Le livre de la pitié et de la mort
Part 7
Les premières veuves appelées--deux toutes jeunes femmes qui se sont présentées ensemble--pensaient être seulement informées du chiffre de leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme leurs soeurs de la _Petite-Jeanne_, elles se sont regardées l'une l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse angoisse contractait leur figure--et c'est devenu alors une explosion inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais elles persistaient à attendre, obstinément,--et à présent qu'on leur mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un coup cruel.
* * *
Quand toutes celles de la _Catherine_ furent parties, une dizaine de pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et qui pourra m'en vouloir?
Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination, sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année; il est tombé à la mer--ou il a été enlevé de son navire par une lame--et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la _Petite-Jeanne_ ni de la _Catherine_; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne vous connais pas.»
A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord, j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis décidé à donner une part d'aumône--une part moindre, il est vrai--aux autres femmes de la région de Paimpol _dont les maris se sont perdus en mer dans le courant de cette année_, et j'ai prié M. le commissaire de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.
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Hélas! en ce pays d'_Islandais_, il reste bien des veuves encore auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière, des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner, s'arrêter.
Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes; j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement résulter des prochaines saisons de pêche--(car je n'oserai plus maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).
C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver si vite aux veuves de la _Petite-Jeanne_, quand d'autres femmes du même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la permission de verser ces fonds à la _Société de Courcy_--et j'avais été sur le point de le faire...
Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous: il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous nos yeux, pour nous ouvrir le coeur. Les sociétés de secours, organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous touchent presque pas. Donc, j'ai _laissé courir_, comme nous disons en marine.
A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette _Société de Courcy_, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois; si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien heureux.
Il s'est trouvé un homme de coeur--M. de Courcy[2]--qui s'est dévoué tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans, il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.
2. Le siège de la _Société de secours aux familles des naufragés_, fondée par M. de Courcy, est à Paris, 87, rue de Richelieu.
Les secours que la société envoie ont, sur ceux qui proviennent d'initiatives particulières, cette supériorité très grande _d'être toujours égaux pour des infortunes égales_, de n'exciter aucun sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappées.
Mais ces secours sont malheureusement bien inférieurs à ceux que j'ai été assez heureux pour apporter aujourd'hui à Paimpol: ils sont très insuffisants parfois--car l'action de la société s'étend sans distinction sur toutes nos côtes, depuis la Méditerranée jusqu'à la Manche, et ils sont nombreux, hélas! les marins qui disparaissent tous les ans. Il faudrait encore à M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup de dons, et je voudrais savoir parler de son oeuvre excellente avec des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.
* * *
Grâce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une façon assez équitable, en tenant compte des sommes déjà données par M. de Courcy et en tenant compte surtout de la quantité d'enfants dans chaque famille (y compris les bébés attendus, qui étaient nombreux).
J'ai cru devoir secourir aussi les parents âgés, qui avaient perdu leur soutien dans la personne d'un fils.
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Sur l'état que nous avions préparé, celles qui savaient un peu écrire émargeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas (les plus nombreuses), les maires présents signaient comme témoins.
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A Pors-Even et à Ploubazlanec, où je suis allé le soir, après la distribution terminée, pour voir des amis pêcheurs qui habitent par là-bas, j'ai reçu bien des poignées de main, des remerciements, des bénédictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de tout cela, qui était si franc, si rude et si bon.
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Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le coupé de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'était fini.
Vers deux heures, nous devions traverser Plouëzec--la commune la plus frappée--celle des marins de la _Petite-Jeanne_.
D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses arbres, sa chapelle et sa flèche grise,--songeant à tout ce qu'il y avait eu là de deuil et de misère.
En approchant davantage, je m'étonnai de voir beaucoup de monde stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire, mais c'étaient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes surtout et des enfants.
--Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami Islandais, qui voyageait à côté de moi dans cette voiture.
C'était pour moi en effet; je le compris bientôt. On avait su l'heure à laquelle je passerais et on voulait me voir.
