Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies
Part 5
--Oh! mon Dieu, le danger n'est pas moins grand ici. Nous allons être attaqués d'un moment à l'autre, et nous ne pouvons manquer d'être tous tués.
--C'est donc dans mon intérêt que vous m'envoyez chez les Omahas?
--Oui, et dans le nôtre.
--Ah!
--Parfaitement; écoutez-moi bien. Arrivé au village, vous vous présenterez de ma part à l'Œil-Gris, c'est le chef de la tribu, une de mes vieilles connaissances; vous vous annoncerez comme venant de ma part, vous direz que je suis en danger et que je demande secours; vous aurez soin surtout de le faire boire, et pour cela, vous emporterez avec vous une outre d'aguardiente; l'Œil-Gris, auquel vous montrerez cette machette, qu'il connaît parfaitement, se laissera convaincre et vous suivra avec ses guerriers, cinq cents hommes à peu près; vous les conduirez ici. M'avez-vous compris?
--Parfaitement.
--Partez donc tout de suite, et bonne chance. Songez que vous avez dans vos mains le sort de tous vos compagnons.
Le señor Pépé Naïpès, moitié flatté, moitié vexé de la mission qui lui était confiée, mais n'osant pas désobéir à l'ordre que son chef lui donnait, se mit en selle, fit le signe de la croix et partit, accompagné jusqu'aux derniers retranchements par les gambucinos qui le suppliaient de se hâter.
Il marchait depuis plus de deux heures et n'était plus qu'à une courte distance du village des Omahas lorsque tout à coup un lasso siffla à ses oreilles, un nœud coulant s'abattit sur ses épaules, et il roula à demi étranglé sur le sol.
Deux peaux-rouges se levèrent subitement du milieu des herbes qui les cachaient et se précipitèrent sur lui.
--Miséricorde! s'écria-t-il en fermant les yeux avec terreur, je suis mort.
[1] Voir, pour plus amples détails, le bel ouvrage de Washington Irving, intitulé _Astoria._
[2] Villages.
VII
NÉCULPANGUE.
Le señor Pépé Naïpès était perdu; déjà un des Indiens, saisissant son épaisse et rude chevelure, la tordait autour de son poignet, et son couteau à scalper décrivait autour du crâne de sa victime des cercles de plus en plus effrayants, lorsque le second Indien arrêta le bras de son compagnon en lui disant:
--Laisse ce chien, il est indigne de ta colère, sa vie nous sera plus utile que sa mort.
Le guerrier, sans répondre remit son couteau à sa ceinture en repoussant dédaigneusement le Mexicain du pied.
Celui-ci respira; il était sauvé, provisoirement du moins.
--Qui es-tu? reprit en espagnol l'homme qui s'était interposé si heureusement pour lui.
--Un pauvre diable de gambucino engagé par le chef d'une expédition qui cherche un placer.
--Tu mens, interrompit violemment le premier Indien; tu es l'associé et l'ami de don López Arriaga.
--Chef, je vous assure que vous vous trompez.
--Tais-toi, Nauchenanga sait ce qu'il dit; n'ai-je pas habité un mois parmi vous? Ne vous ai-je pas entendus souvent devant moi dévoiler vos projets?
Le Mexicain baissa la tète.
--Que voulez-vous de moi? demanda-t-il.
--La vérité! dit le vieil Indien d'une voix imposante.
Pépé Naïpès tressaillit à ces paroles; il considéra un instant Néculpangue d'un air effrayé, et il comprit aussitôt que la franchise seule pouvait le sauver; son parti fut bientôt pris.
--Parlez! murmura-t-il.
--Viens, lui répondit Nauchenanga, en lui faisant signe de se lever et de les suivre.
Pépé Naïpès obéit sans résistance.
Surpris par le tremblement de terre, Néculpangue et Nauchenanga avaient, comme les autres habitants de la Prairie, passé par tous les degrés de la terreur et risqué vingt fois de périr depuis le moment où ils étaient sortis de la grotte du sayotkatta pour se mettre à la poursuite de don López; aussitôt le danger passé, ils avaient exploré les alentours du camp et n'avaient pas tardé à retrouver les traces des gambucinos, mais ils les avaient perdues quelques lieues plus loin, et lorsque Pépé Naïpès était venu se jeter entre leurs mains, ils ne savaient plus de quel côté se diriger.
