Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel
Part 14
Charles VI traita rudement les bourgeois rouennais, que le rétablissement des gabelles avait poussés à la révolte. Nombre d'exécutions eurent lieu, des monuments municipaux furent rasés, les franchises, les privilèges abolis, les habitants notables jetés en prison et des sommes énormes exigées. Pendant une année tout entière, la terreur et le deuil régnèrent dans Rouen, puis, lorsque, enfin apaisée, la colère de Charles devint moins terrible, il fallut pourtant se soumettre à voir le maire remplacé par un bailli royal.
Un peu de ressentiment eût été permis à la pauvre ville désolée, mais son patriotisme se retrouva soudain tout entier à la première nouvelle d'une invasion anglaise. Elle jura de combattre jusqu'à la dernière extrémité les troupes envoyées devant ses murailles par Henri V, compétiteur déclaré de Charles VI à la couronne de France.
Son serment, Rouen le tint avec énergie, et l'histoire a enregistré les actes d'héroïsme de ses défenseurs. Mais le courage, le droit, devaient succomber sous la force toujours renaissante. Accablée par le nombre, privée des secours ardemment implorés, la ville fut réduite à capituler.
Bientôt nous retrouverons, dans la biographie des Rouennais célèbres, le principal épisode de ce siège terrible, nous le retrouverons avec les souvenirs de Jeanne d'Arc, souvenirs trop sacrés pour ne pas prendre ici une place toute spéciale....
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Rouen souffrit beaucoup sous la domination anglaise et revint avec joie à la couronne de France.
Louis XI réunit définitivement au domaine royal le duché de Normandie et s'occupa beaucoup de Rouen, dont le génie commercial lui plaisait.
Avec le fameux cardinal Georges d'Amboise, son archevêque, la ville prit une importance nouvelle, car le ministre de Louis XII obtint la création, en Cour perpétuelle, de la juridiction dite _Échiquier de Normandie_, chargée, primitivement, de l'administration des revenus de la couronne et de la connaissance des cas litigieux relatifs aux impôts. Le nouveau Parlement conquit très vite une belle place dans la magistrature du royaume. Par malheur, il ne sut pas toujours user de modération suivant les cas soumis à son autorité. Des arrêts cruels amenèrent une réaction aussi peu mesurée. En 1562, les calvinistes révoltés furent, pendant un moment, maîtres de la ville. Le duc de Guise reprit Rouen et, pour récompenser ses troupes, leur accorda huit jours entiers de pillage!!!
On peut dire que plus de trois quarts de siècle s'écoulèrent dans ces affreuses luttes civiles, car, depuis l'avènement de François Ier jusqu'à l'Édit de Nantes, une année entière ne se termina guère sans avoir ensanglanté la ville où, entre autres, le massacre de la Saint-Barthélemy eut une effroyable répétition.
La Ligue y trouva également un retentissement enthousiaste, cause d'un siège dirigé par Henri IV lui-même. Les Rouennais le subirent avec bravoure et le roi dut se retirer. Deux ans plus tard, néanmoins, Henri faisait son entrée solennelle, obtenue, cette fois, par la puissance de l'or: l'amiral de Villars ayant livré, pour une somme de cent vingt mille écus et le titre de maréchal, la place qu'il s'était chargé de garder aux Guises.
Du reste, l'heure avait sonné où l'intrépide «Béarnais» se voyait enfin reconnu par la France entière.
Rouen profita de la paix relative établie dans le royaume pour réparer ses pertes et relever son commerce, son industrie, ce à quoi une réussite complète répondit. Tout à coup, cette prospérité renaissante fut foudroyée. La révocation de l'Édit de Nantes, en lui enlevant brusquement un quart de sa population, fit fermer la presque totalité des magasins et des usines. La misère s'abattait déjà sur la ville, quand un trait de génie sauva son avenir.
