Part 13
Il voit bien que les petits sont fiers de tout le travail abattu et qu'ils s'attendent à en être loués, mais de cela il n'a aucune envie. Il leur demande au contraire qui les a aidés et leur fait remarquer qu'à Stockholm tout se paie et que par conséquent il faudra dédommager le concierge pour la peine qu'il a eue. Les petits répondent qu'ils n'ont eu l'assistance de personne, qu'ils se sont tirés d'affaire tout seuls; mais lui, il continue à grommeler. C'était mal à eux d'ouvrir la grande caisse. Ils auraient pu s'y blesser. Il leur avait défendu de toucher à cette caisse. Il faudra lui obéir à présent. C'est lui qui est responsable d'eux.
La bougie à la main, il sort dans la cuisine et se met à inspecter les placards. Le petit assortiment de verres et de porcelaines se trouve rangé sur les rayons dans un ordre parfait. Il examine tout avec un soin minutieux pour trouver un motif de continuer ses plaintes.
Tout d'un coup, il aperçoit quelques restes du dîner des petits et se met de suite à les gronder pour avoir mangé du poulet. Où l'ont-ils eu? Est-ce son argent qu'ils osent gaspiller en mangeant du poulet?
Soudain il se rappelle qu'il ne leur a pas donné un sou vaillant. Il se demande s'ils ont volé le poulet et il est violemment ému à cette idée.
Il parle et pérore, il gronde et tempête, mais n'arrive pas à avoir une réponse des petits. Ils ne se soucient pas de lui dire comment ils ont eu le poulet, ils le laissent pérorer. Et lui, il fait de longs discours, des sermons qui épuisent le restant de ses forces. À la fin, il supplie, il implore...
--Je vous adjure de me dire la vérité. Je vous pardonnerai ce que vous avez pu commettre, pourvu que vous me disiez la vérité.
À ce moment les petits ne peuvent pas se contenir plus longtemps. Père entend une espèce d'ébrouement. Ils se redressent dans leurs lits en rejetant les couvertures et il s'aperçoit qu'ils sont tout rouges d'un rire retenu. Et au milieu d'éclats de rire qu'ils ne s'efforcent plus de maîtriser, Léonard réussit à proférer ces mots:
--Mère avait placé un poulet dans le sac à provisions qu'elle nous a donné à notre départ.
Père se redresse de toute sa hauteur et les foudroie d'un regard terrible, il veut parler mais ne trouve pas le mot juste. Il se redresse encore plus majestueusement, et avec un regard plein de mépris, il rentre dans sa chambre.
* * *
S'étant aperçu combien les petits sont débrouillards, Père en profite pour se passer de domestique. Le matin, il envoie Léonard à la cuisine préparer le café pendant que Hugues met la table et va chercher le pain chez le boulanger. Après le petit déjeuner, il s'installe dans un fauteuil à surveiller les petits qui font les lits, frottent les parquets, arrangent les poêles sous ses yeux. Il donne sans cesse des ordres et les envoie d'une tâche à une autre uniquement pour montrer son autorité. Le nettoyage du matin fini, il sort et reste absent toute la matinée. Il fait venir le déjeuner tout fait d'une école de cuisinières du voisinage. Puis, il quitte les petits pour le restant de la journée et n'exige d'eux qu'une chose: trouver son lit tout fait lorsqu'il rentre.
Les petits sont donc seuls presque toute la journée et peuvent s'occuper selon leur bon plaisir.
Une de leurs occupations principales est d'écrire à leur mère. Tous les jours ils reçoivent des lettres d'elle et elle leur envoie du papier et des timbres pour la réponse.
Les lettres de Mère contiennent surtout des recommandations d'être gentils envers Père. Elle ne se lasse pas de leur dire combien il était aimable à l'époque où elle fit sa connaissance et elle leur raconte combien il était travailleur au début de sa carrière. Il faut qu'ils soient bons et affectueux pour lui. Ils ne doivent jamais oublier combien il est malheureux.
«Si vous êtes tout à fait gentils avec Père, il vous prendra peut-être en pitié et vous laissera rentrer auprès de moi», écrit-elle.
