Le livre de la pitié et de la mort
Part 2
Cependant je m'étais baissé pour le caresser, malgré l'effroi de son mal, ayant déjà reçu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout imbibé de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de le décider à rester là, bien tranquille, à enfoncer peu à peu son bout de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord, reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hésitai à continuer mon oeuvre. L'anéantissement d'une bête pensante, tout autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y songe, c'est toujours le même révoltant mystère. Et la mort d'ailleurs porte en elle tant de majesté qu'elle est capable d'agrandir un instant, d'une façon inattendue, démesurée, les plus infimes petites scènes, dès que son ombre est près d'y apparaître: à ce moment, je me fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit d'apporter aux souffrants ce qu'il croit être l'apaisement suprême, le droit d'ouvrir, à ceux qui ne l'ont pas encore demandé, les portes de la grande nuit...
Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tête bientôt morte; nos yeux se croisèrent; les siens interrogateurs, expressifs, avec une intensité extrême, me demandant: «Que me fais-tu? Toi à qui je me suis confié et que je connais si peu, que me fais-tu?» Et j'hésitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tête dégoûtante s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur l'envahissait, malgré lui, et j'espérai qu'il ne me regarderait plus.
Si pourtant, une dernière fois! les chats, comme disent les bonnes gens du peuple, ont l'âme chevillée au corps. Dans un dernier soubresaut de vie, il me fixa de nouveau, à travers son demi-sommeil mortel; il semblait même avoir maintenant tout à fait compris: «Alors c'était pour me tuer, décidément?... Et, tu vois, je me laisse faire... Il est trop tard... Je m'endors...»
En vérité, j'avais peur de m'être égaré; dans ce monde où nous ne savons rien de rien, il ne nous est même pas permis d'avoir pitié d'une façon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste, tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme d'un reproche: «Pourquoi t'es-tu mêlé de ma destinée? Sans toi, j'aurais pu traîner quelque temps de plus, avoir encore quelques petites pensées pendant au moins une semaine. Il me restait assez de force pour sauter sur les appuis de tes fenêtres, où les chiens ne me tourmentaient pas trop, où je n'avais pas trop froid; le matin surtout, quand le soleil y donnait, je passais là quelques heures presque supportables, à regarder autour de moi le mouvement de la vie, à m'intéresser aux allées et venues des autres chats, à avoir encore conscience de quelque chose; tandis qu'à présent je vais me décomposer à jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; à présent _je ne serai plus_...»
J'aurais dû me rappeler, en effet, que les plus chétifs aiment mieux se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus misérables, préfèrent n'importe quoi à l'épouvante de n'être rien, de ne _plus être_...
Quand je revins dans la soirée le voir, je le retrouvai raidi et froid dans la pose de sommeil où je l'avais laissé. Alors, je commandai à Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de la ville pour le jeter dans les champs.
PAYS SANS NOM
Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc, à environ trois journées de marche de la sainte ville de Méquinez:
Le rideau du rêve s'est levé brusquement sur un pays lointain,--mais lointain, lointain bien au delà des habituelles distances terrestres, tellement que, tout de suite, dès que le décor a commencé de s'éclairer, même avant d'avoir bien vu, en moi-même j'ai eu la notion de cet éloignement effroyable. C'était une plaine pierreuse, nue, déserte, où il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel crépusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui semblent insignifiantes par elles-mêmes, qui ont un air quelconque et qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accès. Si je n'avais pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe où; mais je savais d'avance, par une sorte d'intuition immédiate, et alors cela m'oppressait d'être là; je me sentais en proie à la peur des distances sans fin, à l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir.
De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mêmes par des séries de cassures rectangulaires, comme des bras de fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre feuilles molles, d'un vert pâle, qui pendaient comme énervées de chaleur.
J'avais conscience que, d'un moment à l'autre, des surprises sinistres, des périls sans nom pouvaient surgir de tous les points de cet horizon trouble, embrouillé de nuées stagnantes et d'obscurité.
Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins deux, dont je sentais la présence, mais qui étaient invisibles: des esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit à l'oreille: «Eh bien! puisque nous voilà ici, il va falloir se défier des _chiens crochus_.»--«Ah! oui, par exemple,» répondis-je d'un ton dégagé, comme quelqu'un qui serait aussi très au courant de ce genre de bêtes et du danger de leur voisinage... Évidemment j'étais déjà venu là; mais ces _chiens crochus_, leur image subitement rappelée à mon esprit, accentuant encore la notion de ce dépaysement extrême, me faisaient davantage frémir...