Escorté par les deux Indiens qui lui avaient fait quitter ses souliers et l'obligeaient à marcher à pied afin de le surveiller plus facilement, le Mexicain continua sa route en songeant avec tristesse au présidio de Santa Fé, et aux supplices que pourraient lui infliger les sauvages sur la mansuétude desquels il ne comptait guère. Après avoir marché assez longtemps au fond d'un ravin profondément encaissé entre deux collines, ils débouchèrent dans une large clairière située sur les bords du Néobraska, à peu de distance des loges des Omahas, vers lesquelles avait été envoyé Pépé Naïpès.
Ce lieu semblait complètement désert, mais les trois hommes n'eurent pas fait dix pas en avant qu'une centaine de Comanches peints et armés en guerre se levèrent tout à coup des hautes herbes au milieu desquelles ils étaient cachés. A cette apparition subite et imprévue, Pépé Naïpès ne put réprimer un geste d'effroi, mais ses compagnons se contentèrent de jeter un coup d'œil autour d'eux sans manifester la moindre surprise, et, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec les nouveaux venus, ils continuèrent leur route en silence; à part quelques Indiens qui les accompagnèrent, les autres disparurent aussi vite qu'ils s'étaient montrés.
Enfin, arrivés à un endroit où plusieurs pirogues se trouvaient échouées sur la plage, non loin des restes d'un brasier dans lequel les peaux-rouges se hâtèrent de jeter quelques brassées de bois sec pour le raviver, les deux chefs s'arrêtèrent en faisant signe au Mexicain de les imiter. Néculpangue, Nauchenanga et quelques autres s'assirent en cercle autour du feu et commencèrent gravement à fumer sans prononcer une parole.
Les naturels de l'Amérique ont la coutume de fumer ainsi quelque temps avant de prendre une résolution importante, d'entamer une discussion sérieuse ou de mettre à exécution un projet hardi.
Pépé Naïpès connaissait trop bien les mœurs indiennes pour s'étonner de la feinte indifférence des Comanches à son égard et de l'impassible lenteur avec laquelle ils humaient la fumée de leurs calumets: aussi l'idée de s'échapper de leurs mains ne lui vint pas un seul instant; il savait que tous ses mouvements étaient épiés et qu'au moindre geste suspect il serait en un clin-d'œil renversé et garrotté.
Le nombre des Indiens rassemblés dans la clairière croissait à chaque instant et ne tarda pas à devenir considérable; à leur costume et à la façon dont ils portaient la plume dans leur touffe de guerre, Pépé Naïpès reconnut que ces hommes n'appartenaient pas à la tribu qui avait attaqué le camp et s'en était emparée.
C'étaient en effet les deux cents guerriers comanches dont Nauchenanga avait annoncé l'arrivée à don López.
Néculpangue se leva, et, promenant un regard assuré sur les Indiens qui l'entouraient, il se recueillit une minute et prit la parole.
--Chefs des Comanches, dit-il de sa voix sonore et sympathique, nos frères les Pawnies des Prairies nous ont donné un bel exemple en détruisant le camp des visages pâles; mais le hardi coup de main tenté par nos frères n'a réussi qu'à moitié puisque le chef de l'expédition a su leur échapper, enlevant avec lui celle que nous avons juré de reconquérir, Rant-chaï-waï-mè, le Pigeon-Volant, la joie de nos cœurs et les délices de nos yeux; la laisserons-nous plus longtemps au pouvoir de ses ravisseurs?
A ces dernières paroles, un frisson de colère passa dans l'assemblée, et toutes les mains se crispèrent avec menace sur le manche des tomahawks et les canons des rifles.
--Voici mon avis, chefs des Comanches, continua impassiblement Néculpangue, sans paraître s'apercevoir de l'émotion profonde qu'il avait causée; interrogeons le visage pâle qui est entre nos mains: il doit savoir où est caché son chef que nous cherchons vainement; s'il ne veut pas parler de bonne volonté, nous saurons l'y contraindre, et nous nous mettrons à la poursuite des fugitifs, afin de prendre leurs chevelures et de les attacher au poteau des tortures à notre retour dans nos villages. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
--Notre père a bien parlé, répondirent en chœur les chefs en s'inclinant avec déférence devant le vieillard; la sagesse réside en lui, et c'est Guatéchù qui l'inspire.
