Le Livre des Légendes

Part 4

Chapter 44,094 wordsPublic domain

Ce n'est pas que ses maîtres le lui déclarassent ouvertement, mais mère Ingeborg laissa tomber que quand la belle-fille serait arrivée, ils n'auraient probablement plus besoin de tant de domestiques, grâce à l'aide qu'elle ne manquerait pas de leur apporter dans le ménage. Une autre fois elle dit qu'elle avait entendu parler d'une très bonne place où Helga serait bien mieux que chez eux.

Il ne fallut pas plus à Helga pour comprendre qu'elle devait s'en aller, et elle déclara tout de suite qu'elle voulait partir, mais qu'elle ne désirait aucune autre place: elle retournerait chez elle.

On voyait bien que ce n'était pas de plein gré que les gens de Närlunda renvoyaient Helga.

Au jour de son départ, il y eut, au repas, un tel nombre de plats qu'on aurait dit une vraie fête, et mère Ingeborg lui remit une telle provision de vêtements et de chaussures, que la jeune fille qui était arrivée, un petit baluchon sous le bras parvenait à peine maintenant à caser ses effets dans un grand coffre.

--Je n'aurai jamais une meilleure domestique que toi, dit mère Ingeborg. Et maintenant, n'aie pas trop mauvaise idée de moi parce que je te renvoie. Tu comprends bien que ce n'est pas de mon plein gré. Je ne t'oublierai pas. Tant qu'il restera en mon pouvoir de l'aider, tu n'auras pas à craindre la misère.

Il fut convenu avec Helga qu'elle se mettrait à tisser des draps et des serviettes pour le compte de mère Ingeborg. Celle-ci lui donna de l'ouvrage pour six mois au moins.

Gudmund coupait du bois, au bûcher, à l'heure du départ de Helga. Il ne venait pas faire ses adieux bien que le traîneau fût déjà devant la porte. Il paraissait si affairé qu'il ne voyait pas ce qui se passait. Elle fut bien obligée de se rendre près de lui pour prendre congé.

Il déposa la hache, prit la main de Helga et dit, non sans précipitation:

--Merci du temps que tu as passé chez nous!

Et puis il se remit au travail. Helga aurait voulu lui dire qu'elle comprenait bien l'impossibilité de la garder et que tout cela était de sa propre faute; c'était elle-même qui s'était mise dans une si mauvaise position. Mais Gudmund donnait de tels coups que les éclats de bois s'envolaient autour d'eux, et elle n'arrivait à rien dire.

Mais ce qu'il y eut de plus singulier dans ce départ, c'est que ce fut le patron lui-même, le vieux Erland Erlandsson, qui reconduisit Helga au Grand-Marais.

Le père de Gudmund était un petit homme sec, à la tête chauve, aux yeux clairs et intelligents. Il était très réservé et si taciturne qu'il lui arrivait de ne pas prononcer un seul mot de toute la journée. Tant que tout marchait à souhait, on ne s'apercevait pas de son existence, mais aussitôt qu'il y avait quelque accroc, il arrivait toujours au bon moment pour dire et faire ce qu'il fallait, et remettre les choses en état. Il était habile à la tenue des livres et jouissait de l'estime des gens de sa commune, aussi l'avait-on chargé de toutes sortes de missions de confiance et il était plus considéré que bien des gens qui possédaient de grandes fermes et des fortunes considérables.

Erland Erlandsson reconduisait Helga sur des routes rendues mauvaises par la fonte des neiges, et néanmoins il ne lui permît pas de descendre dans les côtes pour alléger le fardeau du cheval. Après leur arrivée au Grand-Marais, il s'attardait longtemps à la cabane pour causer avec les parents de Helga, leur racontant combien et lui et mère Ingeborg avaient été contents d'elle. Ce n'était que parce que dorénavant ils n'auraient plus besoin de tant de domestiques, qu'on avait dû la renvoyer. Comme elle était la plus jeune, c'était à elle de partir. Il leur avait paru injuste de renvoyer de vieux domestiques qui étaient chez eux depuis de longues années.

Les paroles d'Erland Erlandsson eurent l'effet visé de préparer à Helga un bon accueil de la part des parents. En apprenant qu'elle avait reçu de si grandes commandes de tissus qu'elle était sûre de gagner sa vie à ce métier, ils se déclaraient contents de la garder auprès d'eux.

