Le livre de Jade

Part 1

Chapter 13,883 wordsPublic domain

LE LIVRE DE JADE

PAR

JUDITH WALTER

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

47, Passage Choiseul, 47

M.DCCC.LXVII

A

TIN-TUN-LING

Poëte chinois

CE LIVRE EST DÉDIÉ.

J. W.

Avril 1867.

LES AMOUREUX

LA FEUILLE DE SAULE

_Selon Tchan-Tiou-Lin._

La jeune femme qui rêve accoudée à sa fenêtre, je ne l'aime pas à cause de la maison somptueuse qu'elle possède au bord du Fleuve Jaune;

Mais je l'aime parce qu'elle a laissé tomber à l'eau une petite feuille de saule.

Je n'aime pas la brise de l'est parce qu'elle m'apporte le parfum des pêchers en fleurs qui blanchissent la Montagne Orientale;

Mais je l'aime parce qu'elle a poussé du côté de mon bateau la petite feuille de saule.

Et la petite feuille de saule, je ne l'aime pas parce qu'elle me rappelle le tendre printemps qui vient de refleurir;

Mais je l'aime parce que la jeune femme a écrit un nom dessus avec la pointe de son aiguille à broder, et que ce nom, c'est le mien.

L'OMBRE DES FEUILLES D'ORANGER

_Selon Tin-Tun-Ling._

La jeune fille qui travaille tout le jour dans sa chambre solitaire est doucement émue si elle entend tout à coup le son d'une flûte de jade;

Et elle s'imagine qu'elle entend la voix d'un jeune garçon.

A travers le papier des fenêtres, l'ombre des feuilles d'oranger vient s'asseoir sur ses genoux;

Et elle s'imagine que quelqu'un a déchiré sa robe de soie.

AU BORD DE LA RIVIÈRE

_Selon Li-Taï-Pé._

Des jeunes filles se sont approchées de la rivière; elles s'enfoncent dans les touffes de nénuphars.

On ne les voit pas, mais on les entend rire, et le vent se parfume en traversant leurs vêtements.

Un jeune homme à cheval passe au bord de la rivière, tout près des jeunes filles.

L'une d'elles a senti son cœur battre et son visage a changé de couleur.

Mais les touffes de nénuphars l'enveloppent.

L'ÉPOUSE VERTUEUSE

_Selon Tchang-Tsi._

Tu m'offres deux perles brillantes; bien que je détourne la tête, mon cœur pâlit et s'émeut malgré moi.

Un instant je les pose sur ma robe, ces deux perles claires; la soie rouge leur donne des reflets rosés.

Que ne t'ai-je connu avant d'être mariée! Mais éloigne-toi de moi, car j'appartiens à un époux.

Au bord de mes cils, voici deux larmes tremblantes; ce sont tes perles que je te rends.

LA FLEUR DE PÊCHER

_Selon Tse-Tié._

J'ai cueilli une petite fleur de pêcher et je l'ai apportée à la jeune femme qui a les lèvres plus roses que les petites fleurs.

J'ai pris une hirondelle noire et je l'ai donnée à la jeune femme dont les sourcils ressemblent aux deux ailes d'une hirondelle noire.

Le lendemain la fleur était fanée, et l'oiseau s'était échappé par la fenêtre du côté de la Montagne Bleue où habite le Génie des fleurs de pêcher;

Mais les lèvres de la jeune femme étaient toujours aussi roses, et les ailes noires de ses yeux ne s'étaient pas envolées.

L'EMPEREUR

_Selon Thou-Fou._

Sur un trône d'or neuf, le Fils du Ciel, éblouissant de pierreries, est assis au milieu des Mandarins; il semble un soleil environné d'étoiles.

Les Mandarins parlent gravement de graves choses; mais la pensée de l'Empereur s'est enfuie par la fenêtre ouverte.

Dans son pavillon de porcelaine, comme une fleur éclatante entourée de feuillage, l'Impératrice est assise au milieu de ses femmes.

Elle songe que son bien-aimé demeure trop longtemps au conseil, et, avec ennui, elle agite son éventail.

Une bouffée de parfums caresse le visage de l'Empereur.

«Ma bien-aimée d'un coup de son éventail m'envoie le parfum de sa bouche;» et l'Empereur, tout rayonnant de pierreries, marche vers le pavillon de porcelaine, laissant se regarder en silence les Mandarins étonnés.

LE PÊCHEUR

_Selon Li-Tai-Pé._

La terre a bu la neige et voici que l'on revoit les fleurs de prunier.

