Part 2
Shere Khan se trouvait toujours sur son chemin dans la jungle. A mesure que le chef Akela prenait de l'âge et s'affaiblissait, le tigre boiteux s'était lié de grande amitié avec les loups plus jeunes de la tribu, qui le suivaient pour avoir ses restes, chose que jamais Akela n'aurait permise s'il avait osé aller jusqu'au bout de son autorité légitime. En outre, Shere Khan les flattait: il s'étonnait que de si beaux jeunes chasseurs fussent satisfaits de se laisser conduire par un loup moribond et par un petit d'homme.
--On me raconte, disait Shere Khan, que vous autres, au Conseil, vous n'osez pas le regarder entre les yeux!
Et les jeunes loups grognaient et hérissaient leur dos.
Bagheera, qui avait les yeux et les oreilles partout, apprit quelque chose de cela, et, une fois ou deux, elle expliqua nettement à Mowgli que Shere Khan le tuerait un beau jour. Et Mowgli riait, et répondait:
--J'ai pour moi le clan, et j'ai toi... et Baloo, bien qu'il soit si paresseux, donnerait bien un coup de patte ou deux en mon honneur. Pourquoi m'effraierais-je?
Ce fut un jour de grande chaleur qu'une idée, née de quelque propos entendu, se forma dans le cerveau de Bagheera. Peut-être était-ce Sahi, le porc-épic, qui lui avait parlé de la chose. En tout cas, elle dit à Mowgli, comme ils étaient au plus profond de la jungle et que le petit garçon était couché, la tête sur la belle fourrure noire de la panthère:
--Petit frère, combien de fois t'ai-je averti que Shere Khan est ton ennemi?
--Autant de fois qu'il y a de noix sur cette palme! déclara Mowgli, qui, naturellement, ne savait pas compter. Et puis après?... J'ai sommeil, Bagheera, et Shere Khan est tout en queue et en cris... comme Mor, le Paon.
--Mais ce n'est plus le temps de dormir. Baloo le sait, je le sais aussi, tout le clan le sait, et même ces imbéciles, ces imbéciles de daims le savent... Tabaqui te l'a dit lui-même.
--Oh! oh! dit Mowgli, Tabaqui est venu à moi, il n'y a pas longtemps, pour me raconter je ne sais plus quelle impertinente histoire: j'étais un petit d'homme, un petit nu, pas même bon à déterrer les truffes... Mais j'ai pris Tabaqui par la queue et l'ai cogné à deux reprises contre un palmier pour lui apprendre de meilleures manières.
--C'était une sottise, car si Tabaqui est un faiseur de ragots, il n'en voulait pas moins te parler d'une chose qui te touche de près. Ouvre donc ces yeux-là, petit frère: Shere Khan n'ose pas te tuer dans la jungle; mais rappelle-toi bien qu'Akela est très vieux, que bientôt viendra le jour où il ne pourra plus tuer son chevreuil, et qu'alors il ne conduira plus le clan. Beaucoup des loups qui t'examinèrent quand tu fus présenté au Conseil sont vieux maintenant, eux aussi, et les jeunes loups pensent--Shere Khan leur a fait la leçon--qu'un petit d'homme n'est pas à sa place dans le clan. Bientôt tu seras un homme...
--Et qu'est-ce que c'est qu'un homme qui ne courrait pas avec ses frères? dit Mowgli. Je suis né dans la jungle, j'ai obéi à la Loi de la Jungle, et il n'y a pas un de nos loups des pattes duquel je n'aie tiré une épine. Ils sont bien mes frères!
Bagheera s'étendit de toute sa longueur, et ferma les yeux à demi.
--Petit frère, dit-elle, mets ta main sous ma mâchoire.
Mowgli avança sa forte main brune, et, juste sous le menton soyeux de Bagheera, où les formidables muscles roulaient dissimulés dans la fourrure lustrée, il sentit une petite place nue.
--Il n'y a personne dans la jungle qui sache que moi, Bagheera, je porte cette marque... la marque du collier; et pourtant, petit frère, je suis née parmi les hommes, et c'est parmi les hommes que ma mère mourut, dans les cages du palais royal, à Oodeypore. C'est à cause de cela que j'ai payé le prix au Conseil, quand tu étais un pauvre petit tout nu. Oui, moi aussi, je suis née parmi les hommes. Je n'avais jamais vu la jungle. On m'a nourrie derrière des barreaux dans une marmite de fer; une nuit je sentis que j'étais Bagheera--la panthère--et non pas un jouet pour les hommes, je brisai la misérable serrure d'un coup de patte, et m'en allai. Puis, comme j'avais appris les manières des hommes, je devins plus terrible dans la jungle que Shere Khan, n'est-il pas vrai?
