Le Livre des Légendes

Part 10

Chapter 103,964 wordsPublic domain

Le musicien s'étant arrêté au milieu du pont, et n'entendant sortir de l'eau qu'un faible clapotis intermittent, se mit à rire bruyamment.

--Je pensais bien que le Neck ne se soucierait pas d'accepter mon rendez-vous; j'ai bien toujours entendu dire qu'il est un musicien fameux, mais que peut-on attendre d'un être qui reste toujours tranquille dans son ruisseau, sans jamais rien entendre de nouveau. Il doit bien savoir qu'ici se trouve quelqu'un qui s'y connaît mieux que lui, et voilà pourquoi il préfère rester sur la réserve.

Ayant dit, il partit, et, de nouveau, perdit de vue le ruisseau.

Il pénétra dans une partie de la forêt qui lui avait toujours semblé lugubre. Le sol était couvert d'immenses amas de pierres, entre lesquels grimaçaient des racines de sapins dénudées et entortillées. S'il y avait, de par la forêt, des esprits maléfiques et dangereux, c'est bien là qu'ils devaient se trouver embusqués.

En s'aventurant parmi ces blocs de pierre d'aspect sauvage, le musicien eut un frisson de peur et commença à se dire qu'il n'avait pas été très prudent en se vantant devant le Neck.

Il lui sembla que les grosses racines de sapins lui faisaient des gestes de menace.

--Prends garde, toi qui te crois plus fort que le Neck! lui criaient-elles.

Lars Larsson sentit son cœur se contracter d'angoisse. L'oppression fut si violente qu'il ne put presque plus respirer, et ses mains se refroidirent. Il s'arrêta au milieu de la route et essaya de se raisonner.

--Jamais il ne s'est trouvé de musicien dans la cascade, se dit-il. Ce ne sont là que superstitions et racontars. Et alors, peu importe ce que je lui ai dit ou non.

Ayant parlé ainsi, il regarda autour de lui dans la forêt, comme s'il cherchait la confirmation de ses paroles. S'il avait fait jour, il est probable que tout, jusqu'à la moindre feuille, lui eût cligné de l'œil pour lui dire que dans la forêt, il n'y a rien de bien dangereux; mais, comme c'était encore pleine nuit, les arbres se renfrognaient, silencieux, ayant l'air de cacher toutes sortes de dangers mystérieux.

Aussi, Lars Larsson s'alarma de plus en plus. Ce qui l'effraya surtout, c'est qu'il lui fallait traverser le ruisseau encore une fois, celui-ci ne se séparant du chemin qu'un peu plus loin. Il se demanda ce que le Neck allait lui faire, lorsqu'il traverserait le dernier pont. Peut-être verrait-il une grosse main noire sortir de l'eau pour l'attirer au fond.

Il s'était monté la tête au point de se demander s'il ne valait pas mieux rebrousser chemin. Mais alors, il rencontrerait le ruisseau de nouveau. Et s'il quittait le chemin pour s'engouffrer dans la forêt, il ne manquerait certainement pas de le rencontrer encore, tant son cours était tortueux.

Il ressentit une telle angoisse, qu'il ne sut plus que faire. Il était pris, enchevêtré, enchaîné par ce terrible ruisseau, et ne voyait aucun moyen d'en sortir.

Enfin, il aperçut devant lui le dernier pont. En face, de l'autre côté du ruisseau, se trouvait un vieux moulin, abandonné depuis bien des années, à ce qu'il paraissait. La grande meule restait immobile, suspendue sur l'eau, la vanne pourrissait par terre, les rayères se couvraient de mousse, et dans les lucarnes vides, la fougère et le lichen poussaient en abondance.

--Si c'eût été autrefois, j'aurais trouvé des gens par ici, pensa le musicien, et j'aurais été hors de tout danger.

Il fut cependant tranquillisé par la vue d'une construction faite de main d'homme, et en traversant le ruisseau, il n'avait presque plus peur du tout. Aussi ne lui arriva-t-il rien d'extraordinaire. Le Neck sembla ne pas lui garder rancune. Il s'indigna contre lui-même d'avoir pu ainsi se monter la tête pour rien, rien du tout.

Il se sentit très content et tout à fait rassuré, et il fut encore plus content en voyant la porte du moulin s'ouvrir et une jeune fille s'avancer vers lui.

