Le livre de Monelle

Part 2

Chapter 24,013 wordsPublic domain

_La petite femme de Barbe-Bleue_

LA PETITE FEMME DE BARBE-BLEUE

—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.

Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu, avait été l’île de Robinson. Une pomme d’arrosoir avait servi de conque guerrière pour l’attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à force d’y faire passer des armées, avec des bâtons de parade. Maintenant, ils venaient de donner l’assaut à un tertre herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d’une glorieuse lumière.

Ils s’établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent les lointaines brumes cramoisies de l’automne.

—Si j’étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s’il y avait une grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans le sable.

Elle réfléchit et demanda:

—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?

—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.

—Je n’aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de vrai.

—Pour de vrai?

—Tiens, crois-tu donc que la maison de l’Ogre, avec ses longues dents, ne vient pas tous les soirs au fond du bois?

Il la considéra et fit claquer ses mâchoires:

—Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait _gnam, gnam, gnam_.

—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l’Ogre ou le Petit Poucet. Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller. Il faudra m’embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, tu sais.

Il se sentit timide, et répondit:

—Je crois qu’il est trop tard pour dormir dans l’herbe. La Belle était sur son lit, dans un château entouré d’épines et de fleurs.

—Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me défendras d’entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour m’épouser. «Monsieur, je ne sais ... Vos six femmes ont disparu d’une façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez pas de mal, jamais, jamais?»

Elle l’implora du regard.

—Là, maintenant, tu m’as demandée en mariage, et mes parents ont bien voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu’est-ce que c’est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix pour me défendre d’ouvrir.

Là, maintenant, tu t’en vas et je désobéis tout de suite. «Oh! l’horreur! six femmes assassinées!» Je m’évanouis, et tu arrives pour me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix. «Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m’aviez confiées.» Tu me demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n’y ai pas touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout au fond de ma poche.»

Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef?

—Oui, dit-il, une tache de sang.

—Je me rappelle, dit-elle. Je l’ai frottée, frottée, mais je n’ai pas pu l’ôter. C’était le sang des six femmes?

—Des six femmes.

—Il les avait toutes tuées, hein, parce qu’elles entraient dans la petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds jusque sur le plancher? C’était du sang très rouge, rouge noir, pas comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à genoux, pour vous couper la gorge, pas?

—Je crois qu’il faut se mettre à genoux, dit-il.

—Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme pour de vrai?

—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n’a pas pu la tuer.

—Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n’a-t-il pas coupé la tête de sa femme?

—Parce que ses frères sont venus.

—Elle avait peur, pas?

—Très peur.

—Elle criait?

—Elle appelait sœur Anne.

—Moi, je n’aurais pas crié.

—Oui mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur Anne était sur la tour, pour regarder l’herbe qui verdoie. Ses frères, qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop de leurs chevaux.

—Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m’ennuie. Puisque je n’ai pas de sœur Anne, voyons.

Elle se tourna gentiment vers lui:

—Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort!

Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et leva la main.

Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de Barbe-Bleue ...

—Ou ... ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal!

_La fille du Moulin_

LA FILLE DU MOULIN

—Madge!

La voix monta par l’ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s’envolait devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahanait et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et droite coupait la petite chambre. L’échelle qui montait jusqu’au faîte intérieur était poudrée de farine.

—Madge, viens-tu? reprit la voix.

Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu lui chatouillait la peau, tandis qu’elle regardait, un peu penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s’y arrondissait comme une tête rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l’herbe courte où leurs images noires se poursuivaient sans jamais s’atteindre. Tant d’ânes semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du monticule un sentier, creusé d’ornières desséchées, s’inclinait jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.

—Madge, on s’en va! cria encore la voix.

—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.

La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de l’âne qui tâtait l’herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le derrière de l’animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge resta seule, sa tête passée dans la lucarne.

