Le livre de la Jungle

Part 12

Chapter 124,024 wordsPublic domain

Enfin on n'entendit plus d'éléphants marcher dans la forêt, et Kala Nag roula pesamment d'entre les arbres et s'avança au milieu de la foule, gloussant et gargouillant; et tous les éléphants commencèrent à s'exprimer dans leur langage et à se mouvoir çà et là. Toujours couché, Petit Toomai découvrait des vingtaines et des vingtaines de larges dos, des oreilles branlantes, des trompes ballottantes, et de petits yeux roulants. Il entendait le cliquetis des défenses lorsqu'elles s'entrecroisaient par hasard; le bruissement sec des trompes enlacées; le frottement des flancs et des épaules énormes, dans la cohue; l'incessant flic flac et le _hissh_ des grandes queues. Puis, un nuage couvrit la lune, et ce fut la nuit noire; mais les poussées, les froissements et les gargouillements n'en continuèrent pas moins, paisibles et réguliers. L'enfant savait Kala Nag entouré d'éléphants, et ne voyait aucune chance de le faire sortir de l'assemblée; il serra les dents et frissonna. Dans un _keddah_ au moins, il y avait la lumière des torches et les cris, mais, ici, il était tout seul dans les ténèbres, et, une fois, une trompe se leva et lui toucha le genou. Ensuite un éléphant trompeta, et tous l'imitèrent pendant cinq ou dix terribles secondes.

La rosée pleuvait des arbres, en larges gouttes, sur les dos invisibles. Et un bruit s'éleva, sourd grondement peu prononcé d'abord, et Petit Toomai n'aurait pu dire ce que c'était; le bruit monta, monta, et Kala Nag levait ses pieds de devant l'un après l'autre, et les reposait sur le sol,--une, deux, une deux!--avec autant de précision que des marteaux de forge. Les éléphants frappaient du pied maintenant tous ensemble, et cela sonnait comme un tambour de guerre battu à la bouche d'une caverne. La rosée tombait toujours des arbres, jusqu'au moment où il n'en resta plus sur les feuilles; et le sourd roulement continuait, le sol oscillait et frissonnait, si bien que Petit Toomai mit ses mains sur ses oreilles pour ne plus entendre. Mais c'était toute une vibration, immense, qui le parcourait tout entier, le heurt de ces centaines de pieds si lourds sur la terre à cru. Une fois ou deux, il sentit Kala Nag et tous les autres avancer de quelques pas, et le pilonnement devint alors un bruit de verdures écrasées, dont la sève giclait; mais, une minute ou deux plus tard, c'était de nouveau le roulement des pieds sur la terre durcie. Un arbre craquait et gémissait quelque part près de lui. Il tendit le bras et sentit l'écorce, mais Kala Nag avança, toujours piétinant, et l'enfant ne savait plus où il était dans la clairière. Les éléphants ne donnaient plus signe de vie. Une fois seulement, deux ou trois petits piaillèrent ensemble; alors, il entendit un coup sourd et le bruit d'une bagarre, et le pilonnement reprit. Maintenant, il y avait bien deux grandes heures que cela durait, et Petit Toomai souffrait dans chacun de ses nerfs; mais il sentait, à l'odeur de l'air, dans la nuit, que l'aube allait venir.

Le matin parut en une nappe de jaune pâle derrière les collines vertes; et, avec le premier rayon, le piétinement s'arrêta, comme si la lumière eût été un ordre. Avant que le bruit eût fini de résonner dans la tête de Petit Toomai, avant même qu'il eût changé de position, il n'y avait plus en vue un seul éléphant, sauf Kala Nag, Pudmini et l'éléphant marqué par les cordes; et aucun signe, aucun murmure ni chuchotement sur les pentes des montagnes, ne laissait deviner où les autres s'en étaient allés. Toomai regarda de tous ses yeux. La clairière, autant qu'il s'en souvenait, s'était élargie pendant la nuit. Il y avait un grand nombre d'arbres debout dans le milieu, mais l'enceinte de broussaille et d'herbe de jungle avait été reculée. Petit Toomai regarda une fois encore; maintenant il comprenait le pilonnement. Les éléphants avaient élargi l'espace foulé, réduit en litière, à force de piétiner, l'herbe épaisse et les cannes juteuses, la litière en brindilles, les brindilles en fibres menues, et les fibres en terre durcie.

