Part 4
Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque côté des chevaux. L’arrière-train de la voiture était bas et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d’aurore.
Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu’une chose: la voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d’or. Le coffre lourd était plein des joyaux de noces. Ce parfum terrible et souverain l’enveloppait de royauté.
Et Cice tendit les bras en criant:
—Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!
_Morgane_
MORGANE
La princesse Morgane n’aimait personne. Elle avait une candeur froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune jeune fille ni aucun jeune homme parce qu’elle se mirait dans leurs regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues lentes. Elle désirait s’aimer elle-même: mais l’image des miroirs avait une frigidité calme et lointaine, et l’image des étangs était morne et pâle, et l’image des rivières fuyait en tremblant.
La princesse Morgane avait lu dans les livres l’histoire du miroir de Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le conte du miroir d’Ilsée, d’où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée, et l’aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait s’étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, parce qu’ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, puisque jamais elle ne s’était rencontrée, sinon candide et voilée, non cruelle et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies d’or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane à Morgane.
Les prêtres de son pays étaient géomanciens et adorateurs du feu. Ils disposèrent le sable dans la boîte carrée, et y tracèrent les lignes; ils calculèrent au moyen de leurs talismans de parchemin, ils firent le miroir noir avec de l’eau mélangée de fumée. Et le soir Morgane se rendit vers eux, et elle jeta dans le feu trois gâteaux d’offrande. «Voici», dit le géomancien; et il montra le miroir noir liquide. Morgane regarda: et d’abord une vapeur claire traîna par la surface, puis un cercle coloré bouillonna, puis une image s’éleva et courut légèrement. C’était une maison blanche cubique avec de longues fenêtres; et sous la troisième fenêtre pendait un grand anneau de bronze. Et tout autour de la maison régnait le sable gris. «Ceci est l’endroit, dit le géomancien, où se trouve le véritable miroir; mais notre science ne peut le fixer ni l’expliquer.»
Morgane s’inclina et jeta dans le feu trois nouveaux gâteaux d’offrande. Mais l’image vacilla, et s’obscurcit; la maison blanche s’enfonça, et Morgane regarda vainement le miroir noir.
Et, au jour suivant, Morgane désira faire un voyage. Car il lui semblait avoir reconnu la couleur morne du sable, et elle se dirigea vers l’Occident. Son père lui donna une caravane choisie, avec des mules à clochettes d’argent, et on la portait dans une litière dont les parois étaient des miroirs précieux.
Ainsi elle traversa la Perse, et elle examinait les hôtelleries isolées, tant celles qui sont bâties près des puits et où passent les troupes de voyageurs, que les maisons décriées où les femmes chantent la nuit et battent des pièces de métal.
Et près des confins du royaume de Perse elle vit beaucoup de maisons blanches, cubiques, aux fenêtres longues; mais l’anneau de bronze n’y était point pendu. Et on lui dit que l’anneau se trouverait au pays chrétien de Syrie, à l’Occident.
Morgane passa les rives plates du fleuve qui environne la contrée des plaines humides, où croissent des forêts de réglisse. Il y avait des châteaux creusés dans une seule pierre étroite, qui était posée sur la pointe extrême; et les femmes assises au soleil sur le passage de la caravane avaient des torsades de crin roux autour du front. Et là vivent ceux qui mènent des troupeaux de chevaux, et portent des lances à pointe d’argent.
Et plus loin est une montagne sauvage habitée par des bandits qui boivent l’eau-de-vie de blé en l’honneur de leurs divinités. Ils adorent des pierres vertes de forme étrange, et se prostituent les uns aux autres parmi des cercles de buissons enflammés. Morgane eut horreur d’eux.
Et plus loin est une cité souterraine d’hommes noirs qui ne sont visités par leurs dieux que pendant leur sommeil. Ils mangent les fibres du chanvre, et se couvrent le visage avec de la poudre de craie. Et ceux qui s’enivrent avec le chanvre pendant la nuit fendent le cou de ceux qui dorment, afin de les envoyer vers les divinités nocturnes. Morgane eut horreur d’eux.
