Le livre de la pitié et de la mort

Part 8

Chapter 83,690 wordsPublic domain

Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement; elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse, qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.

Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort. On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années dans notre cour vont sans doute aussi mourir.

Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie--qui est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé, avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette. Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...

On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman, d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non, elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête--et où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois celle de coiffer les nymphes et les fées de _Peau d'Ane_ ou de me faire réciter l'_Iliade_, comme en général toutes les missions que ma fantaisie imaginait de lui confier...

* * *

_Jeudi 4 décembre._--La même nuit, vers deux heures du matin, après quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille, frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce mur,--qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même, de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans cette alcôve...

Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de froid, pour courir où l'on m'appelle...

* * *

Là, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques secondes à peine; à travers le trouble du réveil, je vois cela comme dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilité survient, l'apaisement suprême.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette pauvre tête, si vénérée et si aimée, qui retombe enfin sur son oreiller pour jamais...

Maintenant, il faut faire les plus pénibles choses, s'acquitter des plus effroyables soins. Celles qui sont là décident de s'en charger elles-mêmes, sans vouloir que les domestiques s'en mêlent, ni seulement les assistent. Et, jusqu'à ce qu'elles aient fini, je me retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'âme, pénétrant jusqu'aux tréfonds de moi-même. Dans cette antichambre de tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus là toute ma vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre à elle, certains petits livres et une bible, posés là sur une table ancienne; puis surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapportée de l'_île_, conservée depuis soixante-dix ou soixante-quinze années et dans laquelle, étant tout petit, je venais m'asseoir près d'elle,--essayant de me représenter l'époque si reculée, presque légendaire et merveilleuse à mes yeux d'alors, où dans cette île d'Oléron, tante Claire avait été elle-même une petite fille...

Quand c'est fini, la suprême toilette, on me rappelle. Alors nous prenons à deux le pauvre corps, maintenant calme et en vêtements blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait pris, malgré tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le porter sur le grand lit, tout blanc et immaculé.

Puis nous commençons, à travers la maison noire et glacée, un va-et-vient étrange, sans éveiller les domestiques, sans bruit pour que maman n'entende rien; emporter pièce par pièce le lit de mort, toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'être, charroyer nous-mêmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt fois la cour où commence à tomber une pluie d'hiver plus froide que de la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune idée jusqu'à cette nuit, étonnés de le pouvoir sans plus de peine ni de dégoût, soutenus par une sorte de pudeur vis-à-vis des gens de service, par une sorte de sentiment pieux qui s'étend à de très petites choses...

Revenus maintenant près du lit où nous l'avons couchée, nous enlevons, avec une anxieuse crainte, ce bandeau funèbre que, dans les premières minutes, on met aux morts,--et le visage réapparaît, immobilisé dans une expression déjà rassérénée, plus du tout pénible à voir.

Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire pour la dernière fois ses vénérables boucles blanches dont elle était si soigneuse pendant sa vie. Et, sitôt que cette coiffure est terminée, la blancheur des cheveux encadrant le front pâle, c'est une transformation complète, surprenante; le cher visage que, depuis tant de jours, nous n'avions plus vu que contracté par la douleur physique, s'est transfiguré absolument; tante Claire a pris une expression de paix suprême, une distinction tranquille avec un vague sourire très doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mêmes. C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc comme neige, dans cette majesté tout à coup survenue--après tout l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour mourir....

Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantômes, nous allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison par ces temps de gelée: des bouquets de chrysanthèmes blancs, qui étaient en bas dans le grand salon; des bouquets très odorants de fleurs d'oranger, venus du jardin de Léo en Provence; puis des primevères,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir parce que, contrairement à l'habitude des cycas annuels, elles avaient résisté quatre étés durant, à l'ombre, dans notre cour.

La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pâleur de cire vierge; jamais morte ne fut plus douce à regarder, et nous pensons que les tout petits enfants de la famille, même mon fils Samuel, pourront très bien entrer demain pour lui dire adieu.