Elle avait l'air d'une jeune paysanne. Le fichu de coton sur la tête, la jupe courte et la blouse large, les pieds nus.

Elle s'approcha du musicien et lui dit simplement:

--Si tu veux jouer pour moi, je danserai pour toi.

--Parfaitement! répondit le musicien qui avait retrouvé sa belle humeur, maintenant qu'il n'y avait plus de danger. Je n'y vois pas d'inconvénient. Jamais de ma vie, je n'ai refusé de jouer pour une belle fille qui veut danser.

Il s'installa sur une pierre au bord de l'écluse, ajusta le violon sous le menton et se mit à jouer.

La jeune fille fit quelques pas, mais s'arrêta presqu'aussitôt.

--Qu'est-ce que tu joues? fit-elle. Ça manque absolument d'entrain.

Le musicien changea d'air. Il en essaya un qui était plus vif. La jeune fille resta toujours mécontente.

--Est-ce que je peux danser sur un air si languissant? dit-elle.

Alors, Lars Larsson aborda l'air le plus alerte qu'il connût.

--Si tu n'es pas contente de celui-là, dit-il, il faudra faire venir un musicien plus habile que moi.

À peine ces paroles prononcées, il eut la sensation d'une main qui lui saisit le bras juste au coude et se mit à manier l'archet, tout en accélérant la cadence.

De l'instrument sortit un air tel qu'on n'en avait jamais entendu de pareil. Il était d'un tel mouvement, que Lars Larsson se disait que même une roue lancée à toute vitesse n'aurait pu le suivre.

--Voilà ce que j'appelle un air de danse, s'écria la jeune fille, qui se mit à tournoyer.

Mais le joueur ne la regarda plus. Il était tellement surpris de l'air qu'il jouait qu'il ferma les yeux pour mieux écouter.

Lorsque, quelques minutes après, il les rouvrit, la jeune fille avait disparu, mais il ne s'en étonna pas outre mesure. Il continua à jouer longtemps, longtemps, uniquement parce que jamais encore il n'avait entendu pareille musique.

--Maintenant, je trouve que c'est le moment de m'arrêter, se dit-il enfin; et il voulut déposer l'archet.

Mais l'archet continua à se démener et ne se laissa pas arrêter. Il dansait de-ci de-là sur les cordes, forçant le bras et la main à suivre le mouvement. Et la main qui tenait le manche du violon et qui maniait les cordes, ne pouvait non plus se détacher.

Alors Lars Larsson sentit son front se couvrir d'une sueur froide et s'abandonna à une peur atroce.

--Comment cela finira-t-il? Dois-je rester ici jusqu'au jour du jugement dernier? se demanda-t-il, désespéré.

L'archet continua sa danse effrénée, évoquant, comme par enchantement, des airs sans fin. À chaque instant surgissait un morceau nouveau, si beau que le pauvre musicien était bien forcé d'admettre combien peu valait sa propre maîtrise. Et c'est cela qui le peina bien plus que la fatigue.

--Celui qui se sert de mon violon s'y connaît, mais moi je n'ai jamais été qu'un gâte-métier. C'est maintenant seulement que j'apprends ce que c'est que de jouer.

Pour quelques instants il put se laisser enthousiasmer par la musique au point d'oublier son triste sort. Mais tout à coup il sentit ses bras endoloris par la fatigue et de nouveau il se laissa envahir par le désespoir.

--Je ne pourrai déposer ce violon avant de m'être tué au jeu. Je comprends que le Neck n'est pas content à moins.

Il se mit à pleurer sur lui-même, tout en continuant à jouer.

--Il aurait bien mieux valu pour moi rester dans la petite cabane auprès de ma mère. À quoi bon toute ma gloire, si je dois finir de cette manière?

Il resta ainsi des heures durant. Le matin parut, le soleil se leva, et les oiseaux commencèrent leurs chants. Mais lui jouait, jouait sans trêve.

Comme le jour naissant était un dimanche, Lars Larsson dut rester seul auprès du vieux moulin. Personne ne prit la route de la forêt. Tout le monde s'en fut vers l'église dans la vallée ou bien vers les villages qui bordaient la grand'route.

La matinée s'écoula et le soleil monta toujours plus haut dans le ciel. Les oiseaux se turent, mais en échange on entendit le bruissement des longues aiguilles des pins.