--Ouf! dit Petit Toomai,--et ses paupières lui semblaient très lourdes;--Kala Nag, monseigneur, ne quittons pas Pudmini, et retournons au camp de Petersen Sahib, ou bien je vais tomber de ton cou.

Le troisième éléphant regarda partir les deux autres, renâcla, fit volte-face, et reprit la route par laquelle il était venu. Il devait appartenir à quelque établissement de petit prince indigène, à cinquante, soixante ou cent milles de là.

Deux heures plus tard, comme Petersen Sahib prenait son premier déjeuner, ses éléphants, dont les chaînes avaient été doublées cette nuit-là, commencèrent à trompeter, et Pudmini, crottée jusqu'aux épaules, avec Kala Nag clopinant sur ses pieds endoloris, firent leur entrée dans le camp. Le visage de Petit Toomai était blême et tiré, sa chevelure pleine de feuilles et trempée de rosée, mais l'enfant fit le geste de saluer Petersen Sahib, et cria d'une voix défaillante:

--La danse..., la danse des éléphants! Je l'ai vue... et je meurs!

Et comme Kala Nag se couchait, il glissa de son dos, évanoui.

Mais les enfants indigènes n'ont pas de nerfs dont il vaille la peine de parler: au bout de deux heures, il se réveillait, confortablement allongé dans le hamac de Petersen Sahib, avec la veste de chasse de Petersen Sahib sous la tête, un verre de lait chaud additionné d'un peu d'eau-de-vie et d'une pointe de quinine dans le ventre; et, tandis que les vieux chasseurs des jungles, velus et balafrés, assis sur trois rangs de profondeur devant lui, le regardaient comme s'il était un revenant, il raconta son histoire en mots naïfs, à la manière des enfants, et conclut:

--Maintenant, si je mens d'un seul mot, envoyez des hommes pour voir; et ils trouveront que les éléphants, en piétinant, ont agrandi leur salle de bal, et ils trouveront des dizaines et des dizaines et beaucoup de fois de dizaines de traces conduisant à cette salle de bal. Ils l'ont agrandie avec leurs pieds. Je l'ai vu. Kala Nag m'a pris avec lui, et j'ai vu. Même, Kala Nag a les jambes très fatiguées.

Petit Toomai se renversa en arrière et dormit tout l'après-midi, et dormait encore au crépuscule; et, pendant qu'il dormait, Petersen Sahib et Machua Appa suivirent la trace des deux éléphants, sur un parcours de quinze milles à travers les montagnes. Petersen Sahib avait passé dix-huit ans de sa vie à prendre des éléphants, et il n'avait qu'une seule fois jusque-là découvert une semblable salle de bal. Machua Appa n'eut pas besoin de regarder deux fois la clairière pour voir ce qui s'était passé, ni de gratter de l'orteil la terre compacte et battue.

--L'enfant dit vrai, prononça-t-il. Tout cela s'est fait la nuit dernière, et j'ai compté soixante-dix pistes qui traversent la rivière. Voyez, Sahib, où l'anneau de fer de Pudmini a entamé l'écorce de cet arbre! Oui, elle était là aussi.

Ils s'entre-regardèrent, puis leurs yeux errèrent de haut en bas; et ils s'émerveillèrent: car les coutumes des éléphants dépassent la portée d'esprit d'aucun homme noir ou blanc.

--Quarante-cinq années,--dit Machua Appa,--j'ai suivi monseigneur l'Éléphant, mais jamais je n'ai entendu dire qu'un enfant d'homme ait vu ce que cet enfant a vu. Par tous les dieux des montagnes, c'est... que peut-on dire?...

Et il secoua la tête.

Lorsqu'ils revinrent au camp, c'était l'heure du souper. Petersen Sahib mangeait seul dans sa tente, mais il donna des ordres pour qu'on distribuât deux moutons et quelques volailles, avec une double ration de farine, de riz et de sel, car il savait qu'il y aurait fête. Grand Toomai, en toute hâte, était monté de la plaine pour se mettre en quête de son fils et de son éléphant, et, maintenant qu'il les avait trouvés, il les regardait comme s'il avait eu peur de tous deux.