Et plus loin s’étend le désert de sable gris, où les plantes et les pierres sont pareilles au sable. Et à l’entrée de ce désert Morgane trouva l’hôtellerie de l’anneau.
Elle fît arrêter sa litière, et les muletiers déchargèrent les mules. C’était une maison ancienne, bâtie sans l’aide du ciment; et les blocs de pierre étaient blanchis par le soleil. Mais le maître de l’hôtellerie ne put lui parler du miroir: car il ne le connaissait point.
Et le soir, après qu’on eut mangé les galettes minces, le maître dit à Morgane que cette maison de l’anneau avait été dans les temps anciens la demeure d’une reine cruelle. Et elle fut punie de sa cruauté. Car elle avait ordonné de couper la tête à un homme religieux qui vivait solitaire au milieu de l’étendue de sable et faisait baigner les voyageurs avec de bonnes paroles dans l’eau du fleuve. Et aussitôt après cette reine périt, avec toute sa race. Et la chambre de la reine fut murée dans sa maison. Le maître de l’hôtellerie montra à Morgane la porte bouchée par des pierres.
Puis les voyageurs de l’hôtellerie se couchèrent dans les salles carrées et sous l’auvent. Mais vers le milieu de la nuit, Morgane éveilla ses muletiers, et fit enfoncer la porte murée. Et elle entra par la brèche poussiéreuse, avec un flambeau de fer.
Et les gens de Morgane entendirent un cri, et suivirent la princesse. Elle était agenouillée au milieu de la chambre murée, devant un plat de cuivre battu rempli de sang, et elle le regardait ardemment. Et le maître de l’hôtellerie leva les bras: car le sang du bassin n’était pas tari dans la chambre close depuis que la reine cruelle y avait fait placer une tête coupée.
* * * * *
Personne ne sait ce que la princesse Morgane vit dans le miroir de sang. Mais sur la route du retour ses muletiers furent trouvés assassinés, un à un, chaque nuit, leur face grise tournée vers le ciel, après qu’ils avaient pénétré dans sa litière. Et on nomma cette princesse Morgane la Rouge, et elle fut une fameuse prostituée et une terrible égorgeuse d’hommes.
_Mandosiane_
MANDOSIANE
Lilly et Nan étaient servantes de ferme. Elles portaient l’eau du puits, l’été, par le sentier à peine frayé dans les blés mûrs; et l’hiver, qu’il fait froid, et que les glacillons pendillent aux fenêtres, Lilly venait coucher avec Nan. Pelotonnées sous les couvertures, elles écoutaient le vent huer. Elles avaient toujours des pièces blanches dans leurs poches, et guimpes fines à rubans cerise; blondes pareillement, et ricassières. Tous les soirs elles mettaient au coin de l’âtre un baquet de belle eau fraîche; où aussi elles trouvaient, disait-on, au saut du lit, les pièces d’argent qu’elles faisaient sonner dans leurs doigts. Car les «pixies» en jetaient au baquet après s’y être baignées. Mais Nan, ni Lilly, ni personne, n’avait vu de «pixies», sinon que, dans les contes et ballades, ce sont quelques méchantes petites choses noires avec des queues tourbillonnantes.
Une nuit, Nan oublia de tirer de l’eau; d’autant qu’on était en décembre, et que la chaîne rouillée du puits était enduite de glace. Comme elle dormait, les mains sur les épaules de Lilly, soudain elle fut pincée aux bras et aux mollets, et les cheveux de sa nuque furent cruellement tirés. Elle s’éveilla en pleurant: «Demain je serai noire et bleue!» Et elle dit à Lilly: «Serre-moi, serre-moi: je n’ai pas mis le baquet de belle eau fraîche; mais je ne sortirai pas de mon lit, malgré tous les «pixies» du Devonshire.» Alors la bonne petite Lilly l’embrassa, se leva, tira de l’eau, et plaça le baquet au coin de l’âtre. Quand elle se recoucha, Nan était endormie.
