Le livre de la Jungle

Part 8

Chapter 83,958 wordsPublic domain

--Absurde! dit-il, tes amis font autant de bruit que jamais. Tu as dû voir le vieux Kerick en train de nettoyer une bande. Il y a trente ans qu'il fait ce métier.

--C'est horrible,--dit Kotick en s'arc-boutant dans l'eau, tandis qu'une vague le couvrait, et reprenant l'équilibre d'un coup de nageoires en hélice qui l'arrêta à trois centimètres d'une déchiqueture de rocher.

--Pas mal pour un petit de l'année,--dit le lion-de-mer qui était à même d'apprécier un bon nageur.--Je suppose qu'à votre point de vue, c'est en effet assez vilain; mais, vous autres, phoques, comme vous persistez à venir ici d'année en année, les hommes arrivent naturellement à le savoir, et si vous ne pouvez pas trouver une île où les hommes ne viennent jamais, vous serez toujours rabattus.

--N'y a-t-il pas d'île pareille? commença Kotick.

--J'ai suivi le _poltoos_ (le flétan) pendant vingt années, et je ne peux pas dire que je l'aie trouvée encore. Mais écoute,... tu sembles prendre plaisir à causer avec tes supérieurs,... pourquoi ne vas-tu pas à Walrus Islet parler à Sea Vitch. Il sait peut-être quelque chose. Ne te presse pas comme cela. C'est une traversée de six milles, et à ta place je me mettrais à sec et ferais un somme auparavant.

Kotick jugea l'avis bon; aussi, de retour à sa propre grève, se mit-il à sec et dormit-il une demi-heure, avec des frissons tout le long du corps à la manière des phoques. Puis, il mit le cap sur Walrus Islet, petit plateau bas d'île rocheuse, presque en plein noroit de Novastoshnah, tout en langues de rochers et en nids de mouettes, où les morses vivaient entre eux. Il prit terre près du vieux Sea Vitch, le gros vilain morse, bouffi et dartreux, du Nord Pacifique, au col épais et aux longues défenses, qui n'a de bonnes manières que lorsqu'il dort--comme il faisait en ce moment--ses nageoires de derrière baignant à moitié dans l'écume.

--Éveille-toi!--aboya Kotick, car les mouettes menaient grand bruit.

--Ah! oh! Hmph! Qu'est-ce que c'est? dit Sea Vitch.

Et il heurta de ses défenses le morse qui était près de lui et l'éveilla, celui-ci éveilla son voisin, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'ils fussent tous réveillés, écarquillant les yeux dans toutes les directions, sauf la bonne.

--Hé! c'est moi,--dit Kotick, pointant dans l'écume, et semblable à une petite limace blanche.

--Eh bien! que je sois... écorché! dit Sea Vitch.

Ils regardèrent tous Kotick, comme vous pouvez imaginer qu'un club plein de vieux messieurs somnolents regarderaient un petit garçon. Kotick ne tenait pas à entendre parler davantage d'écorchement ce jour-là, il en avait vu assez, de sorte qu'il héla:

--N'y a-t-il pas un lieu où puissent aller les phoques et où les hommes ne viennent jamais?

--Débrouille-toi et trouve,--dit Sea Vitch, en fermant les yeux.--Cours. Nous avons affaire ici.

Kotick fit son saut de dauphin en l'air et cria de toutes ses forces:

--Mangeur de moules! Mangeur de moules! Mangeur de moules!

Il savait que Sea Vitch n'avait jamais pris un poisson de sa vie, mais déterrait toujours des coquillages et des algues, quoiqu'il se prétendît le plus terrible personnage. Naturellement les Chickies, les Gooverooskies et les Epatkas--Mouettes-Bourgmestres, Mouettes tachetées et Plongeons--qui cherchent toujours l'occasion d'être impolis, reprirent le cri, et, comme Limmershin me l'a dit, pendant près de cinq minutes on n'eût pas entendu un coup de fusil sur Walrus Islet. Toute la population piaulait et criait:

--Mangeur de moules! _Stareek_ (vieux homme)! tandis que Sea Vitch roulait d'un flanc sur l'autre grognant et toussant.

--Et maintenant, me le diras-tu? dit Kotick, tout essoufflé.

--Va demander à Sea Cow, dit Sea Vitch. S'il vit encore, il pourra te le dire.