Et il y eut fête, en effet, autour des grands feux de camp qui flambaient sur le front des lignes d'éléphants au piquet, et Petit Toomai en fut le héros. Les grands chasseurs d'éléphants, à la peau bronzée, traqueurs, conducteurs et lanceurs de cordes, et ceux qui savent tous les secrets pour dompter les éléphants les plus sauvages, se le passèrent l'un à l'autre, et lui firent une marque sur le front avec le sang du cœur même d'un coq de jungle fraîchement tué, pour montrer qu'il était un forestier, initié, à présent, et libre dans toute l'étendue des jungles.

Et, à la fin, quand les flammes tombèrent et moururent, et qu'aux reflets rouges de la braise les éléphants apparurent comme s'ils avaient été trempés aussi dans le sang, Machua Appa, le chef de tous les rabatteurs de tous les _keddahs_, Machua Appa, l'_Alter ego_ de Petersen Sahib, qui n'avait jamais vu une route tracée en quarante ans, Machua Appa, si grand, si grand, qu'on ne l'appelait jamais autrement que Machua Appa, sauta sur ses pieds en élevant Petit Toomai à bout de bras au-dessus de sa tête, et cria:

--Écoutez, frères! Écoutez aussi, vous, messeigneurs, là, dans les lignes, car c'est moi, Machua Appa, qui parle! Ce petit ne s'appellera plus Petit Toomai, mais Toomai des Éléphants, comme son arrière-grand-père fut appelé avant lui. Ce que jamais homme n'a vu, il l'a vu durant la longue nuit, et la faveur du peuple éléphant et des dieux des jungles est avec lui. Il deviendra un grand traqueur, il deviendra plus grand que moi, oui moi, Machua Appa! Il suivra la piste fraîche, la piste éventée et la piste mêlée, d'un œil clair! Il ne lui arrivera pas de mal dans le _keddah_ lorsqu'il courra sous le ventre des solitaires afin de les garrotter, et s'il glisse sous les pieds d'un mâle en train de charger, le mâle le reconnaîtra et ne l'écrasera pas. _Aihai!_ messeigneurs, ici près dans les chaînes,--cria-t-il en courant sur le front de la ligne de piquets,--voici le petit qui a vu vos danses au fond de vos retraites cachées, le spectacle que jamais homme ne vit! Rendez-lui hommage, messeigneurs, _Salaam Karo_, mes enfants. Faites votre salut à Toomai des Éléphants! Gunya Pershad, ahaa! Hira Guj, Birchi Guj, ahaa!... Et toi, Pudmini, tu l'as vu à la danse; et toi aussi, Kala Nag, ô ma perle des Éléphants!... Ahaa! Ensemble! A Toomai des Éléphants! _Barrao!_

Et au signal de cette clameur sauvage, la ligne entière des éléphants leva ses trompes jusqu'à ce que le bout de chacun touchât le front, et ils entonnèrent le plein salut, l'éclatante salve de trompettes, que seul entend le vice-roi des Indes, le _Salaamut_ du _Keddah_.

Mais, cette fois en l'unique honneur de Petit Toomai, qui avait vu ce que jamais homme ne vit auparavant, la danse des éléphants, la nuit, tout seul, au cœur des montagnes de Garo!

SHIVA ET LA SAUTERELLE

(_La chanson que la mère de Toomai chantait à son bébé._)

Shiv qui versa les moissons et qui fit souffler les vents, Assis aux portes en fleur d'un jour des anciens temps, Donnait à chacun sa part: vivre, labeur, destinée, Du mendiant sur le seuil à la tête couronnée. Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur, Mahadeo! Mahadeo! toutes choses: L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour! Au riche il donne du blé, du mil au pauvre, il apporte Des reliefs à l'homme saint qui quête de porte en porte, Au tigre des bestiaux, des charognes au vautour, Des os aux loups méchants qui la nuit hurlent alentour; Nul ne lui parut trop haut, nul ne lui sembla trop bas... A ses côtés Parvâti suivait chacun de leurs pas, Puis, par jeu, de son mari pour éprouver le dessein Elle prit la sauterelle et la cacha dans son sein!

C'est ainsi que fut joué Shiva le Préservateur, Mahadeo! Mahadeo! Viens, regarde. Très grands sont les chameaux roux, pesants les bœufs du labour, Mais c'était la Moindre des Petites Choses, ô petit fils de mon amour!

Lorsque tous furent passés, elle dit, rieuse: O Maître, Tant de milliers d'affamés as-tu pu tous les repaître? Shiva, riant, répondit: Tous ont une part, la leur, Tous, même le Tout-Petit qui se cache sur ton cœur.