Mère raconte encore qu'elle a été et chez le curé et chez le maire demander s'il n'y avait pas un moyen de rentrer en possession des petits. Tous les deux lui ont répondu qu'il n'y en avait pas. Il faut laisser les petits à leur père. Mère aurait désiré quitter la ville pour vivre à Stockholm dans l'espoir d'entrevoir ses fils de temps en temps, mais tous lui conseillent de patienter. Ils croient que père va bientôt se lasser des petits et qu'il les renverra chez leur mère. Maintenant, elle ne sait pas au juste ce qu'il faut faire. D'un côté, elle trouve affreux que les petits vivent à Stockholm sans avoir personne pour les soigner, d'autre part, elle sait que si elle quitte sa situation actuelle, elle ne pourra plus prendre soin d'eux, si, par hasard, ils redevenaient libres. Mais à Noël, en tout cas, Mère viendra les voir à Stockholm.
Les petits écrivent ce qu'ils font le long de la journée, heure par heure. Ils apprennent à Mère qu'ils vont chercher les repas pour leur père et qu'ils font son lit. Elle comprend qu'ils tâchent d'être gentils avec lui à cause de leur mère, mais elle s'aperçoit bien qu'ils ne l'aiment pas plus qu'auparavant.
Elle a l'impression que ses deux petits sont tout le temps seuls. Ils habitent une grande ville qui fourmille de gens, mais personne ne se soucie d'eux, personne ne fait attention à eux. Et cela vaut peut-être mieux. Qui sait ce qui pourrait leur arriver s'ils venaient à faire des connaissances.
Ils lui demandent toujours de ne pas s'inquiéter à leur sujet. Ils sauront bien se tirer d'affaire, allons! Ils racontent qu'ils raccommodent eux-mêmes leurs chaussettes et recousent des boutons. Ils laissent aussi échapper que Léonard a poussé déjà son invention très loin et ils ajoutent qu'aussitôt qu'elle sera prête, tout s'arrangera.
Mais Mère vit dans une angoisse perpétuelle. Nuit et jour, ses pensées sont auprès des petits. Nuit et jour elle prie Dieu de veiller sur ses fils qui vivent seuls dans une grande ville sans personne qui défende leurs yeux des tentations périlleuses et leurs jeunes cœurs de l'envie du mal.
* * *
Père et les petits se trouvent un jour à l'Opéra. Un des anciens camarades du père qui fait partie de l'orchestre royal l'a invité à écouter la répétition d'un concert symphonique, et Père a amené les petits.
Lorsque l'orchestre entame le morceau, remplissant la salle d'harmonie. Père en est si ému qu'il ne peut plus retenir ses larmes. Il sanglote, se mouche bruyamment et pousse des gémissements continuels. Il ne cherche même pas à se contraindre, mais fait un bruit tel que les musiciens en sont dérangés. Un huissier vient le prier de sortir. Père prend les petits par la main et se retire doucement sans un mot de protestation. Et durant tout le retour, ses larmes continuent à couler.
Père a gardé les mains des petits entre les siennes et avance par les rues flanqué d'un garçon de chaque côté. Tout d'un coup, les petits aussi se mettent à pleurer. Pour la première fois, ils comprennent jusqu'à quel point père a aimé son art. C'était affreux pour lui de rester là, alcoolique déchu, à écouter d'autres jouer. Quelle misère de n'être pas devenu ce qu'il aurait dû devenir. Il en était de Père comme il en serait de Léonard s'il n'arrivait pas à finir son aéroplane, ou de Hugues s'il ne devait jamais faire de voyage d'exploration. Pensez donc, si un beau jour ils étaient réduits, vieillards usés, à regarder passer au-dessus de leurs têtes de beaux aéronefs qu'ils n'auraient pas inventées et qu'ils ne sauraient même pas manœuvrer.
* * *
Les petits sont un jour assis au bureau, chacun de son côté. Père est sorti, un porte-musique sous le bras. Il a murmuré quelques mots d'une leçon à donner, mais les petits n'ont pas cru un seul instant que c'était là la vérité.
Père est de méchante humeur, en se trimballant dans la rue il a remarqué le regard qu'ont échangé les petits lorsqu'il a dit qu'il s'en allait donner une leçon de musique. «Ils s'érigent en juge de leur père, pense-t-il. J'ai été trop indulgent pour eux. J'aurais dû leur donner une bonne paire de gifles. C'est sans doute leur mère qui les excite contre moi.
