Part 1
SELMA LAGERLÖF
LAURÉAT DU PRIX NOBEL
LE
LIVRE DES LÉGENDES
NOUVELLES TRADUITES DU SUÉDOIS
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR
FRITIOF PALMÉR
PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35
1910
TABLE DES MATIÈRES
La Légende d'une dette, racontée au banquet Nobel, le 10 décembre 1909 La fille du Grand-Marais La Mine d'Argent La Légende de la Rose de Noël La Marche nuptiale Le Joueur de violon Une Légende de Jérusalem Pourquoi le Pape devint si vieux Le Ballon
LA LÉGENDE D'UNE DETTE RACONTÉE AU BANQUET NOBEL LE 10 DÉCEMBRE 1909
C'était il y a quelques jours. J'étais dans le train, en route pour Stockholm. Le jour baissait. Déjà on ne voyait plus clair dans le compartiment. Mes compagnons de voyage bavardaient, chacun dans son coin, mais moi je restais silencieuse à écouter le bruit du train s'élançant sur les rails.
Tout en écoutant je me remémorais les occasions diverses dans lesquelles j'avais pris le train pour Stockholm. Dans la plupart des cas, ç'avait été pour une raison désagréable. Je m'y étais rendue pour passer des examens, ou encore, avec des manuscrits, pour chercher un éditeur; cette fois-ci, j'y allais pour recevoir le prix Nobel. Je n'étais pas loin de trouver que cela manquait d'agrément, cela aussi.
L'automne entier j'avais vécu là-bas, chez moi, en Vermland, dans la plus grande solitude, et maintenant j'allais être forcée de paraître au milieu d'une foule de gens. C'était comme si là-bas, dans mon isolement, j'avais pris peur de la vie et des êtres humains et je ressentais une véritable angoisse à l'idée d'être de nouveau obligée de me montrer dans le monde. Mais au fond j'éprouvais évidemment un bonheur immense à aller recevoir le prix, et j'essayais de chasser mon angoisse en pensant à ceux qui se réjouiraient de mon bonheur. C'était une foule de vieux amis, c'étaient les miens, c'était surtout et avant tout ma vieille mère que j'avais laissée seule à la maison, toute joyeuse d'avoir assez vécu pour assister à ce grand événement.
Du même coup le souvenir de mon père me traversa l'esprit: je ressentais un regret douloureux de le savoir mort et de ne pas pouvoir lui raconter que j'avais eu le prix Nobel. Je savais que personne au monde n'eût pu s'en réjouir autant que lui. Jamais je n'avais rencontré un être humain animé d'un tel amour, d'un tel respect envers la poésie et les poètes. S'il avait pu apprendre que l'Académie suédoise venait de m'attribuer un grand prix de poésie!--C'était un vrai malheur de ne pas pouvoir le lui raconter!
Quiconque a voyagé en chemin de fer, par la nuit obscure, sait qu'il arrive souvent que de longues minutes durant les wagons glissent sur les rails d'une façon singulièrement douce, sans la moindre secousse. Le bruit et le fracas cessent et le sourd grondement des roues se mue en une musique douce et monotone. On dirait que le train ne glisse plus sur des rails et sur des traverses, mais s'élance dans l'espace. Eh bien, au moment même où je me disais que j'aimerais bien revoir mon père, il m'arriva une chose semblable. Le train se mit à rouler d'une manière si légère, si silencieuse, qu'il me parut impossible qu'il fût encore sur la terre. Et alors mes pensées commencèrent à jouer: «Si je partais voir mon vieux père dans le royaume du ciel?» Il me semble avoir entendu parler d'aventures de ce genre arrivées à d'autres; pourquoi cela ne m'arriverait-il pas à moi!
Les wagons continuaient à dévorer l'espace de la même façon douce et silencieuse, mais quelle que pût être leur destination, ils avaient un bon bout de chemin à faire avant d'arriver, et mes pensées les dépassaient en route.
--Je le trouverai, me disais-je, installé sûrement dans un fauteuil, sous une véranda ayant vue sur une cour ensoleillée toute remplie de fleurs et d'oiseaux, et naturellement je le trouverai en train de lire la saga de Fritiof. Quand il me verra, il laissera le livre, repoussera un peu ses lunettes sur son front et se lèvera pour aller au-devant de moi. Je l'entendrai dire: «Bonjour et bienvenue! te voilà en train de faire une petite promenade. Et comment vas-tu, ma fille?» Tout à fait selon sa vieille manière.