--Comment connaîtrai-je Sea Cow lorsque je le rencontrerai, dit Kotick, en faisant une embardée pour s'en aller.

--Il est dans la mer la seule chose plus vilaine que Sea Vitch,--cria une Mouette-Bourgmestre en tournant sous le nez de Sea Vitch,--plus vilaine et plus mal élevée. _Stareek!_

Kotick reprit à la nage le chemin de Novastoshnah, laissant crier les mouettes. Mais il ne trouva à son retour aucune sympathie envers son humble tentative de découvrir un lieu paisible pour les phoques. On lui dit que les hommes avaient toujours mené les _holluschickies_, cela faisait partie de la besogne quotidienne, et que, s'il n'aimait pas à voir de vilaines choses, il n'avait qu'à ne pas aller aux abattoirs. Mais aucun des autres phoques n'avait vu la tuerie et c'est ce qui faisait la différence entre lui et ses amis. De plus, Kotick était un phoque blanc.

--Ce que tu as à faire--dit le vieux Sea Catch, après avoir entendu les aventures de son fils--c'est à grandir et à devenir un grand phoque comme ton père, à fonder une _nursery_ sur la plage, et alors, ils te laisseront la paix. Dans cinq ans d'ici, tu devrais pouvoir te battre pour ton compte.

Même la douce Matkah, sa mère, lui dit:

--Tu ne pourras jamais empêcher les tueries. Va jouer dans la mer, Kotick.

Et Kotick s'en alla danser la danse du feu, avec son petit cœur très gros.

Cet automne, il quitta la grève aussitôt qu'il put et se mit seul en route, à cause d'une idée qu'il avait dans sa tête obstinée. Il trouverait Sea Cow, si un tel personnage existait dans l'étendue des mers, et il découvrirait une île paisible avec de bonnes grèves de sable ferme pour les phoques, où les hommes ne pourraient pas les atteindre.

Infatigablement, tout seul, il explora l'océan, du nord au sud du Pacifique, nageant jusqu'à trois cents milles en un jour et une nuit. Il lui arriva plus d'aventures qu'on ne peut raconter; c'est tout juste s'il échappa au Requin tacheté ainsi qu'au Marteau; il rencontra tous les ruffians sans foi qui vagabondent à travers les mers, et les lourds poissons polis, et les grands coquillages écarlates et tachetés qui restent à l'ancre au même endroit des centaines d'années et en tirent le plus grand orgueil; mais il ne rencontra jamais Sea Cow, et jamais il ne trouva une île qui lui plût. Si la grève était bonne et dure, avec une pente douce où les phoques pussent jouer, il y avait toujours à l'horizon la fumée d'un baleinier en train de bouillir de la graisse, et Kotick savait ce que cela signifiait. Ou bien il pouvait voir que les phoques avaient visité l'île autrefois et y avaient été détruits par des massacres; et Kotick savait que là où les hommes sont déjà venus, ils reviennent toujours.

Il fit route avec un vieil albatros à queue tronquée, qui lui apprit que l'île de Kerguélen était l'endroit rêvé pour la paix et le silence, et lorsque Kotick descendit par là, c'est tout au plus s'il ne se fracassa pas en miettes contre de mauvaises falaises noires, pendant un violent orage de grêle accompagné de foudre et de tonnerre. Pourtant, comme il souquait contre le vent, il put voir que, même là, il y avait eu jadis une _nursery_ de phoques. Et il en était de même dans toutes les autres îles qu'il visita.

Limmershin en énuméra une longue liste, car il disait que Kotick passa en explorations cinq saisons, avec, chaque année, un repos de quatre mois à Novastoshnah où les _holluschickies_ se moquaient de lui et de ses îles imaginaires. Il alla aux Gallapagos, un horrible endroit desséché sous l'Équateur, où il pensa être cuit par le soleil; il alla aux îles de Géorgie, aux Orcades, à l'île d'Émeraude, à l'île du Petit-Rossignol, à l'île de Bouvet, aux Crosset, et même à une toute petite île au sud du cap de Bonne-Espérance. Mais partout le peuple de la mer lui répétait la même chose. Les phoques étaient venus à ces îles dans les temps, mais les hommes les y avaient massacrés et détruits. Même, un jour, après avoir nagé des centaines de lieues dans les eaux du Pacifique, en atteignant un endroit nommé le cap Corientes (c'était à son retour de l'île de Gough), il trouva sur un rocher quelques centaines de phoques galeux qui lui dirent que les hommes venaient là aussi. Cela faillit le désespérer, et il doublait le cap, en route vers ses grèves natales, quand, sur le chemin du nord, il aborda dans une île couverte d'arbres verts, où il trouva un vieux... très vieux phoque qui se mourait. Kotick pêcha pour lui, et lui raconta tous ses échecs.