Les feuilles de saule ressemblent à de l'or neuf et le lac est pareil à un lac d'argent.

C'est le moment où les papillons poudrés de soufre appuient leurs têtes veloutées sur le cœur des fleurs.

Le pêcheur, de son bateau immobile, jette ses filets qui brisent la surface de l'eau.

Il pense à celle qui reste à la maison comme l'hirondelle dans son nid, à celle qu'il va bientôt aller revoir en lui portant la nourriture, comme le mâle de l'hirondelle.

CHANT DES OISEAUX, LE SOIR

_Selon Li-Taï-Pé._

Au milieu du vent frais les oiseaux chantent gaiement sur les branches transversales.

Derrière les treillages de sa fenêtre, une jeune femme qui brode des fleurs brillantes sur une étoffe de soie écoute les oiseaux s'appeler joyeusement dans les arbres.

Elle relève sa tête et laisse tomber ses bras; sa pensée est partie vers celui qui est loin depuis longtemps.

«Les oiseaux savent se retrouver dans le feuillage; mais les larmes qui tombent des yeux des jeunes femmes comme la pluie d'orage ne rappellent pas les absents.»

Elle relève ses bras et laisse tomber sa tête sur son ouvrage.

«Je vais broder une pièce de vers parmi les fleurs de la robe que je lui destine, et peut-être les caractères lui diront-ils de revenir.»

LES PERLES DE JADE

_Selon Tchan-Tiou-Lin._

J'ai vu passer la première épouse du grand Mandarin Lo-Wang-Li; elle se promenait à cheval près du lac, dans l'allée où la lune blanchit les feuilles de saule.

En se promenant elle a laissé tomber de son cou quelques perles de jade; un homme qui se trouvait là les a ramassées et s'est enfui très-joyeux.

Mais moi, je n'ai pas ramassé de perles, parce que je regardais seulement le beau visage de la jeune femme, plus blanc que la lune dans les feuilles de saule, et je m'en suis allé en pleurant.

LA FEUILLE SUR L'EAU

_Selon Tché-Tsi._

Le vent a décroché une feuille de saule; elle est tombée légèrement dans le lac et s'est éloignée, balancée par les vagues.

Le temps a effacé de mon cœur un souvenir, un souvenir qui s'est lentement effacé.

Étendu au bord de l'eau, je regarde tristement la feuille de saule qui voyage loin de l'arbre penché.

Car depuis que j'ai oublié celle que j'aimais, je rêve tout le jour, tristement étendu au bord de l'eau.

Et mes yeux suivent toujours la feuille de saule, et maintenant elle est revenue sous l'arbre, et je pense que dans mon cœur le souvenir ne s'est jamais effacé.

SUR LE FLEUVE TCHOU

_Selon Thou-Fou._

Mon bateau glisse rapidement sur le fleuve, et je regarde dans l'eau.

Au-dessus est le grand ciel, où se promènent les nuages.

Le ciel est aussi dans le fleuve; quand un nuage passe sur la lune, je le vois passer dans l'eau;

Et je crois que mon bateau glisse sur le ciel.

Alors je songe que ma bien-aimée se reflète ainsi dans mon cœur.

LE MAUVAIS CHEMIN

_Selon Tse-Tié._

J'ai vu un chemin doucement obscurci par les grands arbres, un chemin bordé de buissons en fleurs.

Mes yeux ont pénétré sous l'ombre verte et se sont promenés longuement dans le chemin.

Mais à quoi bon prendre cette route? Elle ne conduit pas à la demeure de celle que j'aime.

Quand ma bien-aimée est venue au monde, on a enfermé ses petits pieds dans des boîtes de fer; et ma bien-aimée ne se promène jamais dans les chemins.

Quand elle est venue au monde, on a enfermé son cœur dans une boîte de fer; et celle que j'aime ne m'aimera jamais.

UN JEUNE POËTE PENSE A SA BIEN-AIMÉE.

Qui habite de l'autre côté du fleuve.

_Selon Sao-Nan._

La lune monte vers le cœur du ciel nocturne et s'y repose amoureusement.

Sur le lac lentement remué, la brise du soir passe, passe, repasse en baisant l'eau heureuse.

Oh! quel accord serein résulte de l'union des choses qui sont faites pour s'unir!

Mais les choses qui sont faites pour s'unir s'unissent rarement.