* * * * *
Et dans son sommeil la petite Lilly eut un rêve. Il lui sembla qu’une reine, vêtue de feuilles vertes, avec une couronne d’or sur la tête, s’approchait de son lit, la touchait et lui parlait. Elle disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.» Et elle disait encore: «Je suis assise dans une prairie d’émeraudes, et le chemin qui mène vers moi est de trois couleurs, jaune, bleu et vert.» Et elle disait: «Je suis la reine Mandosiane; Lilly, viens me chercher.»
Puis Lilly enfonça sa tête dans l’oreiller noir de la nuit et elle ne vit plus rien. Or, le matin, comme le coq chantait, il fut impossible à Nan de se lever et elle poussait des plaintes aiguës, car ses deux jambes étaient insensibles et elle ne savait les remuer. Dans la journée, les médecins la virent et par grande consultation décidèrent qu’elle resterait sans doute étendue ainsi sans jamais plus marcher. Et la pauvre Nan sanglotait: car elle ne trouverait jamais de mari.
Lilly eut grand’pitié. Épluchant les pommes d’hiver, rangeant les nèfles, barattant le beurre, essuyant le petit-lait à ses mains rougies, elle imaginait sans cesse qu’on pourrait guérir la pauvre Nan. Et elle avait oublié le rêve, lorsqu’un soir où la neige tombait dru et qu’on buvait de la bière chaude avec des rôties, un vieux vendeur de ballades frappa à la porte. Toutes les filles de ferme sautèrent autour de lui, car il avait des gants, des chansons d’amour, des rubans, des toiles de Hollande, des jarretières, des épingles et des coiffes d’or.
—Voyez la triste histoire, dit-il, de la femme de l’usurier, pendant douze mois grosse de vingt sacs d’écus, aussi prise de l’envie bien singulière de manger des têtes de vipère à la fricassée et des crapauds en carbonade.
«Voyez la ballade du grand poisson qui vint sur la côte le quatorzième jour d’avril, sortit de l’eau plus de quarante brasses, et vomit cinq boisseaux d’anneaux de mariée tout verdis par la mer.
«Voyez la chanson des trois méchantes filles du roi et de celle qui versa un verre de sang sur la barbe de son père.
«Et j’avais aussi les aventures de la reine Mandosiane; mais une coquine de bourrasque m’a tiré la dernière feuille des mains au tournant de la route.»
Aussitôt Lilly reconnut son rêve, et elle sut que la reine Mandosiane lui ordonnait de venir.
Et la même nuit Lilly embrassa doucement Nan, mit ses souliers neufs et s’en alla seule par les routes. Or le vieux vendeur de ballades avait disparu, et sa feuille s’était envolée si loin que Lilly ne put la trouver; de sorte qu’elle ne savait ni ce qu’était la reine Mandosiane, ni où elle devait la chercher.
Et personne ne put lui répondre, bien qu’elle demandât sur son chemin aux vieux laboureurs, qui la regardaient encore de loin, en s’abritant les yeux avec la main, et aux jeunes femmes enceintes qui causaient indolemment devant leurs portes, et aux enfants qui viennent justement de parler, auxquels elle baissait les branches des mûriers par les haies. Les uns disaient: «Il n’y a plus de reines»; les autres: «Nous n’avons pas ça par ici; c’est dans les vieux temps»; les autres: «Est-ce le nom d’un joli garçon?» Et d’autres mauvais conduisirent Lilly devant une de ces maisons des villes qui sont fermées le jour, et qui, la nuit, s’ouvrent et s’éclairent, disant et affirmant que la reine Mandosiane y séjournait, vêtue d’une chemise rouge et servie par des femmes nues.
Mais Lilly savait bien que la vraie reine Mandosiane était vêtue de vert, non de rouge, et qu’il lui faudrait passer sur un chemin de trois couleurs. Ainsi elle connut le mensonge des méchants. Cependant elle marcha bien longtemps. Certes, elle passa l’été de sa vie, trottant par la poussière blanche, pataugeant par l’épaisse boue des ornières, accompagnée par les chariots des rouliers, et, parfois, le soir, quand le ciel avait une splendide nuance rouge, suivie par les grands chars où s’entassaient des gerbes et où quelques faux luisantes se balançaient. Mais personne ne put lui parler de la reine Mandosiane.