IV

Il semblait à Gudmund qu'il avait aimé Hildur Eriksdotter jusqu'au jour où elle lui extorqua la promesse de renvoyer Helga de Närlunda. Du moins n'y eut-il jusqu'à ce jour-là aucun être au monde qu'il admirât et estimât plus qu'elle. Jamais jeune fille ne lui avait paru digne d'être comparée à Hildur et il s'était senti très fier d'avoir réussi à la gagner. Il avait trouvé un réel plaisir à imaginer l'avenir à côté d'elle. Ils seraient riches et considérés et il avait le sûr pressentiment qu'il ferait bon vivre dans une maison dirigée par Hildur. Il ne lui répugnait pas non plus de penser à tout l'argent qu'il aurait par son mariage avec cette jeune fille. Il allait pouvoir améliorer la culture, reconstruire les vieux bâtiments délabrés et agrandir la ferme de manière à devenir un vrai grand paysan.

Le même dimanche où il avait fait le retour de l'église en compagnie de Helga, il était parti au soir pour Elvokra. Là, Hildur s'était mise à parler de Helga, disant qu'elle ne voulait pas venir à Närlunda avant d'avoir vu partir cette fille. Gudmund avait d'abord voulu prendre cette idée pour une plaisanterie, mais bientôt il avait compris que Hildur était très sérieuse en parlant ainsi. Alors Gudmund plaida avec beaucoup de chaleur la cause de Helga, disant qu'elle était si jeune au moment où on l'avait envoyée en place, que vraiment il n'y avait pas de quoi s'étonner si cela tournait mal, surtout qu'elle était tombée sur un mauvais patron comme Per Mortensson. Depuis que la mère de Gudmund s'était chargée d'elle, elle s'était toujours bien conduite.

--Ça ne peut pas être juste de la repousser, dit-il. Alors il se pourrait bien qu'elle eût de nouveaux malheurs.

Mais Hildur ne voulait pas entendre raison.

--Si cette fille doit rester à Närlunda, je n'y mettrai jamais les pieds, dit-elle. Je ne pourrai jamais supporter la présence, dans ma maison, d'une telle personne.

--Tu ne sais pas ce que tu fais, dit Gudmund. Personne n'a su si bien qu'Helga soigner ma mère. Nous avons tous été très heureux de sa venue parmi nous. Auparavant, mère était souvent difficile et d'humeur sombre.

--Je ne pense pas t'obliger à la renvoyer, dit Hildur; mais c'était l'évidence même que si Gudmund ne lui accordait pas satisfaction, elle était décidée à renoncer aux projets de mariage.

--Eh bien, ça sera comme tu voudras, lui dit alors Gudmund.

Il jugea impossible de risquer tout son avenir à cause de Helga. Mais il était très pâle en faisant cette concession et il resta silencieux et abattu toute la soirée.

Cet incident faisait craindre à Gudmund que peut-être Helga ne fût pas telle qu'il se l'était imaginée. Il n'aimait évidemment pas qu'elle eût pu lui imposer sa volonté, mais ce qui était pis, il n'arrivait pas à se persuader qu'elle eût eu raison. Il se disait qu'il se serait fait un plaisir de céder devant elle, si elle s'était montrée généreuse, mais au lieu de cela elle lui était apparue mesquine et dépourvue de cœur.

Toutes les fois que Gudmund revoyait sa fiancée, il restait aux aguets pour voir si ce trait de caractère qu'il croyait avoir découvert chez elle, réapparaîtrait encore. Sa méfiance une fois mise en éveil, il ne fut pas longtemps à découvrir bien des choses qui n'étaient pas comme il aurait désiré.

--Je crois bien qu'elle est de celles qui pensent d'abord à elles-mêmes, murmurait-il par devers lui chaque fois qu'il la quittait, et il se demandait combien durerait l'amour qu'elle avait pour lui s'il était mis à l'épreuve.

Il essayait de se consoler en se disant que tout le monde pense d'abord à soi-même, mais à cette idée l'image de Helga se présentait immédiatement à son esprit. Il la revoyait dans la salle d'audience s'emparant de la Bible, et de nouveau il l'entendait crier:

--Je renonce au procès. Je l'aime encore. Je ne veux pas qu'il soit parjure.

