Part 12
Immédiatement après elle crut distinguer un visage dont la blancheur était telle qu'elle perçait l'obscurité. Alors un effroi indicible s'empara d'elle. «C'est l'ange de la mort qui plane sur moi, pensa-t-elle. Ah qu'est-ce que j'ai fait? Je me suis livrée aux mains du Terrible.»
Elle se mit à courir, mais elle continua à entendre le bruit sourd des ailes puissantes, et elle était convaincue que la mort la poursuivait.
Elle fuyait par les rues avec une rapidité exaspérée. Néanmoins il lui sembla que la mort s'approchait de plus en plus. Déjà elle sentait les ailes effleurer son épaule.
Soudain elle entendit un sifflement dans l'air. Un objet lourd et aigu la frappa à la tête. L'épée de la mort l'avait atteinte. Elle tomba à genoux. Elle comprit qu'il lui fallait mourir...
Quelques heures plus tard la vieille Concenza fut trouvée dans la rue par quelques ouvriers. Elle était là inanimée, frappée d'une congestion. La pauvre femme fut transportée à l'hôpital où l'on réussit à la faire recouvrer ses sens, mais il était évident qu'il ne lui restait pas beaucoup d'heures à vivre.
On eut cependant le temps de faire venir ses enfants. Lorsque, remplis de douleur, ceux-ci arrivèrent à son lit, ils la trouvèrent très calme et très heureuse. Elle ne pouvait guère parler, mais elle restait là à caresser leurs mains.
--Il faut être heureux, disait-elle, heureux, heureux.
Elle n'était pas contente de les voir pleurer, cela était évident. Elle demanda même aux infirmières de sourire et de manifester leur joie.
--Gais et heureux, répéta-t-elle, maintenant il faut que tout le monde soit heureux et content.
Elle demeurait là, les yeux affamés de voir un peu de joie autour d'elle.
Elle s'impatientait de plus en plus devant les larmes des enfants et les mines graves des infirmières. Elle commençait à prononcer des paroles que personne ne comprenait. Elle disait que s'ils n'étaient pas contents, elle aurait pu aussi bien continuer à vivre. Ceux qui l'entendaient croyaient qu'elle divaguait.
Tout à coup la porte s'ouvrit et un jeune médecin entra dans la salle. Il tenait à la main un journal qu'il brandit en criant à haute voix:
--Le pape va mieux. Il guérira. Il y a eu un revirement cette nuit.
Les infirmières lui firent signe de se taire pour ne pas troubler la paix de le mourante; mais signora Concenza l'avait déjà entendu.
Elle avait remarqué aussi qu'un frémissement de joie, tel un éclair de bonheur, avait effleuré ceux qui entouraient son lit.
Alors l'inquiétude disparut de son visage. Elle sourit, contente. Elle fit signe qu'on la redressât dans son lit.
Là elle restait à regarder autour d'elle avec des yeux de visionnaire. C'était comme si elle embrassait Rome entière de son regard, Rome dont à cette heure les habitants envahissaient les rues, en se transmettant entre eux la nouvelle heureuse.
Elle releva la tête aussi haut que possible.
--C'est moi, dit-elle. Je suis très contente. Dieu m'a laissée mourir pour qu'il puisse vivre. Ça ne fait rien de mourir, puisque j'ai rendu heureux tout le monde.
* * *
Mais à Rome on raconte qu'une fois rétabli, le Saint-Père s'amusait un jour à relever sur les registres des églises tous les vœux pieux faits pour sa guérison.
Il lut en souriant la longue liste de petits cadeaux jusqu'à ce qu'il vint à l'annotation portant que Concenza Zamponi lui avait donné les années qu'il lui restait à vivre. Alors tout d'un coup il devint grave et pensif.
Il fit rechercher Concenza Zamponi et il apprit qu'elle était morte la nuit même où il guérit. Il fit mander aussi son fils Domenico et le questionna sur les derniers moments de sa mère.
--Mon fils, lui dit le pape, lorsqu'il eut enfin fini, ta mère ne m'a pas sauvé la vie comme elle le croyait à son heure dernière, mais je suis très touché de son amour et de son esprit de sacrifice.