Ils apparurent aussitôt, évoqués au seul prononcé de leur nom, grâce à l'étonnante facilité avec laquelle les choses se passent dans les rêves. Ils couraient très vite à travers la pénombre de ce lourd crépuscule, lancés comme des flèches, comme des boulets, on n'avait pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus.
Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes, moqueuses, moitié singes (dans la vie réelle, j'en ai rencontré ainsi deux, au milieu d'une solitude africaine dévorée de soleil, sous l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites femmes qui, sans doute, étaient _crochues_ comme les chiens, car, en me croisant, elles me griffaient de même... Et leur souffle aussi était _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, ça cinglait comme des pointes d'aiguilles...
Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision, le mystère et la tristesse de cette plaine ainsi réapparue, tout ce qui s'ébauchait en moi d'inquiétudes désolées rien qu'à contempler ces chétifs arbustes aux longues feuilles pâlies de chaleur...
Quand je m'éveillai, au petit jour timide qui commençait à filtrer à travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu à peu des choses réelles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre petit campement isolé au milieu d'immenses pâturages déserts;--alors je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de sécurité, d'inespéré retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_, à ma place se seraient préoccupés peut-être des tribus peu sûres d'alentour, des longues journées d'étape à faire en plein soleil, sans routes à travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant à moi, ce territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable à la plus anodine banlieue de Paris--auprès de ce pays de je ne sais quelle planète, de je ne sais où, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de l'espace, pendant les clairvoyances inexpliquées du rêve.
VIES DE DEUX CHATTES
(_Pour mon fils Samuel quand il saura lire._)
I
J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquiétude infiniment triste, l'âme des bêtes m'apparaître au fond de leurs yeux;--l'âme d'un chat, l'âme d'un chien, l'âme d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une âme humaine, se révéler tout à coup dans un regard et chercher mon âme à moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-être eu plus de pitié encore pour ces âmes des bêtes que pour celles de mes frères, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus dédaignées.
II
Les deux chattes dont je vais conter l'histoire s'associent dans mon souvenir à quelques années relativement heureuses de ma vie.--Oh! des années toutes récentes, mon Dieu, si on les considère dates en main, mais des années qui semblent déjà lointaines, emportées avec la vitesse toujours de plus en plus effroyable du temps, et qui, vues ainsi dans le passé, se colorent presque de derniers reflets d'aube, de dernières lueurs roses de matin et de commencement, en comparaison de l'heure grise présente,--tant nos jours se hâtent de s'assombrir, tant notre chute est rapide dans la nuit...
III
Qu'on me pardonne de les appeler l'une et l'autre «Moumoutte». D'abord je n'ai jamais eu d'imagination pour donner des noms à mes chattes: Moumoutte, toujours;--et leurs petits, invariablement: Mimi. Et puis vraiment il n'existe pas pour moi d'autres noms qui conviennent mieux, qui soient plus _chat_ que ces deux adorables: Mimi et Moumoutte.
Je garderai donc aux pauvres petites héroïnes de ce récit les noms qu'elles portaient dans leur vie réelle. Pour l'une: Moumoutte Blanche. Pour l'autre: Moumoutte Grise ou Moumoutte Chinoise.
IV
Par ordre d'ancienneté, c'est Moumoutte Blanche que je dois présenter d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner son titre de première chatte de ma maison:
MADAME MOUMOUTTE BLANCHE _Première chatte_ Chez M. Pierre Loti.
Il remonte à peu près à une dizaine d'années, l'inoubliable joyeux soir où je la vis pour la première fois. C'était un soir d'hiver, à un de mes retours au foyer, après je ne sais quelle campagne en Orient; j'étais arrivé à la maison depuis quelques minutes à peine et, dans le grand salon, je me chauffais devant une flambée de branches, entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout à coup quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge sombre des tapis:
--Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la présente, c'est notre nouvelle «Moumoutte». Que veux-tu, nous nous sommes décidées à en avoir une autre: jusque dans notre petit salon là-bas, une souris était venue nous trouver!
Il y avait eu chez nous un assez long interrègne sans Moumouttes. Et cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sénégal, ramenée avec moi de là-bas à ma première campagne, et adorée pendant deux ans, qui un beau matin de juin avait, après une courte maladie, exhalé sa petite âme étrangère, en me regardant avec une expression de prière suprême, et puis, que j'avais moi-même enterrée au pied d'un arbre dans notre cour.
Je ramassai, pour la voir de près, la belle pelote de fourrure qui s'étalait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris à deux mains, bien entendu,--avec ces égards particuliers auxquels je ne manque jamais vis-à-vis des chats et qui leur font tout de suite se dire: Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec bienveillance.
