Le livre de la pitié et de la mort
Part 4
Ce fut très touchant ensuite, l'affection réciproque de ces deux familles: le petit Chinois comique et le petit angora, tout rond comme une houppe à poudrer, jouant ensemble, et soignés, peignés, nourris par l'une ou l'autre des deux moumouttes, avec une sollicitude presque égale.
XIX
L'hiver est la saison où les chats deviennent plus particulièrement des hôtes du foyer, des compagnons de tous les instants au coin du feu, partageant avec nous, devant les flammes qui dansent, les vagues mélancolies des crépuscules et les insondables rêves.
C'est aussi, chacun sait cela, l'époque où ils sont en beauté, en grand luxe de poils, toute fourrure dehors. Moumoutte Chinoise, dès les premiers froids, n'avait déjà plus de trous à sa robe, et Moumoutte Blanche avait arboré une imposante cravate, un boa d'un blanc de neige, qui encadrait son minois comme une fraise à la Médicis. Leur tendresse s'augmentait du plaisir qu'elles éprouvaient à se réchauffer mutuellement; près des cheminées, sur les coussins, sur les fauteuils, elles dormaient des jours entiers dans les bras l'une de l'autre, roulées en une seule boule où ne se distinguait plus ni tête ni queue.
C'était surtout Moumoutte Chinoise qui ne se trouvait jamais assez près. Au retour de quelque course en plein air, si elle apercevait son amie Blanche endormie devant le feu, tout doucement, tout doucement elle s'approchait, avec des ruses comme pour surprendre une souris; l'autre, toujours fantasque, nerveuse, agacée d'être dérangée, quelquefois lançait un léger coup de patte, une gifle... Elle ne ripostait pas, la Chinoise, mais levait seulement sa petite main, en geste de menace pour rire, puis me disait, du coin de l'oeil: «Crois-tu au moins qu'elle a un caractère difficile! Mais je ne prends pas ça au sérieux, tu penses bien!» Avec un redoublement de précautions, elle en venait toujours à ses fins, qui étaient de se coucher complètement sur l'autre, la tête enfouie dans sa belle fourrure de neige,--et, avant de s'endormir, elle me disait encore, d'un demi-regard à peine ouvert: «C'était ce que je voulais!... J'y suis!...»
XX
Oh! nos soirées d'hiver en ce temps-là!... Tout au fond de la maison silencieuse, obscure, laissée vide et comme trop grande, dans un petit salon bien chaud du rez-de-chaussée donnant sur la cour et sur des jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue, à des places accoutumées depuis tant d'hivers antérieurs et pareils. Et, le plus souvent, je veillais là, moi aussi, pour ne pas perdre le temps de leur présence sur terre et de mes séjours auprès d'elles. Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout simplement passer ma soirée à trois, en leur compagnie, dans ce petit salon qui était bien la coulisse la plus secrète de notre vie familiale, le chez nous le plus sans façon de tous. (Aucun autre lieu, du reste, ne m'a donné jamais une plus complète et plus douce impression de nid; nulle part je ne me suis chauffé avec une plus berçante mélancolie que devant les flambées de bois de cette petite cheminée.) Les fenêtres, aux contrevents jamais fermés, par sécurité confiante, la porte vitrée, presque un peu campagnarde, donnaient sur le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de murailles qu'éclairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne parvenait jusqu'à nous de la rue, qui était assez éloignée--et d'ailleurs fort tranquille, à peine troublée de temps en temps par des chants de matelots célébrant un retour. Non, nous avions plutôt les bruits de la campagne, dont on sentait la présence presque proche, au delà des vieux jardins et des remparts de la ville; l'été, l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite note en flûte triste des hiboux; l'hiver, à ces veillées dont je parle, quelque cri très rare d'oiseau de marais, et surtout la longue plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.
