Le littoral de la France, vol. 1: Côtes Normandes de Dunkerque au Mont Saint-Michel

Part 13

Chapter 133,477 wordsPublic domain

C'est pendant une de ces merveilleuses fêtes maritimes que les novices peuvent apprendre à reconnaître les catégories diverses d'embarcations et de navires. Canots ordinaires ou de plaisance, modestes barques de pêche, chaloupes, yoles, péniches, yachts, et ainsi de suite. On trouvera toujours quelque marin complaisant qui fera distinguer les détails de voilure ou de construction échappant si facilement aux yeux inexpérimentés.

On n'éprouve qu'un regret: celui de ne plus rencontrer les vieux costumes qui, autrefois, donnaient une physionomie particulière à ce peuple de travailleurs. Mais le temps est passé où le pêcheur s'affublait si lourdement, peut-être, pourtant d'une façon plus hygiénique que maintenant.

On rencontrera, néanmoins, plus d'un brave poursuivant de soles ou de turbots, fidèle au vaste bonnet en feutre ou en laine foulée, qui protège la nuque et la plus grande partie des épaules.

Ce n'est pas très élégant; mais, en revanche, c'est très sain, et cela vaut mieux.

Les femmes, non plus, ne se montrent guère avec la coiffe qui encadrait si bien leur visage, quoiqu'elle n'ait pas l'élégance des coiffes des Cauchoises et des habitantes de Bayeux, ou avec le haut bonnet de dentelle, souvenir des hennins du moyen âge.

* * * * *

Les affreux vêtements modernes ont presque partout la préférence, au grand détriment, souvent, de l'élégance des manières de ceux qui croient ainsi faire preuve de bon goût.

* * * * *

Au milieu de la foule, et vraiment pimpants sous leur modeste tunique verte, circulent les braves douaniers.

Ils doivent des actions de grâces à l'homme intelligent qui les a débarrassés de l'uniforme compliqué dont, comme les canonniers gardes-côtes, un admirateur de buffleteries et de panaches les avait gratifiés.

* * * * *

Pendant cette rapide revue de la population massée en groupes compacts et respirant à peine, tellement les incidents des régates la passionne, on a proclamé une victoire bien disputée.

Aussitôt, ce sont des cris, des appels joyeux ou des exclamations de désappointement. On s'étonne, on approuve, on discute, et la journée s'achèvera, animée ainsi qu'elle a commencé.

* * * * *

C'est le moment de prendre congé du Havre. Nous lui dirons «au revoir» et non pas «adieu». Car nous comptons bien revenir applaudir à la progression toujours ascendante de son commerce.

Ce que la ville a fait dans le passé, elle continuera à le faire dans l'avenir, c'est dire qu'elle s'applique à développer toutes ses ressources pour conquérir vaillamment une place au premier rang parmi les grandes cités maritimes.

* * * * *

Vouloir vraiment, c'est pouvoir.

CHAPITRE XXIV

LES ENVIRONS DU HAVRE.--HARFLEUR.--ORCHER

Il n'est pas un bourg de la campagne havraise dont le nom ne se retrouve dans les annales normandes, et plusieurs d'entre eux possèdent soit des ruines, soit des monuments intéressant l'histoire de l'art.

Ainsi, l'industrieuse petite ville de MONTIVILLIERS garde quelques débris de ses anciennes murailles et de la fameuse abbaye fondée par saint Philibert. Les bâtiments claustraux disparaissent peu à peu, mais l'église subsiste, offrant à la curiosité intelligente du voyageur sa belle architecture romane et une peinture sur albâtre, vrai chef-d'œuvre de fini et de délicatesse.

Un musée a pu être formé avec les nombreuses antiquités gallo-romaines et franques trouvées un peu partout dans le voisinage.

L'église Notre-Dame est très vieille: les archéologues datent sa fondation du onzième siècle. La maison dite _de la Clinarderie_ est du seizième siècle, ainsi qu'un magnifique cloître renfermé dans le cimetière.

