Le livre de la Jungle

Part 7

Chapter 73,952 wordsPublic domain

Mowgli s'en alla, et, dès ce jour, il chassa dans la jungle avec les quatre petits. Mais il ne fut pas toujours seul, car, au bout de quelques années, il devint homme et se maria.

Mais c'est là une histoire pour les grandes personnes.

LA CHANSON DE MOWGLI

(_Telle qu'il la chanta au Rocher du Conseil lorsqu'il dansa sur la peau de Shere Khan_)

C'est la chanson de Mowgli.--Moi, Mowgli, je chante. Que la Jungle écoute quelles choses j'ai faites:

Shere Khan dit qu'il tuerait--qu'il tuerait--que près des portes, au crépuscule, il tuerait Mowgli la Grenouille!

Il mangea, il but. Bois bien, Shere Khan, quand boiras-tu encore? Dors et rêve à ta proie.

Je suis seul dans les pâturages. Viens, Frère Gris! Et toi, Solitaire, viens, nous chassons la grosse bête ce soir.

Rassemblez les grands taureaux buffles, les taureaux à la peau bleue, aux yeux furieux. Menez-les çà et là selon que je l'ordonne. Dors-tu encore Shere Khan? Debout, oh! debout. Voici que je viens et les taureaux derrière moi!

Rama, le roi des buffles, frappa du pied. Eaux de la Waingunga, où Shere Khan s'en est-il allé?

Il n'est point Sahi pour creuser des trous, ni Mor le Paon pour voler.

Il n'est point Mang, la Chauve-Souris, pour se suspendre aux branches.

Petits bambous qui craquez, dites-moi où il a fui?

_Ow!_ il est là. _Ahao!_ il est là. Sous les pieds de Rama gît le boiteux. Lève-toi et tue! Voici du gibier; brise le cou des taureaux!

Chut! il dort. Nous ne l'éveillerons pas, car sa force est très grande. Les vautours sont descendus pour la voir. Les fourmis noires sont montées pour la connaître. Il se tient grande assemblée en son honneur.

_Alala!_ Je n'ai rien pour me vêtir. Les vautours verront que je suis nu. J'ai honte devant tous ces gens.

Prête-moi ta robe, Shere Khan. Prête-moi ta gaie robe rayée, que je puisse aller au Rocher du Conseil.

Par le taureau qui m'a payé, j'avais fait une promesse--une petite promesse. Il ne manque que ta robe pour que je tienne parole.

Couteau en main--le couteau dont se servent les hommes,--avec le couteau du chasseur je me baisserai pour prendre mon dû.

Eaux de la Waingunga, Shere Khan me donne sa robe, car il m'aime. Tire, Frère Gris! Tire Akela! Lourde est la peau de Shere Khan.

Le clan des Hommes est irrité. Ils jettent des pierres et parlent comme des enfants. Ma bouche saigne. Laissez-moi partir.

A travers la nuit, la chaude nuit, courez vite avec moi, mes frères. Nous quitterons les lumières du village, nous irons vers la lune basse.

Eaux de la Waingunga, le clan des Hommes m'a chassé. Je ne leur ai point fait de mal, mais ils avaient peur de moi. Pourquoi?

Clan des Loups, vous m'avez chassé aussi. La Jungle m'est fermée, les portes du village aussi. Pourquoi?

De même que Mang vole entre les bêtes et les oiseaux, de même je vole entre le village et la Jungle. Pourquoi?

Je danse sur la peau de Shere Khan, mais mon cœur est très lourd. Les pierres du village ont frappé ma bouche et l'ont meurtrie. Mais mon cœur est très léger, car je suis revenu à la Jungle. Pourquoi?

Ces deux choses se combattent en moi comme les serpents se battent au printemps. L'eau tombe de mes yeux, et pourtant, je ris. Pourquoi?

Je suis deux Mowglis, mais la peau de Shere Khan est sous mes pieds. Toute la Jungle sait que j'ai tué Shere Khan. Regardez, regardez bien, ô Loups!

_Ahae!_ Mon cœur est lourd de choses que je ne comprends pas.

LE PHOQUE BLANC

Dors, mon baby, la nuit est derrière nous, Et noires sont les eaux qui brillaient si vertes; Par-dessus les brisants la lune nous cherche Au repos entre leurs seins soyeux et doux. Où flot touche flot, fais là ton nid clos, Roule ton corps las, mon petit nageur, Ni vent, ni requin t'éveille ou te blesse Dormant dans les bras des lents flots berceurs.