--Oui, dit Mowgli, toute la jungle craint Bagheera... toute la jungle, sauf Mowgli.
--Oh, toi, tu es un petit homme! dit la panthère noire avec une infinie tendresse; et de même que je suis retournée à ma jungle, ainsi tu dois à la fin retourner aux hommes, aux hommes qui sont tes frères... si tu n'es point d'abord tué au Conseil!
--Mais pourquoi, pourquoi quelqu'un désirerait-il me tuer? répliqua Mowgli.
--Regarde-moi, dit Bagheera.
Et Mowgli la regarda fixement, entre les yeux. La grande panthère tourna la tête au bout d'une demi-minute.
--Voilà pourquoi!--dit-elle, en croisant ses pattes sur les feuilles.--Moi-même je ne peux te regarder entre les yeux, et pourtant je suis née parmi les hommes, et je t'aime, petit frère. Les autres, ils te haïssent parce que leurs yeux ne peuvent soutenir les tiens; parce que tu es sage; parce que tu as tiré de leurs pieds les épines... parce que tu es un homme.
--Je ne savais pas ces choses, dit Mowgli d'un ton boudeur.
Et il fronça ses lourds sourcils noirs.
--Qu'est-ce que la Loi de la Jungle? Frappe d'abord, et donne de la voix. A ton insouciance même, ils voient que tu es un homme. Mais sois prudent. J'ai au cœur une certitude: la première fois que le vieil Akela manquera sa proie--et chaque jour il a plus de peine à agrafer son chevreuil--le clan se tournera contre lui et contre toi. Ils tiendront une assemblée sur le Rocher, et alors... et alors... J'y suis!--dit Bagheera en se levant d'un bond.--Descends vite aux huttes des hommes dans la vallée, et prends-y un peu de la Fleur Rouge qu'ils y font pousser: ainsi, quand le moment sera venu, auras-tu un allié plus fort même que moi ou Baloo ou ceux de la tribu qui t'aiment... Va chercher la Fleur Rouge.
Par Fleur Rouge, Bagheera voulait dire _du feu_. Mais aucune créature de la jungle n'appellerait le feu par son vrai nom. Chaque bête en éprouve, toute la vie, une crainte mortelle, et invente cent manières de le décrire sans le nommer.
--La Fleur Rouge! dit Mowgli. Cela pousse au crépuscule auprès de leurs huttes. J'irai en chercher.
--Voilà bien le petit d'homme qui parle! dit Bagheera avec orgueil. Rappelle-toi qu'elle pousse dans de petits pots. Prends-en un rapidement, et garde-le avec toi pour le moment où tu en auras besoin.
--Bon, dit Mowgli, j'y vais. Mais es-tu sûre, ô ma Bagheera--il passa son bras autour du cou splendide, et plongea son regard au fond des grands yeux--es-tu sûre que tout cela soit l'œuvre de Shere Khan?
--Par la Serrure brisée qui m'a faite libre, j'en suis sûre, petit frère!
--Alors, par le Taureau qui me racheta! je payerai à Shere Khan ce que je lui dois, honnêtement; il se peut même qu'il reçoive un peu plus que son compte.
Et Mowgli partit d'un bond.
--Voilà l'homme! Voilà bien l'homme--se dit la panthère à elle-même en se recouchant.--Oh! Shere Khan, tu n'as jamais fait chasse plus dangereuse que cette chasse à la grenouille, il y a dix ans!
Mowgli était déjà loin parmi la forêt, trottant ferme, et il sentait son cœur tout chaud dans sa poitrine. Il arriva à la caverne au moment où s'élevait le brouillard du soir; il reprit haleine et regarda en bas, dans la vallée. Les petits loups étaient sortis, mais la mère, au fond de la caverne, comprit à son souffle que quelque chose troublait sa grenouille.
--Qu'y a-t-il, fils? dit-elle.
--Des potins de chauve-souris à propos de Shere Khan! répondit-il. Je chasse en terre labourée, ce soir.