Il donna sa main à baiser à Domenico, et le congédia.
Mais les Romains assurent que bien que ne voulant pas avouer ouvertement que sa vie avait été prolongée grâce au sacrifice de la vieille femme, il en était cependant convaincu. «Pourquoi, sans cela, Père Zamponi aurait-il fait une carrière si rapide? demandent les Romains. Il est déjà évêque et l'on chuchote qu'à la prochaine occasion il va être promu cardinal.»
Et à Rome on ne craignait plus la mort du pape, même quand celui-ci était très sérieusement malade. On prévoyait qu'il allait vivre plus longtemps que les autres humains, car sa vie avait été prolongée de toutes les années dont lui avait fait cadeau la pauvre Concenza.
LE BALLON
Père et les petits se trouvent par un triste soir d'octobre dans un wagon de troisième en route pour Stockholm. Père est seul sur sa banquette. En face de lui, les deux garçons, blottis l'un contre l'autre, lisent un roman de Jules Verne: _Cinq semaines en ballon_. Le livre est très fatigué. Les petits le savent presque par cœur, l'ayant discuté et retourné de toutes les façons, mais ils continuent à le lire avec le même plaisir. Ils ont tout oublié pour suivre les hardis aéronautes à travers l'Afrique, et ce n'est que très rarement qu'ils lèvent les yeux pour regarder les pays de Suède qu'on traverse.
Les deux garçons se ressemblent comme deux gouttes d'eau. Ils sont de même taille, portent le même costume, même béret bleu, même paletot gris; ils ont tous les deux de grands yeux rêveurs et un petit nez retroussé. Ils sont toujours grands amis, inséparables, se souciant peu des autres; ils parlent toujours d'inventions, de découvertes, d'explorations. Pour ce qui est des aptitudes, ils se ressemblent moins. Léonard, l'aîné, qui a treize ans, se tire péniblement d'affaire à l'école, où il est dépassé par ses camarades dans presque toutes les matières. En retour, il est très entreprenant et très débrouillard. Il sera inventeur et s'occupe sans discontinuer à la construction d'un aéroplane. Hugues a un an de moins que Léonard, mais, apprenant plus facilement, il est déjà dans la même classe que son frère. Lui non plus cependant ne se sent pas trop porté aux études; en revanche il est très sportif: grand skieur, cycliste consommé, patineur émérite. Il se propose de partir comme explorateur, aussitôt qu'il sera grand. L'aéroplane de Léonard une fois bien au point, Hugues s'en servira pour aller à la découverte de ce qui reste encore à découvrir de ce monde.
Père est un homme élancé, à la poitrine creuse, au visage terreux, aux mains fines et allongées. Il est habillé très négligemment. Le plastron est fripé, l'attache du paletot émerge à la nuque, le gilet est boutonné de travers, les chaussettes retombent. Il porte les cheveux longs, si longs qu'ils couvrent le col; cela cependant n'est pas par négligence, mais par goût et par habitude.
Père descend d'une de ces vieilles familles de joueurs de violon qui existent encore dans les provinces lointaines; et il a apporté dans la vie, comme héritage particulier, deux penchants naturels très accentués. D'abord le talent musical, et ce fut celui-là qui apparut le premier. On le fit donc passer par le Conservatoire de Stockholm pour achever ensuite ses études à l'étranger, et ses années d'études lui valurent tant de succès que lui-même aussi bien que ses maîtres s'attendaient à le voir devenir un jour un violoniste de réputation mondiale. Ce n'est pas le talent qui fît défaut pour arriver à ce résultat, c'est l'énergie et la persévérance. Il n'eut pas la force de caractère nécessaire pour conquérir de haute lutte une situation dans le monde. Bientôt il fut de retour dans son pays et accepta le poste d'organiste dans une petite ville de province. Pour commencer, il avait honte de n'avoir pas répondu à l'attente générale, mais d'autre part il se sentait heureux d'avoir le pain assuré et de ne plus dépendre de la charité des autres.
