Le livre de Jade

Part 2

Chapter 23,488 wordsPublic domain

On dirait que la mer veut escalader la montagne pour atteindre le ciel; par moments le ciel et la mer paraissent se rejoindre.

Les marins oisifs dorment dans le navire, calmes sur l'océan furieux. Cependant le cœur aussi a ses vents contraires et ses orages.

Lorsque le temps nous permettra de repartir, j'écrirai ma pensée sur le flanc de la montagne.

LA FLÛTE D'AUTOMNE

_Selon Thou-Fou._

Pauvre voyageur, loin de la patrie, sans argent et sans amis, tu n'entends plus la douce musique de la langue maternelle.

Cependant l'été est si brillant, la nature étale tant de richesse, que tu n'es pas pauvre; et le chant des oiseaux n'est pas pour toi une langue étrangère.

Mais lorsque tu entendras le cri de la cigale, cette flûte de l'automne, quand tu verras les nuages roulés par le vent dans le ciel, ta douleur n'aura plus de bornes,

Et, mettant la main sur tes yeux, tu laisseras ton âme s'enfuir vers la patrie.

EN ALLANT A TCHI-LI

_Selon Tse-Tié._

Je me suis assis au bord de la route, sur un arbre renversé, et j'ai regardé la route qui continuait à s'en aller vers Tchi-Li.

Ce matin le satin bleu de mes souliers brillait comme de l'acier, et l'on pouvait suivre le dessin des broderies noires.

Maintenant mes souliers sont cachés sous la poussière.

Quand je suis parti, le soleil riait dans le ciel, les papillons voltigeaient autour de moi, et je comptais les marguerites blanches répandues dans l'herbe comme des poignées de perles.

Maintenant c'est le soir, et il n'y a plus de marguerites.

Les hirondelles glissent rapidement à mes pieds, les corbeaux s'appellent pour se coucher, et je vois des laboureurs, leur natte roulée autour de la tête, regagner les prochains villages.

Mais moi j'ai encore une longue route à parcourir.

Avant d'arriver à Tchi-Li, je veux composer une pièce de vers, une pièce de vers triste comme mon esprit sans compagnon,

Et dans un rhythme difficile, dans un rhythme très-difficile, afin que la route d'ici à Tchi-Li me paraisse trop courte.

LE VIN

AU MILIEU DU FLEUVE

_Selon Tchan-Oui._

Dans mon bateau, que le fleuve balance sans brusquerie, je me promène tant que le jour dure,

Et je regarde l'ombre des montagnes dans l'eau.

Je n'ai plus d'autre amour que l'amour du vin, et ma tasse pleine est en face de moi. Aussi mon cœur est rempli de gaîté.

Autrefois il y avait dans mon cœur plus de mille chagrins; mais, à présent,

Je regarde l'ombre des montagnes dans l'eau.

POUR OUBLIER SES PENSÉES

_Selon Ouan-Oui._

Réjouissons-nous ensemble et remplissons de vin tiède nos tasses de porcelaine.

Le frais printemps s'éloigne, mais il reviendra; buvons tant que nos lèvres auront soif,

Et peut-être oublierons-nous que nous sommes à l'hiver de notre âge,

Et que les fleurs se fanent.

PENSÉES DU SEPTIÈME MOIS

_Selon Li-Taï-Pé._

Au milieu des fleurs de mon jardin, je songe en buvant un vin frais et transparent comme le jade.

Le vent me caresse doucement les joues et rafraîchit l'air brûlant; mais, quand l'hiver viendra, comme je ramènerai mon manteau!

La femme, dans la splendeur de sa beauté, est pareille au vent tiède d'aout: elle rafraîchit et parfume notre vie;

Mais, lorsque la soie blanche de l'âge couvre sa tête, nous la fuyons comme le vent d'hiver.

CHANSON SUR LE FLEUVE

_Selon Li-Taï-Pé._

Mon bateau est d'ébène; ma flûte de jade est percée de trous d'or.

