Part 9
Au matin, j'ai trouvé mes frères, tristes, solitaires; Qu'on nous fusille dans l'eau, qu'on nous assomme sur terre, Que l'homme nous mène au saloir, sot bétail orphelin, Pourtant nous chantons Lukannon... avant que l'homme vînt.
_En route, au Sud, au Sud... ô Goverooshka, va, Dis notre deuil aux Rois des Mers tandis qu'hélas, Vide bientôt ainsi que l'œuf du requin mort, Grève de Lukannon, tu nous connais encore!_
«RIKKI-TIKKI-TAVI»
L'Œil-Rouge à la Peau-Ridée Au trou devant lui dardée, L'Œil-Rouge a crié très fort: Viens danser avec la mort! Œil à œil, et tête à tête, (_En mesure, Nag_) L'un mort, finira la fête (_A ta guise, Nag_) Tour pour tour, et rond pour rond (_Cours, cache-toi, Nag_) Manqué!... mort à Chaperon! (_Malheur à toi, Nag!_)
Ceci est l'histoire de la grande guerre que Rikki-tikki-tavi livra tout seul dans les salles de bain du grand bungalow, au cantonnement de Segowlee. Darzee, l'oiseau-tailleur, l'aida, et Chuchundra, le rat-musqué, qui n'ose jamais marcher au milieu du plancher, mais se glisse toujours le long du mur, lui donna un avis; mais Rikki-tikki fit la vraie besogne.
C'était une mangouste. Il rappelait assez un petit chat par la fourrure et la queue, mais plutôt une belette par la tête et les habitudes. Ses yeux étaient roses comme le bout de son nez affairé; il pouvait se gratter partout où il lui plaisait, avec n'importe quelle patte, de devant ou de derrière, à son choix; il pouvait gonfler sa queue jusqu'à ce qu'elle ressemblât à un goupillon pour nettoyer les bouteilles, et son cri de guerre, lorsqu'il louvoyait à travers l'herbe longue, était: _Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_
Un jour, les hautes eaux de l'été l'entraînèrent, hors du terrier où il vivait avec son père et sa mère, et l'emportèrent, battant des pattes et gloussant, le long d'un fossé qui bordait une route. Il trouva là une petite touffe d'herbe qui flottait, et s'y cramponna jusqu'à ce qu'il perdît le sentiment. Quand il revint à la vie, il gisait au chaud soleil, au milieu d'une allée de jardin, très mal en point il est vrai, et un petit garçon disait:
--C'est une mangouste morte. Faisons-lui un enterrement.
--Non, dit la mère, prenons-la pour la sécher. Peut-être n'est-elle pas morte pour de bon.
Ils l'emportèrent dans la maison, où un homme le prit entre son pouce et son index, et dit qu'il n'était pas mort, mais seulement à moitié suffoqué; alors ils l'enveloppèrent dans du coton, l'exposèrent à la chaleur d'un feu doux,... et Rikki-tikki ouvrit les yeux et éternua.
--Maintenant,--dit l'homme (c'était un anglais qui venait justement de s'installer dans le bungalow),--ne l'effrayez pas, et nous allons voir ce qu'elle va faire.
C'est la chose la plus difficile du monde que d'effrayer une mangouste, parce que de la tête à la queue elle est dévorée de curiosité. La devise de toute la famille est: «Cherche et trouve,» et Rikki-tikki était une vraie mangouste. Il regarda la bourre de coton, décida que ce n'était pas bon à manger, courut tout autour de la table, s'assit, remit sa fourrure en ordre, se gratta, et sauta sur l'épaule du petit garçon.
--N'aie pas peur, Teddy, dit son père. C'est sa manière d'entrer en amitié.
--Ouch! Elle me chatouille sous le menton,--dit Teddy.
Rikki-tikki plongea son regard entre le col et le cou du petit garçon, flaira son oreille, et descendit sur le plancher où il s'assit en se frottant le nez.
--Doux Jésus, dit la mère de Teddy, et c'est cela qu'on appelle une bête sauvage! Je suppose que si elle est à ce point apprivoisée, c'est que nous avons été bons pour elle.
--Toutes les mangoustes sont comme cela, dit son mari. Si Teddy ne lui tire pas la queue ou n'essaie pas de la mettre en cage, elle courra à travers la maison toute la journée. Donnons-lui quelque chose à manger.