Aussitôt entré en charge, il se maria et pendant quelques années il fut certainement très content de son sort. Il avait un petit chez-soi très gentil, une femme heureuse et enjouée, deux garçons, et il était le favori de la ville entière, fêté et recherché par tout le monde. Puis, des jours étaient venus, où tout cela ne paraissait plus le satisfaire. Il se prit à désirer de s'en aller encore chercher au loin le succès, mais il se sentit moralement tenu à rester, à cause de sa femme et des petits.
C'était surtout sa femme qui lui avait persuadé de renoncer à ce voyage tant désiré. Elle n'avait pas voulu croire qu'il réussirait mieux cette fois-ci que l'autre. Elle trouvait du reste que leur bonheur était si parfait qu'il ne lui restait rien à désirer. Sans doute, elle commit en cela une grave erreur qu'elle eut à expier plus tard, car à dater de ce jour, l'autre disposition héréditaire du mari commençait à se faire jour. Du moment qu'il ne put satisfaire la soif de gloire et de succès, il chercha sa consolation dans la bouteille.
Il lui advint ce qui advenait généralement dans sa famille: il but sans prudence ni modération et fut bientôt près de la déchéance complète. Peu à peu, il avait changé de caractère du tout au tout. Il n'était plus l'homme aimable et séduisant d'autrefois mais un être dur et méchant. Et pour comble de malheur, il avait conçu une haine terrible contre sa femme et s'obstinait à la tourmenter, qu'il fût ivre ou non, de toutes les façons imaginables.
Les petits n'ont donc pas eu un foyer des plus joyeux. Même, leur enfance aurait été tout à fait malheureuse, s'ils n'avaient pas su se créer un petit monde à part, plein de machines, de projets d'explorations, de livres d'aventures. Le seul être qui a pu parfois jeter un regard discret dans ce monde particulier, c'est la maman. Père n'en soupçonne même pas l'existence et il ne sait du reste pas parler aux enfants des choses qui les intéressent. Aujourd'hui il les dérange coup sur coup en leur demandant s'ils ne trouvent pas qu'il sera amusant de voir Stockholm, s'ils ne sont pas heureux d'être en voyage avec leur père, et autres choses semblables, à quoi ils font des réponses très courtes, pour se replonger immédiatement dans leur lecture. Père continue néanmoins de leur parler. Il croit que les petits sont enchantés de son amabilité mais qu'ils sont trop timides pour le montrer.
--Ils ont été trop longtemps dans les jupes de leur mère, se dit-il. Ils sont devenus peureux et pleurnichards. Ça sera autre chose maintenant que je m'en charge.
Mais père se trompe. Si les petits lui font des réponses brèves, ce n'est pas qu'ils sont timides, cela tient uniquement à ce qu'ils sont bien élevés et ne veulent pas le blesser. Si cela n'était pas, ils répondraient bien autrement.
--Pourquoi trouverions-nous que c'est amusant de voyager avec père, diraient-ils. Père doit croire qu'il est quelqu'un d'extraordinaire, mais nous voyons trop bien qu'il n'est qu'un pauvre déchu. Et pourquoi nous réjouirions-nous de voir Stockholm? Nous comprenons trop bien que ce n'est pas pour nous amuser que Père nous a emmenés, mais uniquement pour faire de la peine à Mère.
Père ferait évidemment mieux de laisser lire les petits sans les déranger. Ils sont malheureux et apeurés, et cela les agace de le voir en bonne humeur.
--C'est uniquement parce qu'il sait que Mère reste là-bas, seule, à pleurer, qu'il est si gai aujourd'hui, se murmurent-ils tout bas.
Les questions de Père ont enfin pour résultat d'interrompre la lecture des petits qui continuent cependant à rester courbés sur leur livre. Bien malgré eux, leurs pensées commencent à tourner avec amertume autour des souffrances sans nombre qu'ils ont eu à supporter, à cause de Père.
Ils se rappellent le jour, où Père s'étant grisé dès le matin fut aperçu titubant dans la rue suivi d'une foule de gamins qui se gaussaient de lui. Ils se rappellent combien leurs camarades les ont bafoués, leur donnant des sobriquets, à cause de leur poivrot de père.
