Le livre de la pitié et de la mort

Part 3

Chapter 33,800 wordsPublic domain

Quant à moi, je dévisageai pour la première fois avec attention la petite visiteuse qui, depuis tantôt deux semaines, partageait mon logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchetée de taches comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais surtout à cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les règles banales sur la beauté. Assez différente d'ailleurs de nos chattes françaises; basse sur pattes, allongée en fouine, avec une queue démesurée; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur; tout le charme, dans les yeux, relevés aux tempes comme tous les yeux d'extrême Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'être verts, et sans cesse mobiles, étonnamment expressifs.

Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu'à sa bizarre petite tête et la promenai sur son poil fauve, pour une première caresse.

Ce qu'elle éprouva assurément fut autre chose et plus qu'une impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une protection, d'une sympathie dans sa détresse d'abandonnée. Voilà donc pourquoi elle était sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce qu'elle avait résolu de me demander, après tant d'hésitations, ce n'était ni à manger ni à boire; c'était, pour sa petite âme de chatte, un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amitié...

Où avait-elle appris à connaître cela, cette bête de rebut, jamais flattée par une main bienveillante, jamais aimée par personne--si ce n'est peut-être dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit enfant chinois sans jouets et sans caresses, poussé au hasard comme une chétive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi misérable et affamé qu'elle-même, et dont l'âme incomplète ne laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...

Alors une patte frêle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de délicatesse, tant de discrétion!--et après m'avoir longtemps encore consulté et prié du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les choses, sauta enfin sur mes genoux.

Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une réserve, se faisant toute légère, à peine appuyée, presque sans poids,--et me regardant toujours. Elle resta là longtemps, me gênant bien, et je manquai de courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle eût été une jolie bête gaie dans l'épanouissement de vivre. Tout le temps inquiète du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle était bien trop intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire: «Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?...» Et puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus câlins, me disant très clairement: «Par ce jour d'automne, tellement triste à l'âme des chats, puisque nous sommes ici deux isolés, dans ce gîte agité et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini, si nous nous donnions l'un à l'autre un peu de cette chose douce qui berce les misères, qui a son semblant d'immatérialité et de durée non soumise à la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps en temps par des caresses...»

VII

Quand le pacte d'amitié fut signé entre cette bête et moi, des inquiétudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en France, à travers tant de milliers de lieues et de difficultés? Évidemment mon foyer serait pour elle l'asile inespéré où le court petit rêve mystérieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la houspillerait avec indignation dès qu'elle la verrait paraître... Non, cela n'était pas possible.

D'un autre côté, l'abandonner dans une relâche, chez des amis de hasard, non plus: je l'aurais fait peut-être si elle eût été vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me tenait par la pitié profonde.

VIII

Notre intimité, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours. Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel changement du monde extérieur, tandis que tout restait immuablement pareil dans ce recoin obscur du navire où la bête avait fixé son gîte. Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les grands souffles frais qui nous éventent, la vie de plein vent, les nuits de quart à la belle étoile,--et les courses dans les pays étranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense où sa prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait là, dans le renfermé de cette chambre de bord; c'était un lieu glacial par instants, quand le hublot s'ouvrait à quelque grande brise du travers balayant tout; le plus souvent, c'était une étuve sombre et étouffante, où des parfums chinois brûlaient devant de vieilles idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rêve, elle avait les monstres de bois ou de bronze accrochés aux murs, qui riaient d'un méchant rire; au milieu d'un encombrement de choses saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'étiolait sans air, entre des tentures de soie qu'elle aimait déchirer de ses petites griffes inquiètes et nerveuses.

Dès que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrière quelque rideau, ou d'une étagère, ou d'une boîte. Si par hasard je m'asseyais à écrire, très câline, très attendrie, en quête de protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaçant même quelquefois, d'un coup de patte toujours imprévu, les lignes qu'elle n'approuvait pas.

Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient de dangereuses terreurs: en ces moments-là, elle sautait aux murs, tournoyait pendant quelques secondes comme une enragée, puis s'arrêtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard égaré et triste.

Sa jeunesse cloîtrée avait quelque chose de maladif et d'étrange qui s'accentuait de plus en plus. L'appétit cependant restait bon et les pâtées continuaient de passer d'une façon rassurante, mais elle était maigre singulièrement, le museau allongé, les oreilles exagérées en chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours, avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-être et bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la mienne...

