Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 9

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Lorsque j'entrai avec le prêtre, elle venait de mourir. La seigneurie semblait avoir été mise au pillage, et tout le désordre qui suit une orgie régnait dans la chambre mortuaire. Warwara n'avait pas cette beauté paisible et solennelle que j'ai vue à la plupart des morts; ses traits étaient absolument défigurés: personne n'avait songé à lui fermer les yeux. Le prêtre se mit en prières; les serviteurs s'agenouillèrent à son exemple. Au dernier _Amen_, Zénobius parut sur le seuil avec le grand médecin de Lemberg. Tandis que celui-ci s'approchait du lit, puis haussait les épaules, le jeune parent pauvre de la baronne prononça un fervent _Pater noster_; il se pencha vers sa tante et lui ferma pieusement les yeux. Le soleil couchant projetait un dernier rayon d'or sur la main ouverte de la morte. Les ducats dont elle avait été si avare n'eussent pas brillé davantage.

Je reconduisis M. Kmietowitch au presbytère. Nous marchions côte à côte en silence, quand un cortège funèbre nous rejoignit. Nous nous rangeâmes pour le laisser passer.

--Qui donc enterre-t-on? demandai-je.

--Un paysan de Separowze, me répondit M. Kmietowitch; dans la contrée, il était connu pour le pire des ivrognes. Écoutez comme sa veuve le pleure.

En tête du cortège marchait un homme portant la croix; puis les chantres suivaient avec le diacre; six garçons robustes portaient le cercueil couvert de grosse toile blanche, et derrière le cercueil, venait la veuve, les cheveux épars, les vêtements déchirés. Le long cortège d'amis et de voisins, armés de fusils et de pistolets pour la plupart, faisait penser à des cosaques prêts au combat plutôt qu'à des paysans en deuil. Les bruyantes lamentations des pleureuses se mêlaient au murmure des prières et aux sons déchirants du _trembit_[4]. Quand tout eut fait silence, la veuve recommença ses sanglots et ses gémissements; en même temps, elle se tordait les mains, s'arrachait les cheveux.

[Note 4: Cor des Karpathes.]

--Ah! mon cher Zéphyrin, disait-elle, pourquoi m'abandonner? Comment vivrai-je sans toi, pauvre femme que je suis? Qui donc me battra maintenant, mon Zéphyrin? Qui donc m'accablera d'injures, puisque tu n'es plus, mon trésor? Dis! qui donc boira toute l'eau-de-vie du cabaret, qui donc s'endettera auprès des juifs, comme tu savais si bien le faire?...

Rien de plus étrange que cette lamentation ironique de la veuve qui, délivrée de son tyran, devait néanmoins se soumettre à l'usage. Toute l'_humour_ populaire de la Petite-Russie éclatait dans cette improvisation.

--C'est le jugement du défunt qui commence! fit observer Kmietowitch.

--Comment, pensai-je, jugera-t-on Warwara? Mais non, Warwara n'a rien à craindre; elle a veillé toute sa vie à ce que personne ne pût se trouver là pour gémir derrière son cercueil.

Je me trompais; les splendides obsèques de la baronne furent conduites par Zénobius, qui pleurait comme un enfant.

XIV

Aussitôt après les funérailles, survint le notaire Batschkock pour l'ouverture du testament. M. Kmietowitch et moi nous présentâmes chacun le pli qui nous avait été confié: c'était le même testament écrit en double.

À peine Batschkock en eut-il pris connaissance, qu'il poussa une longue exclamation:

--C'est fou! absolument fou! Jamais créature raisonnable n'a choisi un tel héritier. Il y a de quoi rire!

Cet héritier invraisemblable n'était autre que Mika. Toute la fortune des Bromirski était léguée à la petite chienne hargneuse, mais l'administration des biens restait confiée à Zénobius; il toucherait les revenus tant que vivrait l'intéressant quadrupède, à la condition de le soigner fidèlement. Mika, morte à son tour, tout devait retourner aux Carmélites de Lemberg, qui étaient chargées de prier pour l'âme de la défunte baronne.

Zénobius, en apprenant les bizarres dispositions testamentaires qui le concernaient, demeura d'abord atterré; il n'avait pas compté sur une obole.