Afin de ne pas oublier un nom si difficile, elle avait fait trois nœuds à sa jarretière. Par un midi, étant allée loin vers le soleil qui se lève, elle entra dans une route jaune sinueuse, qui bordait un canal bleu. Et le canal fléchissait avec la route, et entre les deux un talus vert suivait leurs contours. Des bouquets d’arbrisseaux croissaient de part et d’autre; et aussi loin que l’œil pouvait atteindre, on ne voyait que des marécages et l’ombre verdoyante. Parmi les taches des marais s’élevaient de petites huttes coniques et la longue route s’enfonçait directement dans les nuages sanglants du ciel.
Là elle rencontra un petit garçon, dont les yeux étaient drôlement fendus, et qui halait le long du canal une lourde barque. Elle voulut lui demander s’il avait vu la reine; mais s’aperçut avec terreur qu’elle avait oublié le nom. Lors elle s’écria, et pleura, et tâta sa jarretière, en vain. Et elle s’écria plus fort, voyant qu’elle marchait sur la route de trois couleurs, faite de poussière jaune, d’un canal bleu, et d’un talus vert. De nouveau elle toucha les trois nœuds qu’elle avait noués, et sanglota. Et le petit garçon, pensant qu’elle souffrait et ne comprenant point sa douleur, cueillit au bord de la route jaune une pauvre herbe, qu’il lui mit dans la main.
—La mandosiane guérit, dit-il.
* * * * *
Voilà comment Lilly trouva sa reine vêtue de feuilles vertes.
Elle la serra précieusement, et retourna aussitôt sur la longue route. Et le voyage de retour fut plus lent que l’autre, car Lilly était lasse. Il lui parut qu’elle marchait depuis des années. Mais elle était joyeuse, sachant qu’elle guérirait la pauvre Nan.
Elle traversa la mer, où les vagues étaient monstrueuses. Enfin elle arriva dans le Devon, tenant l’herbe entre sa cotte et sa chemise. Et d’abord elle ne reconnut pas les arbres; et il lui parut que tous les bestiaux étaient changés. Et dans la grand’salle de la ferme, elle vit une vieille femme entourée d’enfants. Courant, elle demanda Nan. La vieille, surprise, considéra Lilly et dit:
—Mais Nan est partie depuis longtemps, et mariée.
—Et guérie? demanda joyeusement Lilly.
—Guérie, oui, certes, dit la vieille.—Et toi, pauvre, n’es-tu pas Lilly?
—Oui, dit Lilly; mais quel âge puis-je donc avoir?
—Cinquante ans, n’est-ce pas, grand’mère, crièrent les enfants: elle n’est pas tout à fait si vieille que toi.
Et comme Lilly, lasse, souriait, le parfum très fort de la mandosiane la fit pâmer, et elle mourut sous le soleil. Ainsi Lilly alla chercher la reine Mandosiane et fut emportée par elle.
III
_Monelle_
_Rencontre de Monelle_
RENCONTRE DE MONELLE
Je ne sais comment je parvins à travers une pluie obscure jusqu’à l’étrange étal qui m’apparut dans la nuit. J’ignore la ville et j’ignore l’année; je me souviens que la saison était pluvieuse, très pluvieuse.
Il est certain que dans ce même temps des hommes trouvèrent par les routes de petits enfants vagabonds qui refusaient de grandir. Des fillettes de sept ans implorèrent à genoux pour que leur âge restât immobile, et la puberté semblait déjà mortelle. Il y eut des processions blanchâtres sous le ciel livide, et de petites ombres à peine parlantes exhortèrent le peuple puéril. Rien n’était désiré par elles qu’une ignorance perpétuée. Elles souhaitaient se vouer à des jeux éternels. Elles désespéraient du travail de la vie. Tout n’était que passé pour elles.