--Maintenant, dit Kotick, je retourne à Novastoshnah, et, si je suis poussé vers les abattoirs avec les _holluschickies_, je ne m'en soucie plus.

Le vieux phoque, au contraire, l'encouragea:

--Essaie une fois encore. Je suis le dernier de la tribu perdue de Masafuera, et, aux jours où les hommes nous tuaient par centaines de mille, il courait une légende sur les grèves au sujet d'un phoque blanc qui, un jour, descendrait du nord et conduirait le peuple des phoques à un endroit paisible. Je suis vieux et je ne vivrai pas pour voir ce jour-là, mais d'autres vivront pour le voir. Essaie une fois encore.

Kotick retroussa sa moustache (elle était superbe), et dit:

--Je suis le seul phoque blanc qui soit jamais né sur les grèves et je suis le seul phoque, blanc ou noir, qui ait pensé jamais à chercher des îles nouvelles.

Cela le réconforta considérablement.

Quand il revint à Novastoshnah, cet été-là, Matkah, sa mère, le supplia de se marier et d'établir son ménage, car il n'était plus un _holluschickie_ mais un _sea catch_ ayant atteint sa pleine croissance, avec une crinière blanche et frisée sur les épaules, aussi lourd, aussi grand, aussi courageux que son père.

--Donnez-moi une autre saison, dit-il. Rappelez-vous, mère, c'est toujours la septième vague qui remonte la grève le plus haut.

Coïncidence assez curieuse, il se trouva une phoque qui jugea, comme lui, qu'elle remettrait son mariage à l'année suivante, et Kotick dansa la danse du feu avec elle tout le long de la grève de Lukannon, la nuit qui précéda son départ pour sa dernière croisière. Cette fois, il se dirigea vers l'ouest, car il était tombé sur la piste d'un grand banc de flétans, et il avait besoin d'au moins cent livres de poisson par jour pour se tenir en condition. Il les chassa jusqu'à ce qu'il fût las, puis il se mit en rond et s'endormit dans les creux de la houle qui bat Copper Island. Il connaissait parfaitement la côte, de sorte que, vers minuit, en heurtant doucement un lit de varech, il dit:

--Hum, le flot est fort ce soir!

Se retournant sous l'eau, il ouvrit lentement les yeux et s'étira. Puis il sauta comme un chat, en apercevant d'énormes choses qui musaient à travers l'eau des hauts fonds et broutaient sur les lourdes franges des varechs.

--Par les Grands Brisants de Magellan, dit-il dans sa moustache. Qui donc, de toute la mer profonde, sont ces gens-là?

Ils ne ressemblaient à rien: morse, lion-de-mer, phoque, ours, baleine, requin, poisson, pieuvre ou coquillage, que jamais Kotick eût vu auparavant. Ils avaient de vingt à trente pieds de long, pas de nageoires postérieures, mais une queue en forme de pelle qui paraissait taillée dans du cuir mouillé. Leurs têtes étaient les plus ridicules choses qu'on pût voir, et ils se balançaient sur le bout de leurs queues en eau profonde lorsqu'ils ne paissaient pas, se saluant solennellement les uns les autres, et agitant leurs nageoires de devant comme un gros homme agite des bras trop courts.

--Ahem! dit Kotick. Bon plaisir, messieurs?

Les grosses créatures répondirent en dodelinant, et en agitant leurs nageoires comme le Frog-Foot-man[1].

[1] Personnage de «_Alice in Sunderland_», livre humouristique très populaire en Angleterre. Il s'agit d'un valet de pied qui salue toujours et ne répond jamais.

Quand ils se remirent à pâturer, Kotick vit que leur lèvre supérieure était fendue en deux morceaux, qu'ils pouvaient écarter d'environ un pied, et rejoindre à nouveau avec un boisseau de goémon dans la fente. Ils poussaient le varech dans leurs bouches et mâchaient solennellement.

--Sale manière de manger, dit Kotick.