--Laissez-moi m'asseoir, dit-il; je n'ai plus de jambes.

Mais, l'instant d'après, le jeune fou, bondissant jusqu'au plafond, saisissait Mika par les pattes et se mettait à danser avec elle. Les domestiques vinrent saluer leur nouveau maître, et aussitôt, comme il arrive pour tous les changements de gouvernement, les délateurs et les courtisans surgirent: Martschine lui chuchota un mot dans l'oreille droite, Piotre un autre mot dans l'oreille gauche, et Zénobius donna tout haut l'ordre d'ouvrir devant lui les malles d'Hermine. Sans se laisser intimider par les menaces, ni toucher par les pleurs de cette mégère, il reprit d'une main ferme tout l'argent, tous les objets précieux qu'elle s'était appropriés, saisit de l'autre main une cravache et la chassa ainsi de la seigneurie.

XV

L'argent est pour les hommes une pierre de touche. Zénobius riche ne ressembla guère à Zénobius pauvre; il perdit sa gaieté, ses joyeux enfantillages, son insouciance du lendemain. Bref, il ne resta rien de lui que l'amour voué une fois pour toutes à la blonde Cléopha. Contre cet amour, l'argent lui-même ne put rien. Au fait, comment Zénobius ne serait-il pas devenu triste et chagrin? Son opulence, son bonheur même, puisque la misère lui eût ôté le courage d'aspirer à la main de celle qu'il adorait, tout enfin dépendait de la vie d'un méchant roquet, vieux, obèse et maladif.

--Non, dit-il dans son honnêteté scrupuleuse, je ne ferai pas de Cléopha aujourd'hui une dame et demain une mendiante!

Il résolut d'amasser à force d'économies un petit capital qui lui permît de prendre charge de famille; pour cela, il fallait prolonger de trois années au moins la vie de Mika. Cela semblait impossible, vu les fréquentes indispositions de cette créature gâtée.

Zénobius entreprit d'arriver à ses fins en se privant de tout.

Plusieurs domestiques furent congédiés; il fit des réformes de toutes sortes, et la seigneurie prit une mine plus désolée encore que du temps de la baronne. L'esprit de cette dernière semblait toujours flotter dans les murs qui avaient abrité son avarice. Toutes les recherches du bien-être et du luxe étaient réservées pour la seule Mika, toujours couchée sur ses coussins comme une petite-maîtresse et plus grondeuse, plus irascible que jamais. Les soins assidus de Zénobius étaient reçus par elle sans l'ombre de reconnaissance; en vain se levait-il dès l'aube pour la brosser lui-même, en vain la baignait-il chaque semaine avec des précautions infinies, la séchant ensuite dans du linge chauffé, l'emmaillotant comme un poupon de sa pelisse de zibeline pour la porter dans le lit d'édredon où elle consentait à dormir. À table, Mika recevait du bout des dents les meilleurs morceaux. Si elle les refusait, Zénobius suppliait, cherchait à l'amuser, appelait une foule de chiens imaginaires, Diane, Azor, Jupin, jusqu'à ce que Mika, poussée par la jalousie, eût surmonté sa répugnance et mangé son potage. Il lui tenait compagnie dans le carrosse où elle trônait, tout comme une noble dame, disait Piotre; mais rarement elle se décidait à sortir, et il fallut que son gardien, puisqu'il ne pouvait se résoudre à l'abandonner aux soins douteux des domestiques, prît des habitudes sédentaires. Plus de visites au presbytère. A peine lui permettait-elle de lire ou de fumer à sa guise! Combien de fois le pauvre Zénobius fut-il réveillé en sursaut, la nuit, par le cauchemar qui lui montrait Mika courant quelque danger! Il n'avait plus de repos avant de s'être assuré que la bête endormie respirait bien. Le médecin de la maison ne suffisait pas à cette princesse; on consultait pour elle à Kolomea, même à Lemberg; mais rien ne pouvait vaincre un embonpoint alarmant qui la rendait de jour en jour plus lourde et plus haletante.