Et il plongea dans les broussailles pour gagner le cours d'eau, tout au fond de la vallée. Là, il s'arrêta, car il entendit les cris du clan en chasse, il entendit meugler un _sambhur_ traqué, le râle de la bête aux abois. Puis montèrent des hurlements de dérision et de méchanceté: c'étaient les jeunes loups.
--Akela! Akela! Que le solitaire montre sa force!... Place au chef du clan! Saute, Akela!
Le solitaire dut sauter et manquer de prise, car Mowgli entendit le claquement de ses dents et un glapissement lorsque le _sambhur_, avec ses pieds de devant, le culbuta. Il ne resta pas à en écouter davantage, mais s'élança en avant; et les cris s'affaiblirent derrière lui à mesure qu'il se hâtait vers les terres cultivées où demeuraient les villageois.
--Bagheera disait vrai!--souffla-t-il, en se nichant parmi le fourrage amoncelé sous la fenêtre d'une hutte.--Demain, c'est le jour d'Akela et le mien.
Alors il appliqua son visage contre la fenêtre et considéra le feu sur l'âtre; il vit la femme du laboureur se lever pendant la nuit et nourrir la flamme avec des mottes noires; et quand vint le matin, à l'heure où blanchissait la brume froide, il vit l'enfant de l'homme prendre une corbeille d'osier garnie de terre à l'intérieur, l'emplir de charbons rouges, l'enrouler dans sa couverture, et s'en aller garder les vaches.
--N'est-ce que cela? dit Mowgli. Si un enfant peut le faire, je n'ai rien à craindre.
Il tourna le coin de la maison, rencontra le garçon nez à nez, lui arracha le feu des mains, et disparut dans le brouillard, tandis que l'autre hurlait de frayeur.
--Ils sont tout à fait semblables à moi!--dit Mowgli en soufflant sur le pot de braise, comme il l'avait vu faire à la femme.--Cette chose mourra si je ne lui donne rien à manger...
Et il jeta quelques brindilles et des morceaux d'écorce sèche sur la chose rouge. A moitié chemin de la colline, il rencontra Bagheera, sur la fourrure de laquelle la rosée du matin brillait comme des pierres de lune.
--Akela a manqué son coup, dit la Panthère. Ils l'auraient tué la nuit dernière, mais ils te voulaient aussi. Ils t'ont cherché sur la colline.
--J'étais dans les terres labourées. Je suis prêt. Vois!
Mowgli lui tendit le pot plein de feu.
--Bien!... A présent, j'ai vu les hommes jeter une branche sèche dans cette chose, et aussitôt la Fleur Rouge s'épanouissait au bout... Est-ce que tu n'as pas peur?
--Non. Pourquoi aurais-je peur? Je me rappelle maintenant... si ce n'est pas un rêve... qu'avant d'être un loup je me couchais près de la Fleur Rouge, et qu'il y faisait chaud et bon.
Tout ce jour-là, Mowgli resta assis dans la caverne, veillant sur son pot de braise et y enfonçant des branches sèches pour voir comment elles brûlaient. Il chercha et trouva une branche qui lui parut à souhait, et, le soir, quand Tabaqui vint à la caverne pour lui dire assez rudement qu'on le demandait au Rocher du Conseil, il se mit à rire jusqu'à ce que Tabaqui s'enfuît. Et Mowgli se rendit au Conseil, toujours riant.
Akela le solitaire était couché à côté de sa pierre pour montrer que sa succession était ouverte, et Shere Khan, avec sa suite de loups nourris de restes, se promenait de long en large, objet de visibles flatteries. Bagheera était couchée à côté de Mowgli, et l'enfant tenait le pot de braise entre ses genoux. Lorsqu'ils furent tous rassemblés, Shere Khan prit la parole--chose qu'il n'aurait jamais osé faire aux beaux jours d'Akela.
--Il n'a pas le droit, murmura Bagheera. Dis-le. C'est un fils de chien. Il aura peur.
Mowgli sauta sur ses pieds.
--Peuple Libre, s'écria-t-il, est-ce que Shere Khan est notre chef?... Qu'est-ce qu'un tigre peut avoir à faire avec la direction du clan?
--Voyant que la succession était ouverte, et comme on m'avait prié de parler..., commença Shere Khan.
--Qui t'en avait prié? fit Mowgli. Sommes-nous tous des chacals pour flagorner ce boucher? La direction du clan regarde le clan seul.
Il y eut des hurlements:
--Silence, toi, petit homme!
--Laissez-le parler. Il a gardé notre loi!
Et, à la fin, les anciens du clan tonnèrent:
--Laissez parler le Loup Mort!
