Le Livre 010101: Enquête

Chapter 23

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Pour Luc Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures hypermédias, la société de l'information est "la nôtre, je pense? L'américano-nord-européenne. A la Bourse, les annonces ont des effets mesurables en millions de dollars ou d'euros et déclenchent des impacts économiques et humains parfois très violents: rachats, ventes, hausses et baisses des valeurs, licenciements. C'est une société où la valeur absolue est l'information et son contrôle, et la valeur relative l'humain."

Jean-Paul, webmestre du site des cotres furtifs, qui raconte des histoires en 3D, définit la société de l'information en trois mots: "plus, plus vite. Mais les données ne sont pas l'information. Il faut les liens, c'est à dire le temps. Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus vite: l'évènement du jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du lendemain, la vague du jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois. Cycles aussi 'naturels' que les marées estivales du Loch Ness. Pas 'effacé', d'ailleurs, l'évènement d'hier (qui n'est pas 'tous les évènements d'hier'): déja archivé, dans des bases de données qui donnent l'illusion d'être exhaustives, facilement accessibles et momentanément gratuites. Mais les données ne donnent rien par elles-même. S'informer, c'est lier entre elles des données, éliminer celles qui ne sont pas pertinentes (quitte à revenir sur ces choix plus tard), se trouver ainsi obligé de chercher d'autres données qui corroborent ou infirment les précédentes... L'information naît du temps passé à tisser les liens. Or le temps nous est mesuré, au quartz près. Productique ou temps libre, nous passons de plus en plus de temps à raccrocher au nez de spammeurs qui nous interrompent pour nous revendre nos désirs (dont nous informons les bases de données qui les leur vendent). Ce qui est intéressant dans ce bonneteau est que les infos que nous fournissons sur nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les commerciaux n'arrivent pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un bide, après le succès de la version I. De cette incertitude viennent les trous dans le filet qui laissent parvenir jusqu'à nous certaines infos. Bref la 'société de l'information', c'est le jeu des regards dans le tableau de de La Tour: 'La diseuse de bonne aventure'. Le jeune homme qui se fait dépouiller en est conscient, et complice. Il a visiblement les moyens de s'offrir les flatteries des trois jolies filles tout en exigeant de la vieille Diseuse qu'elle lui rende l'une de ces piécettes dont il a pris la précaution de gonfler ostensiblement la bourse qu'on lui coupe."

Pour Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditant ses livres, la société de l'information permet "l'accès au plus grand nombre de la plus grande quantité d'information possible tout en garantissant la partialité de l'information et en fournissant les clefs de compréhension nécessaires à sa bonne utilisation".

Tim McKenna, écrivain et philosophe: "Je considère la société de l'information comme la forme tangible de la conscience collective de Jung. L'information réside essentiellement dans notre subconscient mais, grâce à l'existence de navigateurs, l'information est désormais plus facile à récupérer. Cette information favorise une meilleure connaissance de nous-mêmes en tant qu'individus et en tant qu'êtres humains."

Xavier Malbreil, auteur multimédia et modérateur de la liste e-critures, définit la société de l'information comme "la circulation de l'information en temps réel. La connaissance immédiate. L'oubli immédiat. L'espace saturé d'ondes nous entourant, et nous, corps humains, devenant peu à peu un simple creux laissé par les ondes, une simple interconnexion. Corps humains devenant instants de l'information."

Pour Murray Suid, écrivain travaillant pour une société internet de logiciels éducatifs, il s'agit d'"une société dans laquelle les idées et le savoir sont plus importants que les objets". 18.2.3. La société de l'information vue par les bibliothécaires-documentalistes

Emmanuel Barthe, documentaliste juridique et modérateur de la liste de discussion Juriconnexion: "Il s'agit nettement moins d'une 'société' de l'information que d'une économie de l'information. J'espère que la société, elle, ne sera jamais dominée par l'information, mais restera cimentée par des liens entre les hommes de toute nature, qu'ils communiquent bien ou mal, peu ou beaucoup."

Pour Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan, la société de l'information est "la société de l'informatique et de l'internet".

Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques): "La société de l'information est cette société dont le produit le plus précieux est l'information. Jusqu'au 20e siècle, ce sont les produits manufacturiers qui ont été les plus considérés. Ils ont ensuite été remplacés par l'information. En fait, on parle maintenant davantage d'une société du savoir, dans laquelle, du point de vue économique, le produit le plus prisé est le savoir acquis par chacun."