Un négociant rouennais venait de songer à la possibilité de tirer parti du coton. L'élan était donné, les _rouenneries_ allaient pénétrer dans le monde entier et exiger la création d'un immense matériel, source d'un prodigieux mouvement commercial. Ces premières années du dix-huitième siècle sont aussi l'époque florissante des manufactures de poteries recherchées, de nos jours, avec tant d'empressement et imitées avec tant d'application.
Une longue période de calme suivit, calme si profond qu'à peine le voit-on troublé par les discordes éclatant entre la Cour, les archevêques et le Parlement. La grande secousse de la fin du dix-huitième siècle ne causa même pas à Rouen, si proche de Paris, cependant, la commotion dont souffrirent les principales villes françaises. Il faut, en réalité, arriver à l'invasion de 1870 pour retrouver Rouen aux prises avec une situation rendue plus cruelle....
Mais, nous ne reviendrons pas sur les traits caractéristiques dont chacun de ces jours néfastes est marqué. Nul ne les a oubliés. Cela même serait-il possible!!!
L'heure viendra, nous le croyons fermement, où tout reparaîtra au grand jour de l'histoire, avec la date bénie de la délivrance complète.... Puisse-t-elle ne pas trop tarder!
CHAPITRE XXVI
ROUEN MONUMENTAL
Sans les superbes monuments légués par le Moyen Age et par la Renaissance, on croirait parcourir une ville toute moderne, tellement sont rares les autres vestiges du passé. De grandes rues tracées en ligne droite et bordées de vastes maisons en pierre, ont pris la place de nombre de vieilles constructions en bois où, si facilement, le feu, chaque année, exerçait ses ravages. A peine, çà et là, retrouve-t-on quelque façade intéressante. Le plus souvent, elle est mutilée pour les besoins de l'appropriation actuelle.
En revanche, l'hygiène semble faire, à Rouen, de grands progrès. L'eau coule un peu partout, tant de fontaines bien installées que de bassins destinés à l'ornement de beaux jardins publics. Sous ce dernier rapport, le jardin Solférino, très ombreux, très pittoresque, et le jardin de l'Hôtel-de-Ville, attenant à l'église Saint-Ouen, vaste, bien aménagé, sont les plus remarquables. Le Jardin des Plantes mérite une mention toute particulière.
La ville revêt ainsi un air soigné et jeune, fort engageant pour ses visiteurs dont, après tout, la sympathie pour les choses du passé trouve largement à se satisfaire.
Les seuls édifices religieux réclameraient des semaines entières, si l'on voulait en détailler les merveilleuses beautés.
La cathédrale, sous le vocable de NOTRE-DAME, mériterait bien qu'on la dégageât promptement des dernières échoppes dont elle est entourée et que la place ménagée devant son portail fût plus digne d'y livrer accès.
Après tant de descriptions admirablement faites, il serait impossible d'espérer retracer beaucoup de choses nouvelles; mais il peut être permis de dire que la grandiose _tour de Beurre_ et son admirable galerie, que la _tour Saint-Romain_, plus fruste et comme abandonnée à son ancienneté, disposent l'esprit aux grands souvenirs, si nombreux sous ces voûtes immenses.
Que de fois elles furent prises à témoin de vœux, de traités, de cérémonies ou pompeuses ou funèbres! Rois de France et d'Angleterre, ducs normands et français, hautains seigneurs, puissants prélats y sont venus s'agenouiller les uns après les autres.
De grands noms retentissent. Rollon et Guillaume Longue-Épée, son fils, ont souhaité de reposer à la métropole. Bedford, oncle et tuteur de Henri VI d'Angleterre, Bedford, dont le pied pesa si lourdement sur la France, voulut être inhumé près de ses ancêtres. Pourquoi une inscription ne rappelle-t-elle pas qu'il fut le meurtrier de Jeanne d'Arc!!!
Le cœur de Charles V, roi de France, fut déposé non loin de celui de Richard Ier, surnommé _Cœur de Lion_.
Dans la chapelle de la Vierge, deux merveilles sculpturales couvrent les tombeaux des cardinaux d'Amboise (oncle et neveu) et de Louis de Brézé, époux de la trop fameuse Diane de Poitiers.