Ils lui donnèrent un petit morceau de viande crue. Rikki-tikki trouva cela excellent, et quand il eut fini, il sortit sous la véranda, s'assit au soleil, et fit bouffer sa fourrure pour la sécher jusqu'aux racines. Puis, il se sentit mieux.
--Il y a plus à découvrir dans cette maison, se dit-il, que tous les gens de ma famille n'en découvriraient pendant toute leur vie. Je resterai, certes, et trouverai.
Il employa tout le jour à parcourir la maison. Il se noya presque dans les tubs, mit son nez dans l'encre sur un bureau, et le brûla au bout du cigare de l'homme, en grimpant sur ses genoux pour voir comment on s'y prenait pour écrire. A la tombée de la nuit, il courut dans la chambre de Teddy pour regarder comment on allumait les lampes à pétrole; et quand Teddy se mit au lit, Rikki-tikki y grimpa aussi. Mais c'était un compagnon agité, parce qu'il lui fallait, toute la nuit, se lever pour répondre à chaque bruit et en trouver la cause. La mère et le père de Teddy vinrent jeter un dernier coup d'œil à leur petit garçon, et trouvèrent Rikki-tikki tout éveillé sur l'oreiller.
--Je n'aime pas cela,--dit la mère de Teddy--il pourrait mordre l'enfant.
--Il ne fera rien de pareil, dit le père, Teddy est plus en sûreté avec cette petite bête que s'il avait un braque pour le garder... Si un serpent entrait dans la chambre maintenant...
Mais la mère de Teddy ne voulait pas même songer à de pareilles horreurs.
De bonne heure, le matin, Rikki-tikki vint au premier déjeuner sous la véranda, porté sur l'épaule de Teddy; on lui donna une banane et un peu d'œuf à la coque, et il se laissa prendre sur leurs genoux aux uns après les autres, parce qu'une mangouste bien élevée espère toujours devenir à quelque moment une mangouste domestique, et avoir des chambres pour courir au travers. Or, la mère de Rikki-tikki (elle avait habité autrefois la maison du général à Segowlee) avait soigneusement instruit son fils de ce qu'il devait faire si jamais il rencontrait des hommes blancs.
Puis, Rikki-tikki sortit dans le jardin pour voir ce qu'il y avait à voir. C'était un grand jardin, seulement à moitié cultivé, avec des buissons de roses Maréchal Niel aussi gros que des kiosques, des citronniers et des orangers, des bouquets de bambous et des fourrés de hautes herbes. Rikki-tikki se lécha les lèvres.
--Voilà un splendide terrain de chasse, dit-il.
A cette pensée, sa queue se hérissa en goupillon, et il s'était mis à courir de haut en bas et de bas en haut du jardin, flairant de tous côtés, lorsqu'il entendit les voix les plus lamentables sortir d'un buisson épineux.
C'était Darzee, l'oiseau-tailleur, et sa femme. Ils avaient fait un beau nid en rapprochant deux larges feuilles dont ils avaient cousu les bords avec des fibres, et rempli l'intérieur de coton et de bourres duveteuses. Le nid se balançait de côté et d'autre, tandis qu'ils pleuraient, perchés à l'entrée.
--Qu'est-ce que vous avez? demanda Rikki-tikki.
--Nous sommes très malheureux, dit Darzee. Un de nos bébés, hier, est tombé du nid, et Nag l'a mangé.
--Hum! dit Rikki-tikki, voilà qui est fort triste... Mais je suis étranger ici. Qui est-ce, Nag?
Darzee et sa femme, pour toute réponse, se blottirent dans leur nid, car, de l'épaisseur de l'herbe, au pied du buisson, sortit un sifflement sourd... un horrible son glacé... qui fit sauter Rikki-tikki de deux pieds en arrière. Alors, pouce par pouce, s'éleva de l'herbe la tête au capuchon étendu de Nag, le gros cobra noir, qui avait bien cinq pieds de long de la langue à la queue. Lorsqu'il eut soulevé un tiers de son corps au-dessus du sol, il resta à se balancer de droite et de gauche, exactement comme se balance dans le vent une touffe de pissenlit, et il regarda Rikki-tikki avec ces yeux mauvais du serpent, qui ne changent jamais d'expression, quelle que soit sa pensée.
--Qui est-ce, Nag? dit-il. C'est _moi_, Nag. Le grand Dieu Brahma a mis sa marque sur tout notre peuple, quand le premier cobra eut étendu son capuchon pour préserver Brahma du soleil pendant qu'il dormait... Regarde, et tremble!