Lars Larsson ne se laissa pas arrêter par la chaleur de cette journée d'été. Il jouait, jouait.

Enfin le soir vint, le soleil se coucha mais son archet n'avait pas besoin de repos et son bras continua à se mouvoir fébrilement.

--Il est bien certain que cela ne finira que par ma mort, dit-il, et ce sera là la juste punition de mon orgueil.

Très tard dans la soirée, il vit un être humain s'approcher à travers la forêt. C'était une pauvre vieille au dos courbé, aux cheveux gris et au visage ridé par bien des chagrins.

--Voilà qui est singulier, pensa le musicien. Il me semble reconnaître cette vieille femme. Est-il possible que ce soit ma mère? Est-il possible qu'elle soit devenue si vieille et si grise?

Il l'interpella à haute voix pour l'arrêter.

--Mère, mère, viens ici! cria-t-il.

Elle s'arrêta comme à contre-cœur.

--Je me rends compte maintenant, par mes propres oreilles, que tu es le joueur de violon le plus habile du Vermland entier, dit-elle, et je comprends que tu ne te soucies plus d'une vieille femme comme moi.

--Mère, mère, ne passe pas! cria Lars Larsson. Je ne suis pas un joueur habile, je ne suis qu'un vaurien. Viens ici, pour que je puisse te parler!

Alors, la mère s'approcha de lui et s'aperçut de son état. Son visage avait une pâleur mortelle, ses cheveux ruisselaient de sueur et le sang sortait par la racine de ses ongles.

--Mère, je suis tombé dans le malheur à cause de mon orgueil et maintenant il faut que je me tue à force de jouer. Mais auparavant dis-moi si tu peux me pardonner, à moi, qui t'ai laissée seule et pauvre dans tes vieux jours?

La mère se sentit envahir d'une grande pitié pour le fils, et toute la colère qu'elle avait eue contre lui disparut comme par enchantement.

--Pour sûr que je te pardonne, dit-elle.

Mais voyant son angoisse, et empressée à lui faire comprendre que c'était bien là ses sentiments véritables, elle confirma le pardon en prononçant le nom du Seigneur.

--Au nom du Seigneur Jésus-Christ, je te pardonne, dit-elle.

À ces paroles l'archet s'arrêta, le violon tomba par terre et le joueur se leva, délivré et sauvé. Car l'enchantement était rompu du moment que sa vieille mère avait été émue de pitié devant son malheur, au point de prononcer sur lui le nom du Seigneur.

UNE LÉGENDE DE JÉRUSALEM

Dans la vieille et vénérable mosquée d'El Aksa, à Jérusalem, se trouve, dans le bas-côté qui contourne le bâtiment, une large et profonde baie de croisée. Dans cette baie on voit étendu un vieux tapis usé, et assis sur le tapis, jour et nuit, le vieux Mésullam, devin de son métier, et qui pour une somme modeste se charge de prédire aux visiteurs leur sort futur.

Or, il arriva une belle après-midi d'il y a quelques années que Mésullam, assis comme toujours à sa fenêtre, fut de si mauvaise humeur, qu'il ne rendit même pas leur salut aux passants.

Personne cependant ne se sentit froissé de son impolitesse, car on savait qu'il se désolait d'une humiliation subie au courant de la journée.

Un souverain puissant de l'Occident se trouvait en visite à Jérusalem, et au matin de ce jour-là l'hôte illustre, entouré de sa suite, avait traversé El Aksa. Avant son arrivée, l'intendant de la mosquée avait fait balayer et nettoyer tous les petits recoins de la vieille bâtisse; il avait en plus ordonné que Mésullam fût mis dehors. Il avait trouvé impossible de le laisser là pendant l'auguste visite. Non seulement son tapis était sale et déchiré et les sacs entassés tout autour dans lesquels il fourrait ses biens, d'une malpropreté répugnante; mais lui-même, Mésullam, ne pouvait pas être considéré comme un ornement de la mosquée, loin de là.