Près de cette dernière sépulture, un autre Brézé dort le sommeil de la mort, sous une pierre moins fastueuse, mais qui émeut davantage un cœur français, car elle rappelle le courage de l'infatigable compagnon de Charles VII, toujours prêt à marcher contre les ennemis de la Patrie.
Comment ne pas s'arrêter à traduire toutes ces scènes des siècles écoulés, à se pénétrer de la noblesse des lignes de la nef, du chœur; de la richesse de l'escalier de la bibliothèque; à étudier les vieilles tapisseries, parfois si naïves; à contempler le superbe portail des _Libraires_ et celui de la _Calende_ qui offre plus d'une surprise?
Poème de pierre, ce dernier réalise l'extase enflammée du prophète Isaïe s'écriant: «Les Séraphins étaient autour du Trône (de Dieu): ils avaient chacun six ailes: deux dont ils voilaient leur face, deux dont ils voilaient leurs pieds et deux autres dont ils volaient.»
«Le maître tailleur de pierre», pour parler comme le faisaient simplement les artistes de l'époque, a lutté corps à corps avec les difficultés qu'il abordait si bravement, et une œuvre belle, pensée, vivante, est sortie de ses mains.
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SAINT-OUEN, justement reconnu comme «l'un des plus parfaits édifices gothiques de l'Europe entière», était l'église d'une abbaye riche, puissante, exerçant jadis dans la ville le droit de haute et basse justice et rivalisant d'autorité, non seulement avec les archevêques, mais avec les ducs, puis, plus tard, avec les rois.
De cette puissance est issu le prodigieux monument où la grâce, la pureté de style, la majesté s'allient dans un si harmonieux ensemble que l'on ne saurait vanter l'une de ces qualités de préférence à l'autre.
Combien le jour s'épand, doucement atténué, par d'innombrables fenêtres dont beaucoup sont encore ornées de leurs précieuses verrières! Combien la longue file de colonnes unies en faisceaux se poursuit noblement et s'incline, austère, quoique svelte, pour former le chevet! Combien radieuse s'élève la tour centrale dentelée sous sa triomphante couronne!
Le porche, moderne, n'est pas dépourvu de mérite. On le remarquerait même s'il n'avait le malheur de prétendre terminer un sublime chef-d'œuvre. Mieux vaudrait, en vérité, ne pas s'essayer à ces problèmes où, d'avance, le vainqueur, quoi qu'il fasse, est certain de perdre une partie de sa valeur.
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L'HÔTEL DE VILLE attient à l'église; il occupe un emplacement du terrain circonscrit autrefois par les murs de l'abbaye. Il n'a rien de monumental, mais il est riche d'une curieuse bibliothèque.
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Un beau jardin entoure le chevet de Saint-Ouen, et s'étend devant la façade intérieure de l'hôtel.
De vieux arbres et des eaux jaillissantes ajoutent au plaisir que l'on éprouve de pouvoir y contempler l'aspect extérieur de l'église.
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Et si l'on croyait avoir épuisé toutes les formules admiratives, SAINT-MACLOU détromperait vite.
Quelle fête pour les yeux! Jamais la pierre se prêta-t-elle avec une plus parfaite docilité aux caprices ailés d'une poétique imagination! Cinq porches[27], se moulant sur une courbe doucement arrondie, laissent éclater de fines guirlandes, des aiguilles, des arabesques, des pinacles surmontés de délicieuses statues.
[Note 27: Deux sont aveuglés.]
Des flèches élancées parent la toiture et les tours.
Jean Goujon, affirme une tradition, cisela les portes, tradition admissible et dont la gloire du grand artiste ne peut qu'être fière.
L'escalier de l'orgue est encore une ravissante page sculpturale. Des verrières de prix éclairent l'intérieur.
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Très voisin de ce précieux édifice, si voisin qu'il en a été, comme son nom l'indique, l'une des entrées, on trouve l'_Aître_ (du mot latin _atrium_) ou vieux cimetière Saint-Maclou.
Hélas! la rage brutale des démolisseurs s'est exercée complète sur les figures décorant autrefois les colonnes des galeries de l'ossuaire. Pas une ne se voit intacte!!! Il a fallu la patience, l'érudition savante de H. LANGLOIS, l'habile antiquaire, pour y reconstituer une _danse macabre_ fort intéressante.
Mutilées aussi les pierres tombales relevées du champ mortuaire. Avec grand'peine déchiffre-t-on un mot, un signe!!! C'est à croire que la destruction fut de tout point systématique.
On n'éprouve pas moins une sorte d'apaisement à parcourir le vieux cimetière, car la pensée de la mort, si terrible pour un esprit vulgaire, porte toujours avec elle un germe consolant d'espérance pour les cœurs «de bonne volonté».
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Rouen est riche encore de plusieurs autres beaux monuments religieux; la crypte gallo-romaine de SAINT-GERVAIS dépendit longtemps de l'abbaye du même nom, où, après le siège de Mantes, vint mourir Guillaume-le-Conquérant. Abandonné par ses enfants et par ses principaux officiers, le roi puissant trouva à peine cet asile. Son cadavre, délaissé, ne dut qu'à la pitié d'un vieux serviteur le linceul nécessaire et des funérailles célébrées à Caen.
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Les verrières de SAINT-GODARD et de SAINT-VINCENT charmeraient pendant de longues heures; mais on regrette que la vieille tour de l'ancienne église SAINT-LAURENT n'ait pas eu la fortune de la tour de l'église (disparue) de SAINT-ANDRÉ, conservée au milieu d'un petit parterre, qui possède également la façade d'une jolie maison du seizième siècle en bois sculpté, dite: _maison de Diane de Poitiers_.
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Continuons toujours notre marche.
Entrons dans l'HÔTEL DU BOURG-THÉROULDE, fâcheusement occupé par les bureaux d'une administration financière. N'était-il donc pas possible de faire du bel édifice un musée, mieux approprié, certainement, à cette destination que la construction sans caractère élevée pour renfermer les «Beaux-Arts», comme il est inscrit sur son portail? Par bonheur, on est facilement autorisé à visiter l'hôtel et l'on peut admirer les curieux bas-reliefs dont il est orné. Quant à la cour si gracieuse, à la façade sculptée et au perron d'accès, la vue en reste libre, le passage étant commun à plusieurs locataires.
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Un autre monument date de la même époque: c'est le PALAIS DE JUSTICE, ancienne COUR DE L'ÉCHIQUIER DE NORMANDIE. Digne pendant des merveilles sculpturales de Saint-Maclou, sa façade s'épanouit en piliers, en trumeaux, en dais, en clochetons, en statuettes, en balustres, divisés par une tourelle de la plus suprême élégance.
Rien de gracieux, de riche comme l'aspect général, sinon la salle des Assises, avec son plafond à caissons en chêne, dorés et fouillés, du temps de François Ier. L'immense salle des _Procureurs_ possède aussi une admirable voûte en chêne, figurant la coque d'un navire renversé.
Tout cela, en vérité, dépasse de bien loin, en grandeur réelle, en magnificence, nos édifices modernes, pour la plupart si mesquins ou dénués d'un cachet spécial. Nos architectes ne manquent cependant pas de talent, on dépense beaucoup et les concours se multiplient à outrance. D'où vient donc le mal? Ne serait-ce pas que l'on veut, surtout, bâtir vite et que personne, État, public ou particuliers, ne s'intéresse réellement à la création d'un style nouveau?
La thèse serait trop facile à soutenir par les faits; elle n'aurait qu'un tort: nous éloigner de notre sujet.
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Trois autres débris du passé excitent fortement l'intérêt: la TOUR DE LA GROSSE HORLOGE, avec ses grandes croisées ogivales et sa voûte pittoresque, portant aux deux faces extérieures un large cadran, tandis que le tympan et les deux faces latérales de l'intérieur sont couverts de bas-reliefs des plus originaux. Tout bon Rouennais, attaché aux légendes de sa ville natale, soutiendra que ces scènes représentent ROUEN, personnage fantastique, fondateur de la cité!
Le moindre coup d'œil prouve qu'il s'agit de la parabole du Bon Pasteur, gardant avec amour son troupeau. Le ciseau de l'artiste a finement fouillé la pierre et l'on contemple longtemps son œuvre avec plaisir.
La Grosse Horloge date de la fin du quatorzième siècle. Elle a conservé une cloche d'argent célèbre qui, chaque soir, tinte pendant un quart d'heure. Réminiscence poétique, dans une ville avant tout commerciale, «du bon vieux temps», où Guillaume-le-Conquérant édictait la loi du _couvre-feu_! Alors, dès que sonnait la cloche impérieuse, les bourgeois étaient tenus de rentrer chez eux et, bientôt, toute lueur devait disparaître des châssis, sertis en plomb, pratiqués dans la devanture des maisons.
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LA TOUR JEANNE D'ARC porte, semble-t-il, un nom usurpé. La prison où la sublime héroïne fut jetée aurait, pour cause de ruine, été démolie sous le premier Empire. Qu'importe!
Si Jeanne passa seulement une heure dans le donjon conservé ou si elle y subit son abominable captivité, ces murailles n'en gardent pas moins une empreinte sacrée et nous l'inscrirons aux dernières lignes de la relation de notre séjour à Rouen, car elle ne saurait supporter aucun autre voisinage.... Elle doit rester en nos cœurs comme un gage de foi, comme un germe d'espoir bien cher au milieu de la nuit cruelle où parut sombrer l'avenir de la Patrie!...
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Et, maintenant, arrêtons-nous devant ce qui subsiste de l'ancien Palais des ducs de Normandie, autrefois baigné par la Seine, dont il est maintenant séparé de toute la largeur d'une rue et d'un beau quai.
Les vieilles écuries, transformées en entrepôt de douane, la voûte, deux ou trois salles, le tout remarquable par l'épaisseur des murs et la solidité, la massivité des charpentes, occupent moins cependant que la BASSE-VIEILLE-TOUR, sous le gracieux baldaquin de laquelle on arrive par une double rampe de quelques marches. Là, au premier étage, le jour de l'Ascension, avait lieu, chaque année, la délivrance d'un condamné à mort. La cérémonie remontait à l'épiscopat même de saint Romain.
La légende porte qu'une affreuse _gargouille_ désolant les faubourgs de la ville, le prélat vénéré se fit accompagner de deux criminels pris à la geôle des futurs suppliciés; puis, ayant jeté son étole au cou du dragon, il commanda à ses compagnons, mourant de peur, de mener le monstre, ainsi lié, sur la principale place de la cité, où il fut brûlé aux grands applaudissements du peuple. Pour récompense de leur docilité, les prisonniers obtinrent grâce.
Les rois de France, après eux les ducs de Normandie et les rois d'Angleterre, voulurent consacrer ce fait par une faveur éclatante. Le chapitre, héritier des reliques de saint Romain, avait également succédé à son droit de délivrer annuellement un condamné. Mais, pour perpétuer la mémoire du prélat, une condition était imposée. En grande pompe, la pesante châsse contenant les restes de saint Romain était apportée au péristyle du premier étage de la Basse-Vieille-Tour. Les criminels, condamnés à mort, arrivaient sous bonne garde et chacun d'eux s'efforçait de soulever la _fierte_[28], tour de force nécessitant une grande solidité de muscles; celui qui y réussissait était aussitôt délivré «en souvenir de Mgr saint Romain».
[Note 28: Vieux mot équivalant à celui de châsse et conservé encore à Rouen.]
Pendant plusieurs siècles, _la levée de la Fierte de saint Romain_ eut lieu régulièrement, puis on s'avisa de remarquer que le plus fort d'entre les condamnés à mort ne se trouvait pas toujours être le plus digne de pitié.
Ce fut un pas dangereux vers la voie d'examen attentif de la cérémonie. De nos jours, elle n'est plus qu'une chronique originale dont on a plaisir à se remémorer les moindres incidents, aux lieux mêmes si souvent témoins de leurs curieux épisodes.
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Pour ne rien oublier de cette rapide revue du passé, il faut parcourir les rues de la Tour-de-l'Horloge, de l'Épicerie, des Carmes, Grand-Pont, Saint-Patrice, des Juifs, de Saint-Romain, des Bons-Enfants, le Marché-aux-Balais et plusieurs autres pour retrouver quelques maisons ou curieuses ou célèbres. La façade de la maison natale de Corneille a été reconstruite au _Musée d'antiquités_. Inutile donc de la chercher rue de la Pie, mais on peut voir encore celles de Fontenelle, de Géricault, de Boïeldieu, de Dulong....
Malheureusement, beaucoup de ces vieilles maisons ont subi de fâcheuses transformations. Nous n'en voulons pour preuve que le pauvre BUREAU DES FINANCES (vis-à-vis de la cathédrale), tout honteux de voir ses balcons, ses fenêtres, sa physionomie enfin, disparaître sous les enseignes de négoces, estimables assurément, mais des plus anti-artistiques! Cette charmante construction de la Renaissance, classée, croyons-nous, parmi les monuments historiques, mériterait bien d'être au plus vite délivrée.
Consolons-nous en nous hâtant de voir les trois belles fontaines gothiques dont Rouen est riche. L'une d'elles, nommée _de la Croix-de-Pierre_, fut érigée par le grand cardinal Georges d'Amboise. La fontaine de _la Crosse_, aux élégantes guirlandes de feuillage, est un peu plus ancienne, et la fontaine de _Lisieux_ a été, avec raison, comme les deux autres, classée parmi les monuments historiques. Près d'elles, la fontaine dite de _Sainte-Marie_, réputée «chef-d'œuvre» par des touristes enthousiastes, descend soudain à un rang bien modeste.
Non que, pris à part, chacun des morceaux dont elle est composée ne mérite un certain éloge. La statue principale est même presque belle. Mais, réunis, ces morceaux semblent manquer de cohésion. Il y a trop de choses sur un espace relativement restreint et l'aspect général y gagne des lignes heurtées, fort peu agréables.
Avec d'aussi charmants modèles sous les yeux que la fontaine de _la Crosse_, pour ne citer que celle-là, l'erreur paraît plus grave, moins compréhensible.
C'est toujours l'étrange laisser-aller uni à l'ostentation dont nous parlions au sujet de monuments plus considérables. Nous voulons agir vite, et tout aussi bien, sinon mieux qu'autrefois; mais la persévérance n'est pas notre qualité dominante. Un grand effort lasse les esprits, la pondération des idées se voit reléguée à l'égal d'une chimère. Le résultat serait bien propre à diminuer notre orgueil, si nous avions le bon esprit de profiter de la leçon que nous nous donnons nous-mêmes... Sans y penser, à vrai dire!
CHAPITRE XXVII
ROUEN MODERNE
A toutes les époques de son existence, Rouen s'est distingué par son génie commercial et industriel. Les ressources si abondantes de ses campagnes privilégiées ne lui ont pas suffi. Une ambition bien compréhensible l'a porté à vouloir mettre en œuvre toute la fortune que lui promettait son excellente situation.
Le temps n'a jamais été oublié des Rouennais où leur _Ghilde_ puissante fondait solidement un empire presque universel. Cet empire pacifique, bien des crises, beaucoup de circonstances terribles l'ébranlèrent, sans pouvoir le détruire complètement. Aujourd'hui, la belle ville se retrouve plus jeune, plus forte, plus active, plus industrieuse, plus déterminée à la lutte que ne le souhaiteraient nos voisins, si désireux d'anéantir le commerce français.