Très curieuse des choses du dehors, malgré son obstination inexplicable à ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne manquait jamais d'examiner avec une attention extrême tous les objets nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant l'impression confuse des exotiques contrées où passait notre navire. Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intéressée, jusqu'à en oublier de déjeuner, par un bouquet d'orchidées odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais connu ni jardins ni forêts, jamais vu de fleurs autrement que cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.

Malgré sa vilaine fourrure râpée, qui lui donnait un premier aspect de chat de gouttière, elle avait dans la figure une distinction rare, et les moindres mouvements de ses pattes très fines étaient d'une grâce patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse condamnée par les fées méchantes à partager ma solitude sous une forme inférieure, et je songeais à cette histoire de la mère du grand Tchengiz-Khan, que jadis à Constantinople un vieux prêtre arménien, mon professeur de langue turque, m'avait donnée à traduire:

La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, vouée avant sa naissance à mourir si elle voyait jamais la lumière du jour, vivait enfermée dans un donjon obscur.

Et elle demandait à ses suivantes:

--Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans quelque chose_?

--Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.

--Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!

IX

Ce fut à la fin d'un hiver, aux premiers jours tièdes d'un mois de mars, que Moumoutte Chinoise fit son entrée dans ma maison de France.

Moumoutte Blanche, que mes yeux s'étaient déshabitués de voir pendant ma campagne de Chine, portait encore à cette époque de l'année sa royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si imposante.

Le contraste allait être d'autant plus écrasant pour l'autre, efflanquée, avec son pauvre poil de lapin sauvage usé par places comme si les teignes l'avaient mangé. Aussi me trouvé-je très confus quand mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher à bord, souleva d'un air semi-narquois le couvercle du panier où il l'avait mise, et qu'il fallut voir, en présence de la maison assemblée, sortir craintivement cette petite amie chinoise...

L'impression fut déplorable, et je me rappelle toute la conviction que tante Claire mit dans cette simple phrase: «Oh! mon ami... qu'elle est vilaine!»

Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prétexte, avec quelle formule d'excuse la présenter à Moumoutte Blanche? N'imaginant rien, je la fis conduire pour le moment dans un grenier isolé, afin de les dissimuler d'abord l'une à l'autre, de gagner du temps et de réfléchir.

X

Ce fut une chose vraiment épouvantable que leur première entrevue.

Cela se passa inopinément, quelques jours après, à la cuisine (un lieu d'irrésistible attrait où les chats d'une même maison, quoi que l'on fasse, finissent toujours par se réunir). En toute hâte on vint me chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote, une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps enchevêtrés, roulait et bondissait, chavirant des verres, des assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il fallut intervenir avec énergie, les séparer en jetant dessus toute l'eau d'une carafe.--J'étais consterné...

XI

Tremblante, égratignée, le coeur battant à se rompre, Moumoutte Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et s'apaisait progressivement, les nerfs détendus par une expression de douce sécurité; puis se faisait peu à peu inerte et molle comme une chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la façon de témoigner à ceux qui les tiennent une suprême confiance.

Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'ébauchait dans sa petite tête jalouse; elle qui, d'un bout de l'année à l'autre, houspillait sur les murs les mêmes voisins et les mêmes voisines, sans pouvoir s'habituer à leurs minois, venait de comprendre que cette étrangère était à moi, puisque je la prenais ainsi à mon cou et qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui faire de mal et se résigner à tolérer sa présence au logis.

Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant après, passer l'une près de l'autre, dédaigneuses seulement, mais calmes, très correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se fâchèrent plus.

XII

Le printemps de cette année-là!... j'en garde bon souvenir. Bien que très court, comme me paraissent à présent toutes les saisons, il fut un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque l'enchantement mystérieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le même cadre de plantes et de jardins, au milieu des mêmes fleurs, renouvelées aux mêmes places par les mêmes antiques jasmins et les mêmes rosiers. Après chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs très facilement, en très peu de jours, à ne plus me souvenir des continents et des mers immenses; de nouveau, comme au début de ma vie, je limite le monde extérieur à ces vieux murs garnis de lierre et de mousse qui m'ont enfermé quand j'étais petit enfant; les lointains pays où je suis tant de fois allé vivre me semblent aussi irréels qu'aux temps où j'y rêvais sans les avoir vus. Les horizons démesurés se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j'en arrive, en fait de nature, à presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches...