«Si je retournais voir un peu ce que font ces messieurs? continue-t-il. Il ne serait peut-être pas déplacé de s'assurer de leur assiduité aux études.»
Il retourne, traverse doucement la cour et apparaît soudain au milieu des petits sans que ceux-ci aient pu l'entendre venir. Et parfaitement! Les petits sursautent rougissants, et Léonard tire fébrilement à lui une liasse de papiers qu'il jette dans le tiroir.
Quelques jours après leur arrivée à Stockholm, les petits avaient demandé quelle école ils allaient fréquenter, et père leur avait répondu qu'il ne fallait plus y penser. Il essaierait de leur trouver un patron qui voulût les prendre comme apprentis. L'affaire en était restée là et les petits n'avaient plus parlé d'école. Mais une semaine à peine écoulée, on vit un tableau de cours attaché au mur de la chambre des petits. Les livres scolaires avaient été sortis et chaque matin, les deux garçons s'installaient chacun de son côté au vieux bureau pour lire leurs leçons à haute voix. Il était évident qu'ils avaient reçu une lettre de leur mère leur recommandant de tacher de continuer leurs études tout seuls pour ne pas oublier tout ce qu'ils avaient appris.
Entré de façon si inattendue, Père s'approche tout d'abord de l'horaire des cours qu'il se met à étudier. Il tire sa montre et compare:
--Mercredi: de 10 heures à 11 heures, géographie. Puis il retourne vers le bureau.
--Vous deviez faire de la géographie, cette heure-ci, n'est-ce pas? dit-il.
--Oui, père, répondent les petits, tout rouges aux visages.
--Mais où avez-vous votre géographie et votre atlas?
Les petits jettent un long regard sur la bibliothèque tout en ayant l'air mortellement confus.
--Nous n'avons pas encore commencé, dit Léonard.
--Alors, dit père, vous vous amusez à autre chose.
Il se redresse très satisfait. Il a pris un avantage sur les petits qu'il ne lâchera pas avant de les avoir humiliés à fond.
Les petits se taisent tous les deux. Depuis le jour qu'ils ont accompagné leur père à l'Opéra, ils ont eu pitié de lui et il ne leur en a pas tant coûté qu'auparavant d'être gentils avec lui. Mais, évidemment, ils n'ont pas pensé un seul instant à admettre Père dans leur confidence. Ce n'est pas qu'il soit monté dans leur estime; ils ne l'ont qu'en pitié.
--Vous faisiez votre correspondance, demande Père sur son ton le plus sévère.
--Non, répondent d'une seule voix les deux petits.
--Que faisiez-vous?
--Nous ne faisions que causer.
--Ce n'est pas vrai. J'ai vu que Léonard a caché quelque chose dans le tiroir.
Sur cela, les petits se taisent de nouveau.
--Faites voir, crie Père, rouge de colère.
Il croit que les petits ont écrit à leur mère et puisqu'ils ne veulent pas montrer leur lettre, il doit s'y trouver des appréciations fâcheuses sur lui. Les petits ne bougent plus. Père lève la main pour frapper Léonard qui est devant le tiroir.
--Ne le touche pas, crie alors Hugues. Nous ne faisions que parler d'une invention de Léonard.
Hugues repousse Léonard, sort vivement le tiroir et en retire un papier tout couvert d'aéronefs aux formes les plus extravagantes.
--Cette nuit, Léonard a imaginé une nouvelle voile pour son dirigeable. C'est de cela que nous étions en train de causer.
Père ne veut pas le croire. Il se penche sur le tiroir qu'il fouille minutieusement, mais il n'y trouve que des feuilles de papier couvertes de dessins qui représentent des ballons, des parachutes, des aéroplanes et tout ce qui se rapporte à la navigation aérienne.