--Bon! reprit Néculpangue, mes fils ont de l'indulgence pour ma tête grise, je les en remercie; que l'on fasse approcher le prisonnier.
Pépé Naïpès, saisi à l'improviste par deux guerriers, fut poussé jusque auprès du feu du conseil et placé en face du Lion-du-Désert. Assez peu rassuré par la manière brusque qu'on employait pour le mettre en scène, il recommença à trembler de tous ses membres et à recommander mentalement son âme à Dieu et à tous les saints du paradis.
Néculpangue le considéra un instant de cet œil profond auquel rien n'échappait, et un sourire de dédain plissa ses lèvres pâles; il avait reconnu du premier coup à quelle pauvre nature il avait affaire et combien il lui serait facile d'en obtenir tout ce qu'il voudrait; alors, changeant l'expression sévère de son visage pour prendre un air riant et affable, il s'inclina gracieusement devant le Mexicain, et ce fut d'une voix douce et insinuante qu'il entama l'entretien.
--Je suis heureux, dit-il, que Guatéchù m'ait permis de rendre service à mon frère.
--Service! s'écria avec chaleur Pépé Naïpès tout ragaillardi par les façons aimables de l'Indien... Caray!... chef, vous m'avez bel et bien sauvé la vie, sans vous j'étais un homme mort.
--Ai-je réellement sauvé la vie à mon frère?
--Hum! je le crois bien, et si Nauchenanga veut en convenir, je suis certain qu'il sera de mon avis.
--Mon frère me pardonnera, dit Nauchenanga d'une voix mielleuse en venant serrer la main du Mexicain avec effusion, la colère m'aveuglait, et je ne savais ce que je faisais.
--Oui, oui, répondit le ranchero, qui se rassurait de plus en plus et qui, par conséquent, en digne Mexicain qu'il était, devenait insolent, bavard et fanfaron; mais, c'est égal, chef, je vous engage une autre fois à faire plus attention; un malentendu est mortel dans certaines circonstances.
--Eh bien, voilà qui est certain, puisque mon frère l'assure, je lui ai sauvé la vie, reprit Néculpangue toujours impassible.
--Oui, chef, je le proclamerai à la face de tous.
--Très-bon! mon frère est reconnaissant. Refusera-t-il à son tour de faire quelque chose pour un homme qui a tant fait pour lui?
--Parlez, chef, je suis à vos ordres.
--Mon frère sait-il ce qu'est devenu le grand chef pâle?
--Caramba! si je le sais! il s'est sauvé, pardieu!
--Et mon frère sait-il dans quelle direction? Où il est?
--Pour cela, chef, j'ignore complètement comment se nomme l'endroit où il s'est retranché, mais je puis vous le décrire.
--Bon! mon frère n'a pas la langue fourchue, tout ce qu'il dit est vrai. Qu'il me décrive donc cet endroit.
--Avec plaisir, chef, répondit Pépé en faisant l'agréable; c'est une haute colline à quatre lieues d'ici, à peu près sur le bord de la rivière; sur le haut de cette colline est enterré un célèbre chef indien.
--La colline de l'Oiseau-Noir? demanda Néculpangue.
--En effet, chef, je crois que c'est le nom que j'ai entendu.
--Et Rant-chaï-waï-mè? Mon frère peut-il me dire ce qu'elle est devenue? dit Nauchenanga.
--Pardieu! chef, parfaitement, elle est au camp avec nous.
En ce moment un Indien vint dire quelques mots à l'oreille de Néculpangue.
--Très-bon! dit le vieux chef au Mexicain, je remercie mon frère; il peut se retirer.
--Un instant, dit une voix sévère; mon père Néculpangue ne se souvient-il plus de sa promesse? Cet homme m'appartient.
Et le sorcier, s'avançant au milieu de l'assemblée, posa sa main longue et osseuse sur l'épaule de Pépé Naïpès.
--Que veut faire de cet homme notre grand médecin?