--Plaignez-moi, me dit Zénobius un jour que j'étais allé le voir; plaignez-moi; je me sacrifie à ce maudit animal, et il ne me donne en échange que du souci, tant de souci que je voudrais le battre jusqu'à l'assommer; mais que deviendraient mes revenus si je suivais mon envie?

J'entrai avec lui dans le salon où Mika reposait accablée sur ses fourrures. Elle ne se leva pas pour courir à la rencontre de Zénobius, elle ne poussa pas un aboiement joyeux, elle ne remua même pas la queue, comme l'eût fait tout autre chien à la vue de son maître. L'homme était ici l'esclave de la bête, et on eût dit que la bête s'en rendait compte, car elle appela Zénobius d'un grognement sourd, et Zénobius obéit à ce chien qu'il détestait, parce que le chien était riche.

--Vous voyez, me dit-il avec amertume, je reçois des ordres.

Mika parut comprendre qu'il se plaignait, car, se levant avec une fureur soudaine, elle se mit à japper en montrant ses dents aiguës, qui mordirent Zénobius de la belle façon lorsqu'il essaya de l'apaiser.

Enfin le pauvre diable tomba dans une mélancolie profonde; il évitait ses amis, maigrissait à vue d'oeil.

--Comment, disait M. Kmietowitch, un homme peut-il être poussé par la cupidité jusqu'à devenir le valet d'une bête?

Il y avait trois mois que la baronne était morte. Un soir, je faisais au presbytère une partie d'échecs avec la belle Cléopha, lorsque Zénobius, tout de noir vêtu, traversa les champs à grands pas, semblable à un corbeau sur la neige, et se précipita dans la chambre où nous étions réunis, la famille du prêtre et moi. Il avait l'air désespéré; ses cheveux tombaient par mèches éparses sur son pâle visage, il tenait un pistolet; sans prononcer un mot, il embrassa les genoux de Cléopha.

--Est-ce que Mika est morte? demandai-je.

Ce fut, je l'avoue, ma première pensée.

--Que m'importe qu'elle meure! s'écria-t-il avec emportement. J'en ai assez de cet ignoble esclavage!...

--Dieu soit loué! interrompit le prêtre.

--Dites que vous aurez pitié de moi, Cléopha; promettez de devenir ma femme, et je renonce à toutes mes richesses. Je casse la tête de Mika,--et il brandit son pistolet...--Cléopha, le veux-tu?.. J'aime mieux, pour ma part, m'atteler moi-même à la charrue que de renoncer plus longtemps à ma dignité d'homme.

La belle fille ne répondit pas tout d'abord; ses yeux étaient baissés sur l'échiquier. Tout à coup, sa main un peu grande, mais bien faite et blanche comme l'ivoire, sortit de la fourrure dont était bordée sa kazabaïka, et poussant un pion avec tranquillité:

--Échec et mat! prononça-t-elle.

Notre partie était terminée. Alors elle se tourna vers Zénobius, toujours à ses pieds:

--Je serai votre femme, lui dit-elle, mais ne tuez pas le chien, car il serait aussi absurde de repousser l'argent que de s'en faire l'esclave.

Ainsi Mika trouva grâce devant la blonde Cléopha, qui, un mois plus tard, entrait en maîtresse à la seigneurie, le petit chien du presbytère sur ses talons. Ce chien vif, espiègle, toujours frétillant, bondissant, avait vraiment le diable au corps; je n'en vis jamais de plus drôle ni de plus aimable. Il fit ce que toute l'énergie et toute la sagesse de Cléopha n'auraient pas su accomplir peut-être. Il relégua les médecins dans l'ombre, il sauva la vie de Mika. Celle-ci accueillit d'abord ses avances d'un air boudeur; mais, à la fin de la première journée, les deux chiens s'ébattaient comme de vieux camarades à travers les jardins. L'exercice rendit à Mika l'appétit que doit avoir un chien bien portant et même la taille svelte qu'il ne semblait pas qu'elle pût jamais recouvrer. Elle devint mère de famille et acquit tout naturellement les qualités que ce titre comporte. Je suppose qu'elle vit encore.