L'ÉVENTAIL

_Selon Tan-Jo-Su._

La nouvelle épouse est assise dans la Chambre Parfumée, où l'époux est entré la veille pour la première fois.

Elle tient à la main son éventail où sont écrits ces caractères: «Quand l'air est étouffant et le vent immobile, on m'aime et l'on me demande la fraîcheur; mais quand le vent se lève et quand l'air devient froid, on me dédaigne et l'on m'oublie.»

En lisant ces caractères, la jeune femme songe à son époux, et déjà des pensées tristes l'enveloppent.

«Le cœur de mon époux est maintenant jeune et brûlant; mon époux vient près de moi pour rafraîchir son cœur;

«Mais lorsque son cœur sera froid et tranquille, il me dédaignera peut-être et m'oubliera.»

A LA PLUS BELLE FEMME

Du Bateau des Fleurs

_Selon Tché-Tsi._

Je t'ai chanté des chansons en m'accompagnant de ma flûte d'ébène, des chansons où je te racontais ma tristesse; mais tu ne m'as pas écouté.

J'ai composé des vers où je célébrais ta beauté; mais en balançant la tête tu as jeté dans l'eau les feuilles glorieuses où j'avais tracé des caractères.

Alors je t'ai donné un gros saphir, un saphir pareil au ciel nocturne, et, en échange du saphir obscur, tu m'as montré les petites perles de ta bouche.

LA MAISON DANS LE CŒUR

_Selon Thou-Fou._

Les flammes cruelles ont dévoré entièrement la maison où je suis né.

Alors je me suis embarqué sur un vaisseau tout doré, pour distraire mon chagrin.

J'ai pris ma flûte sculptée, et j'ai dit une chanson à la lune; mais j'ai attristé la lune, qui s'est voilée d'un nuage.

Je me suis retourné vers la montagne, mais elle ne m'a rien inspiré.

Il me semblait que toutes les joies de mon enfance étaient brûlées dans ma maison.

J'ai eu envie de mourir, et je me suis penché sur la mer. A ce moment, une femme passait dans une barque; j'ai cru voir la lune se reflétant dans l'eau.

Si Elle voulait, je me rebâtirais une maison dans son cœur.

SUR LES BALANCEMENTS D'UN NAVIRE

Vu de la province de l'Ouest

_Selon Sou-Tong-Po._

Une vapeur bleue l'enveloppe comme une gaze légère, et une dentelle d'écume l'entoure, semblable à un rang de dents blanches.

Le soleil lentement s'élève en souriant à la mer, et la mer semble une grande étoffe de soie brodée d'or.

Les poissons viennent souffler à la surface des globules qui sont autant de perles brillantes, et les flots clairs bercent doucement le Bateau des Fleurs.

Mon cœur se tord de douleur en le voyant si éloigné de moi et retenu au rivage par une corde de soie.

Car c'est là que fleurissent les fleurs les plus éclatantes, c'est là que le vent est parfumé et que demeure le printemps.

Je vais chanter une chanson en vers, marquant la mesure avec mon éventail, et la première hirondelle qui passera, je la prierai d'emporter là-bas ma chanson.

Et je vais jeter dans la mer une fleur que le vent poussera jusqu'au navire.

La petite fleur, quoique morte, danse légèrement sur l'eau; mais moi je chante avec l'âme désolée.

LA LUNE

LE FLEUVE PAISIBLE

_Selon Than-Jo-Su._

Tant qu'un homme reste sur la terre, il voit la Lune toujours pure et brillante.

Comme un fleuve paisible suit son cours, chaque jour elle traverse le ciel.

Jamais on ne la voit s'arrêter ni revenir en arrière.

Mais l'homme a des pensées brèves et vagabondes.

LE CLAIR DE LUNE DANS LA MER

_Selon Li-Su-Tchon._

La pleine Lune vient de sortir de l'eau. La mer ressemble à un grand plateau d'argent.

Sur un bateau quelques amis boivent des tasses de vin.

En regardant les petits nuages qui se balancent sur la montagne, éclairés par la Lune,

Quelques-uns disent que ce sont les femmes de l'Empereur qui se promènent vêtues de blanc;

Et d'autres prétendent que c'est une nuée de cygnes.

L'ESCALIER DE JADE

_Selon Li-Taï-Pé._

Sous la douce clarté de la pleine Lune, l'impératrice remonte son escalier de jade, tout brillant de rosée.

Le bas de la robe baise doucement le bord des marches; le satin blanc et le jade se ressemblent.