Comme la plante qui enlève une tache sur une étoffe de soie, le vin efface la dispute dans le cœur.

Quand on possède de bon vin, un bateau gracieux et l'amour d'une jeune femme, on est semblable aux Génies immortels.

LE PAVILLON DE PORCELAINE

_Selon Li-Taï-Pé._

Au milieu du petit lac artificiel s'élève un pavillon de porcelaine verte et blanche; on y arrive par un pont de jade qui se voûte comme le dos d'un tigre.

Dans ce pavillon quelques amis vêtus de robes claires boivent ensemble des tasses de vin tiède.

Ils causent gaiement ou tracent des vers en repoussant leurs chapeaux en arrière, en relevant un peu leurs manches,

Et, dans le lac où le petit pont renversé semble un croissant de jade, quelques amis vêtus de robes claires boivent, la tête en bas, dans un pavillon de porcelaine.

LES TROIS FEMMES DU MANDARIN

_Selon Sao-Nan._

_L'Épouse légitime_

Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat il y a des nids d'hirondelles. Depuis les temps les plus reculés, un mandarin a toujours respecté son épouse légitime.

_La Concubine_

Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat il y a une oie bien grasse. Quand la femme d'un mandarin ne lui donne pas d'enfants, le mandarin choisit une concubine.

_La Servante_

Il y a du vin dans la tasse, et dans le plat il y a des confitures variées. Il importe peu à un mandarin qu'une femme soit épouse ou concubine, mais il veut chaque nuit une femme nouvelle.

_Le Mandarin_

Il n'y a plus de vin dans la tasse, et dans le plat il n'y a qu'un poireau sec. Allons, allons, femmes bavardes, ne vous moquez pas d'un pauvre vieux.

EN BUVANT DANS LA MAISON

DE THOU-FOU

_Selon Tsoui-Tchou-Tchi._

J'ai rempli ma tasse jusqu'au bord d'un vin bien fabriqué, mais, quand j'ai voulu boire, ma tasse était vide, parce que le souffle de la fenêtre l'avait jetée à terre.

Quand il pleut, c'est que le vent renverse les tasses pleines des Sages immortels qui s'enivrent dans les nuages, au-dessus des montagnes;

Mais la rosée des champs et l'humidité des fleuves, aspirées par le soleil, remplissent de nouveau les grandes tasses des Génies;

Et il reste assez de vin dans la maison de Thou-Fou pour que je puisse boire encore en composant des vers à la louange des poëtes et de l'empereur Ta-Ming.

A HUIT GRANDS POËTES

Qui buvaient ensemble

_Selon Thou-Fou._

_A Tchi-Tchan._

Tchi-Tchan, ton cheval est parti plus vite qu'un navire sous un bon vent, et ses mouvements onduleux imitaient le balancement des vagues.

Quand ton regard tombait à terre, tu reconnaissais à peine les objets, comme si tu avais ouvert les yeux au fond de l'eau;

Et tu es arrivé promptement pour boire avec tes amis.

_A Ouan-Tié._

Ouan-Tié, je te conseille de rester toujours dans la ville de Ju-Ian;

C'est là que se trouve le meilleur vin en si grande abondance qu'on croirait qu'il y en a un lac naturel;

Et c'est là seulement que tu trouves assez de vin pour apaiser ta grande soif.

_A Tso-Sian._

Tso-Sian, le vin tombe toujours de ta tasse dans ta bouche comme un torrent dans un lac.

Ton gosier est pareil au lit d'un fleuve qui coulerait entre deux montagnes, et ton ventre est l'océan où se jette le fleuve.

Tu bois le vin comme les poissons respirent l'eau: jamais les poissons n'ont trop d'eau, et ton grand esprit n'a jamais trop de vin.

_A Tsoui-Tchou-Tchi._

Tsoui-Tchou-Tchi, ta tasse est beaucoup plus grande que celle des autres.

Lorsque tu renverses la tête pour boire en montrant le blanc de tes yeux, tu as le temps de voir s'il y a des nuages sur le ciel.