C'est ainsi qu'il aurait voulu Hildur. Helga lui était devenue une mesure avec laquelle il mesurait les gens.

En vérité, il n'y en avait pas beaucoup pour égaler cette fille-là en amour et en charité.

Chaque jour, son amour pour Hildur diminuait davantage, mais il ne lui vint pas à l'idée de renoncer à ce mariage. Il essayait de se persuader que son découragement n'était qu'une lubie. À peine quelques semaines auparavant ne la tenait-il pas pour la meilleure de toutes!

Si c'eût été au début des fiançailles, il se serait sans doute retiré. Mais maintenant les bans étaient publiés, le jour du mariage fixé, et chez lui on avait déjà commencé à faire de vastes réparations. Et puis, il ne tenait pas non plus à renoncer à la belle fortune et à la bonne situation qui l'attendaient. Enfin, quelle raison invoquerait-il pour une rupture? Ce qu'il avait à redire contre Hildur était si peu de chose que cela n'eût plus été que du vent entre ses lèvres, s'il avait essayé de le formuler.

Mais souvent le cœur lui pesait, et chaque fois qu'il avait des courses à faire au village ou en ville, il se fournissait de bière et de vin dans les boutiques pour retrouver sa belle humeur en buvant. Après avoir vidé quelques bouteilles, il était de nouveau fier de son mariage et épris de Hildur. Alors il ne comprenait plus ce qui l'avait tourmenté.

Gudmund pensait souvent à Helga et désirait ardemment la revoir. Mais il se disait que Helga devait tenir pour un misérable l'homme qui l'avait fait renvoyer, malgré l'engagement contraire, donné de plein gré. Ne pouvant ni s'expliquer, ni s'excuser, il évitait de se rencontrer avec elle.

Un matin, Gudmund, se trouvant sur la route, y rencontra Helga qui revenait du village où elle était allée chercher du lait. Gudmund fit demi-tour et se mit en devoir de raccompagner. Elle ne parut pas très heureuse de la compagnie: elle se mit à marcher très vite comme si elle désirait lui échapper, et elle ne disait rien. Gudmund aussi se taisait, ne sachant comment engager la conversation.

Alors une voiture parut au loin. Gudmund, absorbé par ses pensées, ne s'en aperçut pas, mais Helga l'ayant vue se tourna brusquement vers lui.

--Ce n'est pas la peine que tu m'accompagnes plus loin, Gudmund, car si je ne me trompe, voici la voiture des gens d'Elvokra qui arrive là-bas.

Gudmund ayant jeté un rapide coup d'œil et reconnaissant le cheval et la voiture, fit un mouvement comme pour retourner sur ses pas. Mais l'instant après, se redressant fièrement, il continua sa marche à côté de Helga jusqu'à ce que la voiture eût passé. Alors il ralentit le pas. Helga continuant à marcher aussi vite qu'avant, ils se séparèrent sans qu'il lui eût adressé un seul mot. Mais le restant de la journée il était plus content de lui-même qu'il ne l'avait été depuis bien longtemps.

V

Il avait été décidé que le mariage de Gudmund et de Hildur serait célébré à Elvokra, le lundi de la Pentecôte. Le vendredi de la semaine précédente, Gudmund se rendit à la ville pour faire quelques emplettes en vue d'une fête de bienvenue qu'on devait donner à Närlunda au lendemain du mariage. En ville, il se rencontra avec des jeunes gens de sa commune. Sachant que c'était sa dernière promenade en ville avant le mariage, ils en prirent prétexte pour organiser une véritable orgie. Tous prenant à tâche de faire boire Gudmund, ils firent si bien qu'à la fin celui-ci se trouva ivre-mort.

Il ne rentra qu'au matin suivant, si tard, que son père et le valet étaient déjà partis au travail, et il resta au lit jusqu'après-midi. En se levant pour s'habiller, il constata que son veston était déchiré à plusieurs endroits.

--Il paraît que je me suis battu cette nuit, se dit-il, faisant effort pour se rappeler ce qu'il avait bien pu faire.

Il se rappela tout juste que vers onze heures il avait quitté l'auberge en compagnie de ses amis, mais il n'arriva pas à démêler où ils s'étaient rendus par la suite. C'était là vouloir pénétrer de son regard l'obscurité la plus absolue. Il ne savait pas s'ils n'avaient fait que se ballader par les rues ou bien s'ils étaient entrés quelque part. Il ne se rappelait pas si c'était lui-même ou bien un autre qui avait attelé le cheval et il ne gardait aucun souvenir de son retour.