Ils dodelinèrent encore, et Kotick commença à perdre patience.

--Très bien! dit-il. Si vraiment vous possédez une articulation de plus que les autres dans votre nageoire de devant, ce n'est pas la peine de faire tant d'embarras. Je vois que vous saluez gracieusement, mais je voudrais connaître vos noms.

Les lèvres fendues s'agitèrent et se tordirent; les yeux vitreux et verdâtres s'arrondirent, mais ils ne parlèrent pas.

--Eh bien, dit Kotick, vous êtes les seules gens que j'aie jamais rencontrés qui soient plus laids que Sea Vitch... et plus mal léchés.

Alors, il se souvint en un éclair de ce que la Mouette-Bourgmestre lui avait crié, quand il n'était qu'un petit de l'année, à Walrus Islet, et il retomba en arrière dans l'eau: il voyait qu'il avait enfin découvert Sea Cow!

Les vaches marines continuaient à mâchonner, à pâturer et à ruminer dans le varech, et Kotick leur posa des questions dans toutes les langues qu'il avait ramassées au cours de ses voyages, car le peuple de la mer parle presque autant de langues que les êtres humains. Mais les vaches marines ne répondaient pas, car Sea Cow ne sait pas parler. Il n'a que six os dans le cou au lieu de sept, et on dit, dans la mer, que c'est cela qui l'empêche de parler, même avec ses semblables; mais, comme vous le savez, il a une articulation d'extra dans sa nageoire antérieure, et, en l'agitant de haut en bas et de droite à gauche, il produit des mouvements qui répondent à une sorte de grossier code télégraphique.

Au lever du jour, la crinière de Kotick se tenait debout toute seule, et sa patience était partie où vont les crabes morts. Alors, les vaches marines entreprirent de voyager très lentement du côté du nord, en s'arrêtant souvent pour tenir d'absurdes conciliabules tout en saluts grotesques, et Kotick les suivit en se disant:

--Des gens aussi idiots que cela se seraient fait massacrer depuis longtemps s'ils n'avaient découvert quelque île sûre, et ce qui est assez bon pour Sea Cow est assez bon pour Sea Catch... C'est égal, j'aimerais qu'ils se dépêchent.

Ce fut un voyage harassant pour Kotick. Le troupeau des vaches marines ne parcourait jamais plus de quarante ou cinquante milles par jour, s'arrêtait la nuit pour brouter et suivait la côte tout le temps, pendant que Kotick nageait autour, par-dessus et par-dessous, mais sans parvenir à lui faire faire un pas de plus. A mesure qu'elles avançaient vers le nord, elles tenaient un conseil en saluts toutes les quelques heures, et Kotick s'était presque rongé la moustache d'impatience lorsqu'il s'aperçut qu'elles remontaient un courant d'eau plus chaude. Alors, il se sentit quelque respect pour elles. Une nuit, elles se laissèrent couler à travers l'eau luisante--couler comme des pierres--et, pour la première fois depuis qu'il les connaissait, elles se mirent à nager vite. Kotick suivit, étonné de leur allure; il n'avait jamais rêvé que Sea Cow existât comme nageur. Elles mirent le cap sur une falaise du rivage, une falaise dont le pied courait sous l'eau profonde et dans laquelle s'ouvrait un trou noir, par vingt brasses de profondeur. Ce fut un long, très long parcours, et Kotick avait grand besoin d'air frais en émergeant du boyau sombre à travers lequel on l'avait conduit.

--Par ma perruque,--dit-il, en débouchant en eau libre, à l'autre extrémité, tout suffoquant et soufflant.--C'est un long plongeon, mais il en vaut la peine.

Les vaches marines s'étaient séparées et paissaient paresseusement sur les bords des plus belles grèves que Kotick eût jamais vues. Il y avait de longues bandes de rochers, polis par l'usure de l'eau, s'étendant sur des lieues, exactement adaptés à l'installation de _nurseries_ phoques; et il y avait en arrière et remontant en pente douce, des terrains de jeu en sable dur; il y avait des lames pour y danser, de l'herbe drue pour s'y rouler, des dunes à escalader et à dégringoler; et, par-dessus tout, Kotick connut au toucher de l'eau, qui ne trompe pas un Sea Catch, que jamais homme n'était venu dans ces parages. La première chose qu'il fit, ce fut de s'assurer si la pêche était bonne; puis, il nagea le long des grèves et compta les délectables îlots bas et sablonneux à demi cachés dans la brume vagabonde. Au nord, s'étendait une ligne de fonds, d'écueils et de rochers qui ne permettrait jamais à un navire d'approcher à plus de six milles du rivage; entre les îles et la terre courait un canal d'eau profonde où plongeait la falaise perpendiculaire; et, quelque part au-dessous des falaises, s'ouvrait la bouche du tunnel.