Ton visage est blanc comme la mousse des vagues, et tu as l'air d'un arbre de jade que le vent traverse,

Quand le vin parfumé passe entre tes lèvres.

_A Li-Taï-Pé._

Li-Taï-Pé, tu soulèves ta tasse, et avant de la reposer sur la table tu as fait cent poëmes.

Tu demandes d'autre vin, mais le marchand est couché, et il n'y a plus de vin chez lui.

Le Fils du Ciel, qui passe dans son navire, te prie de venir près de lui; mais toi: «Je n'aime pas les nobles, et nous sommes là huit amis.»

Je sais que tu trouves dans le vin la félicité des Sages immortels; mais je ne le dirai pas.

_A Tsou-Tié._

Tsou-Tié, tu loges dans la grande pagode; jamais tu ne manges de viande, et tu ne bois de vin qu'avec modération;

Mais tu aimes la société des poëtes, quoique tu ne fasses pas de vers, et chacune de tes paroles est une poésie.

_A Tan-Jo-Su._

Tan-Jo-Su, après que tu as bu trois tasses tu commences à méditer;

Contre les rites, tu retires ton chapeau et tu te mets à écrire;

Et les caractères apparaissent si rapidement sur le papier que l'on dirait voir de la fumée s'échapper de ton pinceau.

_A Tio-Soui._

Tio-Soui, déjà tu as bu cinq tasses, et tu n'écris pas de vers.

Tes paroles bruyantes réveillent tes amis de leur rêverie comme le vent écarte un nuage.

Déjà ils se lèvent de leurs sièges. Cesse de boire, toi qui bois depuis si longtemps; car il faut décidément partir d'ici.

LA GUERRE

L'ÉPOUX D'UNE JEUNE FEMME

S'arme pour le combat

_Selon Thou-Fou._

Allons, femme, pique ta longue aiguille dans la soie rouge du métier, et apporte ici mes armes guerrières.

Croise toi-même sur mes reins les deux larges sabres, et qu'on voie leurs poignées tranquilles dépasser mes épaules.

Et pendant que, tenant fièrement ma lance, ma lance dont la pointe claire fait de si souriantes blessures aux vaincus,

Pendant que, ma lance à la main, je te regarde agenouillée près de moi,

Accroche à ma ceinture l'arc souple d'où s'élanceront bientôt mille flèches sifflantes qui, décrivant dans l'air une courbe gracieuse, iront se fixer en frémissant dans la chair sanglante.

Et maintenant tremble et éloigne-toi, car voici le visage terrible que j'offrirai aux ennemis!

LE DÉPART DU GRAND CHEF

_Selon Thou-Fou._

Le grand Chef a quitté tristement son amie; il est sorti par la grande porte de la ville et s'en est allé dormir dans sa tente, où il rêve à son amie.

Tout à coup, un bruit semblable à celui des feuilles mortes remuées par le vent d'automne le réveille, et il se soulève sur son coude.

C'est la robe de soie de son amie qui imite le bruit des feuilles mortes remuées par le vent d'automne, de son amie qui est venue le rejoindre.

«J'avais perdu mon âme, et subitement elle m'est rendue. Je suis plus surpris que si les neiges de la montagne de l'Ouest s'étaient tout à coup fondues.»

Ainsi parle le grand Chef, et son amie lui répond:

«Je pleurais à la fenêtre occidentale; une hirondelle, touchée, m'a prêté ses ailes, et je suis venue avec tant de promptitude que près de moi ton cheval de bataille aurait eu la marche des tortues.»

LES ADIEUX

_Selon Roa-Li._

Le grand Chef est parti pour la guerre; avant le premier mouvement de son cheval, sa femme lui a donné une étoffe de soie.

«Emporte, en souvenir de moi, cette étoffe où j'ai brodé des caractères, et ne t'attarde pas trop longtemps;

«Car voici le moment de la pleine lune, et chaque jour lui ôte un morceau de sa rondeur;

«Ainsi le temps cruel fera décroître ma beauté.»