Ce n'est que lorsqu'il a repris sa place dans le fauteuil qu'il commence à se demander pourquoi je suis venue le voir.
--J'espère qu'il n'y a pas de malheur à la maison, dit-il tout à coup.
--Oh! non, père, tout va bien.
Et je suis sur le point de lui raconter la grande nouvelle, mais je m'arrête, prise d'envie de me cacher un peu, et je fais un petit détour.
--Je ne suis venue que pour te demander un bon conseil, lui dis-je en affectant un air de grave souci. C'est que je me trouve accablée de dettes.
--J'ai bien peur de ne pouvoir t'aider, répond le père. On peut dire du lieu où je suis comme des vieux châteaux de Vermland: «Il y a de tout, sauf de l'argent!»
--Aussi n'ai-je pas de dettes d'argent, lui dis-je.
--Alors, c'est bien pis, répond-il. Raconte donc tout depuis le commencement, ma fille.
--C'est bien le moins que tu m'aides, lui dis-je, car c'est bien ta faute à toi, d'abord. Te rappelles-tu combien souvent tu nous chantais les airs de Bellman, t'accompagnant au clavecin, et te souviens-tu que tu nous fis lire et relire chaque hiver Tegnér, Runeberg et Andersen? C'est ainsi que j'ai contracté ma première grande dette. Père, comment pourrai-je les payer de m'avoir appris à aimer les contes et les faits héroïques, et la patrie, et la vie humaine dans toute sa grandeur, dans toutes ses faiblesses?
À ces mots, père s'ajuste dans son fauteuil et ses yeux prennent une si jolie expression:
--Je suis bien content, dit-il, d'avoir contribué à t'endetter ainsi.
--Oui, en cela tu as peut-être raison, père, lui dis-je; seulement, il faut te dire que ce n'est pas fini. J'ai une telle quantité de créanciers! Pense à tous ces pauvres chevaliers sans gîte qui vagabondaient en Vermland dans ta jeunesse, passant leur temps à jouer et à chanter. Je leur dois les folles aventures, les farces et les escapades sans nombre. Et pense à toutes les vieilles conteuses qui demeurent dans de petites cabanes grises au bord de la forêt et qui m'ont raconté tant d'histoires sur le Neck, les sorciers et les vierges ravies par le Troll. Ce sont elles, sans doute, qui m'ont appris à rendre la poésie de la dure montagne et de la forêt noire.--Et puis, père, pense à tous les pâles moines aux yeux creux, à toutes les nonnes enfermées dans des couvents obscurs, qui ont eu des visions et écouté des voix. Je suis leur débitrice pour avoir puisé au grand trésor de légendes qu'ils ont amassé. Et pense enfin aux paysans de Dalécarlie qui s'en furent à Jérusalem. Ne leur suis-je pas redevable de ce qu'ils m'ont donné une action héroïque à conter? Et il ne me suffit pas de m'être endettée envers les hommes; j'ai toute la nature pour créancière. Il y a les animaux de la terre, les oiseaux du ciel, les fleurs et les arbres;--tous ils ont eu leurs secrets à me confier.
Pendant que je parle, père fait de petits signes de la tête, en souriant, et il ne paraît pas du tout inquiet.
--Comprends donc, père, que c'est un grand fardeau que toutes ces dettes, lui dis-je, de plus en plus sérieuse.--Sur la terre personne ne sait comment les payer et j'ai pensé que vous le sauriez, ici, au ciel.
--Oui, oui, nous le savons certainement, dit père qui paraît prendre la chose légèrement, selon son habitude.--Nous saurons bien remédier à tes soucis, n'aie pas peur, mon enfant.