--Je veux offrir demain, au lever du soleil, son cœur palpitant à Jurùpari, afin de détourner sa maligne influence.
--Que mon père laisse aller ce misérable, dit Néculpangue d'une voix douce; je lui réserve d'autres victimes plus dignes du dieu qu'il veut honorer.
--Impossible, reprit le devin d'une voix ferme, Jurùpari veut du sang.
Néculpangue baissa la tête. Quelque puissant que soit un chef indien, quel que soit son ascendant sur les membres de sa tribu, rien n'est plus incertain que ce pouvoir qu'un souffle et qu'un caprice peuvent briser dans une seconde, et la faveur éphémère dont il jouit peut s'évanouir à tout jamais, s'il ne sait, à force de politique et de concessions, mettre toujours la majorité dans ses intérêts, et surtout respecter les croyances superstitieuses de ses subordonnés.
Néculpangue connaissait trop à fond le caractère indien pour lutter plus longtemps et chercher davantage à soustraire à ses guerriers la victime qu'ils convoitaient.
--Que mon père, le grand médecin, soit satisfait, dit-il; cet homme lui appartient: Jurùpari sera content.
--Néculpange est un grand chef; que pendant mille lunes encore il puisse présider au feu du conseil et guider nos guerriers au combat, répondit le devin avec un sourire de satisfaction.
Les Indiens poussèrent un frénétique hourra de joie en félicitant Néculpange qui venait de reconquérir toute son influence un instant ébranlée par son hésitation.
Pépé Naïpès, en apprenant le sort qui l'attendait, poussa des cris pitoyables et se jeta aux pieds de ses bourreaux, qu'il chercha en vain à attendrir par ses larmes, résistant de toutes ses forces à ceux qui s'étaient emparés de lui et cherchaient à l'entraîner. Enfin il perdit tout espoir et n'opposa plus qu'une résistance machinale. On le jeta, solidement garrotté, au pied d'un arbre, en attendant l'heure du supplice.
VIII
LA CHASSE AUX ÉLANS.
Bien des heures s'étaient écoulées depuis que Pépé Naïpès était parti pour aller demander du secours aux Omahas, et rien ne faisait pressentir qu'il eût réussi dans sa mission et qu'il fût en marche pour revenir. L'inquiétude était grande au camp des gambucinos. Don López, debout sur le sommet du tombeau de l'Oiseau-Noir, regardait en vain dans toutes les directions; la solitude et le silence régnaient aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nulle créature ne se montrait, le paysage était seulement animé d'intervalle en intervalle par des bisons qui passaient au galop, des asshatas qui bondissaient de rocher en rocher sur le bord de la rivière, des vigognes et des daims à queue noire qui couraient effarés çà et là.
Le soleil baissait à l'horizon, et l'ombre tombant du ciel commençait à envelopper la nature comme d'un épais linceul.
Les Mexicains durent renoncer à l'espoir de voir revenir leur compagnon avant le jour suivant, à cause du mauvais état des chemins, et surtout vu la prudence, pour ne pas dire la poltronnerie de leur ambassadeur. Découragés par cette vaine attente, et surtout démoralisés par la mauvaise fortune qui les avait poursuivis depuis leur départ de Santa Fé, les gambucinos s'assirent en soupirant autour d'un feu qu'ils avaient allumé, malgré le danger d'être découverts, afin d'éloigner les bêtes fauves, et prirent leur maigre repas en échangeant de mornes regards, en hommes qui ont le pressentiment d'un malheur prochain, et dont l'énergie est tellement usée, qu'ils ne veulent même plus se donner la peine de réfléchir aux moyens de l'éviter. Don López n'était pas moins abattu que les gens qu'il commandait. Il se promenait de long en large, repassant dans son esprit tout ce qui lui était arrivé depuis un mois, voyant avec désespoir les rêves dorés dont il s'était si longtemps bercé avec bonheur évanouis à jamais, maintenant que sa troupe était réduite à une poignée d'hommes rendus craintifs et timides par le malheur.
Nauchenanga, le chef comanche, qui seul connaissait le gisement du placer, avait disparu; il était mort peut-être, et, sans lui, comment découvrir la mine d'or dans ces plaines immenses, labyrinthe dont le fil s'était cassé dans ses mains. Qu'il y avait loin du triste état dans lequel se trouvait réduit don López, au jour où, à la tête d'une cinquantaine d'hommes résolus et pleins d'espoir, il avait quitté le presidio avec la certitude de s'enrichir en peu de temps!