La voleuse Parvâti tira de sa robe ouverte Le moindre des Tout-Petits qui rongeait une herbe verte, Ce voyant, elle craignit, et s'émerveilla devant Shiva le Dispensateur qui nourrit chaque vivant. Toutes choses a-t-il faites, Shiva le Préservateur Mahadeo! Mahadeo! toutes choses: L'épine pour le chameau roux, le foin pour les bœufs du labour, Et le sein des mères pour la tête endormie, ô petit fils de mon amour!

SERVICE DE LA REINE

Il avait plu à verse pendant un grand mois--plu sur un camp de trente mille hommes et de milliers de chameaux, d'éléphants, de chevaux, de bœufs, et de mulets, tous rassemblés dans un endroit appelé Rawal Pindi, pour être passés en revue par le vice-roi de l'Inde.

Le vice-roi recevait la visite de l'Émir d'Afghanistan--roi sauvage d'un pays plus sauvage encore; et l'Émir avait amené comme garde du corps huit cents hommes avec leurs chevaux, qui n'avaient jamais vu un camp ni une locomotive de leur vie--des hommes sauvages et des chevaux sauvages nés quelque part au fond de l'Asie centrale. Chaque nuit on pouvait être sûr qu'une troupe de ces chevaux briseraient leurs entraves et galoperaient du haut en bas du camp à travers la boue, dans l'obscurité, ou que les chameaux rompraient leurs entraves, et se mettraient à courir et à tomber par-dessus les cordes des tentes, et l'on peut imaginer quel agrément c'était là pour des gens qui avaient envie de dormir.

Ma tente était dressée loin des lignes de chameaux, et je la croyais à l'abri; mais, une nuit quelqu'un passa brusquement la tête dans l'intérieur et cria:

--Sortez, vite! Ils viennent! Ma tente est par terre!

Je savais qui ce «ils» voulait dire; aussi j'enfilai mes bottes, mon caoutchouc, et je me précipitai dehors dans le gâchis. La petite Vixen, mon fox-terrier, sortit par l'autre côté; puis, on entendit gronder, grogner, gargouiller, et je vis la tente s'affaisser, tandis que le mât se cassait net, et se mettre à danser comme un fantôme en démence. Un chameau s'était embarrassé dedans, et, tout mouillé et furieux que je fusse, je ne pus m'empêcher de rire. Puis je continuai à courir, car je ne savais pas combien de chameaux pouvaient s'être échappés; et, en peu de temps j'étais hors de vue du camp, pataugeant à travers la boue. A la fin, je trébuchai sur la culasse d'un canon, et je me rendis compte que je me trouvais dans le voisinage des lignes de l'artillerie, là où on dételait les canons pour la nuit. Comme je ne voulais pas barboter plus longtemps dans la bruine et dans le noir, je mis mon caoutchouc sur la bouche d'un canon, construisis une sorte de wigwam à l'aide de deux ou trois refouloirs trouvés là par hasard, et je m'étendis le long de l'affût d'un autre canon, me demandant où était passée Vixen, et où je pouvais bien me trouver moi-même.

Au moment où je me préparais à dormir, j'entendis un cliquetis de harnais et un grognement, tandis qu'un mulet passait devant moi en secouant ses oreilles mouillées. Il appartenait à une batterie de canons à vis, car je pus entendre un bruit de courroies, d'anneaux, de chaînes, et de toutes sortes de choses sur sa selle matelassée.--Les canons à vis sont de tout petits canons faits de deux parties que l'on visse ensemble quand arrive le moment de s'en servir. On les hisse sur les montagnes, partout où peut passer un mulet et ils sont d'un grand secours en terrain rocailleux.

Derrière le mulet, il y avait un chameau, dont les gros pieds mous s'écrasaient et glissaient dans la boue, et qui balançait le cou comme une poule égarée. Heureusement, je connaissais assez le langage des bêtes--non pas celui des bêtes sauvages, mais le langage des bêtes de camp, naturellement--que m'avaient appris des indigènes, pour savoir ce qu'il disait. Ce devait être le même qui s'était étalé dans ma tente, car il interpella le mulet:

--Que faire! Où aller? Je me suis battu avec une chose blanche qui flottait, et elle a pris un bâton et m'a frappé sur le cou.

C'était le mât brisé de ma tente, et je fus très content de le savoir.

--Continuons-nous à courir?