--C'est un autre Novastoshnah, dit Kotick, mais dix fois mieux. Sea Cow doit être moins bête que je ne croyais. Les hommes mêmes, s'il y avait ici des hommes, ne pourraient pas descendre des falaises, et les récifs, du côté de la mer, réduiraient un navire en charpie. S'il est un lieu sûr dans la mer, c'est celui-ci.

Il se prit à penser à celle qui était restée à l'attendre; mais quoiqu'il eût hâte de rentrer à Novastoshnah, il explora complètement le nouveau pays, afin d'être en état de répondre à toutes les questions.

Puis il plongea, reconnut une fois pour toutes l'embouchure du tunnel, et l'enfila dans la direction du sud. Personne autre qu'une vache marine ou un phoque n'aurait soupçonné l'existence d'une telle retraite, et, en se retournant vers les falaises, Kotick lui-même doutait d'y avoir abordé jamais.

Il mit dix jours à rentrer, quoique sans perdre de temps en route; et, en prenant terre au-dessus de _Sea Lion's Neck_, la première personne qu'il rencontra fut celle qu'il avait laissée à l'attendre. Elle comprit par le regard de ses yeux qu'enfin il avait trouvé son île.

Mais les _holluschickies_, Sea Catch son père lui-même, et tous les autres phoques se moquèrent de lui quand il leur conta ce qu'il avait découvert, et un jeune phoque d'à peu près son âge lui dit:

--Tout cela est bel et bon, Kotick, mais tu ne vas pas arriver du diable sait où pour nous y expédier à ta guise. Rappelle-toi que nous autres, nous venons de nous battre pour nos _nurseries_, ce que tu n'as jamais fait. Tu préfères vagabonder à travers la mer.

Les autres phoques éclatèrent de rire à ces paroles, et le jeune phoque se mit à hocher la tête de gauche et de droite. Il s'était marié cette année et en faisait beaucoup d'état.

--Pourquoi me battrais-je, puisque je n'ai pas de _nursery_, dit Kotick. Je veux seulement vous montrer un endroit où vous serez en sûreté. A quoi bon se battre?

--Oh! si tu te dérobes, bien entendu, je n'ai plus rien à dire, fit le jeune phoque avec un vilain ricanement.

--Viendras-tu avec moi, si j'ai le dessus? demanda Kotick.

Et une lueur verte lui traversa les yeux, car il était furieux d'avoir à se battre.

--Fort bien, dit le jeune phoque avec légèreté, si tu as le dessus, je viens.

Il n'eut pas le temps de changer d'avis, car la tête de Kotick s'était détendue et ses dents crochaient dans le gras du cou de son adversaire. Puis, il se rabattit sur ses hanches, et traîna son ennemi le long de la grève, le secoua et le jeta à terre pour en finir.

Alors Kotick, s'adressant aux phoques, rugit:

--J'ai fait de mon mieux pour votre bien, au cours des cinq dernières saisons. Je vous ai trouvé l'île où vous serez en sécurité. Mais, à moins d'arracher vos têtes à vos sottes épaules, vous ne me croirez pas. Eh bien, je vais vous apprendre maintenant. Garde à vous!

Limmershin m'a dit que jamais de sa vie--et Limmershin voit dix mille grands phoques se battre tous les ans--que jamais, dans toute sa petite vie, il n'avait vu rien de pareil à la charge de Kotick à travers les _nurseries_. Il se jeta sur le plus gros Sea Catch qu'il put trouver, le happa à la gorge, l'étrangla, le cogna et l'assomma, jusqu'à ce que l'autre poussât le grognement de miséricorde, puis le jeta de côté et attaqua le suivant. Voyez-vous, Kotick n'avait jamais jeûné quatre mois durant, selon la coutume annuelle des grands phoques; ses courses en haute mer l'avaient gardé en parfaite condition, et, par-dessus tout, il ne s'était jamais encore battu. Toute blanche, sa crinière frisée se hérissait de colère, ses yeux flamboyaient, ses grandes canines brillaient: il était splendide à voir. Le vieux Sea Catch, son père, le vit passer comme une trombe, traînant sur le sable les vieux phoques grisonnants, comme autant de plies, et culbutant les jeunes dans tous les sens, et Sea Catch rugit et cria:

--Il est peut-être fou, mais c'est le meilleur champion des grèves! N'attaque pas ton père, mon fils! Il est pour toi!