En ces jours mornes, sous cette saison pluvieuse, très pluvieuse, j’aperçus les minces lumières filantes de la petite vendeuse de lampes.
Je m’approchai sous l’auvent, et la pluie me courut sur la nuque tandis que je penchais la tête. Et je lui dis:
—Que vendez-vous donc là, petite vendeuse, par cette triste saison de pluie?
—Des lampes, me répondit-elle, seulement des lampes allumées.
—Et en vérité, lui dis-je, que sont donc ces lampes allumées, hautes comme le petit doigt et qui brûlent d’une lumière menue comme une tête d’épingle?
—Ce sont, dit-elle, les lampes de cette saison ténébreuse. Et autrefois ce furent des lampes de poupée. Mais les enfants ne veulent plus grandir. Voilà pourquoi je leur vends ces petites lampes qui éclairent à peine la pluie obscure.
—Et vivez-vous donc ainsi, lui dis-je, petite vendeuse vêtue de noir, et mangez-vous par l’argent que vous payent les enfants pour vos lampes?
—Oui, dit-elle simplement. Mais je gagne bien peu. Car la pluie sinistre éteint souvent mes petites lampes, au moment où je les tends pour les donner. Et quand elles sont éteintes, les enfants n’en veulent plus. Personne ne peut les rallumer. Il ne me reste que celles-ci. Je sais bien que je ne pourrai en trouver d’autres. Et quand elles seront vendues, nous demeurerons dans l’obscurité de la pluie.
—Est-ce donc la seule lumière, dis-je encore, de cette morne saison; et comment éclairerait-on, avec une si petite lampe, les ténèbres mouillées?
—La pluie les éteint souvent, dit-elle, et dans les champs ou par les rues elles ne peuvent plus servir. Mais il faut s’enfermer. Les enfants abritent mes petites lampes avec leurs mains et s’enferment. Ils s’enferment chacun avec sa lampe et un miroir. Et elle suffit pour leur montrer leur image dans le miroir.
Je regardai quelques instants les pauvres flammes vacillantes.
—Hélas, dis-je, petite vendeuse, c’est une triste lumière, et les images des miroirs doivent être de tristes images.
—Elles ne sont point si tristes, dit l’enfant vêtue de noir en secouant la tête, tant qu’elles ne grandissent pas. Mais les petites lampes que je vends ne sont pas éternelles. Leur flamme décroît, comme si elle s’affligeait de la pluie obscure. Et quand mes petites lampes s’éteignent, les enfants ne voient plus la lueur du miroir, et se désespèrent. Car ils craignent de ne pas savoir l’instant où ils vont grandir. Voilà pourquoi ils s enfuient en gémissant dans la nuit. Mais il ne m’est permis de vendre à chaque enfant qu’une seule lampe. S’ils essaient d’en acheter une seconde, elle s’éteint dans leurs mains.
Et je me penchai un peu plus vers la petite vendeuse, et je voulus prendre une de ses lampes.
—Oh! il n’y faut pas toucher, dit-elle. Vous avez passé l’âge où mes lampes brûlent. Elles ne sont faites que pour les poupées ou les enfants. N’avez-vous point chez vous une lampe de grande personne?
—Hélas! dis-je, par cette saison pluvieuse de pluie obscure, dans ce morne temps ignoré, il n’est plus que vos lampes d’enfant qui brûlent. Et je désirais, moi aussi, regarder encore une fois la lueur du miroir.
—Venez, dit-elle, nous regarderons ensemble.
Par un petit escalier vermoulu, elle me conduisit dans une chambre de bois simple où il y avait un éclat de miroir au mur.
—Chut, dit-elle, et je vous montrerai. Car ma propre lampe est plus claire et plus puissante que les autres; et je ne suis pas trop pauvre parmi ces pluvieuses ténèbres. Et elle leva sa petite lampe vers le miroir.