Il était très avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise à frôler et à embrasser. D'ailleurs, coiffée et tachée absolument comme l'autre, comme la défunte Moumoutte du Sénégal,--ce qui peut-être avait décidé le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte d'illusion de personnes se fît à la longue dans mon coeur un peu volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, posé droit et formant bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte pèlerine noire jetée sur les épaules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agitée d'un perpétuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les pattes étaient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait l'impression d'une grosse houppe de poils, légère, légère, presque sans poids, mue par un capricieux petit mécanisme de nerfs toujours tendus.
Moumoutte, après cet examen, m'échappa pour recommencer ses jeux. Et, dans ces premières minutes d'arrivée,--forcément mélancoliques parce qu'elles marquent une étape de plus dans la vie--la nouvelle chatte blanche tachée de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'étalant par terre, avec une lassitude tout à fait feinte, pour me faire mieux admirer les blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement sur les deux chers visages qui me souriaient là, un peu vieillis et encadrés de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui conservaient leur même expression et leur même âge, dans les cadres du mur; sur les objets toujours connus aux mêmes places; sur les mille choses de ce logis héréditaire, restées immuables cette fois encore, pendant que j'avais promené par le monde changeant mon âme changeante...
Et c'est l'image persistante, définitive, qui devait me rester d'elle, même après sa mort: une folle petite bête blanche, inattendue, s'ébattant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...
Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus d'une fois le petit démon familier, le petit lutin de cheminée qui égaya dans leur solitude ces deux gardiennes bénies de mon foyer, maman et tante Claire. Quand j'étais errant sur les mers lointaines, quand la maison était redevenue grande et vide, aux tristes crépuscules de décembre, aux veillées sans fin, elle leur tenait fidèle compagnie, les tourmentant à l'occasion et laissant sur leurs irréprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet blanc. Très indiscrète, elle s'installait de force sur leurs genoux, sur leur table à ouvrage, dans leur corbeille même, par fantaisie, embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs écheveaux de soie. Et alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des envies de rire: «Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais vu des façons comme ça!... Ah! par exemple!...»
Il y avait même, à son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.
Elle les aimait à sa manière de chatte, avec indocilité, mais avec une constance touchante, et, rien qu'à cause de cela, sa petite âme incomplète et fantasque mérite que je lui garde un souvenir...
Les printemps, quand le soleil de mars commençait à chauffer notre cour, elle avait des surprises toujours nouvelles à voir s'éveiller et sortir de la terre sa commensale et amie, Suleïma la tortue.
Durant les beaux mois de mai, elle se sentait généralement l'âme envahie par un besoin irrésistible d'expansion et de liberté; alors il lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour, des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'étaient peut-être pas toujours assez comprises dans le milieu austère où le sort l'avait placée.
Les étés, elle avait des langueurs de créole. Pendant des journées entières, elle se pâmait d'aise et de chaleur, couchée sur les vieux murs parmi les chèvrefeuilles et les rosiers, ou bien étalée par terre, présentant à l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres blanches, entre les pots de cactus fleuris.
Extrêmement soignée de sa personne, et, en temps ordinaire, posée, correcte, aristocrate même jusqu'au bout des ongles, elle était intraitable avec les autres chats et devenait brusquement très mal élevée quand un visiteur se présentait pour elle. Dans cette cour, qu'elle considérait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un étranger eût le droit de paraître. Si, par-dessus le mur du jardin voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidité, ou si seulement quelque chose avait remué dans les branches et le lierre, elle se précipitait comme une jeune furie, hérissée jusqu'au bout de la queue, impossible à retenir, plus comme il faut du tout; des cris du plus mauvais goût s'ensuivaient, des dégringolades et des coups de griffes...
En somme, d'une indépendance farouche, et le plus souvent désobéissante; mais si affectueuse à ses heures, si caressante et câline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle revenait parmi nous après quelqu'une de ses excursions vagabondes dans les jardins du voisinage.
Elle avait déjà cinq ans, elle était dans l'épanouissement de sa beauté d'angora, avec des attitudes d'une dignité superbe, des airs de reine, et j'avais eu le temps de m'attacher à elle par une série d'absences et de retours, la considérant comme une des choses du foyer, comme un des êtres de la maison--quand naquit à trois mille lieues de chez nous, dans le golfe de Pékin, et d'une famille plus que modeste, celle qui devait devenir son inséparable amie, la plus bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte Chinoise.
V
MADAME MOUMOUTTE CHINOISE _Deuxième chatte_ Chez M. Pierre Loti.
Très singulière, la destinée qui unit à moi cette Moumoutte de race jaune, issue de parents indigents et dépourvue de toute beauté.