* * * * *

On aurait peine à croire, si les documents historiques ne le prouvaient, que Montivilliers fut autrefois une sorte de royaume, royaume en puissance de femme, car la souveraine était l'abbesse du monastère, et ses droits nous apprennent à quel degré de prospérité avait atteint la maison fondée par saint Philibert.

Seize paroisses et quinze chapelles lui devaient tribut et hommage. Le commerce maritime d'Harfleur, avec les salines environnantes, lui appartenait. Seul, l'archevêque de Rouen pouvait connaître des affaires de l'abbaye dont, tout comme lui, la supérieure portait mitre, crosse, anneau, et commandait à des chanoines, à un vicaire général, à un doyen et à un official, ce qui, vu les privilèges féodaux, conférait droit de justice haute et basse.

Tant d'honneurs, de richesses découlaient de la sollicitude montrée en faveur de l'abbaye par les princes souverains de Normandie.

Hasting, un des _rois de mer_ northmen, ayant détruit, en 850, les bâtiments élevés par saint Philibert, le duc Richard Ier et, après lui, Robert le Magnifique, s'attachèrent à les reconstruire avec splendeur.

Les interminables guerres contre l'Angleterre furent, trop souvent, une cause de ruine pour Montivilliers, qui en perdant, lors de la première Révolution, son monastère, perdit du même coup sa prépondérance et tomba au rang de satellite du Havre, ville si jeune par rapport à sa propre origine.

Il lui reste toujours, néanmoins, plusieurs industries importantes et sa charmante situation au milieu de verdoyantes collines: combien de petites villes sont moins favorisées!

* * * * *

GRAVILLE, maintenant presque tout à fait enclavée dans le Havre, doit sa célébrité au prieuré bâti en l'honneur de sainte Honorine, vierge martyrisée à cette place, vers la fin du troisième siècle.

Un grand concours de pèlerins venant en tout temps visiter le lieu témoin du supplice de la jeune sainte, une fort belle et curieuse église y fut fondée. Mais elle a été dépouillée des reliques de sa patronne.

Craignant les déprédations des Normands, le prieur se hâta d'envoyer la châsse consacrée aux moines de Conflans-sur-Seine, qui acceptèrent le dépôt, mais, plus tard, refusèrent d'en opérer la restitution et, pour se targuer d'un droit prétendu, ajoutèrent au nom de leur monastère celui de la sainte.

Graville n'en resta pas moins un pèlerinage très fréquenté. Son église est extrêmement curieuse. Construite, ou plutôt fondée au onzième siècle, ses arcades entrelacées, aux figures symboliques, ses chapiteaux bizarres, son retable en bois sculpté, font souvent prolonger la visite au delà du temps que l'on croyait, d'abord, y consacrer.

Les moments passent également bien vite quand, du haut de la colline, on voit, considérablement agrandi, le tableau déjà si admiré du Havre et de son port.

On ne voudrait pas, non plus, ne point aller vérifier la ressemblance qui, dit-on, existe entre la remarquable croix romane, érigée dans le cimetière, et la belle croix faisant partie des décors de l'opéra de _Robert le Diable_: celle-ci, paraît-il, ayant été copiée sur celle-là.

Il nous reste à visiter HARFLEUR, jadis _souverain port_ de Normandie!!!

Le Havre, heureux rival, a tout absorbé, grâce à sa position exceptionnelle.

Deux noms, célèbres dans les annales des découvertes géographiques, auraient dû sauver HARFLEUR de l'oubli. Cette ville est la patrie de BINOT LE PAULMIER DE GONNEVILLE, qui, au seizième siècle, découvrit les terres antarctiques, maintenant nommées Australie. Un autre de ses enfants fut le fameux Jean de Bettancourt ou BÉTHENCOURT, chambellan de l'infortuné roi de France Charles VI.

Rien de plus énergique, de plus dramatique, de plus aventureux que la carrière de ce gentilhomme.

Tourmenté du désir de se créer une brillante position, il commence par aller trouver le roi de Castille, et se fait céder les droits que ce monarque croyait avoir sur les _îles Fortunées_ ou Canaries, îles que beaucoup de marins reléguaient dans le domaine de la fable, quoique, depuis 1330, des Français y eussent abordé.

