Le Livre des Légendes

Part 6

Chapter 64,089 wordsPublic domain

--Oui, j'ai bien dit que je l'aime, n'est-ce pas? dit-elle à bout de forces.

Gudmund resta quelques moments à lui faire des yeux farouches:

--Eh bien, il faut donc nous quitter. Dorénavant nos chemins ne vont plus se rencontrer.

Et, sur ces mots, il se mit à descendre rapidement, de gradin en gradin, et bientôt il disparut sous les arbres.

VI

À peine Gudmund fut-il hors de vue que Helga, par un autre chemin, descendit de la montagne en toute hâte. Elle dépassa le Grand-Marais sans s'arrêter et dévala la côte en courant de toutes ses forces, jusqu'à la grand'route. Dans la première ferme qu'elle gagna, elle demanda à emprunter cheval et voiture pour aller à Elvokra. Elle dit qu'il y allait de la vie, et elle promit de payer le dérangement. Déjà, des gens, en revenant de l'église, avaient apporté la nouvelle du mariage remis. Tout le monde était bouleversé et rempli de compassion; on ne refusa donc pas d'aider Helga, puisqu'elle paraissait avoir un message important pour les gens de la noce.

À Elvokra, Hildur Eriksdotter se tenait dans la petite pièce de l'étage supérieur, où le matin elle avait mis son costume de noces. Elle avait autour d'elle sa mère et d'autres paysannes. Hildur ne pleurait pas mais elle gardait un silence inaccoutumé; elle était si pâle qu'on s'attendait à la voir tomber malade d'un instant à l'autre. Les femmes parlaient de Gudmund sans interruption. Toutes le blâmaient et se donnaient l'air de trouver heureux pour Hildur d'avoir échappé à ce mariage. Certaines trouvaient que Gudmund avait fait montre de peu d'égards envers les beaux-parents en ne révélant pas dès le jour de la Pentecôte le mauvais pas où il s'était engagé. D'autres disaient que celui qu'attendait un si grand bonheur, eût du savoir mieux se garder. D'autres encore félicitaient Hildur de ne pas avoir épousé un homme qui se soûlait au point de ne pas savoir ce qu'il faisait.

Au milieu de tous ces bavardages Hildur parut s'impatienter et se leva pour sortir. À peine eut-elle refermé la porte derrière elle, que sa meilleure amie, une jeune fille du pays, vint lui dire à l'oreille:

--Il y a là-bas quelqu'un qui te demande.

--Est-ce Gudmund? demanda Hildur, dont le regard s'anima soudain.

--Non, mais je crois que ça peut être de sa part. Elle ne veut rien dire à personne sauf à toi.

Or, Hildur s'était répété tout le long de la journée que quelque chose devait forcément survenir qui mît fin à cette misère. Elle n'admettait pas qu'un malheur si terrible pût lui arriver. Il fallait quelque événement extraordinaire qui lui permît à elle de remettre la couronne et le voile, au cortège de se rendre à l'église, et à la noce entière de reprendre son train régulier. Apprenant qu'on la demandait de la part de Gudmund, elle accourut empressée vers Helga qui l'attendait sur le perron de la cuisine.

Hildur fut sans doute un peu surprise que Gudmund lui eût délégué Helga, mais elle se dit qu'en pleine fête il n'avait peut-être pas pu trouver d'autre messager. Elle salua donc aimablement.

Elle fit signe à Helga de l'accompagner dans la laiterie, de l'autre côté de la cour.

--Je ne vois pas d'autre endroit où nous puissions causer en paix, dit-elle. La maison est encore toute remplie de gens.

Aussitôt entrée, Helga s'approcha de Hildur et la regarda bien en face.

--Avant de rien dire, il faut que je sache si vous aimez Gudmund.

Hildur eut un mouvement de révolte. Il lui déplaisait vivement d'avoir à échanger un seul mot avec cette Helga et elle n'avait aucune envie d'en faire sa confidente. Mais dans l'état d'accablement où elle se trouvait, elle fit un effort sur elle-même pour répondre:

--Pourquoi cette question? Si je ne l'aimais pas crois-tu que j'aurais voulu me marier avec lui?

--Je voulais dire: si vous l'aimez toujours.

Hildur fut comme pétrifiée et ne put mentir sous le regard scrutateur de l'autre.