Ces navrantes réflexions l'avaient plongé dans une sombre mélancolie, et cet homme de fer, qui toujours avait brisé les obstacles surgissant sur son passage, qui, dans toutes les circonstances, s'était montré plus fort que la fortune adverse, commençait à douter de lui-même et presque à trembler lorsqu'il jetait un regard en arrière sur sa vie passée et qu'il songeait aux crimes dont elle était souillée.
A deux pas de lui, à moitié cachée dans l'ombre, se tenait accroupie la pauvre Rant-chaï-waï-mè.
Les bras croisés, la tête inclinée sur la poitrine, elle pleurait silencieuse et désolée. Elle aussi, la pauvre enfant, était bien changée depuis le jour ou nous l'avons rencontrée pour la première fois dans le rancho de Pépé Naïpès; ses joues avaient pâli, ses yeux s'étaient cernés: elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, car la captivité était dure pour cette fille des forêts habituée à la liberté du désert.
Don López l'avait toujours, il est vrai, traitée avec bonté; mais elle avait lu au fond du cœur de cet homme le féroce amour qu'il ressentait pour elle. Cette passion, qu'il n'osait lui déclarer, le rendait d'une jalousie telle, qu'il ne la quittait pas une seconde, passant des heures entières à la contempler sans dire une parole, obsession qui, pour la jeune fille, était devenue un supplice affreux.
La nuit était complètement tombée, le ciel d'un bleu sombre était plaqué d'une multitude d'étoiles qui scintillaient comme des diamants, la lune se levait à l'horizon, déversant sur la terre ses rayons argentés qui éclairaient les objets de lueurs fantastiques. Il faisait une de ces belles nuits du désert américain, pleines de senteurs étranges, et d'âcres parfums. L'air était pur, l'atmosphère transparente, la nature entière semblait se reposer de ses fatigues et reprendre des forces après ses convulsions de la nuit précédente; un silence majestueux planait sur la Prairie, silence troublé seulement par ces bruits sans causes connues que l'on entend dans les pampas et qui semblent être la respiration du monde endormi. Tout à coup, dans le calme, la hulotte bleue chanta à deux reprises différentes; son chant plaintif et doux résonna mélodieusement dans l'espace.
Rant-chaï-waï-mè tressaillit en jetant un regard en dessous à don López, qui n'avait fait aucune attention à ce cri.
--Eh! compère! dit un des gambucinos en s'adressant à son voisin, voilà un oiseau qui chante bien tard.
--Mauvais augure! répondit celui auquel on s'adressait.
--Caray! de quel augure parlez-vous?
--J'ai toujours entendu dire, reprit le second interlocuteur, que, lorsqu'on entend un oiseau chanter auprès d'un tombeau, cela présage un malheur.
--Que le diable vous confonde, vous et vos pronostics! avec cela que les malheurs nous ont manqué jusqu'à présent, et que nous avons eu besoin de présages pour cela!
En ce moment le chant de la hulotte bleue, qui la première fois s'était fait entendre à une distance assez éloignée, retentit avec une nouvelle force; il semblait s'être sensiblement rapproché et partir des arbres situés sur la lisière du camp.
Don López s'arrêta en levant la tète, comme s'il eût, quoique son esprit fut ailleurs, cherché machinalement à se rendre compte du bruit qui frappait son oreille; mais tout rentra dans le silence. Don López secoua la tête et reprit sa promenade.
La jeune fille, après avoir suivi ses mouvements avec une anxiété qu'elle n'avait pas eu la force de dissimuler et qui l'aurait trahie si quelqu'un avait songé à la regarder, respira avec force et reprit sa première position, feignant la plus grande indifférence; mais, pour un observateur attentif, il eût été facile de deviner que quelque chose d'extraordinaire se passait en elle, sa poitrine haletait, son regard brillait dans l'ombre, ses narines se gonflaient, enfin elle semblait en proie à une grande émotion intérieure.