(_Berceuse phoque_).

Les choses que je vais raconter sont arrivées il y a plusieurs années, en un lieu appelé Novastoshnah, à la pointe nord-est de l'île de Saint-Paul, là-bas, là-bas, dans la mer de Behring. Limmershin, le roitelet d'hiver, m'a raconté l'histoire quand il fut jeté par le vent dans le gréement d'un steamer en route pour le Japon. Je l'avais descendu dans ma cabine, réchauffé et nourri durant deux jours, jusqu'à ce qu'il fût en état de retourner à Saint-Paul. Limmershin est un drôle de petit oiseau, mais qui sait dire la vérité.

Personne ne vient à Novastoshnah, hormis pour affaires; et les seules gens qui aient là des affaires régulières sont les phoques. Ils y abordent pendant les mois d'été, et c'est par centaines et centaines de mille qu'on les voit émerger de la froide mer grise; car la grève de Novastoshnah offre plus de commodités aux phoques que nul lieu du monde. Sea Catch le savait; aussi, chaque printemps, partait-il à la nage--d'où qu'il se trouvât--fonçant, comme un torpilleur, droit sur Novastoshnah où il passait un mois à se battre avec ses camarades pour une bonne place dans les rochers, aussi près de la mer que possible. Sea Catch avait quinze ans d'âge: c'était un énorme phoque gris, dont la fourrure sur les épaules ressemblait presque à une crinière, et qui montrait de longues canines à l'air mauvais. Quand il se soulevait sur ses nageoires de devant, il dominait le sol de quatre pieds au moins, et son poids, si quelqu'un eût osé le peser, aurait presque atteint sept cents livres. Il était tout couvert des cicatrices de ses furieuses batailles, mais toujours prêt à une bataille de plus. Il mettait sa tête de côté comme s'il avait peur de regarder son ennemi en face; mais il la projetait en avant, plus prompt que la foudre, et, quand les fortes dents étaient fixées dans le cou d'un autre phoque, l'autre phoque s'en tirait comme il pouvait, mais Sea Catch ne l'y aidait pas. Pourtant, Sea Catch n'aurait jamais attaqué un phoque déjà battu, car cela était contre les Lois de la Grève. Tout ce qu'il lui fallait, c'était son emplacement près de la mer pour y établir son ménage; mais, comme il se trouvait quarante ou cinquante mille autres phoques en quête, tous les printemps, de la même chose, les sifflements, les meuglements, les hurlements et les rauquements qu'on entendait sur la grève faisaient un terrible concert. D'une petite colline appelée Hutchinson's hill, on pouvait découvrir trois milles et demi de terrain couvert de phoques en train de combattre, et l'écume se tachetait, sur toute la baie, de têtes de phoques se hâtant vers la terre pour y prendre leur part de bataille. Ils se battaient dans les brisants, ils se battaient sur le sable, ils se battaient sur les basaltes, polis par l'usage, des rochers où s'établissaient les _nurseries_, car ils étaient tout aussi stupides et difficiles à vivre que des hommes. Leurs compagnes n'arrivaient jamais à l'île avant la fin de mai ou le commencement de juin, ne tenant pas à être taillées en pièces; et les jeunes phoques de deux, trois et quatre ans, qui n'avaient pas encore commencé la vie de ménage, s'avançaient d'un demi-mille environ à l'intérieur des terres, à travers les rangs des combattants, et jouaient sur les dunes par troupeaux et par légions, effaçant jusqu'à la moindre trace de verdure alentour. On les appelait les _holluschickies_--les célibataires--et il y en avait peut-être deux ou trois cent mille à Novastoshnah seulement.

Sea Catch venait de livrer son quarante-cinquième combat, un printemps, quand Matkah, son épouse, la douce et souple Matkah aux yeux caressants, sortit de la mer. Il la saisit par la peau du cou, la posa brutalement sur sa réserve, et grogna:

--En retard comme à l'ordinaire! Où donc avez-vous bien pu aller?

Sea Catch avait l'habitude de ne rien manger pendant les quatre mois qu'il demeurait sur les grèves; aussi son humeur était-elle généralement bourrue. Matkah, trop avisée pour répondre sur le même ton, regarda autour d'elle et roucoula:

--Quelle bonne pensée à vous! Vous avez pris le vieil endroit cette fois encore.