Le clair de Lune a envahi l'appartement de l'impératrice; en passant la porte, elle est tout éblouie;

Car, devant la fenêtre, sur le rideau brodé de perles de cristal, on croirait voir une société de diamants qui se disputent la lumière;

Et, sur le parquet de bois pâle, on dirait une ronde d'étoiles.

UN POËTE REGARDE LA LUNE

_Selon Tan-Jo-Su._

De mon jardin j'entends chanter une femme, mais malgré moi je regarde la Lune.

Je n'ai jamais pensé à rencontrer la femme qui chante dans le jardin voisin; mon regard suit toujours la Lune dans le ciel.

Je crois que la Lune me regarde aussi, car un long rayon d'argent arrive jusqu'à mes yeux.

Les chauves-souris le traversent de temps en temps et me font brusquement baisser les paupières; mais lorsque je les relève, je vois le regard d'argent toujours dardé sur moi.

La Lune se mire dans les yeux des poëtes comme dans les écailles brillantes des dragons, ces poëtes de la mer.

SUR LA RIVIÈRE BORDÉE DE FLEURS

_Selon Tan-Jo-Su._

Un seul nuage se promène dans le ciel; ma barque est seule sur le fleuve.

Mais voici la Lune qui se lève dans le ciel et dans le fleuve;

Le nuage est moins sombre, et moi je suis moins triste dans ma barque solitaire.

PROMENADE LE SOIR DANS LA PRAIRIE

_Selon Thou-Fou._

Le soleil d'automne a traversé la prairie en venant de l'est; maintenant il glisse derrière la grande montagne de l'ouest.

Il reste une lueur dans le ciel; sans doute le jour se lève de l'autre côté de la montagne.

Les arbres sont couverts de rouille, et le vent froid du soir décroche les dernières feuilles.

Une cigogne veuve regagne son nid solitaire, tristement et lentement, comme si elle espérait encore voir revenir celui qui ne reviendra plus,

Et les corbeaux font un grand bruit autour des arbres, pendant que la Lune commence à s'allumer pour la nuit.

AU BORD DU PETIT LAC

_Selon Tan-Jo-Su._

Le petit lac s'enfuit poursuivi par le vent, mais bientôt il revient sur ses pas.

Les poissons sautent par moment hors de l'eau: on croirait que ce sont les nénuphars qui s'épanouissent.

La Lune, adoucie par les nuages, se fait un chemin à travers les branches,

Et la gelée blanche change en perles les diamants de la rosée.

PRÈS DE L'EMBOUCHURE DU FLEUVE

_Selon Li-Taï-Pé._

Les petites vagues brillent au clair de Lune qui change en argent le vert limpide de l'eau; et l'on croirait voir mille poissons courir vers la mer.

Je suis seul dans mon bateau qui glisse le long du rivage; quelquefois j'effleure l'eau avec mes rames; la nuit et la solitude me remplissent le cœur de tristesse.

Mais voici une touffe de nénuphars avec ses fleurs semblables à de grosses perles; je les caresse doucement de mes rames.

Le frémissement des feuilles murmure avec tendresse, et les fleurs, inclinant leurs petites têtes blanches, ont l'air de me parler.

Les nénuphars veulent me consoler; mais déjà, en les voyant, j'avais oublié ma tristesse.

UNE FEMME DEVANT SON MIROIR

_Selon Tan-Jo-Su._

Assise devant son miroir, elle regarde le clair de Lune.

Le store baissé entrecoupe la lumière; dans la chambre on croirait voir du jade brisé en mille morceaux.

Au lieu de peigner ses cheveux, elle relève le store en fils de bambou, et le clair de Lune apparaît plus brillant,

Comme une femme vêtue de soie qui laisse tomber sa robe.

L'AUTOMNE

LES CHEVEUX BLANCS

_Selon Tin-Tun-Ling._

Les sauterelles vertes poussent en même temps que le blé; ainsi, dans la belle saison, les jeunes gens boivent et folâtrent.

Mais ceux dont l'esprit s'élève deviennent bientôt tristes, car les nuages noirs se balancent à moitié chemin du ciel.

Les hirondelles noires s'en vont; les cigognes blanches arrivent; ainsi les cheveux blancs suivent les cheveux noirs;

Et c'est une règle unique sur toute la terre, comme il n'y a qu'une lune dans le ciel.

LE CORMORAN

_Selon Sou-Tong-Po._

Solitaire et immobile, le cormoran d'automne médite au bord du fleuve, et son œil rond suit la marche de l'eau.