Jean de Béthencourt partit, en 1402, du port de la Rochelle et réussit, en quatre années, non seulement à soumettre tout le groupe d'îles[26] mais à y établir un véritable gouvernement. Puis, fatigué sans doute, ou lassé de son exil, il revint en France, laissant à son neveu, Maciot de Béthencourt, le royaume conquis.

[Note 26: Il y en a sept principales. Les deux plus célèbres sont _Ténériffe_, dont le pic volcanique s'aperçoit de plus de _deux cents kilomètres_, et l'_île de Fer_, par la position de laquelle la plupart des anciens astronomes comptaient les degrés de longitude.]

Jean mourut à Granville vers 1425. Une autre version dit qu'il mourut à Grainville-la-Teinturière (arrondissement d'Yvetot).

* * * * *

En 1415, Harfleur fut ravagé par les Anglais, qui l'occupèrent près de vingt années. Ce fut comme le signal de la décadence du port.

La relation du siège de la pauvre ville montre jusqu'où peut aller la barbarie des conquérants.

C'était Henri V, roi d'Angleterre, qui dirigeait les opérations militaires. Irrité d'une résistance sur laquelle il ne comptait pas, sa fureur ne connut plus de bornes.... Maître d'Harfleur après quarante jours de lutte, il veut y établir une colonie anglaise et, impitoyablement, en chasse seize cents familles qu'il réduit à la plus extrême misère, défendant de laisser rien emporter, sinon des vêtements sans valeur et une somme de «cinq sols par tête».

Tous ces malheureux furent transportés en Angleterre, et on eut, par surcroît, la cruauté de les interner d'abord à Calais, où ils pouvaient voir ce que devient l'opprimé entre les mains de l'oppresseur.

Le joug, pourtant, se trouva bientôt assez insupportable aux quelques Harfleurais restés dans leurs foyers, pour qu'ils cherchassent à s'unir avec enthousiasme à la révolte des paysans cauchois.

En tout, ils se trouvèrent _cent quatre_, mais bien résolus «à vaincre ou à mourir». Leur chef était le sire Jean de GROUCHI, sénéchal de la ville.

Armés en secret, ils épièrent le moment favorable; et le 14 novembre 1435, la garnison anglaise, surprise, dut souffrir de voir ouvrir aux cauchois les portes de la ville et d'être honteusement faite prisonnière. Jean de Grouchi périt pendant le combat.

La mémoire des vaillants patriotes ne se perdit pas. Chaque année, au jour anniversaire de la délivrance, cent quatre coups de canon étaient tirés en leur honneur, et une Société moderne de sauveteurs n'a pas voulu d'autre titre que ce glorieux nombre sur sa bannière.

Harfleur, enfin, a élevé une statue au chef de ses héroïques défenseurs.

* * * * *

On suppose bien que l'ennemi ne prit pas son parti de cette défaite. En 1438, il revint devant la place, mais sans succès. Nouvelle tentative en 1440; Talbot, le _grand_ Talbot, eut l'humanité de bombarder la ville avec de monstrueux boulets en pierre, qui causèrent d'effroyables ravages et amenèrent la capitulation.

Une seconde période d'oppression commença, elle dura près de dix ans. DUNOIS fut le libérateur. Les Anglais se virent si honteusement chassés qu'ils n'osèrent plus, désormais, se représenter à Harfleur.

* * * * *

Malheureusement, la guerre cause toujours des ruines irréparables. Le port de la ville ne pouvait plus être curé et entretenu avec le soin dont, jusque-là, on faisait preuve. Des atterrissements se formèrent peu à peu. Les navires éprouvèrent de grandes difficultés et ne tardèrent pas à se voir dans l'impossibilité de franchir l'embouchure de _la Lézarde_, petite rivière formant le port.

C'en fut fait du commerce maritime d'Harfleur.