--Oh, c'est vous, dit le mulet, vous et vos amis, qui avez ainsi bouleversé le camp? Parfait. Vous serez battu pour cela ce matin, mais je peux aussi bien vous donner un acompte.

J'entendis le cliquetis des harnais, et le chameau reçut dans les côtes deux ruades qui sonnèrent comme sur un tambour.

--Cela vous apprendra, dit-il, à courir une autre fois, à travers une batterie de mulets, la nuit, en criant: Au voleur et au feu! Couchez-vous, et tenez votre grand niais de cou tranquille.

Le chameau se replia à la façon des chameaux, en équerre, et se coucha en geignant. On entendit dans l'obscurité un bruit rythmé de sabots sur le sol, et un grand cheval de troupe arriva au petit galop d'ordonnance, comme s'il avait été à la parade, franchit la culasse d'un canon, et retomba tout près du mulet.

--C'est honteux,--dit-il, en soufflant par les naseaux.--Ces chameaux ont encore dévalé dans nos lignes... c'est la troisième fois cette semaine. Le moyen pour un cheval de rester en forme si on ne le laisse pas dormir!... Qui est ici?

--Je suis le mulet de la pièce de culasse du canon numéro deux de la Première Batterie à Vis, dit le mulet, et l'autre est un de vos amis. Il m'a réveillé aussi. Et vous?

--Numéro quinze, troupe E., Cinquième Lanciers.... Le cheval de Dick Cunliffe. Un peu de place, s'il vous plaît, là.

--Oh, pardon, dit le mulet. Il fait si noir qu'on n'y voit guère. Ces chameaux sont-ils assez écœurants? J'ai quitté mes lignes pour chercher un peu de calme et de tranquillité par ici.

--Messeigneurs, dit le chameau avec humilité, nous avons fait de mauvais rêves dans la nuit, et nous avons eu très peur! Je ne suis qu'un des chameaux de convoi du 39e d'Infanterie Indigène, et je ne suis pas aussi brave que vous, Messeigneurs.

--Alors pourquoi n'êtes-vous pas resté à porter les bagages du 39e d'Infanterie Indigène, au lieu de courir partout dans le camp? dit le mulet.

--C'étaient de si mauvais rêves, dit le chameau. Je suis bien fâché. Écoutez!... Qu'est-ce que c'est?... Faut-il courir encore?

--Couchez-vous, dit le mulet, ou bien vous allez vous rompre vos longues perches de jambes entre les canons. Il dressa une oreille et écouta.

--Des bœufs! dit-il. Des bœufs de batterie. Ma parole, vous et vos amis vous avez réveillé le camp pour de bon! Il faut un joli boucan pour faire lever un bœuf de batterie.

J'entendis une chaîne traîner à ras du sol, et un attelage de ces grands bœufs blancs taciturnes, qui traînent les lourds canons de siège quand les éléphants ne veulent plus avancer sous le feu, arriva en s'épaulant; sur leurs talons, marchant presque sur la chaîne, suivait un autre mulet de batterie, qui appelait avec affolement «Billy».

--C'est une de nos recrues, dit le vieux mulet au cheval de troupe. Ici, jeunesse. Assez braillé, l'obscurité n'a jamais encore fait de mal à personne.

Les bœufs de batterie se couchèrent en même temps et se mirent à ruminer, mais le jeune mulet se blottit contre Billy.

--Des choses! dit-il. D'affreuses et horribles choses, Billy! C'est entré dans nos lignes tandis que nous dormions. Pensez-vous que ça va nous tuer?

--J'ai grande envie de vous donner un coup de pied numéro un, dit Billy. A-t-on idée d'un mulet de quatre pieds six pouces avec votre éducation, qui déshonore la Batterie devant ce Gentleman.

--Doucement, doucement! dit le cheval de troupe. Souvenez-vous qu'on est toujours comme cela pour commencer. La première fois que j'ai vu un homme (c'était en Australie, et j'avais trois ans), j'ai couru une demi-journée, et si cela eût été un chameau, je courrais encore.

Presque tous nos chevaux de cavalerie anglaise, dans l'Inde, sont importés de l'Australie, et dressés par les soldats eux-mêmes.