Kotick rugit pour toute réponse, et le vieux Sea Catch entra dans la lutte en se dandinant, la moustache hérissée, et soufflant comme une locomotive, tandis que Matkah et la fiancée de Kotick s'accroupissaient pour suivre le spectacle, et admiraient leurs hommes. Ce fut une magnifique bataille, car l'un et l'autre se battirent aussi longtemps qu'il resta un seul phoque à oser lever la tête; et, lorsqu'il n'en resta plus, ils paradèrent fièrement sur la grève, côte à côte, en mugissant.

A la nuit, comme les feux boréaux commençaient à scintiller et à danser à travers le brouillard, Kotick escalada un rocher nu et contempla les _nurseries_ dispersées, les phoques meurtris et saignants.

--Maintenant, dit-il, je vous ai donné la leçon que vous méritiez.

--Par ma perruque--dit le vieux Sea Catch en se redressant avec raideur, car il était terriblement courbaturé--Killer Whale ne les aurait pas plus mal arrangés... Fils, je suis fier de toi... et mieux, je viendrai, moi, à ton île... si elle existe.

--Écoutez, lourds pourceaux de la mer. Qui m'accompagne au tunnel de Sea Cow?... Répondez ou je recommence la leçon, rugit Kotick.

Il y eut un murmure, pareil au frisselis de la marée, sur toute l'étendue des grèves.

--Nous viendrons, dirent des milliers de voix lasses. Nous suivrons Kotick, le Phoque Blanc.

Alors, Kotick enfonça sa tête entre ses épaules et ferma les yeux, orgueilleusement. Ce n'était plus un phoque blanc, en ce moment, mais il était rouge de la tête à la queue. Malgré cela, il eût dédaigné de regarder ou de toucher une seule de ses blessures.

Une semaine plus tard, lui et son armée (environ un millier de _holluschickies_ et de vieux phoques pour le moment) partirent vers le nord, vers le tunnel des Vaches-Marines. Kotick les guidait. Et les phoques qui demeurèrent à Novastoshnah les traitèrent de fous. Mais, le printemps suivant, quand ils se retrouvèrent tous parmi les bancs de pêche du Pacifique, les phoques de Kotick firent de tels récits des grèves d'au delà le tunnel de Sea Cow, que des phoques de plus en plus nombreux quittèrent Novastoshnah. Sans doute, cela ne se fit pas tout de suite, car les phoques ne sont pas des gens fort malins, et il leur faut du temps pour peser le pour et le contre des choses; mais, d'année en année, un plus grand nombre d'entre eux s'en allaient de Novastoshnah, de Lukannon et des autres _nurseries_, vers les calmes grèves abritées où Kotick trône tout l'été, plus grand chaque année, plus gros et plus fort pendant que les _holluschickies_ jouent autour de lui, en cette mer où nul homme ne vient.

LUKANNON

(_Ceci est une sorte d'hymne national phoque, sur le mode triste._)

Au matin, j'ai trouvé mes frères (oh! que je suis vieux!) Là-bas où la houle d'été rugit aux caps rocheux. Leur chœur montant couvre le chant des brisants, et de joie Chante, grève de Lukannon, par deux millions de voix!

_Chantez la lente sieste, au bord de la lagune, Les escadrons soufflant qui descendent les dunes, Les danses, aux minuits fouettés de feux marins, Grève de Lukannon, avant que l'homme vînt!_

Au matin, j'ai trouvé mes frères (jamais, jamais plus!); Ils obscurcissaient le rivage, ils allaient par tribus; Du plus loin que portait la voix au large de la mer, Nous hélions les bandes en route et leur chantions la terre!

_Grève de Lukannon... l'avoine aux longs épis, La brume ruisselante, et lichens en tapis, Les plateaux de nos jeux et leurs roches usées, Grève de Lukannon... ô plage où je suis né!_