Maintenant, on visite la petite ville à cause, surtout, des souvenirs qu'elle garde du passé. On y retrouve des débris d'anciennes murailles, de curieuses maisons, et, _dans le lit même_ de la Lézarde, ce qui prouve à quel point la disposition du sol a changé, on a découvert des pierres funéraires datant du treizième siècle.

Harfleur possède une très belle église, dédiée à saint Martin; on l'a rangée, à juste titre, parmi les monuments historiques; elle est enrichie de superbes sculptures, tant sur bois que sur pierre. Mais son plus précieux fleuron, c'est le clocher, élevant sa pyramide à _quatre-vingt-huit_ mètres de hauteur. A cause de la position de ce clocher, les marins le choisissent comme point de repère, ou _amer_.

La Lézarde ne vient baigner la ville qu'après avoir traversé la plus charmante des vallées de l'arrondissement du Havre. Au reste, les environs offrent des points d'excursion fort agréables,

Le château de _Colmoulins_ mérite une visite spéciale. Son parc est tout planté d'arbres rares, et il renferme d'admirables meubles, parmi lesquels on est heureux de trouver le lit ayant appartenu à l'héroïque Jean Bart.

* * * * *

A trois kilomètres, on va voir les sources d'ORCHER, auxquelles, dans le pays, on attribue des propriétés pétrifiantes.

L'aspect des lieux ne dément point la croyance populaire. Les sources jaillissent de la colline en amoncelant des concrétions, et, partout où elles passent, une ligne blanche témoigne de la présence de la chaux dont elles sont saturées.

L'expérience serait curieuse si, comme en Auvergne, on y plongeait divers objets qui bientôt, peut-être, se recouvriraient d'une couche blanche brillante.

* * * * *

Un peu en deçà de la rive gauche de l'embouchure de la Lézarde, se trouve la POINTE DU HOC, faisant face à Honfleur. Un phare y a été établi, dont la lumière signale les dangers de l'embouchure de la Seine.

Mais ce n'est pas pour voir ce phare que nous avons un peu dévié de notre route.

* * * * *

La Pointe fut témoin d'un événement qui allait peser cruellement sur les destinées de la France.

Charles VI, en démence, n'avait plus de roi que le nom. Les grands meneurs de factions cherchaient à se donner un allié puissant. Empressé de répondre à l'appel des Bourguignons, Henri V, roi d'Angleterre, fit voile pour la France; il vint débarquer au Hoc.

Nous savons ce qu'il devait faire du noble royaume et les funestes suites de son arrivée sur le sol français....

Mais son œuvre maudite ne dura pas. Jeanne d'Arc se leva pour détruire le trône du fils de l'usurpateur, et, par un épouvantable supplice, racheta notre liberté.

Plus d'une fois, depuis, la France a râlé, épuisée d'argent et de sang; comme au temps de Jeanne d'Arc, elle s'est toujours relevée plus forte, plus jeune, plus vaillante...

La France ne saurait périr. Dieu la protège, et jamais elle n'est plus près du salut qu'au moment où ses ennemis jugent qu'elle exhale son dernier soupir...

CHAPITRE XXV

ROUEN A TRAVERS L'HISTOIRE

La route de terre met entre le Havre et Rouen, les deux villes les plus importantes du département de la Seine-Inférieure, une distance de quatre-vingt-quatre kilomètres. La route fluviale porte à près du double cette distance: soit cent cinquante kilomètres. Nous n'aurions donc pas à nous occuper de Rouen, si la Seine ne lui avait créé un port, depuis longtemps classé parmi les plus actifs de France, parmi ceux qui peuvent, avec une presque certitude, compter sur l'avenir.

Large, à Rouen, de plus de deux cents mètres et offrant une bonne profondeur, le fleuve, constamment amélioré, permet aux navires calant _six mètres_ d'arriver en plein cœur du vieux duché neustrien, à moins de trois heures de Paris. Ces avantages ont influé très heureusement sur la navigation de la Seine et, depuis treize ans, le développement du commerce international rouennais a suivi une marche ascendante. Il n'était pas, dès lors, possible d'oublier l'ancienne capitale de la Normandie dans un travail destiné à mettre en relief nos ressources fluviales et maritimes. C'est d'ailleurs avec un vif plaisir que nous entrerons dans une cité où, souvenirs, monuments, richesse artistique, commerciale, industrielle, agricole, beauté de la situation se réunissent pour former un rare, un admirable ensemble, captivant à la fois les jeux et l'esprit.

* * * * *

Adossé aux collines élevées qui forcent la Seine à des détours multiples, ROUEN gravit plusieurs des pentes rapides et y installe quelques-uns de ses faubourgs, mais revient avec prédilection sur les rives dont le voisinage a fait sa fortune.

Des quais superbes ont rectifié le cours des eaux sinueuses; des ponts, soigneusement aménagés pour les besoins de la navigation, ont relié les berges et les îles, sur lesquelles se dressent les innombrables cheminées d'usines en pleine activité. Dans les rues, le long des quais, un mouvement de bon aloi annonce le travail. La voie ferrée amène ou remporte de nombreux voyageurs; les navires déchargent ou aménagent de riches cargaisons.... Et pour ornements au séduisant tableau, pointent vers le ciel les tours, les flèches des magnifiques églises, témoignages précieux de l'art de nos ancêtres, pendant que, semblables à un cadre opulent, se déroulent de toute part les grasses prairies normandes.

Peu de villes se présentent avec plus de charme, peu possèdent des chroniques plus attachantes, peu, encore, ont donné un plus grand nombre d'hommes illustres à la couronne glorieuse de la Patrie française.

Telle est la ville de Rouen dans le présent. Voyons rapidement ce qu'elle fut dans le passé.

* * * * *

Au grand désappointement de plusieurs archéologues, César, dans ses _Commentaires_, n'a pas fait mention de _Rotomagus_ ou _Rudomum_, capitale des _Véliocasses_! Mais César, selon toute vraisemblance, n'a pas nommé chacune des villes désolées par ses légions, et des fouilles bien conduites ont _heureusement_ fait découvrir des ruines romaines assez anciennes.

Combien est lente la marche du progrès moral humain! Les siècles s'ajoutent aux siècles sans avoir pu encore sérieusement battre en brèche le prestige des conquérants par les armes. Il semble, en vérité, que l'homme aime à trouver dans le sang et les larmes les éléments d'une éclatante renommée!

* * * * *

Rouen, toutefois, s'est depuis longtemps consolé de l'omission de César: son nom ayant pris une assez belle place dans l'histoire du pays, où il apparaît dès le troisième siècle. Parmi ses premiers évêques, plusieurs sont célèbres; saint Mellon et saint Avitien en commencent la liste. Prétextat unit, dans l'église métropolitaine, Mérovée, fils de Chilpéric Ier, à Brunehaut, rivale de Frédégonde, la marâtre du jeune prince. Le prélat portera la peine de son indépendance, et deux affidés aux gages de Frédégonde l'assassineront devant l'autel même de la cathédrale!

Saint Romain délivre la ville d'une _gargouille_ ou dragon qui ravageait ses faubourgs. Le bruit de ce miracle devint la cause d'une faveur accordée au chapitre de Rouen: la délivrance d'un condamné à mort, chaque année, le jour de l'Ascension.

Saint Ouen, ami de saint Éloi, se distingue autant par ses qualités d'administrateur que par ses vertus.

Et ainsi se déroule une longue phalange de prélats où figurent des noms historiques, parmi lesquels se distinguent ceux du grand Georges d'Amboise, des cardinaux: Charles de Bourbon, François de Joyeuse, François de Harlay....

Placée sur un fleuve navigable, dont l'embouchure se trouvait à souhait le long de la route habituelle suivie par les Northmen, la ville de Rouen ne pouvait échapper à l'invasion des hordes barbares. Maintes fois elle subit le pillage, l'incendie, la ruine.... Enfin, Charles-le-Simple, triste successeur de Charlemagne, fait mieux que d'éloigner à prix d'or les envahisseurs: il signe le traité de Saint-Clair-sur-Epte, conférant à Rollon, trop connu sur les bords de la Seine, la possession de la Neustrie, c'est-à-dire de la plus riche province de son royaume!!!

Tout aussitôt, Rollon s'occupe d'organiser le gouvernement du nouveau duché, qui dorénavant s'appellera, de par les conquérants, duché de Normandie.

Un des premiers soins du duc est de favoriser le commerce, en même temps que de mettre sa capitale sur un bon pied d'importance militaire. Enrichis par leurs incursions, les Normands tiennent à honneur, soit de faire montre de leurs trésors, soit d'essayer de racheter d'horribles crimes en bâtissant de splendides églises; alors marcha de front la rénovation complète de la pauvre province, encore saignante de tant de blessures reçues: Rouen y fut au premier rang.

Son commerce et son industrie lui valurent très promptement de grands privilèges. Ainsi les Rouennais avaient-ils obtenu, en Angleterre, du roi Édouard-le-Confesseur, le port de Dungeness, voisin de Douvres. Ils y exerçaient sur une grande échelle le plus florissant des trafics, et quand le roi Henri II leur accorda le monopole du commerce avec l'Irlande, on peut dire que, déjà, ils se l'étaient approprié par leur attention à profiter de toutes les occasions d'établir solidement leur prestige. C'est la belle époque de la _Ghilde_, ou association des marchands rouennais pour la défense et l'extension de leurs privilèges, association bientôt si puissante qu'elle en engendrera une autre, la _Communauté de Ville_, destinée, celle-ci, à la défense des droits civiques et politiques des bourgeois. Ses luttes contre les archevêques, contre la Cour, puis contre le Parlement sont célèbres.

Devenus rois d'Angleterre, les ducs de Normandie favorisèrent beaucoup Rouen, dont la Commune se montra toujours dévouée aux intérêts royaux. Elle le fit voir à plusieurs reprises, notamment quand Philippe-Auguste, vainqueur de Jean-sans-Terre, mit le siège devant la ville. La résistance fut longue et, si le lâche monarque anglais avait secouru les bourgeois, Philippe eût peut-être été obligé de se retirer. Mais la domination étrangère allait prendre fin sur le vieux sol neustrien.

Rouen, fidèle à ses ducs-rois, combattit avec le même zèle pour la couronne française, redevenue sa légitime souveraine, et cependant le joug fut trop souvent cruellement lourd. Philippe-le-Bel écrasa d'impôts la pauvre ville, qui voulut en vain se rebeller et finit par se consoler en recevant de Louis X, _le Hutin_, la fameuse _Charte_ dite _aux Normands_, octroyant aux habitants du duché le droit de «ne pouvoir jamais être cités en justice devant une autre barre que celle de leur province».

Avec raison, on a remarqué la persistance d'action de cette charte, puisque, même sous le règne du Roi-Soleil, on avait soin, dans les actes pouvant violer les vieux privilèges, d'introduire une phrase expresse: «Nonobstant Clameur de haro et Charte normande!»

On sait que ces mots: _Clameur de haro_, se rapportaient à la prodigieuse popularité obtenue par Rollon, le _grand justicier_. _Haro_ signifiait, à proprement parler, «J'en appelle à Rollon!» protestation toute-puissante que nous verrons jeter, dans les circonstances les plus dramatiques, à Caen, au milieu des funérailles de Guillaume-le-Conquérant.

Les derniers mots: _Charte normande_, s'expliquent d'eux-mêmes par l'octroi des privilèges dus à Louis-le-Hutin.

Philippe VI de Valois voulut constituer la Normandie en duché d'apanage pour son fils aîné; mais bientôt le Dauphiné allait être légué à la France, par Humbert II, son dernier seigneur, sous condition expresse que l'héritier du trône porterait le titre de Dauphin.

Philippe n'eut garde de refuser, et le premier titre ne fut plus porté que par un cadet de la maison royale.

L'infortuné second fils de Louis XVI s'appela d'abord (nul ne l'a oublié) duc de Normandie. Avec lui s'est éteint le dernier vestige de la création féodale du quatorzième siècle.