À vrai dire, c'était un nègre d'une laideur incroyable. Ses lèvres étaient énormes, la mâchoire inférieure proéminente d'inquiétante façon, le front extrêmement bas et le nez absolument pareil à un groin. Ajoutons que Mésullam avait la peau rude et rugueuse et un corps obèse et difforme à peine couvert d'un châle crasseux, et ne soyons pas trop surpris qu'on lui défendît l'entrée de la mosquée tant que l'hôte illustre s'y trouverait!

Le pauvre Mésullam, qui avait la conscience d'être un homme fort sage malgré sa laideur, éprouva un vif dépit de ne pas être admis à voir l'auguste voyageur. Il avait espéré pouvoir donner à celui-ci quelques preuves des vastes connaissances qu'il possédait en fait de choses secrètes et mystérieuses, pour accroître ainsi sa propre gloire et sa réputation. Cet espoir anéanti, il restait des heures abandonné à sa douleur, dans une attitude singulière, ses longs bras tendus en haut comme s'il implorait du ciel un peu de justice, et la tête fortement penchée en arrière.

À la nuit tombante, Mésullam fut réveillé de cet état de prostration complète par une voix joyeuse qui l'appelait de son nom. C'était un drogman syrien qui, accompagné d'un seul voyageur, s'était arrêté devant le devin. Il lui dit que l'étranger qu'il guidait avait exprimé le désir de voir quelques preuves de la sagesse orientale, et lui, le drogman, n'avait pas manqué d'insister sur la merveilleuse faculté de Mésullam d'interpréter les songes.

Mésullam ne répondit pas un seul mot à tout cela mais resta immobile dans la même position qu'avant. Ce n'est que lorsque le drogman lui demanda une seconde fois s'il voulait bien écouter les songes que l'étranger désirait lui soumettre, qu'il laissa retomber les bras pour les croiser sur la poitrine, et tout en prenant l'attitude humble d'un homme offensé, il répondit que ce soir son âme était si remplie de sa propre douleur qu'il ne saurait guère juger avec justesse de choses qui regardaient un autre.

Mais l'étranger, qui était d'un tempérament très vif et très impératif, ne paraissait pas se soucier de ses objections. Ne trouvant pas de siège, il enleva du pied le tapis de Mésullam et s'assit dans l'embrasure de la fenêtre. Puis, il se mit à raconter, à voix haute et claire, les songes qu'il avait faits, pour que le drogman les traduisît au vieux devin.

--Dites-lui, fit le voyageur, qu'il y a quelques années je me trouvais au Caire, en Égypte. Puisqu'il est un homme savant, il ne doit pas ignorer qu'il y a là une mosquée dite El Azhar, qui est en même temps l'école la plus célèbre de l'Orient entier. Je m'y suis rendu un jour pour la visiter et j'ai trouvé l'énorme bâtiment, les salles aussi bien que les arcades et les couloirs, tout remplis d'étudiants. Il y avait là des vieillards qui avaient consacré leur vie entière aux études, et des enfants en train d'apprendre à écrire leurs premières lettres. Il y avait là des nègres de haute taille venus du cœur de l'Afrique, de beaux et sveltes adolescents des Indes et de l'Arabie, des étrangers venus de la Barbarie, de la Géorgie, de tous les pays dont les habitants embrassent le Coran. Auprès des colonnes--on me dit que dans El Azhar il y a autant de professeurs qu'il y a de colonnes--se tenaient les maîtres accroupis sur leurs peaux de mouton, et les élèves qui faisaient cercle autour d'eux, écoutaient religieusement leurs leçons en se dandinant. Et dites-lui que bien que El Azhar ne réponde en aucune façon aux idées que nous nous faisons en Occident d'une grande école, j'ai été néanmoins stupéfait de ce que j'ai vu. Et je me suis dit:

«Voici la grande forteresse de l'Islam, c'est d'ici que sortent les jeunes combattants de Mahomet. L'école d'El Azhar prépare les breuvages magiques qui conservent aux enseignements du Coran leur fraîcheur et leur puissance de vie».