Ils ont dû avoir honte de lui, ils ont vécu dans une angoisse permanente à cause de lui, et aussitôt qu'ils ont eu un plaisir quelconque, il est venu le gâter. C'est toute une liste de torts qu'ils dressent contre lui. Les petits sont très doux, très patients, mais ils sentent une colère croissante monter en eux.
Il devrait tout de même comprendre qu'ils ne lui ont pas encore pardonné la grande déception qu'il leur a causée la veille. Ce fut même le pire de tout ce qu'il leur a fait jusqu'ici.
C'est que la maman des petits, au printemps de l'année passée, s'est enfin décidée à divorcer. Des années durant, son mari n'a fait que la persécuter, la tourmenter de toutes les manières, mais elle n'a pas voulu le quitter de peur de le voir se perdre complètement. Mais, en fin de compte, elle s'y est résolue à cause des enfants. Elle avait remarqué que leur père les rendait malheureux, et elle comprit qu'il fallait les enlever à cette misère et les rendre à un foyer plus digne et plus réconfortant.
À la fin de l'année scolaire elle avait envoyé les garçons à la campagne auprès de ses parents, tandis qu'elle-même prenait le chemin de l'étranger, manière la plus commode d'obtenir le divorce.
Il ne lui plaisait guère qu'ainsi ce fût elle qui eût l'air de rompre le mariage, mais à cela il n'y avait pas de remède, elle avait dû s'y résigner. Ce qui la choquait encore davantage, c'est que le tribunal confia au père la garde des enfants pour la raison que la mère avait déserté le domicile conjugal. Elle se consolait en se disant qu'il n'y avait pas à craindre que son mari voulût garder les enfants, mais néanmoins elle ne s'était pas sentie tout à fait tranquille.
Aussitôt le divorce obtenu, elle était rentrée pour trouver un logement où s'installer avec les enfants. Il y avait tout juste deux jours que tout était arrangé pour recevoir les petits.
Ç'avait été là le plus beau jour de leur vie. Le logement était composé, en tout, d'une grande pièce et d'une cuisine plus grande encore, mais tout avait l'air si reluisant et si propre et Mère avait su tout arranger de façon si gentille. La pièce devait leur servir à tous de cabinet de travail durant le jour, et, la nuit, les petits devaient y dormir. La cuisine était propre et bien éclairée, on y prendrait les repas. Dans un petit réduit à côté, Mère avait trouvé moyen d'installer son lit à elle.
Mère leur avait dit qu'ils seraient très pauvres. Elle avait obtenu le poste de professeur de chant au collège de jeunes filles, et ils étaient réduits à vivre de ce que cela rapportait. Ils n'avaient donc pas les moyens d'avoir une bonne et devaient se tirer d'affaire tout seuls. Les petits s'enthousiasmaient de tout, surtout de la perspective de pouvoir se rendre utiles. Ils offraient de chercher de l'eau et du bois. Ils cireraient eux-mêmes leurs chaussures et feraient eux-mêmes leurs lits. Quel plaisir, rien qu'à y penser!
Il y avait encore un cabinet, où Léonard pourrait s'installer avec ses machines. Il garderait lui-même la clef et, sauf lui et Hugues, personne n'y serait admis.
Mais le bonheur des petits, aux côtés de leur mère, n'avait duré qu'un jour. Après, Père était venu gâter leur joie, comme il avait fait toujours, de plus loin qu'ils se souvinssent. Père venait de faire un héritage de quelques milliers de couronnes, leur avait dit Mère; il avait démissionné de son poste et devait partir pour la capitale. Les petits s'étaient réjouis avec leur mère à l'idée de n'avoir plus à le rencontrer dans la rue. À ce moment, un des amis du père était venu de sa part les informer de son intention d'emmener avec lui les enfants.
Mère avait pleuré et supplié qu'on lui laissât les petits, mais l'envoyé du père avait répondu que celui-ci était fermement résolu à prendre les enfants sous sa garde. S'ils ne venaient pas de leur plein gré, il les ferait chercher par la police. Il recommanda à la mère de relire l'acte de divorce. Elle y verrait expressément dit que les enfants devaient être confiés au père. Et cela, mère le savait déjà. Ce n'était pas à nier.