--Je crois bien que je l'ai pris, dit Sea Catch... Regardez-moi.

Il était déchiré et saignant en vingt endroits, un œil quasi crevé, les flancs à l'état de loques.

--Oh, ces hommes, ces hommes!--dit Matkah en s'éventant avec sa nageoire postérieure.--Pourquoi ne pouvez-vous être raisonnables, et convenir de vos emplacements avec tranquillité? Tu as l'air de t'être battu avec Killer Whale.

--Je n'ai pas fait autre chose que de me battre depuis le milieu de mai. La grève est encombrée cette année, c'est une honte. J'ai rencontré au moins cent phoques de Lukannon à la recherche d'un logis. Pourquoi les gens ne restent-ils pas chez eux?

--J'ai souvent pensé que nous serions beaucoup plus heureux si nous abordions à Otter Island au lieu de cet endroit encombré, dit Matkah.

--Bah! les _holluschickies_ seuls vont à Otter Island. Si nous y allions, on dirait que nous avons peur. Il y a des apparences à garder, ma chère.

Sea Catch enfonça fièrement sa tête entre ses fortes épaules et fit semblant de dormir quelques minutes, mais d'un œil seulement, car il se tenait strictement sur ses gardes en vue d'une bataille possible.

Maintenant que tous les phoques et leurs femmes étaient à terre, on pouvait entendre leur clameur à plusieurs milles au large, au-dessus des plus bruyantes tempêtes. Au plus bas mot, il y avait bien un million de phoques sur la grève... vieux phoques, mères phoques, petits phoques, et _holluschickies_... combattant, se roulant, bêlant, rampant et jouant ensemble, descendant à la mer et en revenant en troupes et en régiments, couvrant chaque pied de terrain aussi loin que l'œil pouvait atteindre, partant par brigades en escarmouches à travers le brouillard. Il fait presque toujours du brouillard à Novastoshnah, sauf quand le soleil paraît pour donner à toutes choses, l'espace d'un instant, des aspects de perle et d'arc-en-ciel.

Kotick, le baby de Matkah, naquit au milieu de cette confusion. Il était tout en tête et en épaules, avec de pâles yeux bleus couleur d'eau, comme sont les tout petits phoques; mais il y avait quelque chose dans la teinte de son pelage qui le fit regarder de très près par sa mère.

--Sea Catch, dit-elle enfin, notre baby va être blanc!

--Coquilles vides et goémon sec, éternua Sea Catch, il n'y a jamais eu au monde rien qui ressemblât à un phoque blanc.

--Ce n'est pas ma faute, dit Matkah; il y en aura un maintenant.

Et elle chanta à mi-voix la lente chanson que toutes les mères phoques chantent à leurs babies:

Ne nage pas avant d'avoir six semaines Ou ta tête sera coulée par tes talons, Et moussons d'été, requins et baleines Sont mauvais pour les bébés phoques.

Mauvais pour les bébés phoques, mon rat, Plus mauvais que rien ne peut l'être. Mais barbote et deviens fort, Et tu n'auras jamais tort, Libre enfant de la mer ouverte!

Naturellement, le petit bonhomme ne comprenait pas tout d'abord les paroles. Il pagayait et barbotait à côté de sa mère, et apprenait à débarrasser le terrain quand son père se battait avec un autre phoque, et que les deux roulaient et rugissaient à travers les rochers glissants. Matkah allait au large chercher des choses à manger, et le baby n'était nourri qu'une fois tous les deux jours, mais alors il mangeait comme quatre et en profitait.

La première chose qu'il fit, ce fut de ramper vers l'intérieur; là, il rencontra des dizaines de mille de babies de son âge, et ils jouèrent ensemble comme de petits chiens, s'endormant sur le sable clair, et se remettant à jouer. Les vieilles gens des _nurseries_ ne s'en occupaient pas, les _holluschickies_ s'en tenaient à leur propre territoire, et les babies s'amusaient merveilleusement. Quand Matkah revenait de sa pêche en eau profonde, elle allait droit à leur lieu de récréation et appelait, comme une brebis appelle son agneau, jusqu'à ce qu'elle entendit Kotick bêler. Alors, elle se dirigeait vers lui en stricte ligne droite, cognant de côté et d'autre avec ses nageoires de devant et jetant les jeunes phoques cul par-dessus tête. Il y avait toujours quelques centaines de mères en quête de leurs enfants à travers le terrain des jeux, et les babies avaient grand besoin d'ouvrir l'œil; mais, comme Matkah disait à Kotick:

--Tant que tu ne te vautres pas dans l'eau bourbeuse pour y prendre la gale, tant que tu ne te mets pas de sable sec dans une coupure ou une éraflure, et tant que tu ne nages pas quand la mer est grosse, aucun mal ne peut t'arriver ici.