LA FLEUR ROUGE

_Selon Li-Taï-Pé._

En travaillant tristement près de ma fenêtre, je me suis piquée au doigt; et la fleur blanche que je brodais est devenue une fleur rouge.

Alors j'ai songé brusquement à celui qui est parti pour combattre les révoltés; j'ai pensé que son sang coulait aussi, et des larmes sont tombées de mes yeux.

Mais j'ai cru entendre le bruit des pas de son cheval, et je me suis levée toute joyeuse; c'était mon cœur qui, en battant trop vite, imitait le bruit des pas de son cheval.

Je me suis remise à mon ouvrage près de la fenêtre, et mes larmes ont brodé de perles l'étoffe tendue sur le métier.

DE LA FENÊTRE OCCIDENTALE

_Selon Ouan-Tchan-Lin._

A la tête de mille guerriers furieux, au bruit forcené des gongs, mon mari est parti, courant après la gloire.

J'ai d'abord été joyeuse de reprendre ma liberté de jeune fille.

Maintenant, je regarde de ma fenêtre les feuilles jaunissantes du saule; à son départ, elles étaient d'un vert tendre.

Serait-il joyeux, lui aussi, d'être si loin de moi?

LE CHIEN DU VAINQUEUR

_Selon Thou-Fou._

Dans la grande guerre où j ai combattu sous la Bannière Noire j'ai reçu une blessure, mais j'ai tué beaucoup d'ennemis.

Tout sanglant après la mêlée, j'ai parcouru le champ de bataille, suivi de mon chien qui avait combattu à côté de moi.

Et en montrant à mon chien les corps de mes victimes, je lui ai dit: «Mange!» et en lui montrant leur sang qui coulait encore, je lui ai dit: «Bois!»

Mais la noble bête n'a point daigné toucher à ces vils cadavres de vaincus, et, se dressant, béante, sur ses pattes de derrière, jusqu'à la hauteur de ma blessure ouverte,

Elle n'était altérée que de mon propre sang victorieux et chaud qui pétillait dans la plaie comme dans une tasse rouge!

LA CIGOGNE

_Selon Chen-Tué-Tsi._

O pauvres habitants de la grande Patrie du Milieu, vous êtes en proie à la guerre civile, et mon cœur pâlit de tristesse lorsque je songe à votre misère!

Vous êtes nés libres et vous êtes esclaves; vous êtes punis quoique vous n'ayez fait aucun mal.

Quand donc viendra pour vous le jour du salut? De quelle race est-il, l'homme choisi par le ciel pour vous tirer de peine?

Une blanche cigogne apparaît là-bas parmi les nuages, mais on ne sait pas encore sur quelle maison elle se posera.

LES POËTES

LES SAGES DANSENT

_Selon Li-Taï-Pê._

Dans ma flûte aux bouts de jade, j'ai chanté une chanson aux humains; mais les humains ne m'ont pas compris.

Alors j'ai levé ma flûte vers le ciel, et j'ai dit ma chanson aux Sages.

Les Sages se sont réjouis; ils ont dansé sur les nuages resplendissants;

Et maintenant les humains me comprennent, lorsque je chante en m'accompagnant de ma flûte aux bouts de jade.

A UN JEUNE POËTE

_Selon Sao-Nan._

Imite la lune grandissante! imite le soleil levant!

Tu seras pareil à la montagne du Sud, qui ne vacille jamais, ne s'ébranle jamais,

Et demeure éternellement verte comme les pins glorieux et les cèdres!

UN POËTE RIT DANS SON BATEAU

_Selon Ouan-Tié._

Le petit lac pur et tranquille ressemble à une tasse remplie d'eau.

Sur ses rives, les bambous ont des formes de cabanes, et les arbres, au-dessus, font des toitures vertes.

Et les grands rochers pointus, posés au milieu des fleurs, ressemblent à des pagodes.

Je laisse mon bateau glisser doucement sur l'eau, et je souris de voir la nature imiter ainsi les hommes.