Alors il y eut un pâle reflet où je vis circuler des histoires connues. Mais la petite lampe mentait, mentait, mentait. Je vis la plume se soulever sur les lèvres de Cordelia; et elle souriait, et guérissait; et avec son vieux père elle vivait dans une grande cage comme un oiseau, et elle baisait sa barbe blanche. Je vis Ophélie jouer sur l’eau vitrée de l’étang, et attacher au cou d’Hamlet ses bras humides enguirlandés de violettes. Je vis Desdémone réveillée errer sous les saules. Je vis la princesse Maleine ôter ses deux mains des yeux du vieux roi, et rire, et danser. Je vis Mélisande, délivrée, se mirer dans la fontaine.
Et je m’écriai: Petite lampe menteuse ...
—Chut! dit la petite vendeuse de lampes, et me mit la main sur les lèvres. Il ne faut rien dire. La pluie n’est-elle pas assez obscure?
* * * * *
Alors je baissai la tête et je m’en allai vers la nuit pluvieuse dans la ville inconnue.
_Monelle_
MONELLE
Je ne sais pas où Monelle me prit par la main. Mais je pense que ce fut dans une soirée d’automne, quand la pluie est déjà froide.
—Viens jouer avec nous, dit-elle.
Monelle portait dans son tablier des vieilles poupées et des volants dont les plumes étaient fripées et les galons ternis.
Sa figure était pâle et ses yeux riaient.
—Viens jouer, dit-elle. Nous ne travaillons plus, nous jouons.
Il y avait du vent et de la boue. Les pavés luisaient. Tout le long des auvents de boutique l’eau tombait, goutte à goutte. Des filles frissonnaient sur le seuil des épiceries. Les chandelles allumées semblaient rouges.
Mais Monelle tira de sa poche un dé de plomb, un petit sabre d’étain, une balle de caoutchouc.
—Tout cela est pour eux, dit-elle. C’est moi qui sors pour acheter les provisions.
—Et quelle maison avez-vous donc, et quel travail, et quel argent, petite ...
—Monelle, dit la fillette en me serrant la main. Ils m’appellent Monelle. Notre maison est une maison où on joue: nous avons chassé le travail, et les sous que nous avons encore nous avaient été donnés pour acheter des gâteaux. Tous les jours je vais chercher des enfants dans la rue, et je leur parle de notre maison, et je les amène. Et nous nous cachons bien pour qu’on ne nous trouve pas. Les grandes personnes nous forceraient à rentrer et nous prendraient tout ce que nous avons. Et nous, nous voulons rester ensemble et jouer.
—Et à quoi jouez-vous, petite Monelle?
—Nous jouons à tout. Ceux qui sont grands se font des fusils et des pistolets; et les autres jouent à la raquette, sautent à la corde, se jettent la balle; ou les autres dansent des rondes et se prennent les mains; ou les autres dessinent sur les vitres les belles images qu’on ne voit jamais et soufflent des bulles de savon; ou les autres habillent leurs poupées et les mènent promener, et nous comptons sur les doigts des tout petits pour les faire rire.
* * * * *
La maison où Monelle me conduisit paraissait avoir des fenêtres murées. Elle s’était détournée de la rue, et toute sa lumière venait d’un profond jardin. Et déjà là j’entendis des voix heureuses.
Trois enfants vinrent sauter autour de nous.
—Monelle, Monelle! criaient-ils, Monelle est revenue!
Ils me regardèrent et murmurèrent:
—Comme il est grand! Est-ce qu’il jouera, Monelle?
Et la fillette leur dit:
—Bientôt les grandes personnes viendront avec nous. Elles iront vers les petits enfants. Elles apprendront à jouer. Nous leur ferons la classe, et dans notre classe on ne travaillera jamais. Avez-vous faim?
Des voix crièrent:
—Oui, oui, oui il faut faire la dînette.
Alors furent apportées des petites tables rondes, et des serviettes grandes comme des feuilles de lilas, et des verres profonds comme des dés à coudre, et des assiettes creuses comme des coquilles de noix. Le repas fut de chocolat et de sucre en miettes; et le vin ne pouvait pas couler dans les verres, car les petites fioles blanches, longues comme le petit doigt, avaient le cou trop mince.