rêver Au Jardin de l'Infante. Avec tout ce qu'il doit à l'auteur des Fêtes Galantes (il lui doit moins qu'on ne pourrait croire), Albert Samain est l'un des poètes les plus originaux et le plus charmant, et le plus délicat et le plus suave des poètes:
En robe héliotrope, et sa pensée aux doigts, Le rêve passe, la ceinture dénouée, Frôlant les âmes de sa traîne de nuée, Au rythme éteint d'une musique d'autrefois....
Il faut lire tout ce petit poème qui commence ainsi:
Dans la lente douceur d'un soir des derniers jours....
C'est pur et beau, autant que n'importe quel poème de langue française, et l'art en a la simplicité des oeuvres profondément senties et longuement pensées. Vers libres, poétique nouvelle! Voici des vers qui nous font comprendre la vanité des prosodistes et la maladresse des trop habiles joueurs de cithare. Il y a là une âme.
La sincérité de M. Samain est admirable; je crois qu'il aurait honte à des variations sur des sensations inexplorées par son expérience. Sincérité ne veut pas dire candeur, ici; ni simplicité ne veut dire gaucherie. Il est sincère, non parce qu'il avoue toute sa pensée, mais parce qu'il pense tout son aveu; et il est simple parce qu'il a étudié son art jusqu'en ses derniers secrets et que de ces secrets il se sert sans effort avec une inconsciente maîtrise:
Les roses du couchant s'effeuillent sur le fleuve; Et, dans l'émotion pâle du soir tombant, S'évoque un parc d'automne où rêve sur un banc Ma jeunesse déjà grave comme une veuve....
Cela, c'est, il semble, d'un Vigny attendri et consentant à l'humilité d'une mélancolie toute simple et déshabillée des grandes écharpes.
Il n'est pas seulement attendri; il est tendre, et que de passion, et que de sensualité, mais si délicate!
Tu marchais chaste dans la robe de ton âme, Que le désir suivait comme un faune dompté, Je respirais parmi le soir, ô pureté, Mon rêve enveloppé dans tes voiles de femme.
Sensualité délicate, c'est bien l'impression que donneraient ses vers s'il les avait tous conformés à sa poétique, où il rêve
De vers blonds où le sens fluide se délie Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,
De vers silencieux, et sans rythme et sans trame, Où la rime sans bruit glisse comme une rame,
De vers d'une ancienne étoffe exténuée, Impalpable comme le son et la nuée,
De vers de soirs d'automne ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures,
De vers de soirs d'amours énervés de verveine, Où l'âme sente, exquise, une caresse à peine....
Mais, ce poète qui n'aimerait que la nuance, la nuance verlainienne, a pu, certains jours, être un violent coloriste ou un vigoureux tailleur de marbre. Cet autre Samain, plus ancien et non moins véritable, se révèle en les parties de son recueil appelées Évocations; c'est un Samain parnassien, mais toujours personnel, même dans la grandiloquence: les deux sonnets intitulés Cléopâtre sont d'une beauté non seulement de verbe, mais d'idées; ce n'est ni la pure musique, ni la pure plastique; le poème est entier et vivant; c'est un marbre étrange et déconcertant; oui, un marbre qui vit et dont la vie agite et féconde jusqu'aux sables du désert, autour du Sphynx pour un instant énamouré.
Tel est ce poète: délicieux puissamment en l'art de faire vibrer à son unisson toutes les cloches et toutes les âmes: toutes les âmes sont amoureuses de cette «infante en robe de parade».
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PIERRE QUILLARD
C'était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d'Art; on nous convia a entendre et à voir la Fille aux Mains coupées: il m'en reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du plus parfait, d'un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine: il en demeure des vers qui forment un poème difficilement oubliable.
M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui serait, pour plus d'un, présomptueux: La Gloire du Verbe. Oser cela, c'est être sûr de soi, c'est avoir la conscience d'une maîtrise, c'est affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M. de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la splendeur de l'imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous mentait pas; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples pierreries du verbe, il fait sourire l'orient des perles, et rire l'arc-en-ciel des diamants décomposés.
Capitan d'une galère chargée d'opulents esclaves, il navigue parmi les périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu'à certaines heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il cherche le fond de sable d'un golfe violet
Dans la splendeur des clairs de lune violets.
Et il attend l'apparition du divin:
Alors des profondeurs et des ténèbres saintes Comme un jeune soleil sort des gouffres marins, Blanche, laissant couler des épaules aux reins Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes, Une femme surgit....