Le lion du désert: Scènes de la vie indienne dans les prairies
Part 4
[13] Esprit des chemins.
[14] Souverain maître.
[15] Paradis indien.
[16] Enfants.
V
LE TREMBLEMENT DE TERRE.
Pendant que Nauchenanga se trouvait dans la grotte du sayotkatta, un drame terrible s'était accompli dans le camp des Mexicains.
Ordinairement, les Indiens n'attaquent leurs ennemis que par surprise; comme ils n'ont d'autre but que le pillage et qu'ils désespèrent de l'atteindre avec des gens aguerris, dès qu'ils trouvent une vigoureuse défense, ils cessent un combat devenu pour eux sans motif. Cette fois les Pawnies semblaient avoir renoncé à leur tactique habituelle, tant ils mettaient d'acharnement à assaillir les retranchements espagnols; souvent repoussés, ils revenaient avec une nouvelle ardeur, combattant à découvert, et cherchant par leur nombre à écraser un ennemi dont ils désespéraient de triompher autrement.
Don López, effrayé de la prolongation de ce combat dans lequel avaient péri ses plus braves compagnons, résolut de tenter un dernier effort et d'imposer aux Indiens à force d'audace et de témérité. Réunissant une vingtaine d'hommes qui lui restaient et au nombre desquels se trouvaient Pépé Naïpès et don Juan Venado, il commença à leur donner quelques ordres afin de mettre à exécution le projet qu'il avait formé; mais en ce moment les Pawnies, qui pour quelques minutes avaient suspendu l'attaque, poussèrent leur cri de guerre et revinrent à l'assaut avec une furie nouvelle, armés cette fois de torches allumées qu'ils lancèrent dans toutes les directions.
Bientôt le camp ne fut plus qu'une vaste fournaise. Les Indiens, profitant du désordre causé parmi les Mexicains par l'incendie, escaladèrent les ballots, envahirent le camp, se précipitèrent sur les gambucinos, et un combat corps à corps s'engagea. Malgré leur courage et leur habileté dans le maniement des armes, les Mexicains étaient accablés par la masse considérable de leurs ennemis. Quelques minutes encore, et c'en était fait de la troupe des gambucinos.
Don López comprit qu'il devait tenter un effort suprême pour sauver les hommes qui lui restaient; alors prenant à part don Juan Venado qui depuis le commencement de la lutte avait constamment combattu à ses côtés, il lui expliqua ses intentions, et, lorsqu'il fut certain que celui-ci allait exécuter ses ordres, il se rejeta au plus fort de la mêlée, et, assommant ou poignardant tous les Peaux-rouges qui se trouvaient sur son passage, il parvint à pénétrer dans sa tente.
Rant-chaï-waï-mè, le corps penché en avant, le cou tendu et l'oreille au guet, semblait écouter avec anxiété les bruits du dehors; à la vue de don López elle croisa ses bras sur sa poitrine et attendit.
--Dieu soit loué! s'écria le Mexicain, elle est encore ici. Suivez-moi, waïnè; il faut partir.
--Non, répondit résolûment la jeune fille, je ne partirai pas!
--Voyons, enfant, obéissez, et ne m'obligez pas à employer la violence: le temps est précieux.
--Rant-chaï-waï-mè est une femme indienne, elle ne craint pas la mort, dit fièrement la jeune fille.
--Qui vous menace de mort? Folle que vous êtes, s'écria don López avec colère, voulez-vous me suivre, oui ou non?
Rant-chaï-waï-mè haussa les épaules.
Le Mexicain vit que toute discussion était inutile et qu'il fallait violemment trancher la question; alors s'approchant de l'Indienne, il chercha à la saisir. Mais celle-ci, qui du regard suivait tous les mouvements de son maître, bondit comme une biche effarouchée, ramassa un machette qui se trouvait à terre auprès d'elle, et, le sourcil froncé, l'attitude menaçante:
--Arrière! dit-elle d'une voix saccadée, je veux; rejoindre les fils de ma nation qui m'appellent.
Don López s'élança sur la jeune fille; mais il recula aussitôt en poussant un hurlement de douleur: l'Indienne d'un coup de machette, lui avait traversé le bras.