Sur la grande table, couverte de certain tapis à fleurs connu toute ma vie, maman et tante Claire étalaient leurs chères corbeilles à ouvrage, où il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais employer ce mot qui, dans le cas présent, n'aura de sens que pour moi-même; de ces petites choses qui ont pris place de reliques à mes yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout à fait de premier ordre: ciseaux à broder, venus des aïeules, qu'on me prêtait avec mille recommandations quand j'étais tout enfant, pour m'amuser à des découpures; bobines à fil, en bois rare des colonies, rapportées jadis de là-bas par des marins et qui me donnaient tant à rêver; porte-aiguilles, lunettes, dés et étuis... Comme je les connais tous et que les aime, les pauvres petits riens si précieux, étalés le soir, depuis tant d'années, sur le vieux tapis à fleurs, par les mains de maman et de tante Claire; après chaque lointain voyage, avec quel sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrivée! J'ai employé tout à l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre, dans l'espèce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si on me les détruisait, s'ils cessaient d'exister à leurs mêmes places éternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers l'anéantissement de moi-même, vers la poussière, l'oubli.
Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire, il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservés après elles, appelleront leur présence, prolongeront presque un peu leur séjour parmi nous...
Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon, endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque fauteuil ou quelque tabouret, le plus près possible du feu. Et leurs réveils inattendus, leurs réflexions, leurs idées drôles égayaient nos soirées un peu silencieuses.
Une fois c'était Moumoutte Blanche qui, prise d'un désir subit d'être plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir avec gravité sur l'ouvrage même de tante Claire, lui tournant le dos, après lui avoir inopinément frôlé la figure de son imposante queue noire; puis restait là, indiscrète et obstinée, en contemplation devant la flamme de la lampe.
Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gelée qui portent sur les nerfs des chats, on entendait tout à coup, dans les jardins voisins, une discussion: «Miaou! miaraouraou!» Alors la tranquille pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitôt deux têtes, deux paires d'oreilles... Encore: «Miaraou! miaraou!»--Ça ne s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, résolument levée, le poil hérissé en guerre, courait d'une porte à l'autre, cherchant une issue pour sortir, comme appelée dehors par un devoir impérieux et d'une capitale importance: «Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu n'as pas besoin de t'en mêler, je t'assure; ça s'arrangera sans toi!»--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des périlleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil, l'air très intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant: «N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?»
Un certain moi tranquille, rasséréné et presque enfant, se retrouvait là le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, à cette table où travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais, avec une sourde commotion intérieure, d'avoir eu une âme orientale, une âme africaine et un tas d'autres âmes encore; d'avoir promené, sous différents soleils, des rêves et des fantaisies sans nombre, tout cela m'apparaissait comme très loin et à jamais fini. Et ce passé errant me faisait plus complètement goûter l'heure présente, le repos, l'entr'acte, dans cette coulisse tout à fait intime de ma vie, qui est si inconnue, qui étonnerait tant de gens et peut-être les ferait sourire. En toute sincérité d'intention, je me disais que je ne repartirais plus, que rien ne valait la paix d'être là et d'y retrouver un peu de son âme première; de sentir autour de soi, dans ce nid de l'enfance, je ne sais quelles protections bénies contre le vide et la mort; de deviner, à travers les vitres de la fenêtre, dans l'obscurité des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis résumait presque le monde, qui est restée pareille, avec son lierre, ses petits rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-être encore à mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se repeuplerait des mêmes rêves... Surtout, je me disais que rien, dans le monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire assises à travailler à cette table, penchant vers le tapis à fleurs leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...
Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scène de chats!... Encore aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.
C'était une nuit de gelée aux environs de Noël. Dans le grand silence, nous avions entendu passer au-dessus des toits, à travers le ciel froid et tranquille, un vol d'oies sauvages qui émigraient vers d'autres climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres, très nombreuses, gémissant toutes à la fois là-haut dans le vide, puis bientôt perdues dans les lointains de l'air.--«Entends-tu? entends-tu?» m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquiète pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il fallait du reste avoir l'oreille fine et être dans un endroit silencieux.
Le calme revint ensuite, si complet qu'on eût distingué la plainte du bois flambant dans le foyer et la respiration régulière des deux chattes assises au coin de la cheminée.