Ce fut à la fin de la guerre là-bas, un de ces soirs de bagarre qui étaient fréquents alors. Je ne sais comment cette petite bête affolée, sortie de quelque jonque en désarroi, sautée à bord de notre bateau par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette. Elle était jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanquée, plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses maîtres, vécu chichement de quelques têtes de poisson avec un peu de riz cuit à l'eau. Et j'en eus tant de pitié que je commandai à mon ordonnance de lui préparer une pâtée et de lui offrir à boire.
D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prévenance,--et je la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespéré, avançant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixés sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien réellement c'était pour elle...
Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre à la porte. Après lui avoir fait servir un déjeuner d'adieu, je frappai dans mes mains très fort, en trépignant des deux pieds à la fois, comme il est d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: «Allez-vous-en, petite Moumoutte!»
Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. Évidemment, elle n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'était très exagéré, tout ce bruit. Avec un air de me dire: «Je sais bien, va, que tu ne me feras pas de mal», elle restait tapie dans son coin, écrasée sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi deux yeux dilatés, un regard humain que je n'ai jamais vu qu'à elle seule.
Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas établir une chatte à demeure dans ma chambre de bord. Et surtout une bête si vilaine et si maladive, quel encombrement pour l'avenir!...
Alors je la pris à mon cou, avec mille égards toutefois et en lui disant même: «Je suis bien fâché, ma petite Moumoutte,»--mais je l'emportai résolument dehors, à l'autre bout de la batterie, au milieu des matelots qui, en général, sont hospitaliers et accueillants pour les chats quels qu'ils soient.
Tout aplatie contre les planches du pont, et la tête retournée vers moi pour m'implorer toujours avec son regard de prière, elle se mit à filer, d'une petite allure humble et drôle, dans la direction de ma chambre, où elle fut rentrée la première de nous deux; quand j'y revins après elle, je la trouvai tapie obstinément dans son même petit coin, et ses yeux étaient si expressifs que le courage me manqua pour la chasser de nouveau.--Voilà comment cette chinoise me prit pour maître.
Mon ordonnance, qui était visiblement gagné à sa cause depuis le commencement du débat, compléta sur-le-champ son installation en plaçant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourrée pour son couchage,--et un de mes grands plats de Chine, très pratiquement rempli de sable... (détail qui me glaça d'effroi).
VI
Sans sortir ni jour ni nuit, elle vécut sept mois passés, dans la demi-obscurité et le continuel balancement de cette chambre de bord, et peu à peu une intimité s'établit entre nous deux, en même temps que nous acquérions une faculté de pénétration mutuelle très rare entre un homme et une bête.
Je me rappelle le premier jour où nos relations devinrent véritablement affectueuses. C'était au large, dans le nord de la Mer Jaune, par un temps triste de septembre. Les premières brumes d'automne s'étaient déjà formées sur les eaux subitement refroidies et inquiètes. Dans ces climats, les fraîcheurs et les ciels sombres arrivent vite, apportant, pour nous Européens de passage, une mélancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous nous en allions vers l'Est, en travers à une longue houle qui s'était levée, et bercés d'une façon monotone, avec des craquements plaintifs de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne recevait plus qu'un éclairage de cave à travers la lentille de verre épais sur laquelle des crêtes de lames passaient en transparences vertes, faisant des intermittences d'obscurité.
Sur cet étroit petit bureau à glissières, qui est le même dans toutes nos chambres de bord, j'étais installé à écrire, pendant un de ces moments assez rares où le service laisse une paix complète et où l'idée vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un cloître.
Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines à peu près. Elle vivait là très retirée, discrète, mélancolique, observant les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable, se montrant peu, presque constamment cachée, et comme prise de la nostalgie de son pays où elle ne devait jamais revenir.
Tout à coup, je la vis paraître dans la pénombre, s'étirer longuement comme pour se donner le temps de réfléchir encore, puis s'avancer vers moi, hésitante, avec des temps d'arrêt; parfois même, en affectant une grâce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant quelques secondes, avant de se décider à la poser devant elle pour faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air interrogateur.
Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim, évidemment: une pâtée fort convenable lui était, deux fois le jour, servie par mon ordonnance. Alors, quoi?...
Quand elle fut bien près, bien près, à toucher ma jambe, elle s'assit sur son derrière, ramena sa queue et poussa un petit cri très doux.
Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les yeux_, ce qui déjà indiquait dans sa petite tête tout un monde de conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprît, comme du reste tous les animaux supérieurs, que je n'étais pas une chose, mais un être pensant, capable de pitié et accessible à la muette prière d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle _des yeux_, c'est-à-dire les miroirs où sa petite âme cherchait anxieusement à saisir un reflet de la mienne... En vérité, ils sont effroyablement près de nous, quand on y songe, les animaux susceptibles de concevoir de telles choses...