--Je ne suis pas une femme des visages pâles, moi! s'écria-t-elle avec un accent de triomphe; le sang ne me fait pas peur.
Et, l'œil étincelant, les narines gonflées, les lèvres frémissantes, elle se prépara à renouveler la lutte.
Il fallait en finir; don López, dégainant son sabre; en porta la pointe au visage de l'Indienne; celle-ci leva machinalement le bras pour parer le coup qui la menaçait; alors, avec la rapidité de l'éclair, il fit tournoyer son arme, et du plat il en cingla un coup si terrible sur le poignet délicat de la jeune fille, que celle-ci laissa échapper le machette en poussant un cri; mais la valeureuse enfant se baissa aussitôt pour ramasser le couteau de la main gauche; don López s'élança sur elle et tous deux roulèrent sur le sol.
La lutte ne pouvait être longue; aussi, malgré les efforts inouïs de sa victime, don López était-il parvenu, au bout de quelques secondes, à s'en rendre maître et à lui nouer les bras et les jambes avec son lasso. Alors la pauvre fille, qui jusque-là s'était défendue en silence, sentit faiblir son courage et se mit à appeler à l'aide avec toute l'énergie du désespoir. Don López, tout en tâchant d'étouffer ses cris, la prit dans ses bras et courut vers l'entrée de la tente. Mais il recula tout à coup en laissant échapper un blasphème. Un homme lui barrait le passage, et cet homme était le Faucon-Noir! son ennemi mortel, l'homme qui, à Santa Fé, lui avait fait un si sanglant affront.
--Oh! oh! dit le chasseur avec un sourire sardonique, c'est encore vous, don López? Vive Dieu, mon maître! vous n'y allez pas de main morte!
--Passage! hurla le Mexicain en armant un revolver qu'il détacha de sa ceinture.
--Passage? répondit le jeune homme, tout en surveillant avec soin les mouvements de son interlocuteur; vous êtes bien pressé de nous fausser compagnie? D'abord, croyez-moi, remettez votre pistolet au repos, car je vous jure sur mon âme qu'au moindre geste suspect que je vous vois faire, je vous tue comme une bête puante; ainsi, trêve de menaces inutiles et causons un peu.
--Va pérorer aux enfers, chien maudit! s'écria don López en pressant d'un mouvement convulsif la gâchette de son pistolet.
Le coup partit.
Quelque rapide que fût le mouvement du chercheur d'or, celui du chasseur ne fut pas moins prompt; il se baissa pour éviter la balle, qui passa au-dessus de sa tête, et il épaula vivement son fusil. Mais il n'osa en lâcher la détente. Don López s'était rejeté au fond de la tente, se servant du corps de la jeune fille comme d'un bouclier.
Au bruit du coup de feu, les compagnons du Faucon-Noir se précipitèrent dans la tente, qui fut en même temps envahie par les Pawnies.
Les quelques gambucinos qui survivaient à leurs camarades, une quinzaine d'hommes tout au plus, que don Juan avait réunis d'après les ordres de don López, devinant ce qui se passait et désirant venir en aide à leur chef, se rapprochèrent à pas de loups, et, saisissant les cordes qui maintenaient la tente, les tranchèrent toutes à la fois. Alors cette masse de toile, n'étant plus soutenue, s'affaissa sur elle-même, entraînant et enveloppant dans sa chute tous les individus qui se trouvaient sous elle. Il y eut parmi les Pawnies et les chasseurs un instant de tumulte et de désordre effroyable; don López, profitant habilement de cet événement si heureux pour lui, se laissa glisser silencieusement au dehors, sauta sur un cheval, attacha sa prisonnière en croupe derrière lui, et, se mettant à la tête de sa petite troupe, il chargea vigoureusement les Indiens et passa comme un ouragan au milieu de la masse compacte qu'ils lui opposaient.
Le Faucon-Noir parvint enfin à sortir de dessous la tente, et il poussa un cri de rage et de désappointement en apercevant son ennemi galopant au loin dans la plaine; ce cri fut répété par les chasseurs et les Indiens. Sans perdre un instant, ils montèrent à cheval, et, abandonnant à quelques pillards le camp incendié, le Faucon-Noir et ses alliés se ruèrent à la poursuite des gambucinos.