BASILE HYMEN

I

Nous étions tous deux fatigués, moi et mon chien; il me suivait lentement, la langue pendante, la queue rentrée entre les jambes. Voici donc une forêt! Qui pourrait résister à sa fraîcheur délicieuse? J'appuie mon fusil contre le tronc d'un chêne, et je m'étends à l'ombre, sur l'herbe épaisse. Mon chien se laisse tomber auprès de moi; il n'en peut plus! L'après-midi a été si chaude, si accablante! Depuis le matin, nous battons les champs, les bois, les buissons, toute la contrée, sans autre butin que deux bécasses, et nous sommes égarés!... Enfin, il y a là cependant devant nous un petit village,--un village dans les environs duquel je n'ai jamais chassé. Quel effort il faudra encore pour l'atteindre!... Le soleil brûle toute la campagne; les gros nuages noirs semblent prêts à se laisser tomber comme autant de poids énormes qui écraseront les épis mûrs, déjà courbés vers la terre; au delà des moissons ruisselantes d'or, la grande prairie est sèche comme si elle avait passé l'année dans un herbier; les chevaux paissent couchés; de loin en loin, à de rares intervalles, tinte faiblement une clochette. La fumée elle-même ne s'élève qu'avec lenteur au-dessus des cheminées du village. Elle ne monte pas; elle s'arrête, comme pour s'y reposer sur les toits de chaume noircis. Sous une haie vive dort un jeune garçon vêtu de toile, pieds nus, le visage contre terre, et dans le ruisseau qui coule lentement près du village se baignent de petits paysans. Ils barbotent, jettent des cris, éclatent de rire; c'est le seul bruit qui rompe ce morne silence. Derrière moi, la forêt sommeille immobile; seules, les feuilles d'argent d'un tremble élancé chuchotent entre elles: on dirait des coeurs palpitants qui frémissent et s'entre-choquent. Aucun oiseau ne se fait entendre; mais les mouches bourdonnent en revanche, et les papillons, voguant sur les ondes de l'air embrasé, se poursuivent avec mille jeux folâtres. Au-dessus de moi planent des cigognes; à peine paraissent-elles grosses comme des hirondelles. Quelle bonne odeur de foin frais coupé! Mais, de plus en plus, les nuages s'amoncellent, et le ciel s'assombrit.

--Je crois, dis-je à mon chien, que nous aurons de l'orage.

Il me comprit. Les animaux nous entendent souvent mieux que les hommes. Se levant, il battit la terre du superbe panache de sa queue. Je jetai mon fusil sur mon épaule et me dirigeai vers le village. Il était trop tard: déjà avait soufflé ce coup de vent impétueux qui amène la pluie. Des pyramides de poussière soulevées entre le ciel et la terre semblèrent étayer la voûte sombre; les ondes jaunes du blé se brisèrent contre la forêt comme une mer agitée, le tonnerre gronda, on eût dit qu'un drap noir descendait du firmament pour s'étendre sur le monde et le cacher. Puis un éclair déchira ces ténèbres comme si les portes du ciel étaient forcées soudain; par la crevasse béante jaillit l'éternelle lumière qui éblouit nos yeux. Depuis quelques secondes, de larges gouttes d'eau brillaient sur les feuilles. Tantôt la campagne semblait illuminée par des feux de Bengale, tantôt elle s'effaçait dans la nuit. Un éclair, un roulement prolongé se succédaient avec précipitation; le vent hurlait comme une meute de loups, et maintenant tombaient des torrents de pluie, fouettant les arbres chargés de fruits et les épis brisés. Je courais... Le ciel s'éclaircit peu à peu et changea de couleur: rouge tout à l'heure, il devint jaune clair, pour passer de là au violet foncé. La pluie faisait songer à un rideau gris illuminé par derrière; sous mes pieds se formaient des ruisselets rapides; dans l'air flottait une odeur étrange, comme si le soleil eût été une grande torche de résine secouant sa fumée autour d'elle. Les saules, au bord de l'eau écumante, gémissaient comme si l'ouragan eût éveillé leurs âmes. Au milieu d'un pétillement pareil à celui de la fusillade pendant le combat, je me jetai, sans en demander la permission, dans la première maison venue, si brusquement que je renversai presque un homme debout sur le pas de la porte. Nous nous secouâmes à l'envi mon chien et moi; je posai mon fusil dans un coin et m'approchai de l'âtre, où flambait un bon feu.