Il étendit plus que jamais son capuchon, et Rikki-tikki vit sur son dos la marque des lunettes, qui ressemble plus exactement à l'œillet d'une fermeture d'agrafe.
Il eut peur une minute; mais il est impossible à une mangouste d'avoir peur longtemps, et, bien que Rikki-tikki n'eût jamais encore rencontré de cobra vivant, sa mère l'avait nourri de cobras morts et il savait bien que la grande affaire de la vie d'une mangouste adulte est de faire la guerre aux serpents et de les manger. Nag le savait aussi, et, tout au fond de son cœur glacé, il avait peur.
--Eh bien,--dit Rikki-tikki, et sa queue se gonfla de nouveau,--marqué ou non, pensez-vous qu'on ait le droit de manger les petits oiseaux qui tombent des nids?
Nag réfléchissait et surveillait les moindres mouvements de l'herbe derrière Rikki-tikki. Il savait qu'une mangouste dans le jardin signifiait, plus tôt ou plus tard, la mort pour lui et sa famille; mais il voulait mettre Rikki-tikki hors de ses gardes. Aussi laissa-t-il retomber un peu sa tête, et la pencha-t-il de côté.
--Causons, dit-il.... Vous mangez bien des œufs. Pourquoi ne mangerions-nous pas des oiseaux?
--Derrière vous!... Regardez derrière-vous! chanta Darzee.
Rikki-tikki en savait trop pour perdre son temps à ouvrir de grands yeux. Il sauta en l'air aussi haut qu'il put, et, juste au-dessous de lui siffla la tête de Nagaina, la mauvaise femme de Nag. Elle avait rampé par derrière pendant la conversation, afin d'en finir tout de suite; et Rikki-tikki entendit son sifflement de rage lorsqu'elle vit son coup manqué. Il retomba presque en travers de son dos, et s'il avait été une vieille mangouste, il aurait su que c'était alors le moment de lui briser les reins d'un coup de dent; mais il eut peur du terrible coup de fouet en retour du cobra. Il mordit, il est vrai, mais pas assez longtemps, et sauta hors de portée de la queue cinglante, laissant Nagaina meurtrie et furieuse.
--Méchant, méchant Darzee! dit Nag.
Et il fouetta l'air aussi haut qu'il pouvait atteindre dans la direction du nid au milieu du buisson d'épines; mais Darzee l'avait construit hors de l'atteinte des serpents, et le nid ne fit que se balancer de côté et d'autre.
Rikki-tikki sentit ses yeux devenir rouges et brûlants (quand les yeux d'une mangouste deviennent rouges, elle est en colère), et il s'assit sur sa queue et ses jambes de derrière comme un petit kanguroo, regarda tout autour de lui, et claqua des dents de rage. Mais Nag et Nagaina avaient disparu dans l'herbe. Lorsqu'un serpent manque son coup, il ne dit jamais rien ni ne laisse rien deviner de ce qu'il a l'intention de faire ensuite. Rikki-tikki ne se souciait pas de les suivre, car il ne se sentait pas sûr de venir à bout de deux serpents à la fois. Aussi trotta-t-il vers l'allée sablée près de la maison, et s'assit-il pour réfléchir. C'était pour lui une sérieuse affaire.
Si vous lisez les vieux livres d'histoire naturelle, vous verrez qu'ils disent que lorsqu'une mangouste combat contre un serpent, et qu'il lui arrive d'être mordue, elle se sauve pour manger quelque herbe qui la guérit. Ce n'est pas vrai. La victoire est seulement une affaire d'œil vif et de pied prompt, détente de serpent contre saut de mangouste, et, comme aucun œil ne peut suivre le mouvement d'une tête de serpent lorsqu'elle frappe, il s'agit là d'un prodige plus étonnant que des herbes magiques n'en pourraient opérer.
Rikki-tikki savait qu'il était une jeune mangouste, et n'en fut que plus satisfait d'avoir su éviter si adroitement un coup porté par derrière. Il en tira de la confiance en lui-même, et lorsque Teddy descendit en courant le sentier, Rikki-tikki se sentait disposé à être flatté. Mais, juste au moment où Teddy se penchait, quelque chose se tortilla un peu dans la poussière, et une toute petite voix dit:
--Prenez garde, je suis la Mort!
C'était Karait, le minuscule serpent brun, couleur de sable, qui aime à se dissimuler dans la poussière. Sa morsure est aussi dangereuse que celle du cobra; mais il est si petit que personne n'y prend garde, aussi n'en fait-il que plus de mal.