= La société de l'information vue par les éditeurs

Pour Marie-Aude Bourson, créatrice de Gloupsy, site littéraire destiné aux nouveaux auteurs, il s'agit d'"une société où l'information circule très vite (trop peut-être), et où chaque acteur se doit de rester toujours informé s'il ne veut pas s'exclure. L'information elle-même devient une véritable valeur monnayable."

Pour Pierre-Noël Favennec, directeur de collection et expert à la direction scientifique de France Télécom R&D, il s'agit d'"une société dans laquelle tout membre de cette société a accès immédiatement à toutes les informations souhaitées".

Olivier Gainon, créateur de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne: "Ce que nous vivons aujourd'hui, c'est la mise en réseau de notre société, au sens où, à terme, beaucoup des objets quotidiens seront connectés au Réseau (avec un grand R, qui sera lui-même composé de dizaines de réseaux différents). Bref, c'est une nouvelle manière de vivre et, à terme, certainement une nouvelle société. S'agit-il d'une société de 'l'information'? Je n'en suis pas certain. Faut-il que nous définissions collectivement ce que nous voulons dans cette société? Cela me semble urgent, et c'est un débat qui concerne tout le monde, pas uniquement les 'connectés'. Bref, sur quelles valeurs de société fonder notre action future? Voilà un vrai débat. J'en profite d'ailleurs pour faire un peu de pub pour un auteur CyLibris: La Toile de Jean-Pierre Balpe me semble aujourd'hui la meilleure illustration de ce débat. La société qu'il décrit au travers de ce roman est à mon sens la plus probable à court terme (l'action se passe en 2015). Est-ce cela que nous voulons? Est-ce ce type d'organisation? Peut-être, mais mon souci, c'est que ce choix soit conscient et non subi."

Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et littéraires: "La société de l'information amène un recadrage des hiérarchies dans les rapports qui s'établissent entre les gens, de manière beaucoup plus naturelle, à partir des discussions en forums notamment. Dans la vie réelle, on est souvent influencé, voire impressionné, par les titres ou la largeur du bureau d'un interlocuteur 'installé' dans le système. Sur le net, seuls comptent le sens contenu dans le propos et la manière de l'exprimer. On distingue très vite les véritables intelligences raffinées des clowns ou autres mythomanes. Une forme de pédagogie conviviale, non intentionnelle et surtout non magistrale, s'en dégage généralement qui profite au visiteur lambda, lequel parfois apporte aussi sa propre expérience. Tout ça laisse augurer d'une créativité multiforme, dans un bouillonnement commun à des milliers de cerveaux reliés fonctionnant à la manière d'une fourmilière. C'est non seulement un véritable moyen d'échange du savoir, mais de surcroît un moyen de l'augmenter en quantité, de l'approfondir, de l'intégrer entre différentes disciplines. Le net va rendre les gens plus intelligents en favorisant leur plus grande convivialité, en cassant les départements et domaines réservés de certains mandarins. Mais il est clair qu'il faudra aussi faire attention aux dérives que cette liberté implique."

Pour Nicolas Pewny, créateur des éditions du Choucas, il s'agit d'"une société qui pourrait apporter beaucoup, si l'on empêche qu'elle ne rime trop avec 'consommation' et tout ce qui accompagne ce mot. Mais il est déjà trop tard peut-être..."

= La société de l'information vue par les linguistes

Pour Alain Clavet, analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du Canada, la société de l'information est "le constat que la valeur ajoutée centrale (en référence à une notion économique, celle de la valeur ajoutée) devient de plus en plus l'intelligence de l'information. Ainsi, dans une société de l'information, la connaissance devient la plus-value recherchée."

Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie du Sud: "Une société de l'information est une société dans laquelle la majorité des gens a conscience de l'importance de cette information en tant que produit de base, et y attache donc tout naturellement du prix. Au cours de l'histoire, il s'est toujours trouvé des gens qui ont compris combien cette information était importante, afin de servir leurs propres intérêts. Mais quand la société, dans sa majorité, commence à travailler avec et sur l'information en tant que telle, cette société peut être dénommée société de l'information. Ceci peut sembler une définition tournant un peu en rond ou vide de sens, mais je vous parie que, pour chaque société, les anthropologues sont capables de déterminer quel est le pourcentage de la société occupé au traitement de l'information en tant que produit de base. Dans les premières sociétés, ils trouveront uniquement des professeurs, des conseillers de dirigeants et des sages. Dans les sociétés suivantes, ils trouveront des bibliothécaires, des experts à la retraite exerçant une activité de consultants, etc. Les différentes étapes de la communication de l'information - d'abord verbale, puis écrite, puis imprimée, puis électronique - ont chaque fois élargi (dans le temps et dans l'espace) le champ de propagation de cette information, en rendant de ce fait de moins en moins nécessaire le réapprentissage et la répétition de certaines tâches difficiles. Dans une société de l'information très évoluée, je suppose, il devrait être possible de formuler votre objectif, et les services d'information (à la fois les agents du cyberespace et les experts humains) oeuvreraient ensemble pour vous donner les moyens de réaliser cet objectif, ou bien se chargeraient de le réaliser pour vous, et réduiraient le plus possible votre charge de travail en la limitant au travail vraiment nouveau ou au travail nécessitant vraiment d'être refait à partir de documents rassemblés pour vous dans cette intention."

Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human Language Technologies): "La société de l'information est une société dans laquelle: a) l'essentiel du savoir et de l'information n'est plus stocké dans des cerveaux ou des livres mais sur des médias électroniques; b) les dépôts d'information sont distribués et interconnectés au moyen d'une infrastructure spécifique, et accessibles de partout; c) les processus sociaux sont devenus tellement dépendants de cette information et de son infrastructure que les citoyens non connectés au système d'information ne peuvent pleinement participer au fonctionnement de la société."

Zina Tucsnak, ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyse et traitements informatiques du lexique français): "La société de l'information peut être définie comme un milieu dans lequel se développent la culture et la civilisation par l'intermédiaire de l'informatique, qui restera la base et la théorie de cette société."

= La société de l'information vue par les professeurs

Pour Emilie Devriendt, élève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris, "le syntagme 'société de l'information' est plus une formule (journalistique, politique) à la mode depuis plusieurs années, qu'une véritable notion. Cette formule tend communément je crois, à désigner une nouvelle 'ère' socio-économique, post-industrielle, qui transformerait les relations sociales du fait de la diffusion généralisée des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Personnellement, je n'adhère pas à cette vision des choses. Si la diffusion croissante des NTIC est indéniable et constitue un phénomène socio-économique propre à l'époque contemporaine, je ne crois pas qu'il faille y voir la marque de l'avènement d'une nouvelle société 'de l'information'. La formule 'société de l'information' est construite sur le modèle terminologique (socio-économique) de la 'société industrielle'. Mais le parallèle est trompeur: 'société de l'information' met l'accent sur un contenu, alors que 'société industrielle' désigne l'infrastructure économique de cette société. L'information en tant que produit (industriel ou service) apparaît peut-être plus complexe que, par exemple, les produits alimentaires, mais cette complexité ne suffit pas à définir l'avènement dont il est question. D'autant plus que l'emploi inconditionnel de la formule a contribué à faire de l'information un terme passe-partout, très éloigné même de sa théorisation mathématique (Shannon), de sa signification informatique initiale. Elle traduit uniquement une idéologie du progrès électronique mise en place dans les années 1950 et véhiculée ensuite par nos gouvernements et la plupart de nos journalistes, qui définissent fallacieusement le développement des NTIC comme un 'nécessaire' vecteur de progrès social. Quelques analystes (sociologues et historiens des techniques comme Mattelart, Lacroix, Guichard, Wolton) ont très bien montré cela."

Pour Gaëlle Lacaze, ethnologue et professeur d'écrit électronique dans un institut universitaire professionnel, il s'agit d'"une société où l'information est reçue et digérée, sans être étouffée par la profusion".

Henri Slettenhaar, professeur en technologies de la communication à la Webster University de Genève: "La société de l'information est l'ensemble des personnes utilisant quotidiennement le cyberespace de manière intensive et qui n'envisageraient pas de vivre sans cela, à savoir les nantis, ceux qui sont du bon côté de la fracture numérique."

Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université de Toronto: "Si on veut parler de 'société' il ne peut pas être question d'une opposition 'haves' vs. 'have-nots' (munis vs. démunis), sauf dans la mesure où l'accès à l'information est plus ou moins libre ou limité d'un point de vue technologique ou économique, voire politique. Par exemple, l'accès à l'information en ligne est plus libre au Canada qu'en France, plus libre en France qu'en Algérie, etc. Internet est potentiellement un moyen pour que chacun puisse s'approprier son propre contrôle de l'information, qui n'est plus diffusée par les seuls canaux dirigistes, comme l'Edition ou l'Université, entre autres."