--Mais, père, ce n'est pas encore tout. Je suis encore endettée envers ceux qui ont cultivé et enrichi la langue, qui ont forgé le bon outil et qui m'ont appris à m'en servir. Et ne suis-je pas la débitrice de tous ceux qui avant moi ont écrit la destinée humaine, qui ont éveillé des idées et ouvert des chemins? Ne suis-je pas surtout la débitrice de ceux qui, dans ma jeunesse, étaient les pionniers de la création littéraire: les grands Norvégiens, les grands Russes. Ne suis-je pas endettée encore du fait d'avoir vécu à une époque où la littérature de mon propre pays a eu sa plus belle floraison, d'avoir vu les Empereurs en marbre de Rydberg, le monde poétique de Snoilsky, les pêcheurs de Strindberg et les paysans de Geijerstam, les types modernes de Ann-Charlotte Edgren et de Ernst Ahlgren, l'Orient de Heidenstam et l'histoire vécue de Sophie Elkan, les airs vermlandais de Fröding, les légendes de Levertin, Thanatos de Hallström et les Peintures dalécarliennes de Karlfeldt, et tant d'autres œuvres jeunes et neuves, incitant à l'émulation et fécondant le rêve?
--Oui, oui, tu as raison, dit père, tu es grandement endettée, mais nous saurons bien tout arranger.
--Je ne crois pas que tu comprennes bien nettement comme c'est difficile pour moi, tout cela. Tu n'as certainement pas considéré que je suis aussi endettée envers mes lecteurs. Combien ne leur dois-je pas à tous, depuis le vieux roi et son fils cadet qui m'a payé mon voyage d'apprentie dans le Midi, jusqu'aux petits écoliers qui griffonnent des épîtres de remerciements pour «Nils Holgersson»! Que serais-je devenue si l'on n'avait pas voulu de mes livres?--Il ne faut pas oublier non plus ceux qui ont écrit sur moi; souviens-toi du grand critique danois qui m'a gagné des amis partout dans son pays avec quelques mots seulement! Et pense à celui qui est mort et qui mélangeait sa boisson de doux et d'amer plus savamment que personne ne l'a jamais fait chez nous avant lui! Pense à tous ceux qui, dans les pays étrangers, ont travaillé pour moi. Je suis endettée envers tous, tant envers ceux qui m'ont louée qu'envers ceux qui m'ont blâmée.
--Oui, oui, dit père qui n'a plus l'air aussi tranquille. Il commence enfin à comprendre qu'il n'est pas si facile que ça de me donner un conseil; et je poursuis:
--Rappelle-toi tous ceux qui m'ont aidée, pense à mon amie fidèle Esselde qui me frayait le chemin pendant que nul autre n'osait encore croire en moi. Pense à tous ceux qui ont protégé mon travail, à toutes les affections que j'ai rencontrées, à tout l'honneur dont on m'a entourée. Tu devrais comprendre que j'ai dû venir à toi pour apprendre comment faire pour payer de telles dettes.
Père a baissé la tête, il n'a plus l'air si plein de confiance qu'au commencement.
--Je crois bien qu'il ne sera pas du tout facile de t'aider, ma fille, dit-il. Mais, n'est-ce pas, c'est enfin fini?
--Oh! non, tout cela, j'ai pu le supporter, mais il y a pis. Et c'est là pourquoi j'ai dû venir ici chercher un conseil.
--Je ne comprends pas que tu puisses être plus endettée encore, dit père.
--Mais si, lui dis-je; et puis, je lui révèle mon secret.
--Jamais je ne croirai que l'Académie suédoise... dit père, mais en disant cela, il me regarde et se rend bien compte que «cela» est vrai, et chaque pli de sa vieille figure commence à trembler et des larmes lui montent aux yeux.
--Que dirai-je à ceux qui ont décidé cette affaire et à ceux qui m'ont recommandée à ce prix? Car pense donc, père, ce n'est pas seulement honneur et argent qu'ils m'ont donné, c'est aussi qu'ils ont eu foi en moi, puisqu'ils ont osé me distinguer devant l'univers. Comment pourrai-je jamais payer cette dette?
Père reste un moment silencieux, absorbé dans des réflexions, puis tout à coup il essuie des larmes de joie, il se secoue et donnant du poing un rude coup sur le bras de son fauteuil, il s'écrie:
--Non, je ne resterai pas plus longtemps à me creuser la tête pour des choses auxquelles personne, ni ici, ni sur la terre, ne pourra répondre. Puisqu'il se trouve que tu as eu le prix Nobel, je ne veux penser à rien, sauf à m'en réjouir!