--C'est vrai, après tout, dit Billy. Assez tremblé comme cela, jeunesse. La première fois qu'on me posa sur le dos le harnais complet avec toutes ses chaînes, je me mis debout sur mes jambes de devant, et à force de ruades je jetai tout par terre. Je n'avais pas encore acquis la véritable science de ruer, mais ceux de la batterie disaient qu'ils n'avaient jamais rien vu de pareil.

--Mais ce n'était ni harnais ni rien qui tintât, dit le jeune mulet. Vous savez, Billy, que maintenant cela m'est égal. C'étaient des choses grandes comme des arbres, et elles tombaient du haut en bas des lignes et gargouillaient; ma bride s'est cassée et je ne pouvais pas trouver mon conducteur... je ne pouvais même pas vous trouver, Billy; alors je me suis sauvé avec... avec ces Gentlemen.

--Hum! dit Billy. Aussitôt que j'ai entendu dire que les chameaux étaient échappés, je m'en suis allé pour mon propre compte. Pour qu'un mulet de batterie... de batterie de canons à vis,... appelle gentlemen des bœufs de batterie, il faut qu'il se sente bien ému. Qui êtes-vous, vous autres, là par terre?

Les bœufs refoulèrent leur nourriture, et répondirent tous deux à la fois:

--Le septième joug du premier canon de la Grosse Batterie de Siège. Nous dormions lorsque les chameaux sont arrivés, mais quand on nous a marché dessus, nous nous sommes levés et nous sommes partis. Il vaut mieux dormir tranquilles dans la boue que d'être dérangés sur une bonne litière. Nous avons dit à votre ami ici qu'il n'y avait pas de quoi s'effrayer, mais il savait tant de choses qu'il en a pensé autrement. Wah!

Ils continuèrent à ruminer.

--Voilà ce que c'est que d'avoir peur, dit Billy. On se fait blaguer par des bœufs de batterie. Je pense que cela vous fait plaisir, jeunesse.

Les dents du jeune mulet sonnèrent, et j'entendis qu'il parlait de ne pas avoir peur d'aucun vieux bifteck du monde; mais les bœufs se contentèrent de faire cliqueter leurs cornes l'un contre l'autre, et continuèrent à ruminer.

--Maintenant, ne vous mettez pas en colère après avoir eu peur. C'est la pire espèce de couardise, dit le cheval de troupe. Il est très pardonnable d'avoir peur la nuit, à mon avis, lorsqu'on voit des choses qu'on ne comprend pas. Nous nous sommes échappés de nos piquets des douzaines de fois, par bandes de quatre cent cinquante ensemble, et cela parce qu'une nouvelle recrue s'était mise à nous raconter des histoires de serpents-fouets qu'on trouve chez nous, en Australie, au point que nous mourions de peur à la seule vue des cordes pendantes de nos licous.

--Tout cela est très bien dans le camp, dit Billy; je ne laisse pas de m'emballer moi-même, pour la farce, quand je ne suis pas sorti depuis un jour ou deux; mais que faites-vous en campagne?

--Oh, c'est une tout autre paire de manches, dit le cheval de troupe. Dick Cunliffe est alors sur mon dos, et m'enfonce ses genoux dans les côtes; tout ce que j'ai à faire, c'est de regarder où je mets le pied, de bien rassembler mon arrière-main, et d'obéir aux rênes.

--Qu'est-ce que c'est que cela: obéir aux rênes? demanda le jeune mulet.

--Par les gommiers bleus d'Australie, renâcla le cheval de troupe, voulez-vous me faire croire qu'on ne vous a pas appris dans votre métier ce que c'est que d'obéir aux rênes? A quoi êtes-vous bons si vous ne pouvez pas tourner tout de suite lorsque la rêne vous touche l'encolure? C'est une question de vie ou de mort pour votre homme, et naturellement de vie ou de mort pour vous. On commence à appuyer, l'arrière-main rassemblé, au moment où on sent la pression de la rêne sur l'encolure. Si on n'a pas la place de tourner, on pointe un peu et on se reçoit sur ses jambes de derrière. Voilà ce que c'est que d'obéir aux rênes.

--On ne nous apprend pas les choses de cette façon,--dit Billy, le mulet, froidement.--On nous enseigne à obéir à l'homme qui est à notre tête: à avancer lorsqu'il nous le dit, et à reculer lorsqu'il nous le dit également. Je suppose que cela revient au même. Maintenant, après tout ce beau métier de fantasia et de panache, qui doit être bien mauvais pour vos jarrets, à quoi en arrivez-vous?