En entrant dans la salle, il la trouva lavée et rangée en vue de la fête. Le travail était fini pour la journée, et les gens étaient en train de goûter. Personne ne fit allusion au voyage de Gudmund. C'était chose convenue qu'il aurait pleine liberté de faire ce qu'il voulait, ces dernières semaines.

Gudmund s'assit à table pour prendre son café comme tout le monde. Tandis qu'il le versait de la tasse dans la soucoupe, et de là de nouveau dans la tasse pour le faire refroidir, mère Ingeborg, ayant achevé de boire, prit le journal qui venait d'arriver et se mit à lire. Elle lut à voix haute colonne après colonne, et Gudmund, son père et tous les autres l'écoutaient.

Parmi les nouvelles qu'elle débitait ainsi, se trouvait le récit d'une rixe survenue la nuit passée sur la grande place entre un groupe de paysans ivres et des ouvriers. Aussitôt la police arrivée, les combattants s'étaient enfuis à l'exception d'un seul resté inanimé au milieu de la place. Celui-ci avait été transporté au poste de police et aucune blessure extérieure n'ayant été constatée, on avait essayé de le rappeler à la vie. Tous les efforts étant restés vains, on avait enfin découvert une lame de couteau enfoncée dans la tête. C'était une lame de grandeur considérable, qui ayant pénétré dans le cerveau s'était cassée presque au ras du crâne. Le meurtrier s'était enfui avec le manche du couteau; mais la police, connaissant fort bien ceux qui avaient pris part à la rixe, gardait bon espoir de le retrouver sous peu.

Tout en écoutant la lecture, Gudmund déposa sa tasse, mit la main à la poche, d'où il retira son couteau sur lequel il jeta un regard indifférent. Soudain il eut un mouvement brusque, retourna le couteau dans la main et le remit dans sa poche si vite qu'on aurait dit qu'il le brûlait. Puis, il ne toucha plus au café mais resta longtemps immobile, ayant l'air fort soucieux. Son front se rida de plis profonds. Il était manifeste qu'il cherchait à toute force à pénétrer un mystère.

À la fin il se leva, s'étira, bâilla et se dirigea lentement vers la porte de sortie.

--Il faut bien me remuer un peu. Je n'ai pas été dehors de toute la journée, dit-il en quittant la pièce.

Presque en même temps Erland Erlandsson se leva aussi. Ayant fini sa pipe il entra dans sa chambre chercher du tabac. S'attardant un peu à bourrer sa pipe, il aperçut Gudmund qui passait. La chambre où il se trouvait ne donnait pas sur la cour comme la salle mais sur un jardinet où se dressaient quelques pommiers énormes. En bas du jardinet était un petit marécage où se formaient au printemps de grandes flaques d'eau, mais qui séchait complètement au courant de l'été. Rarement voyait-on quelqu'un se diriger de ce côté-là. Erland Erlandsson, se demandant ce qu'allait y faire Gudmund le suivait des yeux. Il vit son fils mettre la main à la poche pour en retirer un objet qu'il lança au loin dans le marécage. Puis il traversa le jardinet, sauta une barrière et disparut du côté de la route.

Aussitôt le fils hors de vue, Erland sortant à son tour se dirigea vers le marécage. Il passa hardiment dans l'eau vaseuse où bientôt il se baissa pour ramasser un objet contre lequel son pied venait de buter. C'était un grand couteau dont la grande lame était brisée. Il le retourna de tous les côtés, l'examinant avec un soin minutieux, pendant qu'il restait encore les pieds dans l'eau. Puis il le mit dans sa poche, mais le retira de nouveau pour l'examiner encore plusieurs fois avant de retourner à la maison.

Gudmund ne rentra que lorsque tout le monde fut couché. Il se mit au lit sans toucher au repas qui l'attendait sur la table de la salle.