Alors commença une de ces courses fabuleuses et incroyables, comme les habitants seuls des llanos peuvent en voir, courses qui enivrent et donnent le vertige, que nul obstacle n'est assez fort pour arrêter ou ralentir, car le but est la victoire ou la mort.
Les chevaux à demi sauvages des Indiens, semblant s'identifier avec les passions des maîtres féroces qui les montaient, glissaient dans la nuit avec la rapidité du coursier-fantôme de la ballade allemande, franchissaient les ravins et les précipices et volaient dans la Prairie avec une vitesse qui tenait du prodige.
Parfois, un cavalier roulait avec son cheval du haut d'un rocher, et tombait dans un abîme en poussant un cri de détresse, et ses compagnons passaient sur son corps, emportés comme par un tourbillon, répondant par un hourra de haine et de vengeance à ce cri d'agonie, dernier et lugubre appel d'un frère.
Cette poursuite acharnée durait depuis deux heures déjà, sans que les Mexicains eussent perdu un pouce de terrain; plusieurs chevaux s'étaient abattus; les autres, couverts de sueur, poussaient de sourds râlements de fatigue et d'épuisement, en soufflant par leurs naseaux une fumée épaisse, lorsque tout à coup un bruit terrible, surhumain se fit entendre; les mustangs, lancés à toute bride, s'arrêtèrent subitement sur leurs jarrets tremblants, en hennissant avec terreur, et les gambucinos, les chasseurs et les Indiens, levant les yeux au ciel, ne purent retenir un cri d'épouvante.
Un changement inouï s'était brusquement opéré dans la nature; la voûte céleste avait l'apparence d'une immense lame de cuivre jaune; la lune, immobile et blafarde, était sans rayons; l'atmosphère avait pris une transparence telle que les objets les plus éloignés se faisaient visibles; une chaleur étouffante pesait sur la terre, dans l'air il n'y avait aucun souffle qui agitât les feuilles des arbres, le Néobraska avait subitement cessé de couler.
Le grondement sourd qui s'était déjà fait entendre se renouvela avec une force dix fois plus grande; la rivière, soulevée tout entière comme par une main puissante et invisible, monta à une hauteur énorme et s'abattit tout à coup sur la Prairie, qu'elle envahit avec une rapidité inouïe; les montagnes oscillèrent sur leurs bases, précipitant dans la plaine des blocs de rocher qui roulèrent avec un bruit sinistre, et la terre, s'entr'ouvrant de toutes parts, combla les vallées, abaissa les collines, fit jaillir de son sein des torrents d'eau sulfureuse qui lançaient vers le ciel des pierres et de la boue brûlante, et commença à s'agiter avec un mouvement lent et continu.
--Terremoto! terremoto!... s'écrièrent les Mexicains en se signant et en récitant toutes les prières qui leur revenaient à la mémoire.
En effet, c'était un tremblement de terre, le plus épouvantable fléau de ces régions. La terre semblait bouillir, si l'on peut se servir de cette expression, montant et descendant incessamment comme les flots de la mer pendant la tempête; le lit des ruisseaux et des rivières changeait à chaque instant, et des gouffres immenses s'ouvraient de toutes parts sous les pas des hommes atterrés.
Les bêtes fauves, chassées de leurs repaires, repoussées par la rivière dont le flot montait toujours, vinrent, folles de terreur, se mêler aux hommes; d'innombrables troupeaux de buffles et de bisons parcouraient la plaine au galop, poussant de sourds gémissements, tombant les uns sur les autres, rebroussant chemin tout à coup, pour éviter les précipices qui s'ouvraient sous leurs pieds, et menaçaient dans leur course insensée d'écraser tout ce qui leur ferait obstacle. Les jaguars, les onces, les panthères, les ours gris, les loups, pêle-mêle avec les daims, les vigognes et les ahsathas, poussaient des hurlements plaintifs et ne songeaient pas à les attaquer, tant la frayeur neutralisait leurs instincts sanguinaires. Les oiseaux tournoyaient, en poussant des cris sinistres, dans l'air imprégné d'une odeur de soufre et de bitume, et se laissaient tomber lourdement sur le sol, foudroyés par la peur, palpitants, les ailes étendues et les plumes hérissées.