À la grande surprise des petits, père ne jette pas tout cela au loin, il ne rit même pas de leurs essais, mais se met à les regarder attentivement, feuille après feuille. La vérité est que père aussi a eu des dispositions pour la mécanique, il s'intéressait beaucoup à ces choses-là à l'époque où son cerveau gardait encore quelque vigueur. Bientôt il se met à leur demander le sens de ceci et de cela, et, comme ses paroles trahissent qu'il est vivement intéressé et qu'il comprend ce qu'il voit, Léonard, maîtrisant sa timidité, lui répond, d'abord avec hésitation, puis peu à peu avec une bonne volonté croissante.
Bientôt, Père et les petits ont engagé une discussion approfondie sur les dirigeables et la navigation aérienne en général. Une fois lancés, les petits parlent sans aucune retenue, faisant part à leur père de tous leurs projets, de tous leurs rêves magnifiques. Et tout en comprenant que les petits n'iront pas très loin avec les aéronefs qu'ils construisent actuellement. Père en est néanmoins très impressionné. Ses deux fils parlent de moteurs d'aluminium, d'aéroplanes, d'équilibre comme de choses tout à fait familières. Lui qui avait cru que c'étaient deux vrais imbéciles, uniquement parce qu'à l'école ils n'étaient pas très brillants! Maintenant, il trouve tout d'un coup qu'ils sont deux vrais petits savants.
Et les idées et les espoirs ambitieux, père les comprend mieux que toute autre chose. Il les reconnaît pour avoir rêvé lui-même de façon identique et il n'a aucune envie de rire de ces rêves-là.
Père ne sort plus de toute la matinée; il reste là à causer avec les deux petits jusqu'à ce qu'il soit temps d'aller chercher le déjeuner et de dresser la table. Et à ce moment-là, Père et les petits sont de très grands amis, à leur étonnement réciproque.
* * *
Il est onze heures du soir. Dans la rue Père s'avance en titubant et les deux petits sont à ses côtés. Ils ont été le chercher dans un de ses cafés préférés, où à peine entrés ils se sont placés près de la porte sans rien dire. Père était seul à une table, un grog copieux et foncé devant lui, écoutant un orchestre de dames qui jouait à l'autre bout de la salle. Après un moment, il s'était levé à contre-cœur et s'approchant des petits:
--Qu'y a-t-il? demanda-t-il. Pourquoi êtes-vous venus?
--Père devait rentrer, répondent-ils. C'est le 5 décembre. Père avait promis...
Alors il s'est rappelé que Léonard lui avait confié que, ce jour-là, c'était la fête de Hugues, et qu'en effet, il avait promis de rentrer de bonne heure. Mais tout cela, il l'avait complètement oublié. Hugues s'attendait sans doute à quelque cadeau de son père, mais celui-ci avait tout simplement oublié d'en acheter.
Néanmoins, il s'est laissé emmener par les petits et se rend à la maison, mécontent et d'eux et de lui-même. En rentrant, il trouve la table dressée avec un grand apparat. Les deux garçons ont voulu arranger un petit festin. Léonard a fait des crêpes, qui maintenant sont vieilles de plusieurs heures, et ont l'air de morceaux de cuir. Ils ont reçu un peu d'argent de leur mère et ils l'ont employé à l'achat de noix, d'amandes, et d'une bouteille de limonade.
Toute cette splendeur, ils n'en ont pas voulu jouir tout seuls; ils sont restés là à attendre que Père veuille bien rentrer pour la partager avec eux. Du moment qu'ils sont devenus amis avec Père, ils ne peuvent pas célébrer une pareille fête sans lui. Père comprend tout cela. Ça le flatte d'être désiré, et d'humeur assez réjouie, il prend place à la table. Seulement, étant à moitié ivre, il trébuche au moment de s'asseoir, empoigne la nappe, tombe et fait dégringoler tout ce qui était si gentiment rangé sur la table. En se relevant, il voit la limonade couler à flots sur le tapis, tandis que les crêpes et les confitures s'entremêlent aux morceaux de porcelaine et aux éclats de verre.
Père jette un regard rapide sur les visages allongés des petits, et lançant un juron terrible, il regagne la porte pour ne rentrer que vers le matin.
* * *
Un matin de février, les petits s'en vont par la rue, les patins suspendus aux épaules. Ils ne sont plus les mêmes. Ils sont devenus maigres et pâles et ont l'air mal soignés et négligemment vêtus. Leurs cheveux ne sont pas coupés, ils ne sont guère lavés, et leurs bas ont des trous tout comme leurs chaussures. En causant entre eux, ils se servent d'expressions ordurières, ramassées dans le ruisseau, et il leur arrive même de proférer des jurons.