De l'autre côté de la cheminée étaient assis sur un banc trois paysans qui pouvaient représenter les trois degrés de la vie. L'un, à moustaches et à cheveux blancs, ses chausses de toile retenues par une ceinture brune, la tête et les pieds nus, était évidemment le propriétaire du lieu. À côté de lui se trouvait un vigoureux gaillard de quarante ans, hâlé, une pipe à la bouche, vêtu d'ailleurs comme le vieillard, mais avec des bottes et un chapeau de paille qu'il avait dû tresser lui-même; c'était sans doute un voisin. Le troisième était un beau jeune homme habillé de drap brun et portant sur sa tête bouclée un bonnet de peau d'agneau noir, à la manière persane; celui-là était sans doute quelque hôte étranger. Auprès d'eux, mais leur tournant le dos, trônait sur un coffre de bois peint, avec la majesté d'une tzarine, une jolie femme de trente ans environ, au petit nez impertinent dans un frais visage, aux lèvres rouges moqueuses et aux yeux gris d'un calme étrange sous leurs épais sourcils noirs. Elle portait de hautes bottes, une jupe bleue et rouge, une chemise brodée, des grains de corail au cou, une pelisse blanche en peau d'agneau et un mouchoir de tête bigarré. Une autre femme plus âgée, à la physionomie avenante et douce, faisait la cuisine sur un feu qu'activait certaine grande fille maigre, l'air affamé. Deux jeunes gars s'appuyaient contre le mur; un gamin de huit ans enfin, sommairement couvert d'une chemise, s'occupait, assis sur le sol de glaise battue, à tailler un sifflet de sureau qu'il essayait de temps à autre pour en tirer le cri d'un cochon de lait.

L'homme que j'avais failli renverser devant la porte et qui maintenant examinait tranquillement mon fusil, en connaisseur, était après tout la seule figure vraiment remarquable de ce cercle. Figurez-vous un oiseau, une âme d'oiseau dans un corps humain. Le profil acéré, les yeux ronds, clairs, pénétrants et caves, des bras qui s'agitaient comme des ailes, la démarche d'une alouette courant et sautillant sur la terre labourée, une voix aussi claire que celle du chanteur emplumé qui pépie dans l'aubépine.

Ces braves gens me saluèrent, chacun à sa manière, les hommes en se levant et en se découvrant la tête, la jeune femme en montrant deux rangées de dents éblouissantes, l'homme à figure d'oiseau en me baisant l'épaule. Nous autres, Petits-Russiens, nous sommes un peuple de bavards; aussi ne manquai-je pas d'entamer l'entretien par les questions de rigueur sur l'état de la récolte. Puis, je demandai au vieux paysan combien il avait d'enfants. Le vieux appuya le menton sur sa main, poussa un soupir, se mit à compter sur ses doigts et dit enfin, en désignant le petit garçon qui taillait un sifflet:

--Voilà le dernier.

--Quel âge a-t-il?

Le bonhomme se livra aux mêmes manoeuvres, mais cette fois sans trouver de réponse.

--Et l'aîné?...

--L'aîné? Eh bien! Waschko, quel âge as-tu? Dis-le, ne te gêne pas.

Waschko sourit sans plus parler qu'une carpe.

--Avez-vous beaucoup de bétail? avez-vous des chevaux? poursuivis-je.

Le visage du paysan s'illumina. Se levant à demi, puis se rasseyant, il répondit avec volubilité:

--Je remercie monsieur le bienfaiteur; feu mon père avait deux chevaux et une vache; quelques poules aussi couraient par-ci par-là; mais, depuis que la servitude est abolie, nous avons, Dieu merci, quatre chevaux ronds comme des porcs et deux boeufs de Hongrie, vous savez ces boeufs à grandes belles cornes, et cinq vaches; l'une d'elles vient de Suisse; elle est blanche à taches noires, elle aura quatre ans à l'Ascension.