--Je crois bien ne jamais l'avoir tant aimé qu'aujourd'hui, dit-elle, mais d'une voix si basse, qu'on eût pu croire que les paroles lui faisaient mal en sortant de sa bouche.

--Alors venez tout de suite! dit Helga. J'ai une voiture là-bas sur la route. Allez donc chercher un manteau, et nous irons ensemble à Närlunda.

--À quoi bon y aller? demanda Hildur.

--Vous devez y aller pour dire à Gudmund que vous voulez être à lui quoi qu'il ait pu faire, et que vous voulez l'attendre fidèlement, tant qu'il restera en prison.

--Pourquoi faut-il dire cela?

--Pour tout arranger entre vous deux.

--Mais c'est impossible. Je ne peux pourtant pas épouser un homme qui a fait de la prison.

Helga recula de quelques pas comme si elle se fût heurtée contre un mur. Mais elle reprit vite courage. Elle aurait dû comprendre que les gens riches et considérés comme Hildur, raisonnent ainsi.

--Je ne serais pas venue vous demander d'aller à Närlunda, si je ne savais Gudmund innocent, dit-elle.

Ce fut maintenant Hildur qui fit un pas vers Helga.

--Le sais-tu réellement, ou est-ce simplement ton idée à toi?

--Il vaut mieux que nous gagnions la voiture, ainsi je pourrai tout vous raconter en route.

--Non, il faut que tu m'expliques d'abord ce que tu veux dire. J'ai besoin de savoir ce que je fais.

Helga était prise d'une telle ardeur qu'elle pouvait à peine tenir en place, mais il fallut néanmoins raconter à Hildur comment elle avait su que ce n'était pas Gudmund le meurtrier.

--Tu n'as donc pas dit cela à Gudmund tout de suite?

--Non je vous le dis maintenant à vous. Il n'y a pas d'autre personne qui le sache.

--Et pourquoi viens-tu me dire cela à moi?

--Pour que tout s'arrange entre vous deux. Il saura bientôt qu'il n'a rien fait de mal, mais je veux que vous vous rendiez chez lui comme de vous-même, pour arranger les choses.

--Ne dois-je pas dire que je sais qu'il est innocent?

--Il faut venir par votre seule volonté, sans raconter que je vous ai parlé. Autrement il ne vous pardonnera jamais vos paroles de ce matin.

Hildur l'écoutait en silence. Il y avait là-dedans quelque chose qu'elle n'avait jamais rencontré auparavant dans la vie, et elle faisait des efforts pour se l'expliquer.

--Sais-tu que c'est moi qui t'ai fait renvoyer de Närlunda?

--Je sais bien que ce n'est pas à mes patrons que je dois d'avoir été renvoyée.

--Alors je ne comprends pas que tu sois venue ici aujourd'hui pour m'aider.

--Vous n'avez qu'à m'accompagner et tout s'arrangera!

Mais Hildur regarda Helga, sans sortir de ses réflexions.

--C'est peut-être que Gudmund t'aime, toi? hasarda-t-elle.

Mais à ce mot la patience de Helga prit fin.

--Est-ce que je pourrais être une femme pour lui? dit-elle avec emportement. Vous savez bien que je ne suis que la fille d'un pauvre journalier et que ce n'est même pas là le pire.

Les deux jeunes filles quittèrent la ferme sans être aperçues et gagnèrent la voiture. Helga se chargea de conduire et ne ménagea pas le cheval. On mena bon train et toutes deux gardèrent le silence. Hildur ne quittait pas Helga des yeux. On eût dit que la jeune fille l'étonnait plus que tout le reste.

Au moment où elles approchèrent de la ferme, Helga remit les rênes à Hildur en disant:

--Maintenant vous irez seule là-bas parler à Gudmund. Je viendrai dans un moment raconter l'histoire du couteau. Mais vous ne devez pas laisser entendre par un seul mot que c'est moi qui suis venue vous chercher.

Gudmund se trouvait dans la salle, en train de causer avec sa mère. Le père assis à quelque distance fumait sa pipe. Il avait l'air satisfait et ne prononçait pas un seul mot. On voyait bien qu'à son avis tout marchait à souhait et qu'il n'avait plus besoin d'intervenir.

--Qu'est-ce que vous auriez dit, mère, si je vous avais proposé Helga pour belle-fille? dit Gudmund.

Mère Ingeborg leva la tête et dit d'une voix ferme:

--J'accueillerai avec plaisir la belle-fille qu'il te plaira de choisir, si je sais qu'elle t'aime de l'amour qu'une femme doit avoir pour son mari.