* * * * *

Comme ses parents l’avaient trouvée un soir, étendue dans son lit à plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté des médecins. Leur avis fut d’envoyer Madge à la campagne, et de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu’elle était au moulin, elle s’enfuyait dès l’aurore sous le petit toit, d’où elle considérait l’ombre tournoyante des ailes.

* * * * *

Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu’un avait soulevé le loquet de la porte.

—Qui est là? demanda Madge par l’ouverture carrée.

Et elle entendit une faible voix:

—Si l’on pouvait avoir un peu à boire: j’ai bien soif.

Madge regarda à travers les échelons. C’était un vieux mendiant de campagne. Il avait un pain dans son bissac.

—Il a du pain, se dit Madge; c’est dommage qu’il n’ait pas faim.

Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les cimetières, avec une certaine horreur.

Elle cria:

—Attendez un peu!

Puis descendit l’échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:

—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif?

—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.

—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j’aime le plâtre. Tenez.

Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle dit:

—Tout le monde est sorti. Je n’ai pas de verre. Il y a la pompe.

Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis qu’il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le pain de son bissac et l’enfonça dans un tas de farine.

Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.

—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.

—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.

—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim, je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l’eau de l’étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.

—De la pâte crue! dit le mendiant. On m’a donné un pain, merci bien, mademoiselle.

—Et que feriez-vous, si vous n’aviez pas de pain? Moi, si j’étais aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.

—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis bien las.

—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu’il descendait la pente du tertre. N’est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l’eau de l’étang, si vos dents sont mauvaises. L’étang est très profond.

Madge écouta jusqu’à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira doucement le pain de la farine, et le regarda. C’était une miche noire de village, maintenant tachée de blanc.

—Pouah! dit-elle. Si j’étais pauvre, je volerais du pain blond dans les belles boulangeries.

Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue violette entre les dents serrées, elle tâchait d’imiter l’image qu’elle se faisait d’une personne noyée.

Après qu’on eut mangé la soupe:

—Maître, dit Madge, n’est-ce pas qu’autrefois, il y a longtemps, longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain avec des os d’hommes morts?

Le meunier dit:

—C’est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre qu’une société a voulu m’acheter, pour fouiller. Plus souvent je démolirais mon moulin. Ils n’ont qu’à ouvrir les vieilles tombes, dans leurs villes. Elles pourrissent assez.

—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon; et il le mangeait—oui, il le mangeait.

Le garçon Jean haussa les épaules. L’ahan du moulin s’était tu. Le vent n’enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient cessé de lutter. L’une pesait sur l’autre, silencieusement.

—Jean m’a dit dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu’on peut retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l’eau, et il s’arrête juste sur le noyé.

—Est-ce que je sais, dit le meunier. C’est pas des occupations de jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!

—C’est mademoiselle Madge qui m’a demandé, répondit le garçon.

—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n’y a pas de vif-argent ici. Peut-être qu’on trouverait des noyés dans l’étang.

* * * * *

Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il s’était noyé dans l’étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des os d’homme mort.

_Bargette_

BARGETTE

A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire; l’eau dormante était verte jusqu’à l’ombre des murailles; contre la cabane de l’éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent; parla porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d’une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s’abaissaient et se levaient sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne, et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la campagne était morne; une bande d’herbe jaunâtre se perdait à l’horizon.

Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au delà de l’écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et à l’arrière une chaîne se déroulait dans l’eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres était rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda et des géraniums.

Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe:

—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l’écluse?

—Ça va, répondit Mahot.

Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s’assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l’épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l’enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l’écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.

—Bon appétit, là-haut, cria l’homme; nous autres, on dîne.

Il ajouta:

—L’Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que nous avons passé par là.

—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C’est parce qu’il a la peau brune, mademoiselle; nous l’appelons comme ça sur les chalands.

Et une petite voix fluette leur répondit:

—Où allez-vous, la barge?

—On mène du charbon dans le Midi, cria l’Indien.

—Où il y a du soleil? dit la petite voix.

—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.

Et la petite voix reprit, après un silence:

—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?