LA FLÛTE MYSTÉRIEUSE

_Selon Li-Taï-Pé._

Un jour, par-dessus le feuillage et les fleurs embaumées, le vent m'apporta le son d'une flûte lointaine.

Alors j'ai coupé une branche de saule et j'ai répondu une chanson.

Depuis, la nuit, lorsque tout dort, les oiseaux entendent une conversation dans leur langage.

INDIFFÉRENCE AUX DOUCEURS DE L'ÉTÉ

_Selon Tan-Jo-Su._

Les fleurs de pêcher voltigent comme des papillons roses; le saule en souriant se regarde dans l'eau.

Cependant mon ennui persiste, et je ne peux pas faire de vers.

La brise d'est, qui m'apporte le parfum des pruniers, me trouve insensible.

Oh! quand la nuit viendra-t-elle me faire oublier ma tristesse dans le sommeil!

LA FEUILLE BLANCHE

_Selon Tché-Tsi._

La tête dans ma main, je regarde la feuille de papier qui reste blanche depuis que je suis là.

Je regarde aussi l'encre qui se sèche au bout de mon pinceau.

Mon esprit semble dormir; est-ce que mon esprit ne se réveillera pas?

Je m'en vais dans la plaine toute chaude de soleil, et je laisse mes mains traîner sur les hautes herbes.

D'un côté je vois la forêt veloutée, de l'autre les montagnes gracieuses, poudrées par la neige et à qui le soleil met du rouge.

Et je regarde aussi la marche lente des nuages, et je m'en reviens, poursuivi par l'éclat de rire des corbeaux,

M'asseoir devant la feuille de papier qui demeure blanche sous mon pinceau.

LE POËTE MONTE LA MONTAGNE

Enveloppée de brouillard

_Selon Sou-Tong-Po._

Je monte sur cette haute montagne; le poil noir de mon cheval est jauni par la maladie.

Le chagrin a aussi couvert mes joues maigres d'une teinte jaune, et je monte tristement la montagne.

Je veux emplir ma gourde d'un vin de riz de bonne qualité, et voiler mes chagrins dans l'étourdissement que donne le vin.

LE POËTE SE PROMÈNE SUR LA MONTAGNE

Enveloppée de brouillard

_Selon Sou-Tong-Po._

Le poëte se promène lentement sur la montagne; au loin les pierres couvertes de brouillard lui semblent des moutons endormis.

Il est arrivé en haut très-fatigué, car il a bu beaucoup de vin; et il se couche sur une pierre.

Les nuages se balancent au-dessus de sa tête; il les regarde se rejoindre et voiler le ciel.

Alors il chante tristement que l'automne approche, que le vent devient frais, que le printemps prochain est éloigné encore.

Et les promeneurs qui viennent admirer la beauté de la nature l'entourent en battant des mains, et ils s'écrient: «Voici assurément un homme qui est fou!»

LE BATEAU DES FLEURS

Du faubourg de l'Ouest

_Selon Thou-Fou._

Sur ce bateau est la plus belle des femmes; ses sourcils ressemblent aux cornes des papillons.

Elle improvise des vers en s'accompagnant tristement de sa flûte; et les Sages s'émeuvent dans les hautes nuées.

«Comme une fleur tombée dans la boue, les passants cruels m'abandonnent.

«Les blés de riz que le vent balance sont plus heureux que moi; lorsqu'ils entr'ouvrent leurs épis, on croirait voir mon sourire;

«Mais moi, depuis longtemps, je ne souris jamais plus.

«Et bientôt un homme, tirant par-dessus son épaule le cordon de soie qui attache le Bateau des Fleurs à la rive, conduira ma douleur vers un autre pays!»

LOUANGE A LI-TAÏ-PÉ

_Selon Thou-Fou._

La poésie est ton langage, comme le chant est celui des oiseaux.

Que ce soit à la clarté du soleil ou à l'ombre du soir, tu vois la poésie de toutes choses.