À peine ces mots furent-ils prononcés qu'ils virent Hildur Eriksdotter arriver dans la cour. Un instant après, elle fit son entrée; cependant elle n'était presque plus reconnaissable. Elle n'avança pas dans la pièce avec son assurance habituelle, elle eut presque l'air de vouloir rester près de la porte comme une pauvre mendiante.

Elle vint cependant serrer la main à mère Ingeborg et à Erland Erlandsson. Puis, s'adressant à Gudmund:

--Je voudrais bien te dire un mot, dit-elle.

Gudmund se leva, et ils entrèrent tous deux dans la pièce à côté. Il avança une chaise à Hildur, mais elle ne s'assit point. Elle était rouge d'embarras, et les paroles arrivaient gauches et timides.

--J'étais sans doute... Oui, c'est peut-être bien un peu trop dur ce que je t'ai dit ce matin...

--Nous sommes venus un peu brusquement, dit Gudmund.

Elle devint encore plus rouge de honte.

--J'aurais dû réfléchir un peu. Nous aurions pu... Il aurait mieux valu...

--Je crois, moi, que tout est pour le mieux, Hildur. Ce n'est plus la peine d'en parler. Mais c'est gentil à vous d'être venue.

Elle cacha son visage dans ses mains et poussa un soupir qui ressemblait à un sanglot, mais tout de suite, elle releva la tête.

--Non, dit-elle. Je n'y tiens plus. Je ne veux pas te faire croire que je sois meilleure que je ne suis. Quelqu'un est venu me dire que tu étais innocent, en me conseillant de me rendre ici au plus vite, pour tout arranger. Et je ne devais pas dire que je connaissais ton innocence, car alors tu ne ferais pas grand cas de ma venue. J'aimerais bien avoir eu cette idée moi-même, seulement, je ne l'ai pas eue, mais je t'ai regretté toute la journée, en souhaitant que tout redevienne entre nous comme auparavant. Et, de quelque façon que cela finisse, il faut que je te dise que je me réjouis bien vivement de ton innocence.

--Qui est-ce qui est venu te donner ce conseil-là? demanda Gudmund.

--Je ne devais pas le dire.

--Je suis étonné que quelqu'un le sache déjà. Père ne fait que revenir de chez le commissaire. Il a télégraphié en ville, et on lui a répondu que le vrai meurtrier est déjà retrouvé.

À ces mots, Hildur sentit ses jambes fléchir sous elle, et elle se laissa tomber sur la chaise. Elle eut peur devant l'attitude calme et aimable de Gudmund, et elle commença à s'apercevoir qu'elle n'avait plus son ancien empire sur lui.

--Je le comprends, vous ne pouvez pas oublier ma conduite de ce matin.

--Mais si, et je ne vous en garde nulle rancune, dit-il, du même ton calme. Nous n'en parlerons plus.

Elle tressaillit, baissa les yeux, et garda une attitude d'attente.

--Il faut nous estimer heureux, Hildur, dit-il, en venant lui prendre la main, que cela se soit terminé ainsi; car, aujourd'hui, j'ai acquis la certitude que j'en aime une autre. Je crois que je l'aimais depuis longtemps, seulement je ne l'ai su qu'aujourd'hui.

--Qui est-ce que vous aimez, fit-elle d'une voix sourde.

--Ce n'est pas la peine de le dire. Je ne l'épouserai pas, car elle ne m'aime pas, mais je n'en épouserai pas une autre non plus.

Hildur leva la tête. Il est difficile de dire au juste ce qui se passa en elle, mais elle eut la sensation nette, dès ce moment, qu'elle, la fille du grand fermier, avec toute sa beauté et tous ses biens, elle n'était rien pour Gudmund; mais elle avait sa fierté, et elle ne voulut pas se séparer de lui sans lui faire voir, qu'outre ces choses-là, elle avait aussi une valeur personnelle.

--Je veux, Gudmund, que tu me dises si c'est Helga du Grand-Marais que tu aimes.

Gudmund ne répondit pas.

--Car, si c'est Helga, alors je peux te dire qu'elle t'aime de son côté. C'est elle qui est venue m'apprendre ce que j'avais à faire pour regagner ton amour. Elle savait que tu étais innocent, mais elle ne te l'a pas dit à toi, parce qu'elle voulait me le faire savoir d'abord.