= La société de l'information vue par les spécialistes du numérique

Olivier Pujol, PDG de Cytale et promoteur du Cybook, livre électronique, la définit comme "une société où l'accès à l'information, l'information elle-même et la capacité à bien utiliser l'information sont des biens plus précieux que les biens matériels. Il faut noter que l'information a toujours été un avantage professionnel considérable. Il fut un temps où un avantage concurrentiel pouvait exister sur un territoire limité, et être protégé pour un temps long, par le secret, ou l'ignorance des autres. Les voyages, la mondialisation des échanges, la performance de la logistique ont énormément affaibli la notion de protection 'géographique' d'un avantage concurrentiel. La société de l'information est une société où la protection de l'information est presque impossible, et où son usage devient donc la valeur essentielle."

Pierre Schweitzer, architecte designer et concepteur d'@folio, support numérique de lecture nomade: "J'aime bien l'idée que l'information, ce n'est que la forme des messages. La circulation des messages est facilitée, techniquement, et elle s'intensifie. Et désormais, le monde évolue avec ça."

François Vadrot, PDG de FTPress, société de cyberpresse, définit la société de l'information comme "une société dont l'information est le moteur, dans tous les sens du terme".

19. EXPERIENCES ET SOUVENIRS

[Dans ce chapitre:]

[19.1. Les auteurs et l'internet // 19.2. Les bibliothécaires- documentalistes et l'internet // 19.3. Les concepteurs d'appareils de lecture et l'internet // 19.4. Les créateurs de sites littéraires et l'internet // 19.5. Les éditeurs et l'internet // 19.6. Les gestionnaires et l'internet // 19.7. Les libraires et l'internet // 19.8. Les linguistes et l'internet // 19.9. Les professeurs et l'internet]

Plutôt que de rédiger une conclusion, difficile à envisager pour un sujet aussi neuf, on préfère laisser la parole aux professionnels du livre cités tout au long de ces pages. Tous utilisent l'internet depuis plusieurs années. Beaucoup ont un souvenir particulièrement marquant lié au réseau, que celui-ci soit bon ou mauvais, ou alors une expérience particulièrement marquante, que celle-ci soit positive ou négative. Quels sont ces souvenirs et ces expériences?

19.1. Les auteurs et l'internet

Alex Andrachmes (Europe) est producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte. Son meilleur souvenir: "Incontestablement quand apparaissent mes propositions de mails ou de design de site sur le web. Quand je revois les préparatifs, les brouillons, et que je vois ce que ça donne, c'est comme un flash. Au fond, c'est le même plaisir lorsque sur des Napster ou Gnutella, on trouve enfin 'le' morceau introuvable qu'on avait perdu d'ouïe depuis dix ans, on le charge, on attend, 1%>50%>99%>file complete, on le lance. Raaaah..."

Son pire souvenir: "C'était au tout début, une de mes premières utilisations du médium. Je recherchais dans le cadre d'un projet des sites un peu rebelles, anarchisants, des trucs comme ça. Je tape 'cyberpunk' dans Yahoo!, s'affiche la classique liste de sites. 'Anarchy on the net, cyberpunk rock the web', ce genre... J'essaye d'en ouvrir quelques uns... Surprise! Un banner 'NetNanny' m'interdit l'accès aux sites. Emanation d'un groupuscule de la 'majorité morale' américaine, ce 'NetNanny' s'autorisait à interdire les sites qui ne lui plaisent pas... Je ne l'ai plus jamais rencontré depuis, mais quelle saleté, ce truc. Enfin, à l'autre extrémité, il y a bien le procédé dit de 'l'exit console' où, au moment de sortir d'un site, on vous 'propose' une autre page, puis une autre, puis une autre, impossible de sortir. Ça, je n'en ai pas fait l'expérience, mais ça doit être hard. C'est d'ailleurs un procédé de site hard, ai-je lu quelque part..."

Jean-Pierre Balpe (Paris) est directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8. Son meilleur souvenir: "Pas un en particulier. Disons que je suis heureux chaque fois que ça marche... et ce n'est hélas pas si souvent..." Son pire souvenir;: "Même réponse qu'à la question précédente mais inversée..."