Si quelquefois un homme se promène sur le rivage, le cormoran s'éloigne lentement en balançant la tête;

Mais, derrière les feuilles, il guette le départ du promeneur, car il aspire à voir encore les ondulations du courant monotone;

Et, la nuit, lorsque la lune brille sur les vagues, le cormoran médite, un pied dans l'eau.

Ainsi l'homme qui a dans le cœur un grand amour suit toujours les ondulations d'une même pensée.

PENDANT QUE JE CHANTAIS LA NATURE

_Selon Thou-Fou._

Assis dans mon pavillon du bord de l'eau, j'ai regardé la beauté du temps; le soleil marchait lentement vers l'occident au travers du ciel limpide.

Les navires se balançaient sur l'eau, plus légers que des oiseaux sur les branches, et le soleil d'automne versait de l'or dans la mer.

J'ai pris mon pinceau, et, penché sur le papier, j'ai tracé des caractères semblables à des cheveux noirs qu'une femme lisse avec la main;

Et, sous le soleil d'or, j'ai chanté la beauté du temps.

Au dernier vers, j'ai relevé la tête; alors j'ai vu que la pluie tombait dans l'eau.

LE SOIR D'AUTOMNE

_Selon Tché-Tsi._

La vapeur bleue de l'automne s'étend sur le fleuve; les petites herbes sont couvertes de gelée blanche,

Comme si un sculpteur avait laissé tomber sur elles de la poussière de jade.

Les fleurs n'ont déjà plus de parfums; le vent du nord va les faire tomber, et bientôt les nénuphars navigueront sur le fleuve.

Ma lampe s'est éteinte d'elle-même, la soirée est finie, je vais aller me coucher.

L'automne est bien long dans mon cœur, et les larmes que j'essuie sur mon visage se renouvellent toujours.

Quand donc le soleil du mariage viendra-t-il sécher mes larmes?

PENSÉES D'AUTOMNE

_Selon Thou-Fou._

Voici les tristes pluies; on dirait que le ciel pleure le départ du beau temps.

L'ennui couvre l'esprit comme un voile de nuages, et nous restons tristement assis à l'intérieur.

C'est le moment de laisser tomber sur le papier la poésie amassée pendant l'été; ainsi, des arbres, les fleurs mûres tombent.

Allons, je tremperai mes lèvres dans ma tasse chaque fois que j'imbiberai mon pinceau,

Et je ne laisserai pas ma rêverie s'en aller, semblable à un filet de fumée, car le temps s'envole plus vite que l'hirondelle.

LE CŒUR TRISTE AU SOLEIL

_Selon Su-Tchon._

Le vent d'automne arrache les feuilles des arbres et les disperse sur la terre.

Je les regarde s'envoler sans regret, car seul je les ai vues venir, et seul je les vois partir,

La tristesse projette son ombre sur mon cœur, comme les hautes montagnes font la nuit dans la vallée.

Les souffles d'hiver changent l'eau en pierre brillante; mais au premier regard de l'été elle redeviendra cascade joyeuse.

Quand l'été sera de retour, j'irai m'asseoir sur la plus haute roche, pour voir si le soleil fera fondre mon cœur.

PENSÉE ÉCRITE SUR LA GELÉE BLANCHE

_Selon Haon-Ti._

La gelée blanche recouvre entièrement les arbustes; ils ressemblent aux visages poudrés des femmes.

Je les regarde de ma fenêtre, et je pense que l'homme, sans les femmes, est comme une fleur dépouillée de feuillage.

Et pour chasser la tristesse amère qui m'envahit,

Avec mon souffle, j'écris ma pensée sur la gelée blanche.

TRISTESSE DU LABOUREUR

_Selon Sou-Tong-Po._

La neige est descendue légèrement sur la terre, comme une nuée de papillons.

Le laboureur a posé sa bêche, et il lui semble que des fils invisibles serrent son cœur.

Il est triste, car la terre était son amie, et lorsqu'il se penchait sur elle pour lui confier la graine pleine d'espérance, il lui donnait aussi ses pensées secrètes.

Et plus tard, lorsque la graine avait germé, il retrouvait ses pensées tout en fleur.

Et maintenant la terre se cache sous un voile de neige.

LE PAVILLON DU JEUNE ROI

_Selon Ouan-Po._

Le jeune roi de Teng habitait près du grand fleuve un pavillon gracieusement découpé.

Le roi était vêtu de satin, et des ornements de jade se balançaient à sa ceinture.