Erland Erlandsson et sa femme couchaient dans la pièce donnant sur le jardinet. Au premier jour, Erland crut entendre un bruit de pas sous la fenêtre. Il se leva, écarta le rideau et vit de nouveau son fils qui se dirigeait vers le marécage. Là ôtant chaussures et chaussettes, il se mit dans l'eau qu'il explora dans tous les sens comme quelqu'un qui cherche un objet perdu. Il continua ainsi un bon moment, puis regagna la terre ferme comme s'il eût pensé s'en aller, mais retourna aussitôt à sa recherche. Une heure entière le père resta à le regarder. Alors Gudmund retourna vers la maison et rentra se coucher.

Le dimanche de la Pentecôte, Gudmund devait aller à l'église. Au moment où il attelait le cheval, son père traversa la cour.

--Tu as oublié d'astiquer le harnais aujourd'hui, dit-il en passant, car le harnais aussi bien du reste que la voiture, étaient sales et crasseux.

--J'ai eu autre chose à faire, répondit Gudmund avec indolence; et il partit sans y rien changer.

Après la messe, Gudmund accompagna sa fiancée à Elvokra où il passa le reste de la journée. Il y avait là une nombreuse réunion de jeunes gens qui devaient fêter la dernière soirée de jeune fille de Hildur, et l'on dansa jusque fort tard dans la nuit. Il y avait beaucoup à boire mais Gudmund ne toucha à rien. De toute la soirée il ne dit guère mot à personne, mais il dansait frénétiquement et riait parfois d'un rire bruyant et aigu sans que personne comprît au juste ce qui l'amusait.

Gudmund ne rentra que vers deux heures et aussitôt qu'il eut remisé son cheval, il se dirigea vers le marécage derrière la maison. Il se mit pieds nus, retroussa son pantalon et entra dans l'eau. C'était une claire nuit d'été et le père se trouvait derrière le rideau de sa chambre, regardant les manœuvres de son fils. Il le vit marcher incliné vers la surface de l'eau, cherchant obstinément comme la nuit précédente. De temps à autre il regagnait le bord comme s'il eût désespéré de rien trouver, mais l'instant d'après il se remettait à l'eau. À un moment donné il s'en fut chercher un seau de l'étable à l'aide duquel il se mit en devoir de puiser l'eau des petites mares stagnantes comme s'il eût pensé les vider, mais constatant bientôt que c'était peine perdue, il déposa le seau. Il essaya encore une épuisette. Il en sillonna le marécage entier sans en retirer autre chose que de la vase. Quand il rentra, l'heure était si avancée que la maison commençait à s'animer. Il était alors si fatigué et si épuisé par l'insomnie qu'il trébuchait en marchant et il se jeta sur son lit sans se déshabiller.

À huit heures sonnantes, le père vint le réveiller. Gudmund était couché sur le lit, les vêtements éclaboussés de vase et de boue, mais le père ne lui demanda pas ce qu'il avait pu faire, il lui dit seulement que c'était l'heure de se lever, puis il ferma la porte. Quelques minutes après, Gudmund descendit dans la salle, habillé de son beau costume de noces. Il était pâle, ses yeux brûlaient d'un éclat anxieux, mais personne ne l'avait jamais vu si beau. Les traits du visage étaient comme illuminés par une lumière intérieure. On croyait voir un être fait d'âme et de volonté et non pas de chair et de sang.

Dans la salle tout avait pris un air solennel. La mère avait mis sa robe noire et jeté un beau châle de soie sur ses épaules, bien qu'elle ne dût pas assister au mariage. Tous les domestiques avaient de même mis leurs plus beaux costumes. Le foyer était décoré de feuilles fraîches de bouleau. La table était recouverte d'une nappe blanche et chargée de plats variés et succulents.

Après le repas, mère Ingeborg lut un psaume et quelques versets de la Bible. Puis, s'adressant à Gudmund, elle le remercia d'avoir toujours été un bon fils, lui souhaita du bonheur pour l'avenir et lui donna sa bénédiction. Mère Ingeborg savait fort bien tourner ses phrases et Gudmund en fut tout ému. À plusieurs reprises ses yeux se voilèrent, mais il réussit cependant à vaincre son envie de pleurer. Le père aussi prononça quelques mots.

--Il nous sera bien dur de te perdre, dit-il; et de nouveau Gudmund fut près d'éclater en sanglots.

Tous les domestiques venaient aussi lui serrer la main en le remerciant du temps passé. Les larmes brillaient aux cils de Gudmund pendant toute cette scène. Il toussotait et faisait de vains efforts pour parler, mais arrivait à peine à prononcer un mot intelligible.