Je faisais construire, à cette époque, dans un coin de ma maison, une pagode bouddhique, avec des débris de temples détruits là-bas. Et d'énormes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour répandant l'indéfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on déballait, au beau soleil nouveau, des fûts de colonnes, des sculptures de voûtes, de lourds autels et des idoles très vieilles.--Il était du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir un à un reparaître, puis s'étaler là sur l'herbe et la mousse des vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrême Asie qui faisaient, à notre soleil plus pâle, les mêmes grimaces que chez eux depuis des années et des siècles.--De temps à autre, maman et tante Claire venaient les dévisager, inquiètes de leur étonnante laideur. Mais c'était surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intérêt à ces déballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de vivre enfermée dans l'obscurité, elle se hâtait d'entrer dans les caisses vides et de s'y cacher, à la place des magots, sous ce foin exotique qui sentait le musc et le sandal...

C'était vraiment un très beau et clair printemps, avec une musique excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air.

Et Moumoutte Chinoise s'en émerveillait beaucoup. Pauvre petite solitaire, élevée dans une étouffante pénombre, le grand jour, le vent suave à respirer, le voisinage des autres chats, l'épouvantaient et la charmaient en même temps. Elle faisait à présent de longues promenades d'exploration dans la cour, flairant de bien près tous les jeunes brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait, frais et odorant, de la terre attiédie. Ces formes et ces nuances, vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment à chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilité suivant lesquelles se déplient et se découpent les premières feuilles, étaient choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la reine unique et intolérante de ce lieu, avait consenti au partage, la laissant errer à sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs, et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes. C'étaient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement lié à mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; là, dans l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hérité cette allure de ses ancêtres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se cachait derrière les rochers lilliputiens, s'enfonçait sous les lierres, comme un petit tigre dans une minuscule forêt vierge.

Je m'amusais à suivre des yeux ses allées et venues, ses arrêts subits, ses étonnements; elle, alors, se sentant regardée, se retournait pour me regarder aussi, immobile tout à coup dans une pose qui lui était propre;--pose gracieuse, mais très maniérée à la chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air, à la façon de ces personnes qui, en prenant un objet, relèvent coquettement leur petit doigt. Et ses drôles d'yeux jaunes étaient alors expressifs à l'excès, «parlants» comme les bonnes gens disent: «Tu me permets bien de continuer ma promenade?» semblait-elle me demander. «Ça ne te contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de légèreté, tant de discrétion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout ça! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui répandent des odeurs fraîches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres choses aussi, que je vois tour à tour là-haut, ces choses _qu'on appelle étoiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!... Quelle différence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans ce pays où nous voilà arrivés tous deux!»

Ce lieu, si neuf pour elle, était précisément pour moi le plus ancien et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les moindres détails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis les premières heures incertaines et étonnées de mon existence. Tellement que je m'y suis attaché de toute mon âme, tellement que j'aime d'une façon singulière, un peu fétichiste peut-être, des plantes anciennes qui sont là, des treilles, des jasmins,--et un certain diclytra rose qui, à chaque mois de mars, montre à la même place ses pousses rougies de jeune sève, étale bien vite ses feuilles hâtives, donne ses mêmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin, puis brûle au soleil d'août et semble mourir.

Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais que cela passe, je sentais pour la première fois monter dans ma vie l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du suprême automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une infinie mélancolie, dans cette cour égayée de soleil nouveau, je regardais les deux chères promeneuses en cheveux blancs, en robe de deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour reconnaître, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs étaient sortis de la terre, ou lever la tête pour apercevoir les boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires cheminaient, s'écartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce que leur allure avait de plus lent et de plus brisé... Oh! le temps, peut-être prochain, où, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne? Quand elles s'en seront allées, j'ai presque cette illusion qu'au moins ce ne sera pas un départ absolu, tant que moi je serai là, appelant encore leur bienfaisante présence; que les soirs d'été, je verrai quelquefois passer leurs ombres bénies sous les vieux jasmins et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera confusément dans les plantes qu'elles ont soignées, dans les chèvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose...

XIII

Depuis que Moumoutte Chinoise vivait de cette vie en plein air, elle embellissait à vue d'oeil. Les trous de sa fourrure de lapin râpé se regarnissaient de poils tout neufs; elle devenait moins maigre, plus lisse et plus soignée de sa personne, n'avait plus sa mauvaise mine de bête de Sabbat. Il arrivait que maman et tante Claire s'arrêtaient pour lui parler, amusées elles aussi de ses manières à part, de ses yeux expressifs et des petites réponses si douces: «Trr! trr! trr!» que jamais elle ne manquait de faire quand on lui avait adressé la parole.

--«Vraiment, disaient-elles, cette Chinoise a l'air heureux chez nous; jamais nous n'avions vu figure de chat plus contente.»