Mais maintenant les robes de satin dorment dans des coffres d'ébène et les ornements de jade sont immobiles; on ne voit plus entrer dans le pavillon que les vapeurs bleues du matin et la pluie qui pleure le soir.

Les nuages roulent dans le ciel, noircissant l'eau limpide; car le roi est parti. Ainsi la lune traverse le ciel et disparaît.

Et les automnes se suivent tristement. Où donc le roi est-il allé? Autrefois il admirait le fleuve; l'eau vibrante n'a pas gardé le reflet de ses yeux, et lui, maintenant, garde-t-il le souvenir du fleuve?

LES PETITES FLEURS SE MOQUENT

DES GRAVES SAPINS

_Selon Tin-Tun-Ling._

Sur le haut de la montagne, les sapins demeurent sérieux et hérissés; au bas de la montagne, les fleurs éclatantes s'étalent sur l'herbe.

En comparant leurs fraîches robes aux vêtements sombres des sapins, les petites fleurs se mettent à rire.

Et les papillons légers se mêlent à leur gaieté.

Mais, un matin d'automne, j'ai regardé la montagne: les sapins, tout habillés de blanc, étaient là, graves et rêveurs.

J'ai eu beau chercher au bas de la montagne, je n'ai pas vu les petites fleurs moqueuses.

PAR UN TEMPS TIÈDE

_Selon Ouan-Tchan-Lin._

Les jeunes filles d'autrefois sont assises dans le bosquet fleuri et parlent bas entre elles.

«On prétend que nous sommes vieilles et que nos cheveux sont blancs; on dit aussi que notre visage n'est plus resplendissant comme la lune.

«Qu'en savons-nous? C'est peut-être une médisance; on ne peut pas se voir soi-même.

«Qui nous dit que l'hiver n'est pas de l'autre côté du miroir, obscurcissant nos traits et couvrant de gelée blanche nos chevelures?»*

LE SOUCI D'UNE JEUNE FILLE

_Selon Han-Ou._

La lune éclaire la cour intérieure, je passe la tête par ma fenêtre et je regarde les marches de l'escalier.

Je vois le reflet du feuillage et aussi l'ombre agitée de la balançoire que le vent secoue.

Je rentre et je me couche dans mon lit treillagé; la fraîcheur de la nuit m'a saisie; je tremble dans ma chambre solitaire.

Et voici que j'entends tomber la pluie dans le lac! Demain mon petit bateau sera mouillé; comment ferai-je pour aller cueillir les fleurs de nénuphar?

LES VOYAGEURS

L'EXILÉ

_Selon Sou-Tong-Po._

Les jeunes gens portent volontiers des costumes aux couleurs joyeuses; les uns ont des robes roses, d'autres ont des robes vertes,

De même qu'au retour du jeune printemps les jardins resplendissent d'herbes nouvelles et de pêchers en fleurs;

Mais celui qui voyage loin de son pays, bien qu'il soit jeune encore, est toujours vêtu d'une robe noire.

L'AUBERGE

_Selon Li-Taï-Pé._

Je me suis couché dans ce lit d'auberge; la lune, sur le parquet, jetait une lueur blanche,

Et j'ai d'abord cru qu'il avait neigé sur le parquet.

J'ai levé la tête vers la lune claire, et j'ai songé aux pays que, je vais parcourir et aux étrangers qu'il me faudra voir.

Puis j'ai baissé la tête vers le parquet, et j'ai songé à mon pays et aux amis que je ne verrai plus.

LE GROS RAT

_Selon Sao-Nan._

Gros rat! énorme rat! ne ronge pas tout mon grain, rat cruel et dévorateur!

Depuis trois ans je subis la férocité de tes dents aiguës, et j'ai vainement tenté de t'adoucir par des supplications.

Mais enfin je partirai, et je te fuirai, et j'irai me bâtir une maison dans un pays lointain,

Dans un pays lointain et heureux, où les remords ne sont pas éternels!

UN NAVIRE A L'ABRI DU VENT CONTRAIRE

_Selon Sou-Tong-Po._

Les voiles tombent lourdement le long du mât, le vent joue de la flûte avec fureur.

De tous côtés, en écumant, les vagues battent le navire; on dirait qu'il est posé au milieu d'une grande fleur blanche.

L'ancre, au bout de sa chaîne, descend dans l'eau et s'accroche aux rochers; de mille et mille lieues le vent se lance contre elle, et ils luttent ensemble.