Avant de descendre chez ma mère, pour gagner du temps, pour retarder encore le moment de tout lui dire, nous décidons de mettre dans un ordre parfait la chambre entière; ainsi, quand elle montera revoir sa soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pénible, sera plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mêmes, comme le reste; de cette façon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera apparente pour ceux qui n'y ont pas assisté. Dans le même silence toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons à l'oeuvre, avec un besoin d'activité qui est peut-être un peu fiévreux: comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des tasses, des remèdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis nous ouvrons les fenêtres au vent glacé de la nuit, nous brûlons de l'encens,--et je me rappelle avoir balayé moi-même les tapis, trouvant plaisir, en ce moment, à faire pour elle n'importe quelle plus humble besogne.

Cinq heures du matin sonnent quand tout est terminé, dans un ordre parfait, et les fleurs arrangées. Une petite lampe d'argent, placée d'une certaine façon, tamise, à travers un abat-jour, de la lumière rosée sur le visage mort qui achève de se transfigurer radieusement. Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions vue dans sa vie: l'expression de paix suprême et triomphante semble s'être fixée pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est plutôt une représentation idéale d'elle-même, dans laquelle, en régularisant tous les traits, on n'aurait conservé que le charme de douceur et de bonté reflété au dehors par son âme. Et ces palmes vertes, posées en croix sur sa poitrine, ajoutent à la tranquille majesté inattendue de son aspect.

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Allons, maintenant, plus de prétexte pour attendre; il faut se décider à prévenir ma mère, lui dire comment tout s'est passé et quelles choses nous avons faites.--Pour arriver à sa chambre, il y a un long détour à prendre, par le rez-de-chaussée, à cause de mon fils qui dort son sommeil léger de tout petit enfant,--et je trouve interminable notre trajet silencieux, une lampe à la main, à cette heure inusitée, dans les appartements, les escaliers, qui se succèdent froids et noirs.

C'est horriblement pénible d'apporter un tel message... Dès le premier coup, frappé bien doucement à la porte, avant que Mélanie ait eu le temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, très vite, avec une intonation pressée d'angoisse:

--C'est fini, n'est-ce pas?...

* * *

Le jour d'hiver se lève enfin, bien pâle, beaucoup moins froid que les jours précédents, attiédi par cette neige fondue qui est tombée, la nuit.

Dès le matin, les domestiques vont de côté et d'autre annoncer la fin à nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs d'hiver, dont le lit se recouvre peu à peu, en attendant les roses de Provence commandées par dépêche. On vient de photographier le tranquille visage de cire encadré de boucles blanches, qui demain aura disparu pour l'éternité: l'image qu'on va en faire le fixera pour quelques années encore,--pour quelques instants de plus, d'une insignifiante durée dans la suite infinie du temps... Des amis montent et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulière, sourde, à pas étouffés--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait toujours, toujours son même sourire de triomphante et inaltérable paix.

Ma toute petite nièce, de cinq ans, qu'on a amenée auprès de ce lit, exprime ainsi son impression à sa plus petite soeur, qui n'est pas montée encore: «On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui partait pour le ciel.»

Je me rappelle aussi cette scène avec Léo... Depuis tantôt quatre ans, il était son voisin à table; ils avaient ensemble de petits mystères, même de petites querelles comiques--surtout à propos d'une certaine paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des _monstres_. Lui, inventait mille prétextes, plus saugrenus les uns que les autres, pour avoir très souvent besoin de ces petits monstres et venir les emprunter à tante Claire, qui les lui refusait toujours avec indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confiés,--le soir où il avait été reçu capitaine. Ce jour-là, elle les avait glissés elle-même en surprise sous sa serviette à table, pour exécuter une promesse ancienne: «Le jour où vous serez reçu, je vous les prêterai, si jusque-là vous êtes sage.»--Et ce matin, quelqu'un ayant prononcé devant lui ce nom des «petits monstres», il éclate en sanglots...