LE LIVRE DES LÉGENDES
LA FILLE DU GRAND-MARAIS
I
Ceci se passe dans une salle d'audience, en province. Devant le tribunal, tout au fond de la salle, est assis le vieux juge, homme de haute et forte taille, au visage rude et énergique. Des heures durant, sans discontinuer, il n'a fait que trancher litige après litige, et à la fin il s'est senti envahir par un sentiment de sombre dégoût. Il est difficile de savoir si c'est la chaleur étouffante de la salle qui l'incommode, ou s'il a été dégoûté à la longue de tant de querelles mesquines, qui paraissent n'être nées que pour témoigner de la manie tracassière, du manque de charité, et de l'âpreté au gain des hommes.
Il vient d'aborder la dernière des causes qui doivent être jugées ce jour-là. Il s'agit d'une demande de pension alimentaire.
Cette affaire est venue déjà au cours de la session précédente, et le greffier donne lecture du procès-verbal des débats antérieurs. Il en résulte d'abord que la partie demanderesse est la fille d'un pauvre journalier et que le défendeur est un homme marié.
Le défendeur déclare, toujours d'après le procès-verbal, que c'est à tort et par intérêt uniquement que la partie adverse l'a cité en justice. Il reconnaît l'avoir eue pendant un certain temps à son service. Mais il nie avoir eu à cette occasion avec elle des relations intimes, et il lui conteste tout droit de lui demander un secours quelconque. La demanderesse cependant a persisté dans sa demande, et, après avoir entendu quelques témoins, le tribunal a déféré le serment au défendeur sous peine de se voir condamner à servir la pension alimentaire exigée par la partie demanderesse.
Les deux parties sont présentes et se trouvent côte à côte devant la table du juge. La demanderesse est très jeune et paraît toute effarouchée. Elle pleure par timidité et essuie péniblement ses larmes à l'aide d'un mouchoir entortillé qu'elle ne semble pas savoir déplier. Elle porte un costume noir, d'aspect presque neuf, mais qui lui va si mal qu'on est tenté de se dire qu'elle l'a emprunté pour pouvoir se présenter d'une manière convenable devant le juge.
Quant au défendeur, on voit tout de suite que c'est un homme aisé. Il paraît âgé d'une quarantaine d'années et il a une figure résolue et énergique. À le voir là devant le tribunal, on constate qu'il a une attitude irréprochable. On voit bien qu'il aimerait mieux être ailleurs que là, mais, d'autre part, il n'a pas l'air gêné le moins du monde.
Aussitôt après la lecture du procès-verbal, le juge, s'adressant au défendeur, lui demande s'il persiste dans son refus, et s'il est disposé à prêter serment.
En réponse à ces questions le défendeur prononce sans hésitation un oui énergique. Il se met à fouiller dans la poche de son gilet, d'où il sort un certificat du pasteur attestant que lui, le défendeur, connaît le sens et l'importance du serment, et que rien ne s'oppose à ce qu'il le prête.
Pendant tout ce temps la demanderesse continue à pleurer. Elle paraît ne pas arriver à vaincre sa timidité et elle tient son regard obstinément fixé sur le sol. Elle n'a pas encore levé les yeux assez pour rencontrer ceux du défendeur.
En l'entendant prononcer ce _oui_, elle a un sursaut. Elle fait quelques pas vers le tribunal comme si elle avait quelque chose à objecter, mais elle s'arrête soudain. «Ce n'est pourtant pas possible, semble-t-elle se dire à elle-même. Il ne peut pas avoir dit _oui_. J'ai dû me tromper.»
Cependant le juge prend en main le certificat et fait en même temps un signe à l'huissier. Celui-ci s'approche de la table pour chercher la Bible, qui se cache sous un énorme monceau de paperasses, et se prépare avec empressement à la mettre devant le défendeur.
La demanderesse se rend compte que quelqu'un passe devant elle et elle devient inquiète. Elle se contraint à lever les yeux juste assez pour voir de l'autre côté de la table, et ainsi elle voit l'huissier déplacer la Bible.
De nouveau elle a l'air de vouloir faire des objections. Mais de nouveau elle s'arrête. Il n'est pas possible qu'on lui permette de prêter serment. Le juge doit l'empêcher.