Les petits phoques ne savent pas mieux nager que les petits enfants, mais ils ne sont pas heureux jusqu'à ce qu'ils aient appris. La première fois que Kotick descendit à la mer, une vague l'emporta, lui fit perdre pied, sa grosse tête s'enfonça, et ses petites nageoires de derrière se dressèrent en l'air, exactement comme sa mère le lui avait dit dans la chanson; en effet, si la vague suivante ne l'avait rejeté vers le bord, il se serait noyé. Après cela, il apprit à rester étendu dans une flaque de la grève, à se laisser tout juste recouvrir par le flux de chaque vague qui le soulevait, tandis qu'il pagayait, mais il veillait toujours d'un œil pour voir arriver les grosses vagues qui peuvent faire mal. Il fut deux semaines à apprendre l'usage de ses nageoires, et, tout ce temps, il se traîna du rivage dans la mer, de la mer sur le rivage, toussant, grognant, remontant la grève à plat ventre, dormant comme un chat sur le sable, puis se remettant à l'eau, jusqu'à ce qu'enfin il se sentît vraiment en possession de son élément.

Vous pouvez imaginer quel bon temps, alors, il prit avec ses camarades, les plongeons sous les lames, les chevauchées sur la crête d'un brisant, les arrivées à terre avec un éternuement et un plouf, tandis que la grande vague filait en écumant, très haut sur le rivage; la joie de se tenir tout droit sur sa queue et de se gratter la tête, comme font les vieilles gens, ou de jouer à _Je suis le Roi du Château_ sur les roches glissantes et herbues qui affleuraient juste l'écume. Parfois il voyait un mince aileron, semblable à l'aileron d'un gros requin, dérivant au ras du bord, et il savait que c'était la baleine tueuse, le Grampus, qui mange les jeunes phoques lorsqu'elle peut les prendre... et Kotick fonçait sur la grève comme une flèche, et l'aileron s'en allait en louvoyant lentement, comme s'il ne cherchait rien du tout.

A la fin d'octobre, les phoques commencèrent à quitter Saint-Paul pour la haute mer, par familles et par tribus; les batailles cessèrent autour des _nurseries_; et les _holluschickies_ jouaient où bon leur semblait.

L'année prochaine, dit Matkah à Kotick, tu seras un _holluschickie_; mais, cette année, il faut que tu apprennes à prendre du poisson.

Ils se mirent tous deux en route à travers le Pacifique, et Matkah montra à Kotick comment dormir sur le dos, les nageoires proprement bordées et son petit nez juste hors de l'eau. Il n'y a pas de berceau plus confortable que la longue houle balancée du Pacifique. Lorsque Kotick sentit des picotements sur toute la surface de la peau, Matkah lui dit qu'il connaissait maintenant «le toucher de l'eau», que ces élancements et ces picotements annonçaient du gros temps en route, et qu'il fallait nager dur et fuir devant.

--Avant longtemps, dit-elle, tu sauras vers où nager, mais, pour l'instant, nous suivrons Sea Pig, car il est très sage.

Une bande de marsouins plongeait et filait à travers l'eau, et le petit Kotick les suivit de toute sa vitesse.

--Comment savez-vous où aller? souffla-t-il.

Le chef de la bande roula son œil blanc et plongea:

--Ma queue m'élance, jeunesse, dit-il. Cela signifie qu'il y a un grain derrière nous. Viens, viens! Quand on est au sud de l'Eau Lourde (il voulait dire l'Équateur) et qu'on éprouve des élancements dans la queue, cela signifie qu'il y a un orage devant soi et qu'il faut gouverner nord. Viens, l'eau ne me dit rien de bon par ici.