Un second fléau vint se joindre au premier et ajouter, s'il est possible, à l'horreur de cette scène. Le feu mis par les Indiens au camp des gambucinos avait gagné de proche en proche les hautes herbes de la Prairie et tout à coup s'était révélé dans sa majestueuse et terrible grandeur, embrasant tout sur son passage et projetant au loin des millions d'étincelles avec des sifflements terribles. Il faut avoir assisté à un incendie dans les pampas de l'Amérique du Sud pour se faire une idée de la splendide horreur d'un tel spectacle. Des forêts vierges brûlent tout entières, et leurs arbres séculaires se tordent avec des râles d'agonie, des frémissements et des tressaillements de douleur, poussant comme des créatures humaines des plaintes et des cris; les montagnes incandescentes ressemblent à des phares lugubres et sinistres, dont les immenses nappes de flammes montent en tournoyant vers le ciel, qu'elles colorent au loin de reflets sanglants.
La terre continuait par intervalles à ressentir de violentes secousses; vers le nord, les flots du Néobraska s'avançaient rapidement; au sud, le feu se précipitait par bonds rapides et saccadés. Les malheureux Peaux-rouges et les gambucinos, leurs ennemis, voyaient avec une terreur indicible l'espace se resserrer d'instants en instants autour d'eux, et les chances de salut leur échapper toutes à la fois. Dans ce moment suprême où tout sentiment de haine aurait dû s'éteindre dans leurs cœurs, don López et le Faucon-Noir, ne songeant qu'à leur vengeance, continuaient leur course rapide, bondissant comme des démons à travers la Prairie, qui bientôt allait, sans doute, leur servir de sépulcre.
VI
LA COLLINE DE L'OISEAU-NOIR.
Les deux fléaux marchaient l'un vers l'autre, et déjà les Indiens et les gambucinos pouvaient calculer avec certitude combien de minutes il leur restait à vivre encore, avant que leur dernier refuge fût englouti sous les eaux ou dévoré par les flammes.
A cette heure suprême, les Pawnies se tournèrent tous vers le Faucon-Noir, comme vers le seul homme qui pût les sauver.
Le chasseur abandonna la poursuite de don López.--Que demandent mes frères? dit-il.
--Que le chasseur pâle les sauve, répondit un chef pawnie.
Le jeune homme sourit en jetant un regard d'orgueil sur tous ces hommes qui attendaient de lui leur salut.
--Que mes frères écoutent, reprit-il: leur délivrance est entre leurs mains. Ne perdez pas de temps, tuez le plus de bisons que vous pourrez, dépouillez-les de leurs peaux qui vous serviront de pirogues, et, alors, que Wacondah vous protège.
Les Indiens poussèrent un cri de joie et d'espoir, et, sans plus hésiter, ils coururent sus aux bisons, qui, demi-fous de terreur, se laissaient tuer sans opposer de résistance.
Lorsque le Faucon-Noir vit que ses alliés s'occupaient activement de confectionner leurs pirogues, il songea de nouveau aux gambucinos. Ceux-ci non plus n'étaient pas restés oisifs. Dirigés par don López, ils avaient rassemblé quelques arbres que la rivière charriait, ils les avaient attachés les uns aux autres avec leurs lassos, et, après avoir ainsi confectionné à la hâte un radeau capable de les porter tous, ils l'avaient lancé dans l'eau et s'étaient abandonnés au courant.
Le Faucon-Noir, voyant son ennemi sur le point de lui échapper une seconde fois, n'hésita pas et le mit en joue. Mais don Juan Venado avait une vengeance à tirer du chasseur, et, profitant de l'occasion qui s'offrait à lui, il épaula vivement son fusil et fit feu.
La balle, dérangée par le mouvement du radeau, n'arriva pas au but que le Mexicain s'était proposé, mais elle brisa le rifle du chasseur dans ses mains au moment où il allait appuyer le doigt sur la détente. Les gambucinos poussèrent un cri de triomphe qui se changea subitement en cri de colère: le señor don Juan venait de tomber entre leurs bras mortellement blessé par le Castor, qui lui avait envoyé une balle en pleine poitrine.