Quand le courrier se fut arrêté devant le bureau de la poste, le maire s'avança, élevant à deux mains une petite fille de six à sept ans qui avait affaire à moi,--une très belle petite fille avec de grands yeux noirs et des cheveux qui semblaient être en soie jaune paille. Elle avait à m'offrir un beau bouquet et à me dire ce compliment (dans lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): «Je vous remercie, parce que vous avez empêché les petits enfants de Plouëzec d'avoir faim.»
Ils étaient tous alignés des deux côtés de la route, ces «petits enfants de Plouëzec»; et au premier rang après eux, je reconnaissais les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me regardant. Derrière elles, à peu près tout le monde du village et quelques étrangers aussi,--baigneurs, sans doute, ou touristes.
Ce n'était pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'était beaucoup mieux et plus que cela; c'étaient quelques groupes, composés surtout de pauvres gens, émus, recueillis, immobiles, qui me regardaient sans rien dire.
Le courrier se remit en marche et je saluai de la tête tout le long de la rue, en m'efforçant de conserver ma figure ordinaire,--car un homme est très ridicule quand il pleure...
* * *
J'ai déjà remercié, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les souscripteurs qui ont répondu à mon appel. J'ai à les remercier aussi pour moi-même, à cause de ce moment d'émotion très douce que je leur dois.
TANTE CLAIRE NOUS QUITTE
Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi. (V. HUGO.--_Les Contemplations._)
_Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a été franchi; la minute précise où l'on comprend tout à coup que la mort arrive, a été passée.
Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet entretien décisif avec le médecin, sur qui on fixe des yeux sombres presque et irrités tandis qu'il parle. Ses réponses, d'abord obstinément quelconques, puis de plus en plus désolantes à mesure qu'on le presse, font leur chemin peu à peu, vous enveloppant de couches de froid successives qui pénètrent toujours plus avant--jusqu'au moment où l'on baisse la tête, ayant tout à fait entendu... On a envie de lui demander grâce comme si cela dépendait de lui, et en même temps on lui en veut de ne rien pouvoir...
Alors elle va mourir tante Claire...
Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre compte de ce qu'il y a d'effroyablement _définitif_ dans la mort...
La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...
Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...
* * *
_Lundi 1er décembre._--Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un ciel gris.
Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger plus.
C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles anciennes des murs,--et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours à leurs mêmes places la table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de _Peau d'Ane_, de mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout. Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons demain...
* * *
Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.
Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante Claire, la bonne vieille tante si aimée,--mes yeux regardent par hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu fanés, fut brodé jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la mort...
Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si vite--arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de celle qui s'en va.--Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle soleil hyperboréal.--Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans le même fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas, avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»--Cette chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.
* * *
Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.
Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer, sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit distrait pour un moment; j'avais presque _oublié_, comme il arrive quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de soir d'hiver...
Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps, et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre cour fleurie et délicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.
Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas; qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y veiller avec plus de soin que jamais...
Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais qu'elle va mourir...
Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été, avec la date funèbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son coeur des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à user, à décrépir, à emporter par morceaux;--et, après avoir lutté, lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va, passer à son tour.
Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans l'abîme...
Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne travaillera plus à votre théâtre de _Peau d'Ane_...»
* * *
Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors, grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est changé; tante Claire est encore là.
A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV, entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années, rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...
Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes comme pour mourir,--un grand papillon d'été et de fleurs, une «vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps affreusement crevé.--C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans pitié comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces larmes plus amères que l'on verse seul--m'obscurcissent à présent les yeux.
Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer ensemble les deux chères robes noires pareilles!
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Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée imperceptible..
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Nuit de garde à la caserne,--pendant laquelle je crois entendre à chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre.
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_Mercredi, 3 décembre._--Je finis le matin ma semaine de service. Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.
Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même, défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne paraît pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conservé son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver sur ma vie,--avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas assez témoigné combien je l'aimais.
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