Ce fut une des nombreuses choses qu'apprit Kotick, et, chaque jour, il en apprenait de nouvelles. Matkah lui enseigna à suivre la morue et le flétan, le long des bancs sous-marins, à extirper les bêtes de rocher de leur trou parmi les goémons; à longer les épaves à cent brasses sous l'eau, et à entrer raide comme balle par un hublot pour sortir par un autre à la suite des poissons; à danser sur le sommet des vagues, tandis que les éclairs se poursuivaient à travers le ciel, et à saluer poliment de la nageoire l'albatros à queue tronquée et la frégate, tandis qu'ils descendaient le vent; à sauter, trois ou quatre pieds hors de l'eau, comme un dauphin, nageoires au flanc et queue recourbée; à laisser les poissons-volants tranquilles, parce qu'ils sont tout en arêtes, à happer l'épaule d'une morue à toute vitesse par dix brasses d'eau, et à ne jamais s'arrêter pour regarder un bateau ou un navire, mais surtout un canot à rames. Au bout de six mois, ce que Kotick ignorait encore de la pêche en eau profonde ne valait pas la peine d'être su; et, tout ce temps, il ne posa pas une fois sur la terre ferme.

Un jour, cependant, comme il flottait à moitié endormi dans l'eau tiède quelque part au large de l'île Juan-Fernandez, il sentit un malaise et une paresse l'envahir, tout comme les humains lorsqu'ils ont «le printemps dans les jambes», et il se rappela le bon sable ferme des grèves de Novastoshnah, à deux mille lieues de là, les jeux de ses camarades, l'odeur du varech, le cri des phoques et leurs batailles. A la même minute, il mit le cap au nord, nageant d'aplomb, et comme il allait, il rencontra des douzaines de ses compagnons, tous à même destination, qui lui dirent:

--Salut, Kotick! Cette année nous sommes tous _holluschickie_, nous pourrons danser la danse du feu dans les brisants de Lukannon et jouer sur l'herbe neuve. Mais où as-tu pris cette robe?

Le pelage de Kotick était presque immaculé maintenant, et, quoiqu'il en fût très fier, il répondit seulement:

--Nagez vite! J'ai des crampes dans les os, tant il me tarde de revoir la terre.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent aux grèves où ils étaient nés, et ils entendirent de loin les vieux phoques, leurs pères, combattre dans la brume pesante.

Cette nuit-là, Kotick dansa la «danse du feu» avec les jeunes phoques de l'année. La mer est pleine de feu, pendant les nuits d'été, depuis Novastoshnah jusqu'à Lukannon, et chaque phoque laisse un sillage derrière lui, comme d'huile brûlante, et une flamme brusque lorsqu'il saute, et les vagues se brisent en grandes zébrures et en tourbillons phosphorescents. Puis, ils remontèrent à l'intérieur jusqu'aux terrains des _holluschickies_, se roulèrent du haut en bas dans les folles avoines nouvelles et se racontèrent des histoires sur ce qu'ils avaient fait pendant qu'ils étaient à la mer. Ils parlaient du Pacifique comme des écoliers d'un bois où ils auraient gaulé des noisettes, et, si quelqu'un les eût compris, il aurait pu, une fois rentré chez lui, dresser de cet océan une carte comme jamais il n'y en eut. Les _holluschickies_ de trois et quatre ans dégringolèrent de Hutchinson's hill en criant:

--Place, gosses! La mer est profonde et vous ne savez pas encore tout ce qu'il y a dedans. Attendez d'avoir doublé le Cap... Eh! petit, où as-tu pris cet habit?

--Je ne l'ai pas pris, dit Kotick, il a poussé tout seul. Et, au moment où il allait rouler son interlocuteur, deux hommes à cheveux noirs, à faces rougeaudes et plates, sortirent de derrière une dune, et Kotick, qui n'avait jamais vu d'homme auparavant, toussa et mit la tête basse. Les _holluschickies_ s'ébranlèrent pesamment de quelques mètres, puis restèrent immobiles à les dévisager stupidement. Les hommes n'étaient rien moins que Kerick Booterin, le chef des chasseurs de phoques de l'île, et Patalamon, son fils. Ils venaient d'un petit village à moins d'un demi-mille des _nurseries_, et ils étaient en train de décider quels phoques ils rabattraient vers les abattoirs--car on mène les phoques tout comme des moutons--afin d'être dans la suite transformés en jaquettes fourrées.

--Oh! dit Patalamon. Regarde. Voilà un phoque blanc.