Sur ces entrefaites, le jour se leva, et le soleil apparut montant splendide à l'horizon, éclairant de ses rayons le sublime tableau de la nature en travail, et rendant un peu de courage aux hommes et aux animaux.
Les Indiens, après avoir confectionné avec cette vivacité et cette adresse qui les distinguent une vingtaine de pirogues, commençaient déjà à les lancer dans les flots.
Les chasseurs cherchaient à lasser le radeau et à le tirer à eux, tandis que les gambucinos faisaient au contraire des efforts inouïs pour le maintenir dans le courant. Fleur-de-Genêt avait réussi à jeter son lasso de façon à l'engager fortement dans les troncs d'arbres, et deux fois Pépé Naïpès l'avait tranché avec son couteau.
Le Pigeon-Volant, dont on ne songeait pas en ce moment à surveiller les mouvements, profita d'une seconde pendant laquelle elle n'était pas épiée par don López, et se jeta résolument à la nage; mais, au bruit de sa chute, le Mexicain tourna la tête, et plongea à sa poursuite. Les chasseurs recommencèrent alors à tirer sur le gambucino, qui secouait la tête avec un rire sardonique à chaque balle qui frappait l'eau à ses côtés avec un sifflement sinistre.
--A moi! criait la jeune fille d'une voix haletante, à moi, Kolixi! à mon secours!
--Me voilà! répondit le Faucon-Noir, courage, mon amour, courage!
Et, n'écoutant que sa passion et sa haine contre le Mexicain, le chasseur mit son couteau entre ses dents et s'élança dans la rivière pour venir en aide à celle qu'il aimait.
--Viens! répétait le Pigeon-Volant, où es-tu? où es-tu?
Le jeune homme fit un effort terrible pour se rapprocher de Rant-chaï-waï-mè, et les deux ennemis se trouvèrent en présence au milieu des flots agités de la rivière. Oubliant alors tout sentiment de conservation, ils se précipitèrent l'un vers l'autre le couteau à la main.
En ce moment un bruit formidable, semblable à la détonation d'un parc d'artillerie, sortit des entrailles de la terre; une secousse terrible agita le sol, et la rivière fut refoulée dans son lit avec une force irrésistible. Don López et le Faucon-Noir, saisis par le colossal remous causé par cette effroyable secousse, tournoyèrent quelques secondes, furent brusquement séparés l'un de l'autre, et un gouffre infranchissable s'ouvrit entre eux.
Lorsque le chasseur se releva, il aperçut de l'autre côté du gouffre don López tenant avec un rire de démon la jeune fille évanouie dans ses bras. Il se laissa tomber sur le sol avec désespoir.
Cette secousse fut le dernier effort du terremoto; il y eut encore quelques oscillations, mais à peine sensibles, comme si la terre cherchait à reprendre son équilibre un instant perdu.
Les Pawnies, emportés sur leurs pirogues, étaient hors de danger; l'incendie commençait à s'éteindre faute d'aliments dans ce terrain bouleversé et inondé par les flots de la rivière.
Le Faucon-Noir restait seul à pied avec ses six compagnons au milieu de ce chaos indescriptible; il ne se découragea pas, et, voulant à toute force rejoindre les gambucinos, qui déjà avaient disparu derrière les immenses plis de terrain créés par le tremblement de terre, il fit signe à ses compagnons de lasser quelques-uns des chevaux qui galopaient dans la plaine, et, sautant en selle, les sept aventuriers se remirent à la recherche de leurs ennemis.
Don López, dans un de ses nombreux voyages à travers les Prairies, avait remarqué une colline dont la position était si forte, qu'il était facile d'y tenir plusieurs jours contre des ennemis en nombre même considérable; il s'était promis d'utiliser ce lieu, si quelque jour les circonstances l'obligeaient à recourir à un abri formidable. Ce fut donc là qu'il conduisit sa petite troupe.
Elle y arriva un peu après le milieu du jour.
Cet endroit se nommait la colline de l'Oiseau-Noir. Voici pour quelle raison on lui avait donné ce nom qu'il porte encore.