Mahot s’arrêta de mâcher sa liche. L’Indien posa le cruchon pour rire.

—Voyez donc—_la barge_! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.

—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l’Indien.

La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la cabane.

La nuit ferma les murailles du canal. L’eau verte monta le long des portes d’écluse. On ne voyait plus que la lueur d’une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s’élevant. Un peu avant l’aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et l’écluse s’ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.

L’Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d’une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.

—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.

—Non, dit l’Indien, c’est une moinette; la gosse de l’écluse. Elle est là, parole d’honneur. Mince!

Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d’aurore, et elle dit de sa voix menue:

—Vous m’aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.

—Dans le soleil? dit Mahot.

—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands comme l’ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des ... choses ... qui vont dans l’eau, des ... citrouilles—non—des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des ... citrouilles. Non ... je ne sais plus ... aidez-moi.

—Le diable m’emporte, dit Mahot. Des tortues peut-être?

—Oui, dit la petite fille. Des ... tortues.

—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?

—C’est papa qui m’a appris.

—Trop fort, dit l’Indien. Appris quoi?

—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairent, les oiseaux et les ... citrouilles. Allez, papa était marin avant d’ouvrir l’écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n’y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas? J’avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J’aurais enlevé les planches du parquet, au milieu; j’aurais mis de la bonne terre, et puis de l’herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m’a défendu. Il m’a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l’humidité. Alors je n’ai pas voulu d’humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.

La barque flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L’écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le remorqueur sifflait en avant.

—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n’allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l’Indien?

—Pour sûr, dit-il.

—Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez.

L’Indien haussa les épaules.

—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.

* * * * *

Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l’été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l’Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu’on l’avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l’eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n’avait pas vu ses oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.

La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.

—C’est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?

Bargette secoua la tête.

Et le matin, le bateau étant à l’amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes:

—Menteurs! cria une voix fluette.

L’Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pale se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de nouveau, s’enfuyant derrière la côte:

—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!

_Bûchette_

BUCHETTE

Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle restait assise près de lui, tandis qu’il abattait les arbres. Bûchette voyait la hache s’enfoncer et faire voler d’abord de maigres copeaux d’écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure. «Gare!» criait le père de Bûchette, quand l’arbre s’inclinait avec un craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et ses rameaux blessés. Le soir, un cercle rougeâtre de meules de charbon s’allumait dans l’ombre. Bûchette savait l’heure où il fallait ouvrir le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le morceau de pain brun. Il s’étendait parmi les branchilles éclatées pour mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se cachait pour faire: «Hou!»

Il y avait là une caverne noire qu’on appelait Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d’échos. Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.

Un matin d’automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes d’aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête semblait d’une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.

D’abord Bûchette eut peur d’approcher. Elle n’osait même pas appeler son père. Elle pensait que c’était là une des personnes qui répondaient dans la Gueule-de-Loup, lorsqu’on y parlait fort. Elle ferma les yeux, craignant de remuer et d’attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire.

—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent, se dit Bûchette.

Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de vrilles, jusqu’à toucher presque la singulière figure. Des petits bras verdoyants s allongèrent vers Bûchette parmi les ronces flétries.

—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de couleur.

La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique faite de feuilles cousues. C’était vraiment une petite fille, qui avait la teinte d une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.

Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.

—Hélas, mon Dieu! Une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand il la vit venir.—D’où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne sais pas répondre?

On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être qu’elle a faim,» dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la cruche pour écouter le bruit du vin.

Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand elle entra dans la petite maison, elle s’enfuit devant la lumière. Elle ne put s’accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu’on allumait la chandelle.

En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m’aide, dit-elle, si c’est un démon; mais ce n’est point une chrétienne.»

Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin, d’où il paraissait clairement qu’elle ne pouvait avoir été baptisée, ni présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.

Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses ongles, pensant trouver les fèves à l’intérieur. Et, déçue, elle se remit à pleurer, jusqu’à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre.