Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel
Part 25
Mais, le moyen, en quittant l'abbaye du Mont, de prendre intérêt à la petite cité? Elle mérite, néanmoins, de ne point être oubliée, c'est pourquoi nous nous y rendrons d'abord.
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PONTORSON a une origine très ancienne et joua longtemps, au moyen âge, un rôle important.
Cette petite ville est bâtie à l'embouchure du Couësnon, fleuve insignifiant, quant à l'étendue de son cours, atteignant environ soixante kilomètres; mais ce mince cours d'eau a vu, plus d'une fois, la fortune d'un pays se décider sur ses bords.
Il limite, ici, la frontière bretonne, et un vieux proverbe accuse le Couësnon d'avoir fait trop belle la part de la Normandie.
Un jour Coësnon, En sa folie, A mis le Mont En Normandie.
Peut-être ce proverbe a-t-il raison. Le petit fleuve qui vient se perdre dans les sables de la baie du Mont Saint-Michel, a eu, jusque de nos jours, une renommée bien justifiée de caprice. Tantôt il était un faible ruisseau, tantôt un torrent coulant entre des rives mobiles qu'il refoulait ou acceptait, parfois, d'un jour à l'autre. Les vieilles chroniques sont remplies de détails à ce sujet, et, maintes fois, ce fut le prétexte de querelles entre les ducs normands et les ducs bretons.
Aujourd'hui, le Couësnon a été endigué et son cours régularisé, il ne pourrait plus favoriser un département au grand dommage de l'autre.... en admettant qu'il l'ait jamais fait.
Le premier château-fort construit à Pontorson date du règne de Robert, père de Guillaume le Conquérant; le duc voulait se garder du côté de la Bretagne.
Cette forteresse fut rebâtie en 1135 et en 1171; elle passa, plus tard, sous le commandement de DU GUESCLIN, que Charles V avait voulu récompenser de ses services. Le roi opposait ainsi un fort boulevard aux incursions anglaises.
Quatre faits historiques se dégagent des annales de la ville.
Bertrand du Guesclin et Olivier de Clisson se donnèrent, un jour, rendez-vous sur le pont de la petite cité. Ils voulaient se jurer solennellement une confraternité d'armes que tous deux désiraient et qu'ils tinrent fidèlement. On sait qu'après la mort du connétable, ce fut son ami Clisson que le roi appela à le remplacer.
Le second fait garde la mémoire de l'héroïsme de Julienne du Guesclin, sœur de l'immortel guerrier.
Une nuit, les Anglais, sachant que leur ennemi était absent de Pontorson, vinrent assiéger le château, s'en fiant, pour réussir, à des intelligences qu'ils avaient su se ménager dans la place.
Par bonheur, Julienne veillait. Intrépide, elle ne se contenta pas de donner l'alarme, mais renversa, de ses propres mains, les échelles des assaillants, qui furent repoussés.
Plus tard, Pontorson devient une des places fortes du calvinisme; les fameux Montgommery la gouvernèrent[69].
[Note 69: Il y a encore à Pontorson trois maisons ayant appartenu aux Montgommery et parfaitement conservées. L'une est aujourd'hui un hôtel, les autres des habitations particulières.]
Puis, en 1636, les bandes populaires, dites _Nu-pieds_, l'envahirent. La révolte qui, de Bayeux, avait gagné le Cotentin et l'Avranchin entiers, expira ici, mais non avant de s'être livrée à des excès qui amenèrent d'affreuses représailles.
Un siècle après, un violent incendie détruisait Pontorson presque en entier.
De nos jours, la petite cité s'occupe de tirer le meilleur parti possible de sa situation et s'enorgueillit, à juste titre, de son église, la plus intéressante, peut-être, de tout le pays d'Avranches. Elle possède, entre autres choses curieuses, des sculptures sur pierre d'une exécution à la fois très naïve et très gracieuse, malheureusement ces sculptures ont été mutilées au temps des guerres de religion, toutes les statuettes ont la tête enlevée, moins 13 qui représentent Jésus-Christ et les apôtres.
Voisine de Pontorson, se trouve une vieille châtellenie dont le titre, francisé, est devenu l'un des noms les plus illustres de notre histoire, car de _Guarplic_, _Glesquin_, _Glaquin_, ainsi que de plusieurs autres variantes, a été formé le nom de DU GUESCLIN!...
CHAPITRE XLVII
LE MONT SAINT-MICHEL
Après les grands aspects des côtes rocheuses, rien n'est comparable aux lignes fuyantes et désolées des sables de la baie du Mont Saint-Michel; rien n'est mieux fait pour pénétrer l'esprit de la vérité des révolutions physiques, si souvent démontrées par la science, et qu'un désir inassouvi de calme paisible porte à mettre en doute.
Chaque pas, ici, produit une surprise nouvelle.
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Le reflux vient d'emporter aux bornes d'un horizon lointain les vagues menaçantes.
La grève s'abaisse, toute fatiguée encore de la pression de la mer; mais le Mont, mais Tombelaine, mais les promontoires de Cancale, de Granville, la colline d'Avranches savent résister aux secousses des lames obstinées.
Sur toute l'étendue de l'estuaire, une couleur blanche, cendrée répand sa note attristante; mais les contours des rivages s'accusent par les nuances vivaces de leur riche verdure.
Une sensation d'impuissance absolue contre la force fougueuse qui a frayé ce lit démesuré pénètre le cœur et l'esprit; mais la radieuse symphonie des flèches de l'abbaye couronnant le Mont prouve à l'âme qu'elle n'a pas perdu tout ascendant sur la matière, que, partout, elle vaincra encore, si elle s'appuie sur une volonté vraie, sur un labeur incessant.
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La toile animée change son décor.
Le flux, impatient, arrive par bonds emportés. Il refoule devant lui les pauvres petits ruisseaux qui, à marée basse, se jouent sur le sable. Il arrive, non point brillant et clair, mais saturé des débris du sol mobile que son approche a bouleversé. Un bruit menaçant le précède....
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Involontairement, on se souvient des vers écrits par Brizeux, pendant son voyage à cette pointe extrême de la Cornouailles qui regarde l'île de Sein:
«.... L'effroi de l'Armorique,»
et en vue de la _Baie des Trépassés_ dont le
«.... Sable pâle est fait des ossements broyés, «Et le bruit de ses bords est le cri des noyés!»
Ce souvenir se présente d'autant plus net à la pensée que, malgré le scepticisme de certains savants, peut-être bien prompts dans leurs affirmations, les traditions locales sont unanimes à garder la mémoire de drames effrayants accomplis au milieu des grèves.
Le sable, presque blanc ou gris, est fin, doux, onctueux au toucher. Le voyageur imprudent ne s'aperçoit pas de la facilité avec laquelle il cède sous son pied et se désagrège au contact de l'eau.
Seulement, peu à peu, la marche devient fatigante, et, quand on veut reculer, il n'est plus temps!....
On appelle _enlisement_ ce genre de mort trop souvent renouvelé parmi les _langues_ ou sables, qui cachent des gouffres insondables, puisque, disent les légendes, des navires y auraient disparu entièrement, de la carène à la pointe des mâts....
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La baie du Mont Saint-Michel, c'est Protée variant sa physionomie sous l'empire de son caprice.
Parfois, l'action de la lumière se combinant avec l'action de l'humidité, le désert sablonneux, imprégné de sel, devient le théâtre des phénomènes les plus curieux de mirage.
Collines, arbres, rivières, barques paraissent se décupler; des monuments aériens font étinceler leurs coupoles dorées, puis, subitement, croulent au plus léger choc.
Parfois, encore, d'épais brouillards meuvent leurs flocons sombres dans un lent tourbillonnement où s'effacent rivages, sables, filets d'eau, flots écumeux.... Ils ensevelissent tout, sauf le sommet du Mont qui, pareil à un majestueux navire, plonge sa base dans la masse livide et va, de sa cime la plus aiguë, chercher l'éclatant rayon de soleil voilé par la brume!....
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Les marées, sur cette nappe friable, atteignent une amplitude démesurée. On y a constaté, dit M. Elisée Reclus, «une élévation verticale de 15 mètres. Cette hauteur du flot n'est dépassée, dans le monde entier, que par celle des courants de marée qui pénètrent dans la baie de la Severn, en Angleterre, et dans la baie de Fundy (Amérique) entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick.»
Cette élévation est due aux obstacles rencontrés par les vagues qui, successivement, depuis la pointe de la Hague jusqu'à la côte bretonne, se déchirent contre les pointes granitiques du rivage du Cotentin, des récifs de l'archipel anglais et, trouvant enfin un libre passage, s'y engouffrent avec furie.
Souvent, on a comparé le mugissement de la marée montante au bruit des chariots d'une nombreuse artillerie défilant au galop. C'est moins et plus que cela, le bruit ne ressemble à aucun autre: Voix troublante, elle emplit l'espace, éveillant un écho, là même où nul écho ne semblait pouvoir retentir!...
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Ici, mieux encore que sur le littoral déjà parcouru, on comprend la portée des patientes observations tendant à prouver l'envahissement continu de la mer.
Certes, nous sommes loin de ceux qui, sans grand effort, acceptent les croyances populaires; mais nous nous rangeons parmi ceux qui cherchent le grain de vérité enfoui sous les exagérations de l'ignorance.
Rien de facile comme d'appeler fabuleuses les traditions qui gardent le souvenir de villes nombreuses disparues; rien de plus ardu que d'en démontrer la fausseté.... Et voici des faits tout récents, venant prouver à quel point l'histoire de demain peut être la fidèle copie des légendes d'autrefois...
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Après M. Chèvremont, un savant consciencieux, M. Quenault, pousse le cri d'alarme.
«Cette année, écrivait-il en 1882, deux grandes marées, celles de mars et d'août, poussées par une tempête, ont augmenté le domaine de la mer aux dépens de notre rivage (la côte voisine de Coutances) d'une largeur d'environ _dix mètres_. Depuis vingt ans, la mer n'avait pas été aussi haute; les dunes sont coupées à pic dans toutes les communes du littoral. La mer a été terrible dans la dernière marée; elle a disloqué complètement une chaussée.»
Il y a donc près de trente ans que M. Quenault poursuit ses investigations, et chaque étude nouvelle lui donne raison.
Comment les parties friables d'un terrain pourraient-elles subir, sans se désagréger, la morsure acharnée des flots? Le granit lui-même s'y effrite.
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Passons à travers le dédale de l'archipel normand, voyons les courants se replier en serpents agiles autour de chaque îlot.
Recueillons les souvenirs des vieillards: plus d'un a vu le temps où la mer était moins proche du rivage.
Franchissons le canal si justement appelé, à cause de ses dangers, _Passage de la Déroute_; il sépare Guernesey de Jersey. Notons les noms, comparons l'histoire, les titres anglais, à l'histoire, aux titres français et rendons-nous à l'évidence.
Oui, sous les flots, des pays entiers ont disparu, et ce sont leurs débris qui rendent fertilisants les sables, pareils à des cendres deux fois brûlées, dont la surface occupe les 250 kilomètres carrés de la baie du Mont Saint-Michel[70].
[Note 70: M. Pégot-Ogier, dans un travail extrêmement remarquable sur les îles de la Manche, écrit:
«Durant le septième siècle de notre ère, une succession anormale de violentes tempêtes avait élargi les détroits, rongé les côtes, creusé les golfes, délité les terres, lorsqu'en 709 les grandes marées d'équinoxe, accrues par des tempêtes d'ouest formidables, séparèrent Jersey du continent. Ainsi furent engloutis, avec leurs habitants, les villages, les couvents, les hameaux, une ville peut-être, et la forêt du Scissiacum. L'immense plaine disparut sous les flots de l'Océan, qui creusa la baie de Saint-Michel. Les Minquiers, les Ecrehous, les Beuftins, Pater-Noster et quelques rochers surnagèrent au milieu des bancs et des bas-fonds, comme pour constater le désastre; dès lors, l'archipel des îles de la Manche était formé.»
Et un autre écrivain, M. Canivet, ajoute:
«Guernesey avait été détachée auparavant, probablement à l'époque du bouleversement qui avait isolé la Grande-Bretagne du continent, en même temps que Serk, Herm, les Casquets et Aurigny, quoique celle-ci soit de beaucoup, la plus voisine de nos côtes. Voilà les faits aujourd'hui constatés avec une précision parfaite. Quant à Jersey, l'évêque saint Germain d'Auxerre s'y rendait à pied sec, au commencement du cinquième siècle, et réclamait tout au plus une planche pour franchir un ruisseau ou les passages peu sûrs de quelques marécages.»
Oui, dirons-nous, à notre tour, ces faits sont certains. L'archipel normand est formé de terres arrachées à la patrie française. La mer, qui les sépara du Cotentin, les respectera-t-elle toujours?]
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Nous ne pouvons donc compter, pour échapper aux catastrophes prévues par la science, que sur la solidité du granit formant la majeure partie de nos rivages du nord-ouest.
Mais il ne faut pas, non plus, oublier que les phénomènes naturels ont, tour à tour, des périodes de progression et d'arrêt. Si la mer envahit certaines plages, elle se retire de quelques autres.
A la science moderne de pénétrer les lois qui régissent ces oscillations, ces dépressions. Quand elles seront bien connues, le génie humain pourra leur poser des bornes.... sauf à les voir renverser par la volonté devant qui tout s'incline: celle de Dieu.
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Les difficultés qui, jadis, rendaient sérieux un voyage au Mont Saint-Michel ont disparu. Une digue a été construite, elle permet d'accéder en tout temps au pied de l'antique forteresse, et le village de MOIDREY, point terminal de ce travail, en a acquis une certaine importance.
Mais des réclamations se sont élevées, on craint que la mer batte, maintenant, avec trop de violence les vieilles murailles d'enceinte. C'est peut-être une crainte vaine. En tout cas que l'on se rassure: un semblable monument est un trésor inestimable sur lequel on veille sans cesse.
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Le roc servant de base au vieux monastère émerge des sables sur une superficie de neuf cents mètres et s'élève à une hauteur de quarante-cinq mètres; son escarpement est considérable.
Malgré ces difficultés ou, plutôt, ces obstacles, en apparence insurmontables, un petit bourg a couvert les flancs du rocher et, depuis le tiers environ de sa hauteur jusqu'au sommet, de magnifiques constructions se sont dressées, nobles, imposantes, bravant l'action du temps et des éléments[71].
[Note 71: L'élévation totale du roc et de l'abbaye est de 122 mètres.]
L'origine de l'abbaye remonte à l'année 709. Saint Aubert, évêque d'Avranches, en fut le fondateur.
Dom Jean Huynes, religieux du Mont, écrit, dans son _Histoire générale_ du monastère, que SAINT AUBERT, ayant reçu, en songe, de l'archange saint Michel, l'ordre de bâtir une chapelle sur le MONT DE TOMBE[72], il obéit et fit construire:
«Non point superbement ou avec beaucoup d'artifice, mais simplement en forme de grotte, capable de contenir cent personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux saint Michel avait lui-même creusée dans le roc du _mont Gargan_[73], et nous voulant montrer, par là, que ce n'est point tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et magnificence comme en nos cœurs...»
[Note 72: Ce mot, disent de savants auteurs, viendrait de _Tumba_ ou plutôt de _Tumulus_, signifiant _lieu élevé_... Le rocher voisin du Mont Saint-Michel a conservé ce nom, il s'appelle encore: _Tombelaine_.]
[Note 73: Mont situé dans la Pouille (royaume de Naples), célèbre par la même tradition d'une apparition de l'archange saint Michel.]
Douze clercs ou chanoines furent établis dans un couvent fondé en même temps que la chapelle.
La renommée ne tarda guère à s'emparer et du récit du songe mystérieux et de l'accomplissement des ordres reçus par le saint évêque.
N'y avait-il pas un véritable sujet d'émerveillement dans la rapidité avec laquelle se développait la prospérité de la pieuse colonie établie sur un roc sauvage, dont la situation faisait appeler le monastère: _Saint-Michel au péril de la mer_?
«Non, pourtant, écrit dom Jean Huynes, que la mer périsse autour; mais d'autant que, par son flux et son reflux, effaçant, sur la grève, les chemins par lesquels on y arrive, elle les rend périlleux à ceux qui n'ont coutume d'y venir.»
Ainsi le savant religieux parle, en témoin oculaire, des dangers de la grève, dangers bien réels, puisqu'ils ont provoqué le surnom donné à l'abbaye.
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Ce fut vers la fin du neuvième siècle que les pentes du Mont commencèrent à se couvrir d'habitations.
Tout l'Avranchin venait de subir une terrible invasion normande et des familles entières fuyaient devant les envahisseurs. Elles vinrent chercher un refuge sous les murs de l'abbaye. La petite ville, ou plutôt le bourg du Mont, se trouva fondé.
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Il ne saurait entrer dans notre plan de refaire l'histoire de ce lieu célèbre. Trop de fois elle a été entreprise et brillamment conduite, nous ne voulons donc que rappeler les faits principaux ayant marqué au milieu des mille autres événements composant ses annales. Mais, après cette très rapide excursion à travers le passé, nous prierons un guide nouveau de nous apprendre la vérité sur les dates conservées par les constructions de l'abbaye.
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L'Europe entière s'occupa presque tout de suite de l'œuvre de saint Aubert et, bientôt, les ducs de Normandie, les rois d'Angleterre, les rois de France s'intéressèrent à sa prospérité. Le duc Richard II y voulut célébrer ses noces avec Judith, sœur de Geoffroy Ier, duc de Bretagne. Elle serait longue la liste des illustres bienfaiteurs et visiteurs du Mont Saint-Michel.
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A diverses reprises, lors des guerres si fréquentes au moyen âge, l'abbaye fut menacée.... En 1158, le danger ne put être écarté. Les habitants d'Avranches incendièrent les bâtiments conventuels et la ville.
Par un bonheur extraordinaire, l'église, qui venait d'être achevée, ne fut pas atteinte.
Un autre incendie, allumé par Guy de Thouars, qui n'avait pu s'emparer du Mont, dévora tout, sauf encore l'église.
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Philippe-Auguste releva l'abbaye de ses ruines et songea à lui donner une défense efficace en élevant un château fort sur un rocher appelé: TOMBELAINE, situé à 3 kilomètres au nord du Mont.
Saint Louis continua l'œuvre de son aïeul et étendit les fortifications.
De même, Philippe le Bel répara les ravages produits, en l'année 1300, par la foudre qui, plus d'une fois, devait recommencer son œuvre destructive.
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Après Azincourt, les Anglais essayèrent de s'emparer d'une situation qui leur aurait été fort avantageuse.
Pendant vingt-six années, de 1425 à 1449, le petit bourg du Mont subit de nombreux assauts. L'un des premiers eut lieu en 1423, et échoua contre la valeur du gouverneur militaire: LOUIS D'ESTOUTEVILLE qui, aidé par CENT VINGT gentilshommes, seulement, eut la gloire de repousser l'ennemi.
De nos jours, on peut voir encore deux des canons abandonnés par les assaillants. Ils furent appelés les _Michelettes_. L'un de ces canons reste chargé d'un énorme boulet en pierre.
Le roi Charles VII félicita vivement les vaillants défenseurs et voulut instituer un ordre qui rappelât ce fait d'armes; mais, pour une cause quelconque, ce projet ne put se réaliser: Louis XI le reprit.