Un vrai revirement s'est fait dans l'existence des petits à dater du soir où Père avait oublié de rentrer pour la fête de Hugues. C'était comme si, jusqu'à ce jour-là, ils avaient été soutenus par l'espoir d'un prompt changement dans leur sort. Les premiers temps, ils avaient escompté que bientôt le père se lasserait d'eux et les renverrait à leur mère. Puis, ils s'étaient imaginé que Père se prendrait d'amour pour eux au point de cesser de boire. Ils s'étaient même figuré que Mère et lui se réconcilieraient et que tous redeviendraient heureux. Mais ce soir-là, ils comprirent que Père était irrémédiablement perdu. Il était incapable d'aimer autre chose que la boisson. Quand même pour un moment il serait gentil avec eux, il ne s'intéresserait jamais à eux pour de bon.
Un morne désespoir s'empara des petits. Rien ne serait changé pour eux. Père ne les lâcherait jamais. Ils avaient l'impression d'être condamnés à l'encellulement à perpétuité.
Même leurs grands et beaux projets ne les consolaient plus. Gênés par tant d'entraves, ils ne pourraient jamais les mettre à exécution. Pensez donc! ils n'apprenaient plus rien! Ils connaissaient suffisamment l'histoire des grands hommes pour savoir que celui qui se propose de faire des choses extraordinaires a besoin avant tout d'apprendre.
Le coup le plus dur avait été, cependant, que Mère n'était pas venue les voir à Noël comme c'était prévu. Au commencement de décembre, elle avait fait une chute dans un escalier, se cassant une jambe, de sorte qu'elle avait dû passer les vacances de Noël à l'hôpital au lieu d'aller à Stockholm. À présent, elle était rétablie, mais les cours avaient commencé. Avec cela, elle n'avait plus d'argent. Tout ce qu'elle avait économisé, elle avait dû le dépenser pendant sa maladie.
Les petits se sentaient abandonnés par tout le monde. Il était évident que, quelques efforts qu'ils fissent, leur situation resterait la même; donc, ils avaient cessé de se déranger pour ce qui ne les amusait guère. Autant faire ce qui leur plaisait!
Souvent, ils ne faisaient leurs lits qu'à plusieurs jours d'intervalle, et ils cessaient complètement de nettoyer le petit logement. Cela n'avait pas d'importance. Jamais il ne venait personne voir comment les choses se passaient chez eux.
Père tomba de plus en plus bas. De temps en temps il essaya bien de se donner une contenance en recommandant aux petits d'avoir un peu d'ordre, mais c'étaient là de vains efforts. Il oublia ses recommandations plus vite qu'il ne les avait données.
Les petits ont commencé à négliger leur cours du matin. Personne n'étant là pour les examiner, à quoi bon apprendre des leçons? Depuis quelques jours on avait de la glace excellente pour patiner et alors il valait bien mieux se donner des vacances pour patiner tant qu'il faisait encore jour. Sur la glace on trouvait toujours bon nombre de gamins; ils avaient fait la connaissance de pas mal d'entre eux et tous trouvaient comme eux-mêmes qu'il valait bien mieux patiner que de rester enfermés à lire...
Aujourd'hui, il fait un temps si splendide que vraiment l'idée de rester à la maison leur est insupportable. Il ne fait que quelques degrés au-dessous de zéro, le soleil brille, l'air est calme et limpide. Il fait si beau que même les écoles ont obtenu un jour de congé pour patiner. La rue est pleine d'écoliers qui, après avoir été chez eux chercher leurs patins, sont maintenant en route pour la glace. Là où ils s'avancent parmi les autres garçons, les petits ont l'air tristes et mélancoliques. Jamais un sourire n'éclaire leurs visages. Leur malheur est trop grand pour qu'ils l'oublient un seul instant.
En arrivant sur la glace ils la trouvent pleine de vie et d'animation. Tout le long de la côte, le golfe glacé est bordé de noir par la foule dense des spectateurs; plus loin les patineurs décrivent leurs cercles, pareils à des fourmis dont on vient d'endommager la fourmilière; encore plus loin on aperçoit de petits points noirs qui se déplacent avec une rapidité vertigineuse.