Les yeux de Rikki-tikki devinrent rouges de nouveau, et il remonta en dansant vers Karait, avec ce balancement particulier et cette marche ondulante qu'il avait hérités de sa famille. Cela paraît très comique, mais c'est une allure si parfaitement balancée, qu'à n'importe quel angle on peut en changer soudain la direction: ce qui, lorsqu'il s'agit de serpents, est un avantage. Rikki ne s'en rendait pas compte, mais il faisait là une chose beaucoup plus dangereuse que de combattre Nag: Karait est si petit et peut se retourner si facilement qu'à moins que Rikki ne le mordît à la partie supérieure du dos tout près de la tête, il pouvait, d'un coup en retour, l'atteindre à l'œil ou à la lèvre. Mais Rikki ne savait pas; ses yeux étaient tout rouges, et il se balançait d'arrière en avant, cherchant la bonne place à saisir. Karait s'élança. Rikki sauta de côté et essaya de courir dessus, mais la méchante petite tête grise et poudreuse siffla à un cheveu de son épaule, et il lui fallut bondir par-dessus le corps, tandis que la tête suivait de près ses talons.
Teddy héla du côté de la maison:
--Oh, venez voir! Notre mangouste est en train de tuer un serpent.
Et Rikki-tikki entendit la mère de Teddy pousser un cri tandis que le père se précipitait dehors avec un bâton; mais, dans le temps qu'il venait, Karait avait poussé une botte imprudente, et Rikki-tikki avait bondi, sauté sur le dos du serpent, laissé tomber sa tête très bas entre ses pattes de devant, mordu au dos le plus haut qu'il pouvait atteindre, et roulé au loin. Cette morsure paralysa Karait, et Rikki-tikki allait le dévorer en commençant par la queue, suivant la coutume de sa famille à dîner, lorsqu'il se rappela qu'un repas copieux appesantit une mangouste, et que, pouvant avoir besoin sur l'heure de toute sa force et de toute son agilité, il lui fallait rester à jeun. Il s'en alla prendre un bain de poussière sous des touffes de ricins, tandis que le père de Teddy frappait le cadavre de Karait.
--A quoi cela sert-il? pensa Rikki-tikki; j'ai tout terminé.
Et alors la mère de Teddy le prit dans la poussière, et le serra dans ses bras, en pleurant qu'il avait sauvé Teddy de la mort; et le père de Teddy déclara qu'il était une providence; et Teddy regarda tout cela avec de grands yeux effarés.
Rikki-tikki se divertissait plutôt de tous ces embarras que naturellement il ne comprenait pas. La mère de Teddy aurait aussi bien pu caresser l'enfant pour avoir joué dans la poussière. Rikki s'amusait on ne peut plus.
Ce soir-là, à dîner, en se promenant de côté et d'autre parmi les verres sur la table, il lui aurait été facile de se bourrer de bonnes choses trois fois plus qu'il ne fallait, mais il avait Nag et Nagaina présents à la mémoire, et bien que ce fût fort agréable d'être flatté et choyé par la mère de Teddy, et de rester sur l'épaule de Teddy, ses yeux devenaient rouges de temps en temps, et il partait en son long cri de guerre: _Rikk-tikk-tikki-tikki-tchk!_
Teddy l'emmena coucher, et insista pour qu'il dormît sous son menton. Rikki-tikki était trop bien élevé pour mordre ou égratigner. Mais, aussitôt que Teddy fut endormi, il s'en alla faire sa ronde de nuit autour de la maison, et, dans l'obscurité, se heurta, en courant, contre Chuchundra, le rat-musqué, qui rampait le long du mur.
Chuchundra est une petite bête au cœur brisé. Il pleurniche et pépie toute la nuit, en essayant de se remonter le moral pour courir au milieu des chambres; mais jamais il n'y arrive.
--Ne me tuez pas,--dit Chuchundra, presque en pleurant.--Rikki-tikki, ne me tuez pas!
--Pensez-vous qu'un tueur de serpents tue des rats musqués? dit Rikki-tikki avec mépris.
--Ceux qui tuent les serpents seront tués par les serpents,--dit Chuchundra, avec plus de douleur que jamais.--Et comment puis-je être sûr que Nag ne me prendra pas pour vous par quelque nuit sombre?
--Il n'y a pas le moindre danger, dit Rikki-tikki; car Nag est dans le jardin, et je sais que vous n'y allez pas.
--Mon cousin Chua, le rat, m'a raconté..., commença Chuchundra.