Il est intéressant de lire le début des lettres patentes données par le roi à cette occasion.
«Nous, à la gloire et louange de Dieu, nostre Créateur tout-puissant, et révérence de la glorieuse Vierge Marie et à l'honneur et révérence de Monseigneur Sainct Michel, premier Chevalier, qui, pour la querelle de Dieu, victorieusement batailla contre l'ancien ennemi de l'humain lignaige et le trébucha du ciel, et qui son lieu et oratoire, appelé le Mont-Sainct-Michel, a toujours seurement gardé, préservé et deffendu sans estre subjugué, ny mis ès mains des anciens ennemis de nostre royaume; et en fin que tous bons, haults et nobles couraiges soient excitez et plus esmeus à toutes vertueuses œuvres, le premier jour d'aoust mil-quatre-cent-soixante-neuf, en nostre château d'Amboise, avons constitué, créé, ordonné et, par ces présentes, créons, constituons et ordonnons un ORDRE de fraternité ou amiable compagnie de certain nombre de chevaliers, jusqu'à trente-six, lequel nous voulons être nommé l'ORDRE DE SAINCT-MICHEL sous la forme ci-après descrite.»
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Le politique Louis XI n'agissait jamais sans avoir mûrement pesé les conséquences de ses moindres actes. Il pouvait, certes, se sentir pressé d'une tendre dévotion envers le glorieux archange; mais, également, il voyait tout le profit à tirer des statuts, en apparence inoffensifs, de l'ordre nouveau, et il espérait bien y enchaîner quelques-uns des grands vassaux, trop puissants pour le libre exercice du pouvoir royal.
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Le premier des chevaliers inscrits, par Louis, sur la liste, fut son frère Charles, l'infortuné duc de Guyenne.
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La cérémonie d'installation eut lieu en grande pompe dans l'église de l'abbaye. Le collier de l'ordre se composait d'un ruban d'or, chargé de coquilles, soutenant l'image de saint Michel et portant, brodée, la célèbre devise: _Immensi Tremor Oceani_.
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«L'habit des chevaliers, relate Dom Huynes, estait un manteau de toile d'argent et, à certaines circonstances, de damas blanc, long jusqu'à terre, bordé de coquilles semées en lacqs et la bordure fourrée d'ermines; le chaperon de velours cramoisy à longues cornettes, et celui du chef de l'Ordre estait d'escarlatte brune morée. Leur serment estait de garder, soustenir et deffendre de tout leur pouvoir les hautesses et droicts de la couronne et Majesté Royale et l'authorité du souverain de l'Ordre et de ses successeurs souverains.....»
C'était là que Louis attendait les nouveaux chevaliers; mais peu de ceux qu'il eût voulu circonvenir se laissèrent prendre au piège.
L'ordre de Saint-Michel n'en brilla pas moins, d'abord, d'un assez vif éclat, particulièrement sous François Ier. En 1578, Henri III lui adjoignit l'ordre du Saint-Esprit; mais les statuts ne tardèrent pas à être méconnus, quoique la disparition effective de l'ordre n'ait eu lieu qu'en 1830, après une courte période de renouveau sous la Restauration.
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En 1666, le gouverneur du Mont rasa les fortifications et le prieuré élevés sur le rocher voisin de l'abbaye.
Sous Louis XV, on fit de celle-ci une prison d'État! Dans les premières années, et jusque vers le milieu de notre siècle, on continua à donner à ce monument unique la triste destination de prison.
Mais le zèle de l'évêque de Coutances changea, enfin, la face des choses et, maintenant, la Commission des monuments historiques s'occupe de rendre à la vieille abbaye le cachet superbe que des mutilations et une incurie déplorable avaient si gravement compromis.
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De tous les ouvrages concernant le Mont Saint-Michel que nous avons consultés, le plus méthodique et l'un des plus savants, quoique l'intérêt de la narration reste entier, est celui de M. Édouard CORROYER, architecte du gouvernement.