Tout à coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en horreur, et qui la poursuivait de ses déclarations, parut inopinément derrière la vitre de la cour, en lumière sur le noir des feuillages, la regardant d'un air effronté et ahuri, avec un formidable «Miaou» de provocation.--Alors elle bondit à cette fenêtre, comme une paume, comme un balle qu'on lance, et là, nez à nez, de chaque côté du carreau, ce fut une impayable bataille, une bordée d'injures affreuses à grosse voix rauque; des coups de patte à toute volée, des gifles à travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne portaient pas... Oh! l'épouvante de maman et de tante Claire, tressautant sur leur chaise à la première minute de surprise,--puis leur bon rire après; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu, succédant à un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de l'autre, le matou jaune, déconfit et giflé, dont les yeux flambaient derrière ce carreau si drôlement!...
Le «coucher» des chattes était en ce temps-là une des opérations importantes, primordiales, dirais-je même, de notre maison. Elles n'étaient point autorisées, comme tant d'autres, à passer des nuits errantes, dans les feuillages des murs, à la belle étoile ou en contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-là des principes avec lesquels nous ne transigions point.
Le «coucher» consistait à les enfermer dans un grenier situé au fond de la cour, dans un corps de logis séparé, très ancien, qui disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'était précisément dans les quartiers de Sylvestre, à côté de sa chambre; aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journées--auxquelles je ne prenais pas garde alors et que j'ai pleurées ensuite--était finie, était tombée dans l'abîme du temps, on appelait ce serviteur, devenu presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-sérieux, s'amusant elle-même de ces fonctions remplies comme un sacerdoce: «Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.»
Aux premiers mots de cette phrase, même prononcée à voix basse, Moumoutte Blanche dressait une oreille inquiète; puis, convaincue que c'était bien cela, sautait à bas de son fauteuil, l'air important, l'air agité, et courait d'elle-même à la porte, afin de passer devant et de partir à pied, n'admettant pas d'être emportée, voulant entrer de son plein gré dans sa chambre à coucher ou n'y pas entrer du tout.
La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par terre et, toute baissée pour moins paraître, regardant du coin de l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble. Le grand Sylvestre alors, habitué de longue date à ce manège, demandait avec son sourire de petit enfant: «Où es-tu, Chinoise? Je devine bien, va, que tu n'es pas loin!»--Tendrement elle lui répondait: «Trr! Trr!», comprenant qu'il était inutile de feindre davantage, puis se laissait prendre et asseoir à califourchon, très douillettement, sur l'épaule large de son ami.
Le cortège enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche, indépendante et superbe; derrière, Sylvestre, qui disait: «Bonsoir, monsieur et dames» et qui, d'une main, portait sa lanterne pour traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.
En général, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son grenier,--après avoir éprouvé le besoin toutefois de s'arrêter en route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.
Mais il arrivait aussi, à certaines phases de la lune, que des lubies vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir à l'angle de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, à la bonne fraîcheur de décembre, après s'être chauffée tout le jour sur un confortable fauteuil. Dans ces cas-là, on voyait bientôt reparaître, avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou: «Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!»--«Comment! répondait tante Claire indignée. Ah! par exemple!...» Et elle sortait elle-même, pour essayer du prestige de son autorité, appelant: «Moumoutte! Moumoutte!» de sa pauvre chère voix, que je crois entendre encore, et qui se prolongeait là, dans le silence des jardins, dans la sonorité de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obéissait pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans l'obscurité et ses yeux lançant de petites lueurs de phosphore... «Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bête! c'est honteux, mademoiselle, cette conduite, honteux!»
Puis maman sortait à son tour, inquiète du grand froid, voulant faire rentrer tante Claire.
Puis moi-même, un instant après, pour les ramener toutes les deux. Et alors, de nous voir réunis dans cette cour, une nuit de gelée, y compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargués en bloc par cette Moumoutte là-haut perchée, cela nous donnait aux dépens de nous-mêmes une irrésistible envie de rire, qui commençait par tante Claire et qu'aussitôt elle nous communiquait... Du reste, j'ai toujours douté qu'il y eût par le monde deux autres bonnes vieilles dames,--oh! bien vieilles, hélas!--capables de si franchement rire avec les jeunes; sachant si bien être aimables, si bien être gaies. En somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours à propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent d'une façon à part le côté impayablement drôle...
Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, décidément!... Nous rentrions très mortifiés, dans le petit salon refroidi par ces portes ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une série d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur le pas de sa porte, en me disant bonsoir: «Oh! tout de même, qu'en dis-tu, de cette chatte?...»