Tout cela fut dit presque d'une seule haleine. Ici cependant le voyageur fit une pause pour laisser le drogman traduire. Puis il continua:

--Dites-lui encore que El Azhar m'impressionna tant que la nuit suivante je le revis en songe. Je vis le vaste bâtiment en marbre blanc, et le grand nombre des étudiants, tous vêtus de manteaux noirs et de turbans blancs, selon la coutume de El Azhar. Je parcourus les salles et les préaux, et de nouveau je m'émerveillai de voir cette œuvre magnifique de défense de l'Islam. Enfin, j'arrivai, en songe, au pied du minaret dans lequel le muezzin monte annoncer aux fidèles que l'heure de la prière a sonné. Je vis l'escalier qui s'enroule en spirale autour du minaret et je vis un muezzin le monter. Il était vêtu d'un manteau noir et d'un turban blanc, tout comme les autres, et tout d'abord, lorsqu'il s'engagea dans l'escalier, je ne pus voir son visage. Mais après qu'il y eut fait un tour, il vint à tourner le visage vers moi, et alors je m'aperçus que c'était Jésus-Christ.

L'étranger fit une brève pause et de sa poitrine s'échappa un soupir profond.

--Je n'oublierai jamais, dit-il, bien que ce ne fût qu'un rêve, l'impression ressentie en voyant Jésus-Christ monter l'escalier du minaret d'El Azhar. Le fait qu'il était venu là à cette forteresse de l'Islam pour y crier les heures de la prière, m'a semblé si beau, si plein de sens que je me suis réveillé en sursaut.

Ici, le voyageur fit une nouvelle pause pour laisser le drogman traduire. Cela cependant parut être peine perdue. Mésullam persista à se dandiner tout le temps, les mains sur les hanches et les yeux à moitié fermés. Il avait l'air de dire:

--Puisque je ne puis échapper à ces gens importuns, je leur ferai bien voir que je ne me soucie pas d'écouter ce qu'ils me racontent. Je tâcherai de m'endormir en me berçant. Ce serait là le meilleur moyen de leur montrer le peu de cas que je fais d'eux.

Le drogman fit observer au voyageur que tous leurs efforts resteraient vains et qu'ils ne réussiraient pas à extorquer un seul mot raisonnable à Mésullam du moment qu'il était de cette humeur-là. Mais l'Européen parut être épris de l'extraordinaire laideur et des gestes singuliers de Mésullam. Il le regarda avec le même plaisir que prend un enfant à regarder une bête d'une ménagerie et il eut malgré tout envie de continuer l'entretien.

--Dites-lui que je ne lui aurais pas demandé de m'interpréter ce rêve, fit-il, s'il ne m'était pas pour ainsi dire revenu une seconde fois! Faites-lui savoir qu'il y a quelques semaines j'ai visité la mosquée de Sainte-Sophie à Constantinople, et qu'après avoir fait le tour du merveilleux monument je suis monté dans une des galeries supérieures pour mieux voir la magnifique salle du dôme. Dites-lui encore qu'on m'avait laissé entrer dans la mosquée au cours d'un service lorsqu'elle était remplie de fidèles. Sur chacun des tapis innombrables qui jonchaient le carreau de la nef du milieu, se trouvait un homme debout faisant sa prière. Tous ceux qui prenaient part au service faisaient simultanément les mêmes gestes. Tous se mettaient à genoux, se prosternaient, se relevaient en même temps. Tous murmuraient tout bas leurs prières, mais de ces mouvements presque imperceptibles de lèvres innombrables naissait un bruissement mystérieux, qui montait vers les voûtes pour mourir et reprendre à des intervalles réguliers, répercuté en chuchotement mélodieux par des couloirs et des galeries éloignées. Tout cela était si étrange qu'on en était à se demander si ce n'était pas l'esprit de Dieu qui soufflait à travers le sanctuaire.

Le voyageur s'arrêta de nouveau. Il observa Mésullam pendant que le drogman traduisait ses paroles. On eut l'impression qu'il s'était réellement efforcé d'attirer l'attention du nègre par son éloquence. Il parut du reste y avoir réussi, car les yeux de Mésullam se prirent tout d'un coup à briller comme des charbons qui commencent à prendre feu. Mais, têtu comme un enfant qui ne veut pas qu'on l'amuse, le devin laissa retomber sa tête sur sa poitrine et se remit à se dandiner encore plus impatiemment qu'avant.

--Dites-lui, reprit l'étranger, dites-lui que jamais je ne vis prier dans un tel recueillement. Il me sembla que c'était la sainte beauté de ce monument merveilleux qui faisait naître cette sensation d'extase. En vérité, me dis-je, voici encore une des forteresses de l'Islam. Voici le foyer du recueillement et de la ferveur; c'est de cette mosquée puissante qu'émanent la foi et l'enthousiasme qui font la puissance de l'Islam.