Le juge est un homme avisé, qui sait très bien ce que pensent et disent les gens du pays d'où elle vient. Il devrait bien savoir combien tout le monde y est sévère pour tout ce qui touche au mariage. Ils ne connaissent pas de crime plus odieux que celui qu'elle a commis. Aurait-elle jamais fait un tel aveu, pour son propre déshonneur, si ce n'avait pas été la vérité? Le juge devait comprendre quel mépris horrible elle s'était attiré. Et non seulement du mépris mais toute sorte de misères. Personne ne voulait plus l'employer, personne ne voulait plus de son travail. Ses propres parents ne la souffraient presque plus dans leur cabane, mais parlaient tous les jours de la mettre à la porte. Oh! non, le juge devait bien savoir qu'elle n'aurait pas demandé de secours à un homme marié si elle n'y avait pas eu droit.
Le juge ne peut pourtant pas croire qu'elle mente dans une telle affaire, qu'elle ait attiré un malheur si horrible sur elle-même, alors qu'elle avait le moyen d'en accuser tout autre qu'un homme marié. Et s'il sait cela, il doit évidemment empêcher la prestation du serment.
Elle voit que le juge relit plusieurs fois le certificat du pasteur. C'est pourquoi elle commence à croire qu'il va intervenir.
Il est vrai, en effet, que le juge a l'air soucieux. Il fixe plusieurs fois son regard sur la demanderesse, mais pendant ce temps, l'expression de dégoût et d'aversion qui flotte sur son visage s'accentue. Il paraît l'avoir prise en haine. Si le défendeur de son côté dit la vérité, elle est une personne abjecte à laquelle le juge ne pourra pas s'intéresser.
Il arrive parfois que le juge intervienne dans une affaire en conseiller bienveillant et avisé, pour empêcher les parties de se faire tort à elles-mêmes, mais ce jour-là il est fatigué et dégoûté, et ne pense qu'à laisser l'affaire suivre son cours légal.
Il dépose le certificat, et, s'adressant de nouveau au défendeur, exprime l'espoir que celui-ci a bien réfléchi au péril d'un faux serment. Le défenseur l'écoute avec le même calme dont il a fait preuve tout le temps; il répond respectueusement, et non sans dignité.
La demanderesse entend tout cela avec une très grande anxiété. Elle fait quelques mouvements violents, et se tord les mains convulsivement; maintenant elle veut parler devant le tribunal. Elle soutient une lutte horrible contre sa timidité et contre les sanglots qui l'empêchent de parler. En fin de compte elle n'arrive pas à articuler un seul mot perceptible.
Donc, le serment va être prêté. On lui permettra de le prêter! Personne ne l'empêchera de devenir parjure!
Jusqu'ici elle n'a pas pu croire que cela pût se faire. Mais maintenant elle est saisie de la certitude que cela est imminent, que cela se passera à l'instant même. Une angoisse horrible, telle qu'elle n'en a jamais ressenti, la saisit à la gorge. Elle reste là pétrifiée. Elle ne pleure même plus. Ses yeux s'immobilisent dans leurs orbites.
Il a donc l'intention de s'attirer la damnation éternelle.
Elle comprend bien qu'il veut se dégager par ce serment, à cause de sa femme. Mais quand même il aurait des ennuis avec celle-là, il ne devrait cependant pas compromettre ainsi le salut de son âme.
Il n'y a rien de si horrible qu'un parjure. Il reste quelque chose de mystérieux et d'horrible attaché à cette sorte de péché. Aucune grâce, aucun pardon ne peut le couvrir. Les portes de l'enfer s'ouvrent d'elles-mêmes, lorsque le nom d'un parjure est prononcé. Si à ce moment elle eût levé son regard vers le visage de cet homme, elle aurait craint de le voir marqué du signe de la damnation, apposé par la colère de Dieu.
Tandis qu'elle exaspère ainsi son anxiété toujours croissante, le juge a enseigné au défendeur la manière de poser ses doigts sur la Bible. Puis il ouvre le code pour trouver la formule du serment.
En le voyant poser ses doigts sur la Bible, elle s'approche encore d'un pas et on dirait qu'elle veut s'allonger à travers la table pour écarter cette main.
Mais elle est encore retenue par un suprême espoir. Elle croit qu'il cédera au dernier moment.