Gudmund la fixa dans les yeux.

--Et cela te semble prouver qu'elle a pour moi un grand amour?

--Tu peux en être sûr, Gudmund. Je m'en porte garante. Personne au monde ne pourra t'aimer plus qu'elle.

Il fit quelques pas rapides sur le plancher. Puis il s'arrêta devant Hildur.

--Mais toi, alors, pourquoi me dis-tu cela?

--C'est que je ne voulais pas le céder à Helga en fait de générosité.

--Ah! Hildur, Hildur! s'écria-t-il, lui posant les mains sur les épaules et la secouant en proie à la plus vive émotion. Tu ne sais pas, toi, tu ne sais pas combien je t'aime, en ce moment. Tu ne sais pas combien tu m'as rendu heureux!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Helga était assise au bord de la route. Le menton sur la main, elle regardait le sol. Elle essayait de se figurer quel bonheur pourrait être celui de Gudmund et de Hildur.

Tandis qu'elle restait là, un valet de Närlunda vint à passer. Il s'arrêta en l'apercevant.

--Helga, as-tu entendu cette histoire de Gudmund?

Elle répondit oui de la tête.

--Heureusement que ce n'était pas exact. Le vrai meurtrier est déjà sous les verrous.

--Je savais bien que cela ne pouvait pas être vrai, dit Helga.

Puis, l'homme s'en alla, mais Helga resta toujours assise au bord de la route.

Donc, ils le savaient déjà à la ferme!... Elle n'avait plus besoin d'aller le leur raconter.

Elle se sentit étrangement abandonnée. Dans la journée, elle avait été animée d'une telle ardeur. Elle n'avait pas pensé à elle-même, elle n'avait eu qu'une seule idée, celle de remettre sur pied l'union de Gudmund avec Hildur. Mais maintenant il lui apparut combien elle était seule. Et cela était bien dur de n'être plus rien pour ceux qu'on aime. Maintenant, Gudmund n'avait plus besoin d'elle, et son enfant, à elle, sa mère l'avait fait sien. C'est à peine si on lui accordait de le regarder.

Elle se disait qu'il fallait se lever pour rentrer. Mais les côtes lui paraissaient longues et pénibles. Elle ne savait pas où elle trouverait la force de les monter.

Une voiture s'approcha du côté de Närlunda. Elle crut y découvrir, assis côte à côte, Gudmund et Hildur. Sans doute, ils s'étaient déjà mis en route pour porter à Elvokra la nouvelle de leur réconciliation. Et demain le mariage aurait lieu.

En découvrant Helga, ils arrêtèrent le cheval. Gudmund remit les rênes à Hildur, et sauta à bas. Hildur salua Helga de la tête et repartit.

Gudmund resta sur la route devant Helga.

--Je suis heureux que tu sois là, Helga, dit-il. Je croyais que j'allais être obligé de grimper jusqu'au Grand-Marais pour te retrouver.

Il dit cela sur un ton brusque, presque dur, et, d'un geste résolu, il la saisit par le bras. Et elle lut dans ses yeux que maintenant il savait à quoi s'en tenir. Maintenant, elle ne voyait plus moyen de lui échapper.

LA MINE D'ARGENT

Le roi Gustave III voyageait en Dalécarlie. Pressé par le temps, il voulait avancer constamment à toute allure. La vitesse était telle que les chevaux avaient l'air de lanières tendues sur la route et que la voiture ne roulait plus que sur deux roues dans les tournants, et pourtant le roi passait la tête à la portière pour crier au cocher:

--Pourquoi nous fais-tu traîner comme ça? Crois-tu conduire un convoi de coquilles d'œufs?

À rouler à cette allure endiablée sur des routes mauvaises, c'eût été miracle que harnais et voiture tinssent bon. C'est du reste ce qu'ils ne firent point: au pied d'une pente raide, le timon se cassa, et voilà le roi en panne. Les gentilshommes de la suite sautèrent vivement hors du carrosse et se mirent à invectiver le cocher, ce qui du reste ne changea rien au dégât. Il y avait impossibilité absolue de continuer le voyage, avant d'avoir réparé la voiture.

Comme les courtisans promenaient leurs regards autour d'eux pour trouver quelque chose qui pût divertir le roi durant l'attente, ils virent un peu plus loin, sur le chemin, un clocher qui émergeait d'un bouquet d'arbres. Ils proposèrent au roi de prendre place dans une des voitures de la suite pour se laisser conduire à l'église. C'était un dimanche et le roi pouvait toujours écouter la messe pour passer le temps, jusqu'à ce que le grand carrosse royal fût prêt.