Dès que les gambucinos eurent terminé leur souper, ils s'enveloppèrent dans leurs couvertures, s'étendirent devant le feu, et, fatigués de la marche du jour et des événements de la nuit précédente, ils ne tardèrent pas à être plongés dans un profond sommeil. Don López seul veillait, ainsi que la jeune fille, et encore son immobilité était telle, qu'il était impossible d'assurer qu'elle ne dormait pas.
La nuit fut tranquille et sans incident digne d'être rapporté, si ce n'est que le chant de la hulotte se fit encore entendre à trois reprises différentes, et qu'à chaque fois la jeune Indienne parut se réveiller.
Au point du jour, don López monta sur le tombeau de l'Oiseau-Noir. La solitude continuait à régner dans la plaine; seulement à une portée de fusil du camp, sur le versant de la colline, quatre ou cinq superbes élans rôdaient parmi les arbres.
A la vue de ces animaux, les gambucinos sentirent se réveiller en eux leurs instincts de chasseurs, et quelques-uns demandèrent à don López la permission d'aller les tirer; celui-ci n'osa leur refuser cette demande; mais il leur ordonna de ne se servir que du lasso, de crainte que les coups de fusil répétés par les échos ne vinssent frapper les oreilles des Indiens, qui se trouvaient peut-être embusqués dans les environs. Pour secouer la sombre tristesse qui l'accablait et pour rétablir la circulation dans ses membres engourdis par une longue veille, il partit avec les chasseurs.
A l'instant où ils quittaient le camp, le chant de la hulotte bleue se fit encore entendre, vif, pressant et saccadé comme un appel.
--C'est étonnant, murmura don López en s'arrêtant, je n'ai jamais entendu chanter cet oiseau pendant le jour.
--Oh! capitaine, déjà cette nuit il nous a fatigués de son ramage, répondit un gambucino, et, quoi qu'on en dise, un oiseau qui chante auprès d'un tombeau ça porte malheur.
Don López haussa les épaules avec dédain.
Dès que le chant de la hulotte eut fini de vibrer dans l'air, Rant-chaï-waï-mè leva la tête et regarda autour d'elle pour voir où étaient les gambucinos. Nul ne faisait attention à elle, les huit ou dix Mexicains qui restaient étaient groupés aux retranchements et suivaient avec intérêt les péripéties de la chasse.
La jeune fille profita de ce moment favorable, et, peu à peu, en rampant sur les genoux, s'arrêtant à chaque minute pour surveiller ses gardiens, le cœur palpitant et retenant sa respiration, elle arriva jusqu'à l'extrémité opposée du camp; une fois là, elle demeura immobile quelques secondes pour reprendre haleine et calmer les battements de son cœur; puis ayant jeté un dernier regard autour d'elle, la pauvre fille réunit toutes ses forces, elle s'élança, et, d'un bond prodigieux que le désir seul d'être libre pouvait lui faire tenter, elle franchit le retranchement, se releva, et se mettant à courir avec une agilité surprenante, elle gagna les premiers arbres de la forêt et ne tarda pas à disparaître au milieu d'un épais fourré de lianes, de ronces et de cactus dans lequel elle se faufila comme un serpent.
Personne ne s'aperçut de cette fuite; la chasse était à son plus haut point d'intérêt pour les gambucinos.
Don López et ses compagnons, munis de leurs lassos s'avançaient en silence du côté des élans, en ayant soin de prendre le dessus du vent afin de ne pas être dépistés par l'odorat subtil des intelligents animaux qu'ils voulaient atteindre; ceux-ci continuaient à brouter insoucieusement, marchant de côté et d'autre, sans paraître se douter qu'ils avaient des ennemis près d'eux.
Arrivés à une courte distance des élans, les Mexicains s'éloignèrent les uns des autres afin de pouvoir facilement faire tournoyer leurs lassos avant de les lancer, et marchant avec précaution pour ne pas produire le moindre bruit, se courbant et se faisant un rempart du tronc de chaque arbre, de crainte d'être aperçus, ils parvinrent ainsi à vingt ou vingt-cinq pas des animaux qui broutaient toujours; ils s'arrêtèrent là, échangèrent un regard entre eux, et calculant avec soin la portée de leur coup, ils jetèrent leurs lassos.
Alors il se passa une chose étrange.