Lorsqu'un chef de clan a manqué sa proie, on l'appelle le «Loup Mort» aussi longtemps qu'il lui reste à vivre, ce qui n'est pas long.
Akela souleva sa vieille tête, péniblement:
--Peuple Libre, et vous aussi, chacals de Shere Khan, pendant douze saisons je vous ai conduits à la chasse et vous en ai ramenés, et, pendant tout ce temps, nul de vous n'a été pris au piège ni estropié. Je viens de manquer ma proie. Vous savez comment a été nouée cette intrigue. Vous savez comment vous m'avez mené à un chevreuil qui n'avait pas été forcé, pour montrer ma faiblesse. Ce fut habilement fait. Vous avez maintenant le droit de me tuer sur le Rocher du Conseil. C'est pourquoi je demande: Qui vient achever le solitaire? Car c'est mon droit, de par la Loi de la Jungle, que vous veniez un par un.
Il y eut un long silence: aucun loup ne se souciait d'un duel à mort avec le solitaire. Alors Shere Khan rugit:
--Bah! Qu'avons-nous à faire avec ce vieil édenté? Il est condamné à mourir! C'est le petit d'homme qui a vécu trop longtemps. Peuple Libre, il fut ma proie dès le principe. Donnez-le-moi. J'en ai assez de cette plaisanterie d'homme-loup. Il a troublé la jungle pendant dix saisons. Donnez-moi le petit d'homme, ou bien je chasserai toujours par ici, et ne vous donnerai pas un os. C'est un homme, un enfant d'homme, et dans la moelle de mes os, je le hais!
Alors, plus de la moitié du clan hurla:
--Un homme! Un homme! Qu'est-ce qu'un homme peut avoir à faire avec nous? Qu'il s'en aille avec ses pareils.
--C'est cela! Pour tourner contre nous tout le peuple des villages? vociféra Shere Khan. Non, non, donnez-le-moi. C'est un homme, et aucun de nous ne peut le regarder entre les yeux.
Akela dressa de nouveau la tête, et dit:
--Il a partagé notre nourriture. Il a dormi avec nous. Il a rabattu le gibier pour nous. Il n'a pas violé un seul mot de la Loi de la Jungle!
--Et moi, je l'ai payé le prix d'un taureau, lorsqu'il fut accepté: la valeur d'un taureau est peu; mais l'honneur de Bagheera est quelque chose pour quoi elle pourrait bien se battre! dit Bagheera de sa voix la plus douce.
--Un taureau payé il y a dix ans! grogna l'assemblée. Que nous importent des os qui ont dix ans!
--Et un serment?--dit Bagheera en relevant sa lèvre sur ses dents blanches.--Ah! on fait bien de vous appeler le Peuple Libre!
--Aucun petit d'homme ne doit courir avec le peuple de la jungle! rugit Shere Khan. Donnez-le-moi!
--Il est notre frère en tout, sauf par le sang, poursuivit Akela; et vous le tueriez ici!... En vérité, j'ai vécu trop longtemps. Quelques-uns d'entre vous sont des mangeurs de bétail, et j'ai entendu dire que d'autres, suivant les leçons de Shere Khan, vont par la nuit noire enlever des enfants aux seuils des villageois. Donc je sais que vous êtes lâches, et c'est à des lâches que je parle. Il est certain que je dois mourir, et ma vie ne vaut plus grand'chose; autrement, je l'offrirais pour celle du petit d'homme. Mais afin de sauver l'honneur du clan... presque rien, apparemment, et, à force de vivre sans chef, vous l'avez oublié... je promets que si vous laissez le petit d'homme retourner chez ses pareils, je ne montrerai pas une dent lorsque le moment sera venu pour moi de mourir. Je mourrai sans me défendre. Le clan y gagnera au moins trois existences. Je ne peux faire plus; mais, si vous le voulez, je peux vous épargner la honte de tuer un frère auquel on ne saurait reprocher aucun tort... un frère qui fut réclamé et acheté pour être admis dans le clan, suivant la Loi de la Jungle.
--C'est un homme!... un homme!... un homme! grogna l'assemblée.
Et la plupart des loups commencèrent à se grouper autour de Shere Khan, dont la queue se mit à battre les flancs.
--A présent l'affaire est dans tes mains! dit Bagheera à Mowgli. Nous autres nous ne pouvons plus rien faire que nous battre.