Michel Benoît (Montréal), écrivain, utilise l'internet comme outil de recherche, de communication et d'ouverture au monde. Son meilleur souvenir: "Les mails que j'échangeais avec les gens de B-52, la radio libre et clandestine de Serbie, pendant le conflit du Kosovo. En 1978, j'ai visité cette région. Je pouvais sentir leurs souffrances, leurs anxiétés, leurs espoirs. C'est vrai que je me sentais impuissant devant le drame qui se jouait à des milliers de kilomètres de chez moi, mais, au moins, je pouvais parler, témoigner."

Son pire souvenir: "Les quelques rares visites que j'ai faites sur les chats. Le vide, l'ennui qui s'y distille. L'inculture qui s'y exprime aussi. Désolant, en même temps paniquant. Quelqu'un qui écrit: 'Ya man, yyyyyyeeeeeeesssssss, j't'aim 4 ever my luuuuuuvvvvvvvvvvvv' me semble incroyablement désespéré. Un jour, les travailleurs de rue, qui s'occupent actuellement des itinérants et des drogués, travailleront sur le net à récupérer cette humanité souffrante. Je pense sincèrement que, avec la porno, le chat est la poubelle du net."

Silvaine Arabo (Poitou-Charentes), poète et plasticienne, a créé la cyber-revue Poésie d'hier et d'aujourd'hui. Son meilleur souvenir: "Les ami(e)s que ce mode de communication m'a permis de rencontrer dans la francophonie ainsi que tous ceux et celles qui m'ont dit avoir, grâce à moi, découvert ou redécouvert la poésie et avoir compris qu'il s'agissait là d'un mode de fonctionnement majeur de l'esprit humain." Son pire souvenir: "Certaines mesquineries de webmasters, parfois un esprit de compétition et d'arrivisme... On retrouve sur internet la société telle qu'en elle-même, ni plus, ni moins."

Lucie de Boutiny (Paris), écrivain papier et pixel, est l'auteur de NON, roman multimédia publié en feuilleton sur le web. Son meilleur souvenir: "En 1997 ou 1998, j'ai eu droit aux honneurs de la censure. L'une de mes nouvelles mises en ligne, aujourd'hui publiée honorablement sur support papier, était censurée par mon hébergeur. Il était inexact que ma petite histoire noire quoique teintée d'humour était un hommage rendu à un tueur en série pédophile, et cela bien que ce soit en effet le sujet. Mais voilà, par un matin gris acier, on apprit que quelques fournisseurs de services en ligne avaient été embarqués au commissariat de police le plus proche. Ils étaient tenus pour responsables du contenu des dizaines de milliers sites qu'ils hébergent! Et fatalement quelques-uns étaient suspects d'invitation à la haine raciale, au non-respect de la personne, etc. Ma petite nouvelle n'en faisait évidemment pas partie mais j'étais très amusée du fait qu'un 'robot trieur', le genre de nettoyeur informatique qui obéit aux ordres des censeurs, ait attenté, par erreur, à ma liberté d'expression."

Son pire souvenir: "Il s'agit d'une vraie anecdote virtuelle: un soir, je reçois un mail sous pseudonyme m'annonçant que NON, mon roman hypermédia, avait été éradiqué de la planète net. Immédiatement, je me connecte sur mon site. Rien. Je me débranche, ouvre mon disque dur à la recherche de NON. Rien. Je cherche mes disques de sauvegarde. Volatilisés. Cinq ans de travail broyés par la masse des pixels!... Et c'est à ce moment là que je me suis réveillée... Le mauvais rêve!"

Alain Bron (Paris) est consultant en systèmes d'information et écrivain. Son meilleur souvenir: "A la suite de la parution de mon deuxième roman, Sanguine sur toile (publié en 1999 par les éditions du Choucas, ndlr), j'ai reçu un message d'un ami que j'avais perdu de vue depuis plus de vingt ans. Il s'était reconnu dans un personnage du livre. Nous nous sommes revus récemment autour d'une bouteille de Saint-Joseph et nous avons pu échanger des souvenirs et fomenter des projets..."

Son pire souvenir: "Virus, chaînes du 'bonheur', sollicitations commerciales, sites fascistes, informations non contrôlées, se développent en ce moment à très grande échelle. Je me pose sérieusement la question: 'Quel bébé ai-je bien pu contribuer à faire naître?'"