XXI
Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun accident ne survient.
Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la cour chauffées à l'ardent soleil,--ou bien seules, au faîte des vieux murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de l'originalité de leurs minois.
Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant l'aspect changeant des braises ou des flammes.
Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.
Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de trouble mental, de mélancolie noire,--regrets peut-être de sa lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».
Moumoutte Blanche aussi, dès les premiers beaux jours, avait commencé de languir, et, en avril, toutes deux étaient vraiment malades.
Des vétérinaires, appelés en consultation, ordonnèrent sans rire d'inexécutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothérapie; la tondre ras et la doucher deux fois par jour à grande eau!... Sylvestre lui-même, qui les adorait et s'en faisait obéir comme personne, déclara le tout impossible. On essaya alors des remèdes de bonnes femmes; des mères Michel furent convoquées et on suivit leurs prescriptions, mais rien n'y fit.
Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une grande pitié,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne les tiraient de leur torpeur de mort.
Un matin, comme je rentrais d'un voyage à Paris, Sylvestre, en recevant une valise, me dit tristement: «Monsieur, la Chinoise est morte.»
Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si rangée, qui jamais ne quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne fût définitivement partie, obéissant à ce sentiment d'exquise et suprême pudeur qui pousse certaines bêtes à se cacher pour mourir. «Elle était restée toute la semaine, monsieur, perchée là-haut sur le jasmin rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle répondait pourtant toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!»
Où donc était-elle allée passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte Chinoise? Peut-être, par ignorance de tout, chez des étrangers qui ne l'auront seulement pas laissée finir en paix, qui l'auront pourchassée, tourmentée,--et mise ensuite au fumier. Vraiment, j'aurais préféré apprendre qu'elle était morte chez nous; mon coeur se serrait un peu, au souvenir de son étrange regard humain, si suppliant, chargé toujours de ce même besoin d'affection qu'elle était incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux à moi avec cette même interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu être formulée... Qui sait quelles mystérieuses angoisses traversent les petites âmes confuses des bêtes, aux heures d'agonie?...
XXII
Comme si un méchant sort eût été jeté sur nos chattes, Moumoutte Blanche, aussi, semblait à la fin.
Par fantaisie de mourante, elle avait élu son dernier domicile dans mon cabinet de toilette--sur certain lit de repos dont la couleur rose l'avait sans doute charmée. On lui portait là un peu de nourriture, un peu de lait, auquel elle ne touchait même plus; seulement, elle vous regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir, et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait doucement pour une caresse.
Puis, un beau matin, elle disparut aussi, clandestinement, comme avait fait la Chinoise, et nous pensâmes qu'elle ne reviendrait plus.
XXIII
Elle devait reparaître cependant, et je ne me rappelle rien de si triste que ce retour.
Ce fut environ trois jours après, par un de ces temps de commencement de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de l'air, trompeurs avec des apparences d'éternelle durée, mélancoliques sur les êtres destinés à mourir. Notre cour étalait toutes ses feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme à tant de mois de juin passés; les martinets, les hirondelles, affolés de lumière et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel tout bleu; il y avait partout grande fête des choses sans âme et des bêtes légères que la mort n'inquiète pas.
Tante Claire, qui se promenait par là, surveillant la pousse des fleurs, m'appela tout à coup, et sa voix indiquait quelque chose d'extraordinaire:
--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...
Elle était bien là, en effet, réapparue comme un triste petit fantôme, maigre, la fourrure déjà souillée de terre, à moitié morte. Qui sait quel sentiment l'avait ramenée: une réflexion, un manque de courage à la dernière heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!
A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait de faire sa police extérieure, de gifler quelque voisin, de corriger quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle restait à demi couchée sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du bassin, cherchant à se baisser pour y boire une gorgée d'eau fraîche. Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: «Vous ne voyez donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez donc rien faire?...»
Présages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et resplendissant soleil: tante Claire, penchée vers sa moumoutte finissante, me paraissait tout à coup si âgée, affaissée comme jamais, prête à s'en aller aussi...
Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,--comme sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée sur mon bras.
Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours, tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la maison et dans les jardins autour de nous.
Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la détresse de ce qu'on appelle âme...
Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle allée?...
XXIV
L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.