L'air heureux, en effet; même l'air reconnaissant envers moi qui l'avais amenée.--Et le bonheur des bêtes jeunes est complet peut-être, parce qu'elles n'ont pas comme nous l'appréhension de l'inexorable avenir.--Elle passait des journées contemplatives délicieuses, dans des poses de bien-être, étalée nonchalamment sur les pierres et la mousse, jouissant du silence--un peu mélancolique pour moi--de cette maison que les canons sourds ni les coups de mer ne venaient plus jamais troubler. Elle était arrivée au port lointain et tranquille, à l'étape dernière de sa vie,--et s'y reposait sans avoir conscience de la fin.

XIV

Un beau jour, sans transition, par subite fantaisie, la tolérance de Moumoutte Blanche pour Moumoutte Chinoise se changea en amitié tendre. Elle s'approcha délibérément et vint lui sentir à bout portant les babines, ce qui, entre chattes, équivaut au plus affectueux baiser.

Sylvestre, présent à cette scène, se montra sceptique:

--As-tu vu, lui dis-je, le baiser de paix des moumouttes?

--Oh! non, monsieur, répondit-il sur ce ton de connaisseur entendu qu'il prend lorsqu'il s'agit des affaires intimes de mes chats, chevaux ou bêtes quelconques; non, monsieur; c'est que tout simplement la Moumoutte Blanche voulait s'assurer, d'après l'odeur du museau, si la Chinoise ne venait pas de lui manger sa viande...

Il se trompait pourtant,--et, à partir de ce jour, elles furent amies. On les vit s'asseoir sur la même chaise, manger la pâtée dans la même assiette et, chaque matin, accourir pour se dire bonjour en frottant leurs bouts de nez cocasses, l'un jaune sur l'autre rose...

XV

On disait maintenant: «Les moumouttes ont fait ceci ou cela.» Elles étaient un duo intime et inséparable, se consultant, se suivant pour les moindres et les plus triviales actions de leur vie; se peignant, se léchant l'une l'autre, faisant toilette en commun avec une mutuelle tendresse.

Moumoutte Blanche continuait d'être plus spécialement la chatte de tante Claire, tandis que la Chinoise demeurait ma petite amie fidèle, avec toujours sa même façon plus tendre de me suivre des yeux, de répondre au moindre appel de ma voix. A peine m'asseyais-je, qu'une patte légère se posait doucement sur moi, comme jadis à bord; deux yeux jaunes m'interrogeaient avec une intense expression humaine; puis, houp! la Chinoise était sur mes genoux,--très lente ensuite à chercher sa position, pilant des deux pattes, se tournant en rond dans un sens, en rond dans un autre, et tout juste installée quand j'étais prêt à repartir...

Mystère immatériel peut-être, mystère d'âme, que l'affection constante d'une bête et sa longue reconnaissance...

XVI

Très gâtées, les deux moumouttes; admises dans la salle à manger aux heures des repas; souvent assises à mes côtés, l'une à droite, l'autre à gauche; se rappelant de temps en temps à mon souvenir par un petit coup de patte discret sur ma serviette, et guettant des bouchées que je leur faisais passer, furtivement comme un écolier en faute, au bout de ma fourchette personnelle.

En contant cela, je vais nuire encore à ma réputation qui, paraît-il, est déjà si entachée de bizarrerie et d'incorrectitude. Je puis cependant dénoncer certain académicien qui, m'ayant fait l'honneur de s'asseoir à ma table, ne se tint pas de leur offrir à chacune, dans sa propre cuillère, un peu de crème Chantilly[1].

1. _Note de l'éditeur._ Ce passage était écrit avant la nomination de M. Pierre Loti à l'Académie française.

XVII

L'été qui survint fut pour la Moumoutte Chinoise une période de vie absolument délicieuse. Avec son originalité et son air distingué, elle était devenue presque jolie, ainsi remplumée; alentour, dans le monde des chats, au fond des jardins et sur les toits, le bruit avait circulé de la présence de cette piquante étrangère, et les prétendants étaient nombreux, qui venaient roucouler sous ses fenêtres, par les belles nuits chaudes embaumées de chèvrefeuille.

Vers la mi-septembre, les deux moumouttes connurent presque en même temps la joie d'être mère.

Moumoutte Blanche, cela va sans dire, était déjà une matrone entendue. Quant à Moumoutte Chinoise, les premiers instants de surprise passés, on la vit tendrement lécher l'impayable et minuscule mimi gris, moucheté comme un tigre, qui était son unique fils.

XVIII