Le juge a trouvé la page du code qu'il cherchait, et maintenant il commence à dicter le serment à voix haute et distincte. Puis il fait une pause pour que le défendeur puisse répéter ce qu'il vient de dire. Et le défendeur commence vraiment à répéter la formule, mais il vient à se tromper de mot, et le juge est obligé de tout reprendre depuis le commencement.
Maintenant elle ne peut plus garder le moindre espoir. Maintenant elle sait qu'il va se parjurer et qu'il va s'attirer la colère de Dieu pour cette vie et pour l'autre.
Elle reste là à se tordre les mains désespérément. Et tout cela c'est sa faute à elle, puisque c'est elle qui l'a accusé!
Elle était sans travail, il est vrai, elle avait faim et froid. L'enfant était près de mourir, faute de soins. À qui donc devait-elle s'adresser pour avoir du secours?
Jamais elle n'aurait cru non plus qu'il pût commettre un péché si abominable.
Maintenant le juge vient de dicter à nouveau la formule du serment. Dans quelques instants, l'acte sera accompli. Un acte que rien ne peut abolir, qu'on ne peut jamais réparer, qui ne s'efface jamais.
Juste au moment où le défendeur commence à répéter la formule sacramentelle, elle s'élance, rejette la main, et s'empare vivement de la Bible.
C'est son angoisse atroce qui enfin lui a donné le courage d'agir. Il ne faut pas qu'il soit parjure. Il ne faut pas!
L'huissier accourt pour lui arracher la Bible et la ramener au calme. Tout ce qui touche au tribunal lui inspire une crainte immense, et elle croit assurément que ce qu'elle vient de faire va la conduire en prison, mais elle ne lâche pourtant pas la Bible. Coûte que coûte: il ne prêtera pas le serment. Lui qui tient à le prêter, accourt aussi pour s'emparer du livre; mais elle résiste à tous les deux.
--Tu ne dois pas prêter serment, crie-t-elle. Tu ne dois pas!
Cette scène provoque naturellement la plus grande stupeur. Le public se bouscule pour mieux voir, les jurés commencent à remuer, le greffier se lève précipitamment l'encrier à la main de peur qu'on ne le renverse.
Alors le juge s'écrie à voix haute et indignée: Silence! Et tout le monde s'arrête, immobile.
--Qu'est-ce qui vous prend? Que voulez-vous faire de la Bible? demande le juge à la demanderesse du même ton sévère et courroucé.
Ayant pu enfin par ce geste désespéré donner libre cours à son anxiété, elle arrive à surmonter sa gène juste assez pour pouvoir répondre:
--Il ne doit pas prêter serment!
--Tais-toi et remets le livre en place, ordonne le juge.
Mais elle n'obéit pas, au contraire, elle retient le livre des deux mains.
--Il ne doit pas prêter serment, crie-t-elle avec une violence frénétique.
--Tu es donc bien acharnée à gagner ton procès? lui demande le juge d'une voix toujours plus cassante.
--Je veux abandonner le procès, s'écrie-t-elle; et sa voix se fait aiguë, déchirante. Je ne veux pas le forcer à jurer.
--Qu'est-ce que tu cries? demande le juge. As-tu perdu la raison?
Elle respire violemment en essayant de se ressaisir. Elle s'aperçoit elle-même du son aigu de sa voix. Le juge va croire qu'elle est devenue folle, si elle ne peut pas dire posément ce qu'elle a à dire. Encore une fois elle lutte contre son émotion pour arriver à dominer sa voix, et cette fois elle y réussit. Elle dit lentement, posément, distinctement, tout en regardant le juge bien en face:
--J'abandonne le procès. C'est lui le père de l'enfant. Mais je l'aime toujours. Je ne veux pas qu'il soit parjure.
Elle se tient droite et résolue devant le tribunal et continue à fixer son regard droit sur le rude visage du juge. Celui-ci, les deux mains fortement appuyées sur la table, la regarde longuement sans détourner les yeux. Mais à la regarder ainsi, le juge est comme transformé. Tout ce qu'il y avait de dégoûté et de relâché dans ses traits, disparaît, et le rude visage s'illumine de la plus belle émotion. «Voilà, se dit le juge, voilà bien mon peuple. Je ne me fâcherai plus contre lui, puisque même chez le plus humble il y a tant d'amour et tant de piété.»