L'ami du père avait débité un tas de belles choses: c'était parce que Père aimait tendrement ses enfants qu'il les voulait auprès de lui, mais les petits savaient bien que Père les emmenait dans l'unique but de faire de la peine à leur maman. Il avait trouvé cela pour lui gâter le plaisir de se savoir séparée de lui. Elle serait réduite à vivre dans une anxiété perpétuelle à leur sujet. Ce n'était que vengeance et méchanceté, tout cela!
Mais Père a fait sa volonté et les voici en route pour Stockholm. Et en face d'eux. Père est là qui se réjouit du bon tour qu'il a joué à Mère. D'instant en instant, l'idée d'accompagner leur père et surtout de vivre avec lui leur devient plus répugnante. Sont-ils donc complètement à sa merci? N'y a-t-il donc pas de remède à cela?
Père s'est installé à son aise dans son coin et bientôt il s'endort. Immédiatement les petits commencent à se parler tout bas avec ardeur. Il ne leur est pas difficile d'arriver à une décision. Toute la journée ils ont, chacun de son côté, ruminé l'idée de s'enfuir. Ils se mettent d'accord pour gagner la plate-forme et de là sauter du train aussitôt qu'il traversera quelque grande forêt. Puis ils se construiront une hutte dans un endroit caché au fond des bois et là ils vivront seuls, sans se montrer à qui que ce soit.
Au beau milieu de ces projets le train s'arrête à une station et une paysanne, menant par la main un petit bébé, fait son entrée dans le compartiment. Elle est habillée de noir, un fichu sur la tête, et a l'air douce et aimable. Elle ôte le paletot du bébé, tout trempé par la pluie, et l'enveloppe d'un châle bien chaud. Puis elle lui enlève ses chaussures, essuie ses petits pieds froids, tire de son sac des bas et des souliers secs qu'elle lui met. Pour finir, elle lui donne un bonbon et le couche sur la banquette, la tête sur les genoux, pour le faire dormir.
Tantôt l'un, tantôt l'autre des garçons jette un regard furtif sur la paysanne qui soigne son bébé. Ces coups d'œil deviennent de plus en plus fréquents et on voit simultanément des larmes briller aux yeux des deux garçons. Ils ne lèvent plus les yeux mais les tiennent obstinément fixés sur le plancher.
On dirait qu'en même temps que la paysanne, une autre personne, invisible à tous excepté au deux garçons, est entrée dans le compartiment. Et cette autre personne, c'est Mère. Les petits ont l'impression qu'elle est venue s'asseoir entre eux, qu'elle leur a pris la main comme elle l'avait fait la veille au soir, lorsqu'il fut décidé qu'ils partiraient, et qu'elle leur parle encore comme elle l'a fait alors.
--Il faut me promettre de ne pas garder rancune à Père à cause de moi. Il n'a jamais pu me pardonner de l'avoir empêché de partir pour l'étranger. Il trouve que c'est de ma faute, s'il n'a pas réussi et s'il s'est mis à boire. Il ne m'en punira jamais assez, à son avis. Mais il ne faut pas lui en vouloir pour cela.
--À présent que vous vivrez avec Père, il faut me promettre d'être gentils pour lui. Vous ne devez pas l'exciter contre vous, il faut vous arranger avec lui aussi bien que possible. Cela, il faut absolument me le promettre, sans cela je ne n'aurai pas la force de vous voir partir.
Et les petits avaient promis.
--Il ne faut pas vous enfuir de chez votre père. Promettez encore cela, avait-elle dit.
Ils avaient encore promis cela.
Les petits n'ont qu'une parole, et du moment qu'ils se rappellent les promesses faites à mère, ils abandonnent toute idée d'évasion. Père continue à dormir mais ils restent patiemment à leurs places. Ils reprennent leur lecture avec une ardeur redoublée et leur fidèle ami Jules Verne les transporte bientôt loin de toutes leurs peines dans les parages bienheureux de l'Afrique aux mille merveilles.
* * *
Dans le faubourg du Sud, loin du centre, Père a loué deux chambres et une cuisine, au rez-de-chaussée, sur une cour étroite et sombre. Le logement a longtemps servi, passant de locataire à locataire, sans être réparé. Le papier est déchiré et taché, les plafonds sont noircis, des carreaux sont cassés, le plancher de la cuisine est tellement usé qu'on y voit des creux. Des commissionnaires ont été chercher les bagages à la gare, et ils les ont abandonnés un peu partout, au hasard, dans les pièces. Père et les petits sont en train de déballer. Père manie une hache en donnant des coups désespérés pour ouvrir une caisse. Les petits retirent d'une autre caisse des verres et des porcelaines qu'ils rangent ensuivent dans un placard. Ils sont adroits et travaillent avec ardeur, mais à chaque instant Père les engage à plus de prudence et leur défend de porter plus d'une assiette ou plus d'un verre à la fois. Entre temps, le travail du père n'avance guère. Ses mains sont engourdies et sans force, il se met en sueur sans pour cela réussir à enlever le couvercle de la caisse. Il dépose la hache, fait le tour de la caisse, se demandant si ce n'est pas par hasard le fond qui est en haut. Un des petits s'empare alors de la hache et se met en devoir de faire sauter le couvercle en appuyant de toutes ses forces, mais Père le repousse. Cette caisse-là est trop bien clouée. Léonard ne peut pourtant pas croire qu'il réussira là où père lui-même a échoué? Pour ouvrir cette caisse-là, il faudra un homme du métier, conclut-il, en mettant son chapeau et son par-dessus pour sortir chercher le concierge. À peine sorti, une idée lui traverse la tête. Il comprend subitement pourquoi il n'a plus de force dans les mains. C'est tôt dans la matinée, il n'a encore rien absorbé qui puisse activer la circulation du sang. S'il entrait un moment dans un café prendre un petit verre, les forces lui reviendraient et il se tirerait d'affaire sans aide. «Cela vaut mieux que de chercher le concierge.» Sur cette réflexion, Père s'en va à la recherche d'un café. Et lorsqu'il regagne le petit logement sur la cour, il est huit heures du soir.
Dans sa jeunesse, lorsqu'il suivait les cours du Conservatoire, il logeait dans le même quartier. Il avait fait partie d'une société de quatuors, composée surtout de commis et de petits commerçants qui se réunissaient d'ordinaire dans un caveau près de Mosebacke. L'envie lui prit d'aller voir si le petit caveau existait encore. En effet, il était toujours là, et Père a eu même la chance inespérée d'y trouver quelques-uns des amis de jadis en train de déjeuner.
Ils l'avaient reçu à bras ouverts, l'avaient convié à leur table et avaient fêté son arrivée à Stockholm de la façon la plus aimable du monde. Le déjeuner enfin terminé, Père avait voulu rentrer déballer les meubles, mais les amis lui avaient persuadé de rester dîner avec eux. Tant et si bien qu'il était huit heures passées lorsque enfin Père se décida à rentrer. Et il lui en coûtait beaucoup de quitter la joyeuse compagnie de si bonne heure.
Lorsque Père rentre, il trouve les petits dans l'obscurité, faute d'allumettes. Heureusement Père en a une boîte dans ses poches et après avoir allumé un petit bout de chandelle qui, par un hasard heureux, s'était glissé parmi les effets emballés, il peut constater que les petits sont poudreux et échauffés, mais que malgré tout ils ont l'air frais et dispos, et même très contents de leur journée.
Dans les pièces, les meubles sont rangés le long des murs, les caisses sont transportées dehors, et la paille et les papiers d'emballage ont été balayés. Hugues est en train de faire les lits des petits dans la pièce extérieure. L'autre pièce servira de chambre à coucher au père, et là il trouve son lit fait avec tout le soin qu'il pourrait souhaiter.
Maintenant, un brusque revirement se fait dans l'esprit de Père. En rentrant, il était mécontent de lui-même pour avoir déserté le travail en laissant les petits sans manger, mais du moment qu'il voit qu'ils sont de bonne humeur et n'ont l'air de manquer de rien, il est pris de regrets d'avoir quitté ses amis à cause d'eux, et devient irritable et querelleur.