Le père devait l'accompagner à Elvokra pour assister au mariage. Il sortit pour atteler le cheval, et rentra peu après annoncer que le moment était venu de partir. En prenant place dans la voiture, Gudmund constata qu'elle était nettoyée. Tout était aussi reluisant, aussi bien soigné qu'il le voulait d'ordinaire lui-même. Du même coup il fut frappé du bel ordre qui régnait dans la cour. L'avenue était sablée de frais, des tas de vieux bois et d'autres fatras qui s'y trouvaient depuis des années et des années, avaient été enlevés. Des deux côtés de l'entrée étaient placés en guise d'arc de triomphe deux beaux bouleaux, à la girouette était suspendue une magnifique couronne de fleurs de prunier sauvage, de toutes les lucarnes sortaient des branches vert clair de bouleau fraîchement coupées. De nouveau, Gudmund se sentit prêt à pleurer. Il serra violemment le bras de son père au moment où celui-ci allait fouetter le cheval. C'était comme s'il eût voulu empêcher le départ.

--Qu'y a-t-il? demanda le père.

--Rien, répondit Gudmund, ce n'était rien. Il faut bien partir.

Gudmund n'était pas encore bien loin qu'il dut faire encore un adieu. C'était Helga du Grand-Marais. Elle l'attendait à la barrière qui séparait de la route le petit sentier conduisant chez elle. Le père, qui conduisait, arrêta le cheval en apercevant Helga.

--Je vous ai attendus, parce que je voulais apporter mes vœux de bonheur à Gudmund aujourd'hui même, dit Helga.

Gudmund se baissa hors de la voiture pour serrer la main à Helga. Il crut voir qu'elle avait maigri, ses yeux étaient bordés de rouge. Nul doute qu'elle ne passât ses nuits à pleurer et à regretter Närlunda. Mais aujourd'hui elle voulait avoir l'air heureux et elle lui souriait de son plus beau sourire. Il fut de nouveau très ému mais ne put rien dire. Son père, qui cependant avait la réputation de ne jamais parler sans être poussé par la plus extrême nécessité, eut cette exclamation:

--Je crois bien que ce vœu-là fera plus de plaisir à Gudmund que tout autre.

--Oui, c'est bien vrai cela, dit Gudmund.

Ils se serrèrent la main encore une fois, puis on repartit. Gudmund resta tourné en arrière, fixant Helga du regard. Un groupe d'arbres venant à la cacher, il retira vivement le tablier de la voiture comme pour sauter à bas.

--Tu avais donc autre chose à dire à Helga? demanda le père.

--Oh non, rien, répondit Gudmund en reprenant sa place sur le siège.

Ils firent encore un petit bout de chemin. Le père conduisait tout doucement. On aurait dit qu'il trouvait plaisir à rester ainsi à côté de son fils. Il ne se souciait pas d'arriver vite.

Tout à coup, Gudmund, inclinant la tête vers l'épaule de son père, éclata en sanglots.

--Qu'as-tu donc? demanda Erland, tirant à lui les rênes si vivement que le cheval s'arrêta.

--C'est que vous étiez tous si bons pour moi, et je ne le mérite pas.

--Tu n'as pourtant pas commis de mauvaise action?

--Si, père, j'en ai commis une.

--Je ne veux pas le croire.

--Si, j'ai tué un homme.

Le père poussa un gros soupir. On aurait dit un soupir de soulagement et Gudmund levant la tête le regarda surpris. Le père remit le cheval en marche, puis, doucement, il dit:

--Je suis heureux que tu me l'aies dit toi-même.

--Vous le saviez donc déjà, père?

--J'ai bien vu samedi soir qu'il y avait quelque chose de travers. Et puis, j'ai trouvé ton couteau dans le marécage.

--Ah, c'est donc vous qui l'aviez trouvé?

--Je l'ai trouvé et j'ai vu qu'une des lames était brisée.

--Oui père, je sais que la lame est brisée, mais je ne peux pas me mettre cette idée dans la tête que c'est moi qui ai fait cela.

--Tu as dû le faire étant ivre.

--Je ne sais rien, je ne me rappelle rien. J'ai vu à l'état de mes vêtements que je m'étais battu, et je sais que la lame a disparu.

--Je comprends que tu avais l'intention de te taire, dit le père.