Et alors, il s'arrêta.
--Vous a raconté quoi?
--Chut! Nag est partout, Rikki-tikki. Vous auriez dû parler à Chua dans le jardin.
--Je ne lui ai pas parlé... Donc, il faut me dire. Vite, Chuchundra, ou je vais vous mordre!
Chuchundra s'assit, et pleura au point que les larmes coulaient le long de ses moustaches.
--Je suis un très pauvre homme, sanglota-t-il. Je n'ai jamais assez de courage pour trotter au milieu des chambres... Chut! Je n'ai besoin de rien vous dire... N'entendez-vous pas, Rikki-tikki?
Rikki-tikki écouta. La maison était aussi tranquille que possible, mais il pensa entendre un imperceptible cra-cra... un bruit aussi léger que celui d'une guêpe marchant sur un carreau de vitre... un grattement sec d'écailles sur la brique.
--C'est Nag ou Nagaina, se dit-il, qui est en train de ramper dans le conduit de la salle de bain... Vous avez raison, Chuchundra, j'aurais dû parler à Chua.
Il se glissa dans la salle de bain de Teddy, mais il n'y trouva personne, puis, dans la salle de bain de la mère de Teddy. Au bas du mur crépi de plâtre, une brique avait été enlevée pour le passage d'une conduite d'eau, et, au moment où Rikki-tikki se glissait dans la pièce, le long de l'espèce de margelle en maçonnerie où la baignoire était posée, il entendit Nag et Nagaina chuchoter dehors au clair de lune:
--Quand la maison sera vide,--disait Nagaina à son mari,--il faudra bien qu'il s'en aille, et alors, nous rentrerons en possession du jardin. Entrez tout doucement, et souvenez-vous que l'homme qui a tué Karait est la première personne à mordre. Puis, revenez me dire ce qu'il en aura été, et nous ferons ensemble la chasse à Rikki-tikki.
--Mais êtes-vous sûre qu'il y a quelque chose à gagner en tuant les gens! demanda Nag.
--Tout à gagner. Quand il n'y avait personne dans le bungalow, avions-nous une mangouste dans le jardin? Aussi longtemps que le bungalow est vide, nous sommes roi et reine du jardin; et souvenez-vous qu'aussitôt que nos œufs seront éclos dans la melonnière... comme ils peuvent l'être demain... nos enfants auront besoin de place et tranquillité.
--Je n'y songeais pas, dit Nag. Je vais y aller, mais il est inutile de faire la chasse à Rikki-tikki ensuite. Je tuerai l'homme et sa femme, puis l'enfant si je peux, et partirai tranquillement. Alors, le bungalow sera vide, et Rikki-tikki s'en ira.
Rikki-tikki tressaillit tout entier de rage et de haine en entendant tout cela. Puis il vit la tête de Nag sortir du conduit, suivie des cinq pieds de long de son corps écailleux et froid. Tout furieux qu'il fût, il eut cependant très peur en voyant la taille du grand cobra. Nag se leva, dressa la tête, et regarda dans la salle de bain, à travers l'obscurité où Rikki-tikki pouvait voir ses yeux étinceler.
--Si je le tue à cette place maintenant, Nagaina le saura; et, d'un autre côté, si je lui livre bataille ouverte sur le plancher, les avantages sont pour lui... Que faire? se dit Rikki-tikki.
Nag ondula deci delà, et Rikki-tikki l'entendit boire dans la plus grosse jarre qui servait à remplir la baignoire.
--Voilà qui est bien, dit le serpent. Maintenant, lorsque Karait a été tué, l'homme avait un bâton. Il peut l'avoir encore; mais, quand il viendra au bain, le matin, il ne l'aura pas. J'attendrai ici jusqu'à ce qu'il vienne... Nagaina... m'entendez-vous?... Je vais attendre ici, au frais, jusqu'au jour.
Aucune réponse ne vint du dehors, ce qui apprit à Rikki-tikki que Nagaina était partie. Nag se replia sur lui-même, anneau par anneau, tout autour du fond bombé de la jarre, et Rikki-tikki se tint tranquille comme la mort.
Au bout d'une heure, il commença à se mouvoir, muscle après muscle, vers la jarre. Nag était endormi, et Rikki-tikki contempla son grand dos, se demandant quelle serait la meilleure place pour une bonne prise.
--Si je ne lui brise pas les reins au premier saut, se dit Rikki, il pourra encore combattre; et... s'il combat... ô Rikki!
