Part 3
Quoiqu’on fit venir le maître d’école, on ne put lui faire entendre une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, ou poussait des cris.
Le curé l’examina fort soigneusement, mais ne put découvrir sur son corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à l’église, où elle ne manifesta point de signes d’inquiétude, sinon qu’elle gémit quand elle fut mouillée d’eau bénite. Mais elle ne recula pas devant l’image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes plaies et les déchirures d’épines, elle parut affligée.
Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de la crainte; et, malgré l’avis du curé, on parla d’elle comme de la «diablesse verte».
Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois qu’on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou les cerises, et sa déception était toujours semblable.
Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l’eau, balayer, essuyer et même coudre, bien qu’elle maniât la toile avec une certaine répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à s’approcher de l’âtre.
* * * * *
Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura, elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche fraîche sur sa joue.
Le terme s’approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte, le jour où on l’avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.
Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. De même que Bûchette l’avait conduite autrefois vers les maisons des hommes, elle l’emmena par la main vers la liberté inconnue.
_Jeanie_
JEANIE
L’amoureux de Jeanie était devenu matelot, et elle était seule, toute seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt, et la jeta dans la rivière, parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait jusqu’à l’Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux devait comprendre, puisque la lettre était d’amour. Et elle attendit longtemps la réponse, venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n’y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu’à Jeanie.
Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait les fleurs d’eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs s’inclinaient vers lui. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l’oiseau il y a un cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit: J’AIME JEANIE.—J’aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le cœur, le cœur est dans l’oiseau, l’oiseau est dans la cage, la cage est dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin sur la grande mer.»
Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, la voyant simple et douce, l’anneau d’or au doigt, lui offraient du pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine, avec un baiser blanc.
Ainsi, elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang.
* * * * *
Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s’était embarqué. Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le trouver: car le navire avait été envoyé dans la mer d Amérique, pensa Jeanie.
Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; d’autres n’étaient que d’étroits escaliers faits de dalles anciennes.
Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu, avec des têtes de négresse et des images d’oiseaux à bec rouge. Le soir de grosses lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des hommes qui paraissaient ivres.
Jeanie pensa que c’étaient les hôtelleries des matelots revenant du pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand désir d’attendre son amoureux dans une telle hôtellerie, qui avait peut-être l’odeur du lointain Océan.
Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes, appuyées aux fenêtres grillées, où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie poussa une double porte, et se trouva dans une salle carrelée, parmi des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l’ombre chaude un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une autre velue d’étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
—Elle est de la campagne, dit une des femmes.
—Chut! dit une autre, faut rien dire.
Et toutes ensemble lui crièrent:
—Veux-tu boire, mignonne?
Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une grosse femme vit l’anneau.
—Vous parlez, et c’est marié!
Toutes ensemble reprirent:
—T’es mariée, mignonne?
Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni comment on devait répondre.
—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j’étais petite, quand j’avais sept ans, je n’avais pas de jupon. Je suis allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits oiseaux m’aidaient à travailler! Il y avait le vautour, pour arracher la pierre, et le pigeon, avec son gros bec pour la tailler, et le bouvreuil pour jouer de l’orgue. Voilà mon église de noces et ma messe.
—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
Et toutes ensemble crièrent:
—Vrai, une alliance?
Alors elles embrassèrent Jeanie l’une après l’autre, et la caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame qui cousait dans la petite loge.
Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s’était endormie. Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par un petit escalier.
Puis toutes ensemble dirent:
—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
Le perroquet se réveilla et jabota.
—Je vas vous dire, expliqua la grosse.
Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s’essuya les yeux.
—C’est vrai, dit-elle, nous n’en avons pas eu; ça nous portera bonheur.
—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
* * * * *
Et le lendemain, quand Jeanie s’en alla, elle avait à chaque doigt de sa main gauche un anneau d’alliance. Son amoureux était bien loin; mais elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d’or.
_Ilsée_
ILSÉE
Sitôt qu’elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d’aller tous les matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée.» Puis elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L’image semblait venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L’autre Ilsée, plus pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. Son sourire matinal était comme une aube blême encore teinte de l’horreur nocturne.
Cependant Ilsée l’aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour, pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener aujourd’hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t’en.» Ilsée se détournait, et l’autre Ilsée, mélancolique, s’enfuyait vers l’ombre lumineuse.
Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. Habille-toi avec moi.» L’autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu’Ilsée.
Quelquefois Ilsée s’irritait, comme une enfant, contre la dame muette, qui s’irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle. Veux-tu me répondre, veux-tu m’embrasser!» Elle frappait le miroir de la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l’autre Ilsée.
Elle lui pardonnait durant la nuit; et heureuse de la retrouver, elle sautait de son lit pour l’embrasser, en lui murmurant: «Bonjour, ma petite Ilsée.»
* * * * *
Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à l’autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il est à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t’embrasser avec moi, tous les matins.» Le fiancé se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N’est-ce pas qu’il est beau et que je l’aime?» dit Ilsée. «Oui, oui,» répondit l’autre Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t’embrasserai plus, dit Ilsée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.»
* * * * *
A mesure qu’Ilsée apprit l’amour, Ilsée dans le miroir devint plus triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait en grand oubli. Plutôt l’image de son fiancé courait, après la nuit vers le réveil d’Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée, tu ne penses plus à moi, vilain. C’est l’autre que tu regardes. Elle est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je suis plus jalouse qu’elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde-moi. Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas, méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t’embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.»
* * * * *
Ilsée devint jalouse de l’autre Ilsée. Si la journée baissait sans que l’aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta mauvaise figure. Méchante, va-t’en, laisse-nous.»
Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan avant d’enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée,» dit-elle.
Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m’aime plus, pensa Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l’autre Ilsée? Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d’or, elle fendit un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d’une ombre blanche. «Elle est partie,» pensa Ilsée.
* * * * *
—Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L’autre Ilsée sera jalouse et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l’attendre.
Tous les matins, sur l’oreiller, près de son visage, il lui semblait le voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé.» Elle avançait la main et touchait le drap frais.
—Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente.
* * * * *
Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour, chaque mois, chaque année la flétrissait d’un doigt plus pesant.
—Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi.
Elle coupa le linge blanc à l’intérieur du miroir, et, dans le cadre pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était sillonné de rides claires et, là où le tain s’était séparé du verre, on voyait des lacs d’ombre.
L’autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète plus parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.
—Tu es triste, comme moi, dit Ilsée.
La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre Ilsée.»
Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut surprise: car l’autre Ilsée, une lampe à la main, s’avançait vers elle, le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s’assit sur son lit. Et l’autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s’assit près d’elle.
—Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s’est délivrée. Elle est venue me chercher. Je vais mourir.
_Marjolaine_
MARJOLAINE
Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d’argent pour songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d’argile avec des poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé de fondre et de dorer d’étranges verreries. Il avait pétri des noyaux de pâte dure percés de «lanternes», et le bronze refroidi s’irisait comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis, des plaques frustes d’airain bossuées de scories, et sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car elle avait vendu pour «l’argilier» même son chapelet d’argent.
* * * * *
Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand frotté d’huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de rubis, des prunes d’améthyste, des cerises de grenat, des coings de topaze, des grappes d’opale, et des baies de diamant. La cruche jaune était remplie de poudre d’or que Camaralzaman avait cachée sous des olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand sceau de cuivre, marqué par le roi Salomon. L’âge y avait peint une couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l’Océan, et depuis plusieurs milliers d’années elle contenait un génie, qui était prince. Une très jeune fille sage saurait briser l’enchantement à la pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes ses robes marines, tissées d’algues, gemmées d’aigues, et tachées de la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et les fruits riches de l’arbre, et les écailles enflammées du serpent, et le glaive ardent de l’ange, étaient enfermés par la cruche bleu sombre, pareille à l’énorme cupule azurée d’une fleur australe. Et la mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans la dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le camail de l’évêque.
Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches décolorées, sur le manteau renflé de l’âtre. Mais Marjolaine savait la vérité, par les contes de son père. Au feu d’hiver, parmi l’ombre changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des yeux, jusqu’à l’heure où elle allait dormir, le grouillement des merveilles.
Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait elle, ma fleurette aimée: votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine, quelle jolie mariée tu feras!»
—La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse; j’aurai un prince.
—Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras prince.
—Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j’aime mieux filer. J’attends mes diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est pour le moment dans un désert noir d’Afrique. Un magicien l’habite, couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes d’or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre campagne, et tu berceras mon enfant.
—O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
Marjolaine s’assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s’amincissaient et se regonflaient. Près d’elle Jean vint s’asseoir et l’admira. Mais elle n’y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou chanter. Quand elle s’arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter ses bruissements.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les soirs.
Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits précieux ne cliquetaient pas, elle n’entendait pas couler la poudre d’or, ni se froisser l’étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait lourdement sur le prince enfermé.
Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les matins.
* * * * *
Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu’elle voyait Jean, et Jean ne vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et continua de filer.
Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves dormaient toujours.
* * * * *
Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des milliers d’années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et la sueur d’angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et s’ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l’assassina comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s’éparpilla en poussière.
_Cice_
CICE
Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l’oreille contre le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s’était gonflé sur la chaise, d’où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper jusqu’au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la cuvette et humant l’ombre.
—Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
Cice dit encore:
—Puisque tout le monde m’en veut, puisqu’on n’aime que mes sœurs ici, puisqu’on m’a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m’en irai, oui, je m’en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je suis. Je leur montrerai bien, moi. J’aurai un prince, moi; et elles n’auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes, dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez qu’elle est meilleure que vous, allez.
Son petit cœur grossit encore, pendant qu’elle enfilait ses bas et qu’elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre, abandonnée.
Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée devant l’âtre, les mains plongées dans les cendres.
Le bruit régulier d’un rouet la fît retourner. Un corps tiède et velu frôla ses jambes.
—Je n’ai pas de marraine, dit Cice, mais j’ai mon chat. Pas?
Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite râpe chaude.
—Viens, dit Cice.
Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à melons luisaient.
Cice rasa deux bouquets d’herbes longues, qui la chatouillèrent finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes lueurs.
—Je n’ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
—Je n’ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?
Assise près d’un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager. Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces, par-dessus les groseillers La pantoufle tomba sur la grand’route.
Cice caressa le chat et dit:
—Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je t’achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C’est un très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m’aime beaucoup, mais il ne m’a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que Cendrillon, parce que j’ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je n’ai que toi, mon petit chat chéri.
Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et ronronna.
Cice cueillit des groseilles vertes.
—Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince, une pour toi, une pour moi. Une pour loi, une pour moi, une pour mon prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois, et nous n’aurons pas de sœurs méchantes.
* * * * *
Les nuages gris s’étaient amassés dans le ciel. Une bande blême s’élevait vers l’Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice. Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s’inclina deux ou trois fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de la petite maison.
Puis le roulement s’approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et un murmure confus de voix d’hommes.
—Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive. C’est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m’appeler.
Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba au milieu des cloches.
Cice courut vers la barrière d’osier, et l’ouvrit.