Le roi, ayant accepté, se dirigea vers l'église. Jusqu'à ce moment il n'avait vu, de longues heures durant, que de vastes forêts noires; ici le paysage prenait un aspect plus gai: parmi des champs assez étendus et des villages, la Dalelf roulait ses flots clairs et splendides entre les aulnes innombrables.

Mais le roi n'eut pas de chance; au moment même où il descendait de voiture sur la place de l'église, il entendit le chantre entonner le psaume de sortie et les gens commencèrent à s'en aller. En les voyant passer devant lui, le roi s'arrêta un pied dans la voiture, l'autre sur le marchepied, et resta ainsi immobile, fasciné par le spectacle. Jamais il n'avait vu de gens de si belle tenue. Les hommes, qui tous dépassaient la taille moyenne, avaient des figures graves et intelligentes; les femmes avançaient dignes et majestueuses, comme si la paix dominicale se fût reflétée dans leur maintien.

Toute la journée le roi avait parlé de la désolation du pays qu'il parcourait et il ne cessait de répéter à sa suite:

--Je dois en ce moment traverser la partie la plus misérable de mon royaume.

Mais à présent qu'il voyait les habitants vêtus du beau costume national, il oubliait complètement de penser à leur pauvreté. Bien au contraire, il se sentit le cœur tout réchauffé et se dit à lui même: «Le roi de Suède n'est pas en si mauvaise posture que le croient ses ennemis. Tant que mes sujets garderont cet aspect-là, je serai bien en état de défendre mon trône et mon pays».

Sur son ordre, les courtisans annoncèrent aux passants que l'étranger survenu au milieu d'eux, était leur roi, et les firent grouper autour de lui pour qu'il pût leur parler.

Et ainsi le roi fit un discours au peuple. Il parla du haut de l'escalier qui mène à la sacristie, et la marche étroite sur laquelle il se tenait se trouve là aujourd'hui encore.

Le roi commença à exposer combien les affaires du pays allaient mal. Il dit que les Suédois avaient été assaillis à la fois par les Russes et par les Danois. Dans d'autres circonstances cela n'eût pas été bien dangereux, mais à l'heure actuelle, l'armée était tellement envahie de traîtres, qu'il n'osait plus s'y fier. Voilà pourquoi il ne lui était resté d'autre ressource que de parcourir en personne le pays pour demander à ses sujets s'ils voulaient se joindre aux traîtres ou bien rester fidèles au roi et lui fournir leur aide en hommes et en argent, pour lui permettre de sauver la patrie.

Les paysans gardèrent le silence tant que dura le discours du roi et même quand il eut fini, ils ne donnèrent aucun signe, ni d'approbation, ni de désapprobation.

Le roi trouva lui-même qu'il avait été très éloquent. Les larmes lui étaient montées aux yeux plusieurs fois pendant qu'il parlait. Mais comme les paysans persistaient dans leur attitude hésitante et gênée, sans se décider à lui donner une réponse, il fronça les sourcils et eut l'air mécontent.

Les paysans comprirent que le roi commençait à trouver l'attente longue, et à la fin, l'un d'eux sortant de la foule s'avança.

--Il faut que tu saches, roi Gustave, que nous ne nous attendions pas à une visite royale pour aujourd'hui, dit le paysan; voilà pourquoi nous ne sommes pas prêts à te répondre sur le champ. Or, je te conseille d'entrer dans la sacristie pour parler à notre pasteur pendant que nous délibérerons sur ce dont tu nous as saisis.

Le roi comprit qu'il n'en saurait pas davantage pour le moment et jugea bon de suivre le conseil du paysan.

En entrant dans la sacristie, il n'y trouva personne, si ce n'est un individu qui avait l'aspect d'un vieux paysan. Il était de haute et forte taille, ses mains étaient grosses et usées de labeur; il ne portait ni col, ni robe, mais des culottes de cuir et un long manteau de bure blanche, comme tous les autres hommes du pays.

Il se leva et s'inclina devant le roi qui entrait:

--Je croyais que je trouverais ici le pasteur, dit le roi.

L'autre sentit la rougeur lui monter au visage. Voyant que le roi le prenait pour un paysan, il lui parut désagréable de dire que c'était lui le pasteur de la commune.