Lorsque tu bois le vin doré, sur le nuage de l'ivresse te viennent des idées de vers.

Tu es le premier des hommes, et, comme le soleil, tu répands sur eux les rayonnements de ton esprit.

De celui qui t'admire dans l'ombre, reçois cette adoration inconnue.

ENVOI A LI-TAÏ-PÉ

Le vingtième jour du douzième mois

_Selon Thou-Fou._

Ton nom est Ti-Sié-Jen, la goutte d'eau intarissable, et tu es au rang des Sages immortels.

Le sceptre du Fils du Ciel est moins puissant que ton pinceau; moins fort est le sabre du guerrier.

Dans le ciel pur de l'été rien ne fait présager l'orage; mais tout à coup le vent amasse des nuages, et la pluie se précipite;

De même sur le papier sans tache le souffle de ton génie fait pleuvoir de noirs caractères; ce sont les larmes de ton esprit qui coulent silencieusement de ton pinceau.

Et, lorsque la pièce de vers est finie, on entend autour de toi les murmures d'admiration des Génies invisibles.

LES CARACTÈRES ÉTERNELS

_Selon Li-Taï-Pé._

Tout en faisant des vers je regarde de ma fenêtre les balancements des bambous; on dirait de l'eau qui s'agite; et les feuilles en frôlant leurs épines imitent le bruit des cascades.

Je laisse tomber des caractères sur le papier; de loin on pourrait croire que des fleurs de prunier tombent à l'envers dans de la neige.

La charmante fraîcheur des oranges mandarines se fane lorsqu'une femme les porte trop longtemps dans la gaze de sa manche, de même que la gelée blanche s'évanouit au soleil;

Mais les caractères que je laisse tomber sur le papier ne s'effaceront jamais.

TABLE

LES AMOUREUX

La feuille de saule 5 L'ombre des feuilles d'oranger 7 Au bord de la rivière 9 L'épouse vertueuse 11 La fleur de pêcher 13 L'Empereur 15 Le pêcheur 17 Chant des oiseaux, le soir 19 Les perles de jade 21 La feuille sur l'eau 23 Sur le fleuve Tchou 25 Le mauvais chemin 27 Un jeune poëte pense à sa bien-aimée qui habite de l'autre côté du fleuve 29 L'éventail 31 A la plus belle des femmes du Bateau des Fleurs 33 La maison dans le cœur 35 Sur les balancements d'un navire vu de la province de l'Ouest 37

LA LUNE

Le fleuve paisible 43 Le clair de lune dans la mer 45 L'escalier de jade 47 Un poëte regarde la lune 49 Sur la rivière bordée de fleurs 51 Promenade le soir dans la prairie 53 Au bord du petit lac 55 Près de l'embouchure du fleuve 57 Une femme devant son miroir 59

L'AUTOMNE

Les cheveux blancs 63 Le cormoran 65 Pendant que je chantais la nature 67 Le soir d'automne 69 Pensées d'automne 61 Le cœur triste au soleil 73 Pensée écrite sur la gelée blanche 75 Tristesse du laboureur 77 Le pavillon du jeune roi 79 Les petites fleurs se moquent des graves sapins 81 Par un temps tiède 83 Le souci d'une jeune fille 85

LES VOYAGEURS

L'exilé 89 L'auberge 91 Le gros rat 93 Un navire à l'abri du vent contraire 95 La flûte d'automne 97 En allant à Tchi-li 99

LE VIN Au milieu du fleuve 105 Pour oublier ses pensées 107 Pensées du septième mois 109 Chanson sur le fleuve 111 Le pavillon de porcelaine 113 Les trois femmes du mandarin 115 En buvant dans la maison de Thou-fou 117 A huit grands poëtes qui buvaient ensemble 119

LA GUERRE

L'Époux d'une jeune femme s'arme pour le combat 127 Le départ du grand chef 129 Les adieux 131 La fleur rouge 133 De la fenêtre occidentale 135 Le chien du vainqueur 137 La cigogne 139

LES POËTES