Il s'arrêta de nouveau pour suivre attentivement le jeu de la physionomie de Mésullam pendant la traduction. Il n'y découvrit aucun signe d'intérêt. Mais l'étranger était évidemment un homme qui aimait s'écouter parler. Il se grisait de ses propres paroles. Il aurait été bien fâché de ne pouvoir continuer.

--Eh bien, dit-il, lorsqu'il put de nouveau parler, je ne puis expliquer au juste ce qui m'arriva. Il est possible que la vague odeur des innombrables lampes à l'huile unie aux murmures et aux gestes monotones des fidèles, me mît dans un état de somnolence, d'assoupissement. Je ne fis que fermer les yeux là où je me trouvai adossé contre une colonne. Immédiatement une sorte de sommeil ou plutôt de léthargie s'empara de moi. Cela ne dura probablement qu'une minute, mais pendant cette minute-là j'étais complètement ravi à la réalité ambiante. Dans mon état léthargique je vis toujours devant moi la mosquée de Sainte-Sophie et la foule des gens en prière, mais maintenant j'aperçus ce que je n'avais pas vu auparavant: là-haut sous la coupole il y avait des échafaudages sur lesquels se trouvaient des ouvriers munis de brosses et de pots de couleurs.

--Dites-lui encore, poursuivit le conteur, s'il ne le sait pas déjà, que la mosquée de Sophie fut autrefois une église chrétienne, et que ses voûtes et sa coupole sont couvertes de mosaïques sacrées, bien que les Turcs aient caché toutes ces images sous une couche de couleur jaune! Or, dans mon songe, il me sembla que la couleur jaune s'était détachée à divers endroits et que les peintres étaient grimpés sur les échafaudages pour réparer la peinture. Mais au moment même où l'un d'eux leva sa brosse pour étaler sa peinture, un autre grand morceau de couleur s'écailla, faisant apparaître à mes yeux une belle image du Christ. De nouveau le peintre tendit son bras pour couvrir l'image, mais le bras retomba comme paralysé, sans force devant le visage majestueux. Du même coup, la couleur se détacha partout des parois de la coupole et des voûtes, et le Christ apparut dans toute sa splendeur, entouré des anges et des chœurs célestes. À cette vue, le peintre jeta un cri qui fit lever la tête aux fidèles en prière sur le carreau de la mosquée. En apercevant les chœurs célestes qui entouraient le Rédempteur, ils poussèrent un cri d'extase et tous tendirent les mains en haut. Mais devant cet enthousiasme je fus saisi moi aussi d'une telle émotion, que brusquement je me réveillai. Alors tout était comme auparavant, les mosaïques du plafond restaient cachées sous la couleur jaune, et les fidèles continuaient à invoquer Allah.

Lorsque le drogman eut traduit cela, Mésullam ouvrit un œil et regarda l'étranger. Il vit un homme qu'il trouva pareil à tous les autres Occidentaux qui passaient par sa mosquée. «Je ne crois pas que ce pale étranger ait pu avoir des visions, se dit-il. Il n'a pas les yeux sombres qu'il faut pour regarder derrière le rideau du mystère. Je crois plutôt qu'il est venu pour se moquer de moi. Il faut que je prenne garde qu'en ce jour damné je ne sois frappé d'une nouvelle humiliation.»

L'étranger poursuivit son exposé.

--Tu sais, ô devin, dit-il s'adressant cette fois directement à Mésullam comme s'il avait la sensation d'être compris malgré sa langue étrangère, tu sais qu'un hôte célèbre visite actuellement Jérusalem. Les autorités de la ville font leur possible pour lui plaire; il a même été question d'ouvrir à son intention la porte murée de l'enceinte de Jérusalem, celle qu'on appelle la Porte Dorée et qu'on croit être celle par où Jésus-Christ fit son entrée le dimanche des Rameaux. On avait vraiment conçu l'idée de faire à l'auguste voyageur l'insigne honneur de le faire entrer à Jérusalem par une porte murée depuis des siècles, mais on fut retenu par une vieille prédiction qui proclame que si l'on ouvre cette porte, les occidentaux passeront par là pour s'emparer de Jérusalem.