Il considéra l'épaisseur du cou au-dessous du capuchon, mais c'était trop pour lui; et une morsure près de la queue ne ferait que mettre Nag en fureur.
--Il faut que ce soit à la tête, dit-il enfin; à la tête au-dessus du capuchon; et, quand une fois je le tiendrai par là, il ne faudra plus le lâcher.
Alors, il sauta. La tête reposait un peu en dehors de la jarre, sous la courbe de sa panse; et, au moment où ses dents crochèrent, Rikki s'arc-bouta du dos à la convexité de la cruche d'argile pour clouer la tête à terre. Cela lui donna une seconde de prise qu'il employa de son mieux. Puis, il fut cogné de droite et de gauche comme un rat secoué par un chien--en avant et en arrière sur le plancher, en haut et en bas, et en rond en grands cercles; mais ses yeux étaient rouges, et il tenait bon tandis que le corps du serpent cinglait le plancher comme un fouet de charrue, renversant les ustensiles d'étain, la boîte à savon, la brosse à friction, et sonnait contre la paroi de métal de la baignoire. Tout en tenant, il resserrait l'étau de ses mâchoires car il se sentait sûr d'être assommé, et, pour l'honneur de la famille, il préférait qu'on le trouvât les dents fermées sur sa proie. Malade de vertige, moulu de coups, les chocs lui semblaient sur le point de le mettre en pièces, lorsque quelque chose partit comme un coup de tonnerre juste derrière lui, une rafale brûlante lui fit perdre connaissance et une flamme lui roussit le poil. L'homme avait été réveillé par le bruit, et avait déchargé les deux canons de son fusil sur Nag, juste derrière le capuchon.
Rikki-tikki, les yeux fermés, continuait à tenir bon, car, maintenant, il était tout à fait certain d'être mort; mais la tête ne bougeait plus, et l'homme, ramassant la mangouste, dit:
--C'est encore la mangouste, Alice; et c'est _notre_ vie que le petit bonhomme a sauvée maintenant.
Alors, la mère de Teddy vint, le visage tout blanc, et contempla ce qui restait de Nag; et Rikki-tikki se traîna jusqu'à la chambre de Teddy, où il passa presque le reste de la nuit à se secouer délicatement pour découvrir s'il était vraiment brisé en quarante morceaux, comme il se l'imaginait.
Lorsque arriva le matin, il était fort raide, mais très content de ses hauts faits.
--Maintenant, j'ai Nagaina à régler, et elle sera pire que cinq Nags; en outre, qui sait quand les œufs dont elle a parlé vont éclore... Bonté divine!... Il faut que j'aille voir Darzee--dit-il.
Sans attendre le déjeuner, Rikki-tikki courut au buisson épineux où Darzee, à pleine voix, chantait un chant de triomphe. La nouvelle de la mort de Nag avait fait le tour du jardin, car le balayeur avait jeté le corps sur le fumier.
--Oh, stupide touffe de plumes, dit Rikki-tikki avec colère. Est-ce le moment de chanter?
--Nag est mort... est mort... est mort! chanta Darzee. Le vaillant Rikki-tikki l'a pris par la tête et a tenu bon. L'homme a apporté le bâton qui fait _boum_, et Nag est tombé en deux morceaux! Il ne recommencera plus à manger mes bébés.
--Tout cela est assez vrai; mais où est Nagaina?--demanda Rikki-tikki, en regardant soigneusement autour de lui.
--Nagaina est venue au conduit de la salle de bain pour appeler Nag, continua Darzee; et Nag est sorti sur le bout d'un bâton... le balayeur l'a ramassé au bout d'un bâton, et l'a jeté sur le fumier!... Chantons le grand Rikki-tikki à l'œil rouge!
Et Darzee enfla son gosier et chanta.
--Si je pouvais atteindre à votre nid, je roulerais vos bébés dehors! dit Rikki-tikki. Vous ne savez pas faire les choses en leur temps. Vous êtes là dans votre nid, suffisamment en sécurité; mais ici, en bas, c'est pour moi la guerre. Arrêtez-vous pour une minute de chanter, Darzee.
--Pour l'amour du grand, du beau Rikki-tikki, je vais m'arrêter, répondit Darzee... Qu'y a-t-il, ô Tueur du terrible Nag?
--Pour la troisième fois, où est Nagaina?
--Sur le fumier, auprès des écuries, menant le deuil de Nag... Glorieux est Rikki-tikki, le héros aux dents blanches.