Mowgli se leva, le pot de braise dans les mains. Puis il s'étira et bâilla au nez du Conseil; mais il était plein de rage et de chagrin, car, en loups qu'ils étaient, ils ne lui avaient jamais dit combien ils le haïssaient.
--Écoutez! Il n'y a pas besoin de criailler comme des chiens. Vous m'avez dit trop souvent, cette nuit, que je suis un homme (et cependant je serais resté un loup, avec vous, jusqu'à la fin de ma vie): je sens la vérité de vos paroles. Aussi, je ne vous appelle plus mes frères, mais _sag_ (chiens), comme vous appellerait un homme... Ce que vous ferez, et ce que vous ne ferez pas, ce n'est pas à vous de le dire. C'est moi que cela regarde; et afin que nous puissions tirer la chose au clair, moi, l'homme, j'ai apporté ici un peu de la Fleur Rouge que vous, chiens, vous craignez.
Il jeta le pot sur le sol, et quelques charbons rouges allumèrent une touffe de mousse sèche qui flamba, tandis que tout le Conseil reculait de terreur devant les sauts de la flamme.
Mowgli enfonça sa branche morte dans le feu jusqu'à ce qu'il vît les brindilles s'allumer et crépiter, puis il la fit tournoyer au-dessus de sa tête au milieu des loups qui rampaient de terreur.
--Tu es le maître! fit Bagheera à voix basse. Sauve Akela de la mort. Il a toujours été ton ami.
Akela, le vieux loup farouche, qui n'avait jamais imploré de merci dans sa vie, jeta un regard suppliant à Mowgli, debout auprès de lui, tout nu, sa longue chevelure noire flottant sur ses épaules, dans la lumière de la branche flamboyante qui faisait danser et vaciller les ombres.
--Bien! dit Mowgli, en promenant avec lenteur un regard circulaire. Je vois que vous êtes des chiens. Je vous quitte pour retourner à mes pareils... si vraiment ils sont mes pareils... La jungle m'est fermée, je dois oublier votre langue et votre compagnie; mais je serai plus miséricordieux que vous: parce que j'ai été votre frère en tout, sauf par le sang, je promets que lorsque je serai un homme parmi les hommes, je ne vous trahirai pas auprès d'eux comme vous m'avez trahi.
Il donna un coup de pied dans le feu, et les étincelles volèrent.
--Il n'y aura point de guerre entre aucun de nous dans le clan. Mais il y a une dette qu'il faut que je paye avant de m'en aller.
Il marcha à grands pas vers l'endroit où Shere Khan était couché, clignant de l'œil stupidement aux flammes, et le prit, par la touffe de poils, sous le menton. Bagheera suivait en cas d'accident.
--Debout, chien! cria Mowgli. Debout quand un homme parle, ou je mets le feu à ta robe!
Les oreilles de Shere Khan s'aplatirent sur sa tête, et il ferma les yeux, car la branche flamboyante était tout près de lui.
--Cet égorgeur de bétail a dit qu'il me tuerait en plein conseil, parce qu'il ne m'avait pas tué quand j'étais petit. Voici... et voilà... et voilà... comment nous, les hommes, nous battons les chiens. Remue seulement une moustache, Lungri, et je t'enfonce la Fleur Rouge dans la gorge!
Il frappa Shere Khan de sa branche sur la tête, tandis que le tigre geignait et pleurnichait dans une agonie d'épouvante.
--Peuh! chat de jungle roussi, va-t'en maintenant, mais souviens-toi de mes paroles: la première fois que je reviendrai au Conseil du Rocher, comme il sied que vienne un homme, ce sera avec la peau de Shere Khan sur ma tête. Quant au reste, Akela est libre de vivre comme il lui plaît. Vous ne le tuerez pas, parce que je ne le veux pas. J'ai idée, d'ailleurs, que vous n'allez pas rester ici plus longtemps, à laisser pendre vos langues comme si vous étiez quelqu'un, au lieu d'être des chiens que je chasse... ainsi... Allez!
Le feu brûlait furieusement au bout de la branche, et Mowgli frappait de droite et de gauche autour du cercle, et les loups s'enfuyaient en hurlant sous les étincelles qui brûlaient leur fourrure. A la fin, il ne resta plus que le vieil Akela, Bagheera et peut-être dix loups qui avaient pris le parti de Mowgli. Alors, Mowgli commença de sentir quelque chose de douloureux au fond de lui-même, quelque chose qu'il ne se rappelait pas avoir jamais senti jusqu'à ce jour; il reprit haleine et sanglota, et les larmes coulèrent sur son visage.
--Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce que c'est?... dit-il. Je n'ai pas envie de quitter la jungle... et je ne sais pas ce que j'ai. Vais-je mourir, Bagheera?
--Non, petit frère. Ce ne sont que des larmes, comme il arrive aux hommes, dit Bagheera. Maintenant je vois que tu es un homme, et non plus un petit d'homme. Oui, la jungle t'est bien fermée désormais... Laisse-les couler, Mowgli. Ce sont seulement des larmes.
Alors Mowgli s'assit, et pleura comme si son cœur allait se briser; il n'avait jamais pleuré auparavant, de toute sa vie.
--A présent, dit-il, je vais aller vers les hommes. Mais d'abord il faut que je dise adieu à ma mère.
Et il se rendit à la caverne où elle habitait avec père Loup, et il pleura dans sa fourrure, tandis que les quatre petits hurlaient misérablement.
--Vous ne m'oublierez pas? dit Mowgli.
--Jamais, tant que nous pourrons suivre une piste! dirent les petits. Viens au pied de la colline quand tu seras un homme, et nous te parlerons; et nous viendrons dans les terres cultivées pour jouer avec toi la nuit.
--Reviens bientôt! dit père Loup. O sage petite grenouille; reviens-nous bientôt, car nous sommes vieux, ta mère et moi.
--Reviens bientôt, dit mère Louve, mon petit tout nu; car écoute, enfant de l'homme, je t'aimais plus que je n'ai jamais aimé mes petits.
--Je reviendrai sûrement, dit Mowgli; et quand je reviendrai, ce sera pour étaler la peau de Shere Khan sur le Rocher du Conseil. Ne m'oubliez pas! Dites-leur, dans la jungle, de ne jamais m'oublier!
L'aurore commençait à poindre quand Mowgli descendit la colline, tout seul, en route vers ces êtres mystérieux qu'on appelle les hommes.
CHANSON DE CHASSE
DU CLAN DE SEEONEE
A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla. Un, deux, puis encore! Un daim bondit, un daim bondit à travers Les taillis de la mare où boivent les cerfs. Moi seul, battant le bois, j'ai vu cela, Un, deux, puis encore!
A la pointe de l'aube, un Sambhur meugla Un, deux, puis encore! A pas de veloux, à pas de veloux, Va porter la nouvelle au clan des loups, Cherchez, trouvez, et puis de la gorge tous, Un, deux, puis encore!
A la pointe de l'aube, le Clan hurla. Un, deux, puis encore! Pied qui, sans laisser de marque, fuit, Œil qui sait percer la nuit--la nuit! Prête-lui ta voix! Ecoutez le bruit! Un, deux, puis encore!
LA CHASSE DE KAA
Ses taches sont l'orgueil du chat-pard, ses cornes du buffle sont l'honneur. Sois net, car à l'éclat de la robe on connaît la force du chasseur. Que le sambhur ait la corne aiguë, et le taureau les muscles puissants, Ne prends pas le soin de nous l'apprendre: on savait cela depuis dix ans. Ne moleste jamais les petits d'autrui, mais nomme-les Sœur et Frère. Sans doute ils sont faibles et balourds, mais peut-être que l'Ourse est leur mère. La jeunesse dit: «Qui donc me vaut!» en l'orgueil de son premier gibier; Mais la Jungle est grande et le jeune est petit. Il doit se taire et méditer.
MAXIMES DE BALOO.
Tout ce que nous allons dire ici arriva quelque temps avant que Mowgli eût été banni du clan des loups de Seeonee, ou se fût vengé sur Shere Khan, le tigre.
C'était aux jours où Baloo lui enseignait la Loi de la Jungle. Le grand ours brun, vieux et grave, se réjouissait d'un élève à l'intelligence si prompte; car les jeunes loups ne veulent apprendre de la Loi de la Jungle que ce qui concerne leur clan et leur tribu, et décampent, dès qu'ils peuvent répéter le refrain de chasse: «Pieds qui ne font pas de bruit; yeux qui voient dans l'ombre; oreilles tendues au vent, du fond des cavernes, et dents blanches pour mordre: qui porte ces signes est de nos frères, sauf Tabaqui le Chacal et l'Hyène que nous haïssons.» Mais Mowgli, comme petit d'homme, en dut apprendre bien plus long.