Les petits mettent leurs patins et se mêlent aux patineurs. Ils patinent fort bien, et en s'élançant à toute vitesse sur la glace, ils recouvrent de la couleur aux joues et du brillant aux yeux, mais cela ne leur donne cependant pas pour une seule minute l'air joyeux et insouciant des autres enfants.
Tout d'un coup, en retournant vers la terre ferme, ils aperçoivent quelque chose de très beau. Un grand ballon leur arrive du côté de Stockholm en poussant vers la mer. Il est rayé rouge et jaune et brille au soleil comme une boule de feu. La nacelle est ornée d'une quantité de pavillons bariolés, et, comme le ballon n'est pas très haut, le jeu des couleurs s'aperçoit fort bien.
En apercevant le ballon, les petits jettent un cri de joie. C'est la première fois de leur vie qu'ils voient un grand ballon planer dans les airs. Il est bien plus beau qu'ils ne l'avaient imaginé. Tous les rêves, tous les projets qui ont été leur consolation et leur joie durant les mauvais jours, leur reviennent à l'esprit à cette vue. Ils s'arrêtent pour mieux observer comment sont attachées les cordes, les guide-ropes, et ils se désignent l'ancre et les sacs de sable sur le bord de la nacelle.
Le ballon passe à toute vitesse sur le golfe glacé. Tous les patineurs, petits et grands, pêle-mêle, se jettent en riant et en criant à sa rencontre au moment où il fait son apparition et se mettent ensuite à le pourchasser. Ils le suivent dans sa course vers la mer, en une longue file oscillante comme un énorme guide-rope. Les aéronautes s'amusent à jeter des feuilles multicolores qui lentement s'envolent par l'atmosphère bleue.
Les petits sont les premiers de la longue file qui poursuit le ballon. Ils avancent rapidement, la tête en arrière et les regards obstinément fixés en haut. Leurs yeux brillent de bonheur pour la première fois depuis leur départ de chez leur mère. Ils sont hors d'eux-mêmes d'enthousiasme, ils ne pensent qu'à une chose: poursuivre le ballon aussi longtemps que possible.
Mais le ballon va vite et il faut être un bon patineur pour rie pas être laissé en arrière. Là troupe qui le fourchasse s'éclaircit, mais à la tête de ceux qui continuent la poursuite, apparaissent toujours les deux petits. Ils sont si pleins d'ardeur qu'ils attirent l'attention. Après, on dira même qu'ils avaient à ce moment quelque chose de mystérieux. Ils ne faisaient ni rire ni crier, mais il planait sur leurs visages tournés en haut une expression d'extase comme s'ils regardaient une apparition.
Aussi, le ballon se présente-t-il à l'esprit des petits presque comme un guide surnaturel venu pour les ramener sur le bon chemin et pour leur apprendre à suivre ce chemin avec un courage nouveau. À sa vue, leurs cœurs se gonflent d'un désir immense de se remettre au travail pour réaliser la grande invention.
De nouveau, ils se sentent certains de la réussite. Pourvu qu'ils soient tenaces, ils arriveront bien jusqu'à la victoire définitive. Un jour viendra où ils monteront leur propre aéronef à la conquête des airs. Un jour, ce sont eux qui planeront là-haut au-dessus de la tête des gens. Et leur aéronef à eux sera bien plus perfectionnée que celle qu'ils ont en ce moment devant les yeux. Elle se laissera diriger, virer, monter et descendre, aller contre le vent et sans vent. Elle les portera nuit et jour-là où ils voudront. Ils la feront descendre sur les plus hauts sommets des montagnes, ils passeront par-dessus les déserts les plus terribles, ils exploreront les contrées les plus inabordables. Ils verront toute la splendeur de l'univers.
--C'est pas la peine de perdre courage, Hugues, dit Léonard. Ce sera chic quand nous serons prêts!
Père et son malheur, voilà des choses qui ne les regardent plus. Celui qui a un but magnifique à atteindre, ne peut évidemment pas se laisser arrêter par des considérations si mesquines.