* * *

Je vais au cimetière, au soleil de midi, pour les dispositions à prendre au sujet du caveau et de la cérémonie de demain. Un temps doux, après ces grands froids passés; un soleil trompeur, jouant la lumière d'été. Je crois que les ciels sombres sont moins mélancoliques, en décembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers le milieu du jour pour faiblir de très bonne heure devant l'humidité et les brouillards. Dans ce cimetière ensoleillé, presque riant, où des milliers de couronnes de perles jettent de fraîches couleurs sur les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit détendu; puis, tout à coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que je suis venu là pour faire préparer la place d'anéantissement destinée à tante Claire.

* * *

La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernière veillée. Je regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante Claire, cherchant à fixer en moi cette suprême image d'elle, qui est si consolante et si jolie.

Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je l'avais souhaité, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par avance avec une tristesse anticipée.

Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une netteté rare. Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...

Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je savais sa petite existence très fragile et j'avais eu cette précaution singulière de préparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour l'ensevelir: une petite boîte de plomb rembourrée de ouate rose et un mouchoir de batiste à tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce petit oiseau d'une affection étrange, exagérée comme étaient beaucoup de mes sentiments d'alors; longtemps à l'avance, je m'étais représenté qu'un jour viendrait où il faudrait coucher le bengali dans cette boîte et où je verrais la cage, devenue silencieuse, occupée par le tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on venait de me ramener du collège, tante Claire, qui m'avait guetté par une fenêtre, me prit à part pour m'annoncer, avec des précautions, que l'oiseau avait été trouvé mort, tombé sans cause connue.--Je le pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projeté. Puis, jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la contemplation triste de cela--qui _était la réalité d'une chose depuis longtemps redoutée et imaginée à l'avance absolument sous le même aspect_.

Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la vision de son lit de mort, de sa toilette dernière, de ses boucles blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetées sur elle. Ce soir, je contemple la réalité d'une chose que j'avais redoutée et prévue absolument telle qu'elle devait être, avec la certitude de son accomplissement inexorable...

* * *

_Vendredi 5 décembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur, funèbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait passé sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur la pensée dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pensée de la mort.

J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions décidé de le recouvrir s'il avait cessé d'être agréable à voir...

Après quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder... Mais non, pas un affaissement dans les traits pâles; on dirait plutôt que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affiné encore. Et l'expression de paix et de triomphe, le mystérieux sourire doux, restent toujours identiquement les mêmes, comme décisifs et éternels. Nous aurions pu la conserver et la regarder une journée de plus, si tout n'était commandé pour aujourd'hui.

* * *

Il y a mille préparatifs à faire, qui empêchent de penser. Les paniers de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, où tante Claire sourit si doucement, est bientôt couvert de toutes ces nouvelles fleurs...

Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours été au loin sur mer quand la mort nous avait visités,--un cercueil.

Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour jamais!...

Avant, il y a le départ de ma mère, que nous avons suppliée de quitter cette chambre pour ne pas voir...

Oh! le chagrin des personnes très âgées, le chagrin des vieillards qui n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants à l'abandon, celui qui me fait le plus de mal à regarder. Et, en ce moment, il s'agit de ma propre mère, de son chagrin à elle; je crois que jamais rien ne m'a déchiré comme son baiser d'adieu à sa soeur et l'expression de ses yeux quand elle s'est retournée sur le seuil pour apercevoir encore, une suprême fois, cette compagne de toute sa vie; jamais ma révolte n'a été plus irritée et plus sombre contre tout l'odieux de la mort...

* * *

Nous l'ensevelirons nous-mêmes, sans qu'elle soit touchée par aucune main étrangère, même pas par ces domestiques fidèles qui sont presque des nôtres.

C'est fait très vite, comme automatiquement...

Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais, évanoui dans la grande nuit des choses passées...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance, j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,--et où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de «l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour, des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées, arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là, dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.

De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de main qui ont été vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre, piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne dans la cour--et l'odeur des substances employées pour les morts qui reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.

Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous, tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie d'autrefois--avec une place éternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...

Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,--et pour jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma soeur?» Et sa grosse pendule murale--aujourd'hui arrêtée--qui sonnait si fort; cette pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'était devenu une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,--et maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours. Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais, jamais je ne les entendrai plus...

* * *

Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de conter et qui sont tout imprégnées de mort.

Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,--précurseur de je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée de fin de monde.