Les Omahas eurent, il y a une cinquante d'années, un chef fameux qui fit de sa nation la tribu la plus guerrière et la plus redoutée de toutes les peuplades indiennes des Prairies de l'ouest. Ce chef, qui se nommait _Waeh ing-guh sah-ba_, ou l'Oiseau-Noir, était non-seulement un grand guerrier, mais encore un grand politique. A l'aide du secret de certains poisons, et surtout de l'arsenic qu'il avait acheté à des marchands blancs, il était parvenu, en tuant traîtreusement ceux qui lui étaient opposés, à inspirer une crainte superstitieuse sans bornes. Lorsqu'il sentit la mort venir, il désigna le lieu qu'il avait choisi pour sa sépulture.
C'était une colline pyramidale d'environ cent vingt mètres de hauteur. Elle domine au loin le cours de la rivière qui en lave le pied, et, après avoir fait mille et mille détours dans la plaine, revient passer tout auprès. L'Oiseau-Noir ordonna que sa tombe fût élevée sur le sommet de cette colline, où il avait coutume de venir s'asseoir.
On exécuta ses dernières volontés. Son cadavre fut placé au sommet de la colline, à cheval sur son plus beau coursier, et l'on éleva un monticule par-dessus tous les deux: un bâton enfoncé dans le tombeau supportait la bannière du chef et les scalps qu'il avait enlevés à ses ennemis. Aussi la montagne de l'Oiseau-Noir est-elle un objet de vénération pour les Indiens, et lorsqu'un peau-rouge va suivre pour la première fois le sentier de la guerre, il vient raffermir son courage en contemplant cette cime enchantée qui renferme le squelette du guerrier Indien et de son cheval[1].
Les gambucinos prirent avec joie possession de la colline, qu'ils commencèrent à fortifier autant que cela leur fut possible, en coupant les arbres les plus gros qu'ils trouvèrent et en élevant d'épaisses palissades garnies de pieux taillés en pointe et défendues d'un fossé circulaire large de dix pieds dans toute sa longueur.
Ce premier travail terminé, don López monta sur la cime du tombeau de l'Oiseau-Noir et regarda avec attention dans la plaine. A cette hauteur, il découvrait une immense étendue de terrain. La Prairie et la rivière étaient désertes, rien ne paraissait à l'horizon, si ce n'est, ça et là, quelques troupeaux de buffles et de bisons, les uns broutant l'herbe épaisse, les autres nonchalamment couchés. Le Mexicain éprouva un sentiment de satisfaction indicible en reconnaissant que sa piste n'était pas encore découverte et qu'il avait le temps nécessaire afin de tout préparer pour une vigoureuse défense.
Il s'occupa de garnir son camp de vivres, pour ne pas être pris par la famine, si, ce qui était probable, il était attaqué. Il ordonna donc une grande chasse aux bisons, et, à mesure qu'on les tuait, l'on coupait leur chair en lanières très-minces que l'on étendait sur des cordes pour sécher au soleil et faire ce que dans les Pampas on nomme du _charqui_. La cuisine fut établie dans une grotte naturelle qui se trouva dans l'intérieur des retranchements. Il fut ainsi facile de faire du feu sans crainte d'être découvert, car la fumée se perdait par un nombre infini de fissures qui la divisaient et la rendaient imperceptible.
Les gambucinos, plus heureux que les chasseurs, n'avaient pas perdu leurs chevaux dans la terrible catastrophe de la nuit, et, comme en quittant le camp, ils les avaient chargés à la hâte de tout ce qui leur était tombé sous la main, ils se trouvaient pourvus de munitions de guerre et des objets indispensables à leur campement.
Ils passèrent la nuit à faire des outres avec des peaux de bisons; ils enduisirent les coutures de graisse afin qu'elles ne laissassent pas filtrer de liquide, et ils se firent en peu de temps une quantité considérable d'eau.
Au lever du soleil, don López remonta sur son observatoire, et, après avoir jeté un long regard dans la plaine et s'être assuré que le désert conservait sa solitude, il appela Pépé Naïpès.
--Compère, lui dit-il, vous allez monter à cheval et vous vous rendrez aux loges[2] des Omahas dont vous apercevez d'ici la fumée.
--Hum! fit le ranchero, seul?
--Oui, il est important que tous nos hommes restent ici; d'ailleurs, dans la Prairie, un homme se cache plus facilement que plusieurs. Et puis, que craignez-vous?
--Eh! d'être scalpé, donc!