Kerick Booterin devint presque pâle sous sa couche d'huile et de fumée,--car il était Aléoute, et les Aléoutes ne sont pas des gens soignés.--Puis il se mit à marmotter une prière.

--Ne le touche pas, Patalamon. Il n'y a jamais eu de phoque blanc depuis que je suis né. Peut-être que c'est l'esprit du vieux Zaharrof qui s'est perdu l'année dernière dans un gros coup de vent.

--Je passe au large, dit Patalamon. Ça porte malheur... Vous croyez vraiment que c'est le vieux Zaharrof qui revient? Je lui dois quelque chose pour des œufs de mouette.

--Ne le regarde pas, dit Kerick. Rabats cette troupe de quatre-ans. Les hommes devraient en écorcher deux cents aujourd'hui, mais c'est le commencement de la saison et ils sont nouveaux à l'ouvrage. Cent suffiront. Vite!

Patalamon secoua une paire de castagnettes, formées de deux clavicules de phoque, devant un troupeau de _holluschickies_, et ceux-ci s'arrêtèrent net, haletant et soufflant. Puis il s'approcha. Les phoques se mirent en mouvement, et Kerick les mena vers l'intérieur sans qu'ils essayassent une fois de rejoindre leurs compagnons. Des centaines et des centaines de phoques virent emmener les autres, mais ils continuèrent à jouer comme si de rien n'était. Kotick fut le seul à faire des questions, et aucun de ses camarades ne put rien lui dire, sinon que les hommes menaient toujours les phoques de cette manière pendant six semaines ou deux mois chaque année.

--Je vais les suivre, dit-il.

Et ses yeux lui sortaient presque hors de la tête, comme il clopinait derrière le troupeau.

--Le phoque blanc vient derrière nous, cria Patalamon. C'est la première fois qu'un phoque est jamais venu aux abattoirs tout seul.

--Ne regarde pas en arrière, dit Kerick. Je suis sûr maintenant que c'est l'esprit de Zaharrof!... Il faut que j'en parle au prêtre.

La distance jusqu'aux abattoirs n'était que d'un demi-mille, mais elle prit une heure à couvrir, car, si les phoques allaient trop vite, Kerick savait qu'ils s'échaufferaient et qu'alors leur fourrure s'en irait par plaques lorsqu'on les écorcherait. De sorte qu'ils allèrent très lentement, passé _Sea Lion's Neck_ et passé _Webster house_, jusqu'à ce qu'ils atteignissent le saloir situé juste hors de vue des phoques de la grève. Kotick suivit, haletant et perplexe. Il se croyait au bout du monde, mais les cris des _nurseries_, derrière lui, résonnaient aussi haut que le bruit d'un train dans un tunnel.

Enfin, Kerick s'assit sur la mousse, tira une lourde montre d'étain et laissa le troupeau fraîchir pendant trente minutes... et Kotick pouvait entendre la rosée du brouillard s'égoutter du bord de son bonnet. Puis dix ou douze hommes, chacun armé d'une massue doublée de fer et longue de trois ou quatre pieds, s'approchèrent. Kerick leur désigna un ou deux individus de la bande qui avaient été mordus par leurs camarades ou s'étaient échauffés, et les hommes les jetèrent de côté à grands coups de leurs lourdes bottes faites en peau de gorge de morse. Alors, Kerick dit:

--Allez!

Et les hommes se mirent à assommer les phoques aussi vite qu'ils pouvaient. Dix minutes plus tard, Kotick ne reconnaissait plus ses amis, car leurs peaux étaient soulevées du nez aux nageoires postérieures, arrachées d'un coup sec et jetées à terre en tas.

C'en était assez pour Kotick. Il fit volte-face et partit au galop--un phoque peut galoper très vite pour peu de temps--vers la mer, sa petite moustache naissante toute hérissée d'horreur. A _Sea Lion's Neck_, où les grands lions-de-mer siègent au bord de l'écume, il se jeta, nageoires par-dessus tête, dans l'eau fraîche et se mit à se balancer en soupirant misérablement.

--Qui va là? dit un lion-de-mer, rudement.

Car, en règle générale, les lions-de-mer s'en tiennent à leur propre société.

--_Scoochnie! Ochen Scoochnie!_ Je suis seul, tout seul! dit Kotick. On est en train de tuer tous les _holluschickies_ sur toutes les grèves!

Le lion-de-mer tourna les yeux vers la terre.