--Mais oui, le pasteur est d'habitude ici à cette heure-ci, fit-il.

Le roi s'installa dans un grand fauteuil à haut dossier qui se trouvait alors dans la sacristie et qui s'y trouve encore aujourd'hui, tout pareil, à cela près que depuis la commune en a orné le dossier d'une couronne royale dorée.

--Avez-vous un bon pasteur par ici? demanda le roi qui voulait avoir l'air de s'intéresser aux affaires de l'endroit.

Le roi posant la question ainsi, il parut au pasteur qu'il était absolument impossible de révéler qui il était. «Il vaut mieux que le roi garde son idée que je ne suis qu'un paysan,» se dit-il, et il répondit que le pasteur n'était pas trop mauvais. Il prêchait la parole de Dieu d'une façon claire et pure, et tâchait de vivre selon son enseignement.

Le roi trouva que c'était là un bel éloge, mais ayant l'oreille fine, il crut s'apercevoir d'une certaine hésitation dans la voix de son interlocuteur.

--Il paraît qu'on n'est pourtant pas tout à fait content du pasteur, dit-il.

--Il est bien un peu arbitraire, fit l'autre.

Il se disait que si le roi venait à apprendre qui il était, il fallait éviter, du moins, d'avoir l'air de ne s'être attribué que des éloges; c'est pour cela qu'il crut devoir porter quelques critiques.

--Il y en a bien qui disent que le pasteur veut être seul à tout décider dans cette commune, continua-t-il.

--Dans ce cas, fit le roi, il a dû tout décider et arranger de la meilleure façon. Il n'aimait pas que le paysan se plaignît de son supérieur. Il me paraît à moi qu'ici règnent les bonnes mœurs et la simplicité du bon vieux temps.

--Les gens d'ici sont assez honnêtes, poursuivit le pasteur, mais aussi ils vivent loin de tout, dans l'isolement et la pauvreté. Ils ne seraient guère meilleurs que les autres si les tentations de ce monde venaient plus près d'eux.

--Heureusement, il n'est pas à craindre que cela arrive, dit le roi en haussant les épaules.

Il ne dit plus rien mais se mit à tambouriner des doigts sur la table. Il estima avoir échangé assez de paroles gracieuses avec ce rustre, et se demanda avec impatience quand les autres auraient enfin préparé leur réponse.

--Les paysans d'ici ne sont pas très empressés de venir au secours de leur roi, pensa-t-il. Si j'avais au moins mon carrosse, je m'en irais de suite loin d'eux et de leurs délibérations.

Le pasteur, de son côté, restait là en proie à une lutte intérieure, au sujet d'une décision importante qu'il fallait prendre. Il commença à se féliciter de n'avoir pas dit au roi qui il était. Il estimait pouvoir ainsi lui parler de choses qu'il n'aurait pas osé aborder autrement.

Après une pause, le pasteur rompit de nouveau le silence pour demander au roi s'il était vrai que les ennemis allaient tomber sur eux et que la patrie était en danger.

Le roi trouvait que ce rustre aurait dû avoir le bon goût de ne plus le déranger. Il le regarda avec de gros yeux sans rien dire.

--Je le demande parce que j'étais à l'intérieur et n'arrivais pas à bien saisir les paroles, dit le pasteur. Mais si vraiment il en est ainsi, je voudrais vous dire que le pasteur de cette commune serait peut-être en état de procurer au roi autant d'argent qu'il lui en faut.

--Il me semble avoir entendu tout à l'heure que tout le monde par ici est pauvre, dit le roi, pensant tout bas que cet homme ne savait pas au juste ce qu'il disait.

--Oui, c'est vrai reprit l'autre, et le pasteur possède encore moins que personne. Mais si le roi veut être assez gracieux pour m'écouter un moment, je vais lui raconter comment il est au pouvoir du pasteur de l'aider.

--Parle! fit le roi. Tu parais avoir moins de peine à faire sortir les mots de tes lèvres que tes amis et voisins là-bas, qui n'arrivent pas à formuler leur réponse.

--Ce n'est pas si facile de répondre au roi. J'ai bien peur que ce ne soit le pasteur qui ait à répondre au nom et lieu des autres.

Le roi passa une jambe sur l'autre, s'enfonça dans le fauteuil, se croisa les bras et inclina la tête sur la poitrine.