Ce récit homérique fut interrompu par l'entrée d'un homme âgé dont l'habillement se rapprochait de celui des gens de la ville. Ce nouveau venu ôta son chapeau, qui ruisselait comme une gouttière, et approcha ses mains de la flamme du foyer.

--Vous voici donc de retour? lui dit notre hôte avec un plaisir évident.

--Bien mouillé, sans doute? ajouta la vieille femme d'un air de sollicitude.

--Mais non, très-peu, répondit l'étranger,--et son accent trahit aussitôt pour moi l'homme bien élevé;--lorsqu'a commencé cet affreux orage, j'étais justement chez le juge; là, j'ai appris que Russine était dans votre maison, et j'accours.

La belle femme en pelisse blanche sourit avec fierté.

Il était curieux de voir l'accueil que l'on faisait de tous côtés au visiteur, celui-ci le débarrassant de son chapeau, cet autre de son manteau, un troisième chargeant de tabac sa pipe d'écume de mer; le petit garçon se leva pour lui montrer son sifflet; les animaux de la maison eux-mêmes lui faisaient fête, se disputant ses caresses.

--C'est Dieu qui vous envoie, dit celle qu'il avait appelée Russine en quittant sa place sur le coffre pour s'approcher de lui. À qui ferons-nous maintenant un joli procès?

--Ne deviendrez-vous donc jamais raisonnable, Russine? Dans quel but se créer de pareils embarras?

--J'ai besoin d'agitation autour de moi; la tranquillité me tue.

--Prenez donc un mari.

Russine sourit encore et regarda le jeune homme au bonnet de fourrure.

--Je vous l'ai déjà dit, et aujourd'hui je viens vous renouveler la même proposition. Au lieu de faire à Martschin Wisloka un procès qui vous ruinera tous les deux, tendez-lui la main, devenez sa femme.

Les yeux baissés, elle tiraillait sa chemise brodée:

--Qu'il m'en prie lui-même!

L'étranger s'assit sur le banc auprès du jeune paysan et lui parla tout bas, puis il se leva, fit un signe à la jeune femme et passa dans la chambre voisine. Elle le suivit, non sans lever d'abord coquettement son petit nez vers son bel adversaire, qui, pour sa part, la couvait des yeux.

--Une jolie femme! fis-je observer.

--Une riche veuve! ajouta notre hôte.

--Mais qui ne craint pas la chicane, insinua le paysan de moyen âge. Des procès, toujours des procès avec elle. C'est effrayant! celui qui la prendra pourra, je gage, chanter la chanson:

Je n'irai pas à la maison, Je n'irai pas à la maison. Mieux vaut cent fois le cabaret. À la maison me bat ma femme!

Tout le monde se mit à rire, mais sans bruit, comme on rit dans la bonne compagnie.

--Et lui, repris-je, qui est-il?

--Un procureur, répondit le jeune paysan, un procureur clandestin, non autorisé, s'entend.

--Il est ce que tu dis, expliqua le vieux, il l'est et il ne l'est pas. Les procureurs clandestins sont toujours des fripons, et celui-ci est un honnête homme. Il a été même propriétaire; c'est un noble, c'est un savant, et il nous aide, nous autres paysans, contre les seigneurs.

--Quel est son nom?

--Basile Hymen.

--Les gens de ce métier s'enrichissent, dit la vieille paysanne; seul Basile Hymen ne prend l'argent de personne, bien qu'il soit pauvre. Tout au plus accepte-t-il un gîte pour la nuit, ou s'assoit-il à notre table, ou consent-il à ce qu'on lui prête une paire de bottes.

--Oh! s'écria le bizarre individu à tête d'oiseau, c'est un brave homme!

Notre hôte sourit.

--Il convient que celui-ci fasse son éloge, me dit-il; Basile Hymen l'a sauvé lorsqu'on l'accusait d'un vol.

--Je ne suis pas un voleur! cria l'autre en se précipitant sur lui, comme s'il eût voulu le cribler de coups de bec.

--Tu es un voleur des champs, Gabris, répliqua tranquillement le vieillard.

--Non, non, un voleur dérobe en cachette; moi, je ne me cache pas.

--C'est encore vrai, affirma le bonhomme d'un air fin; il prend tout au grand jour, à la clarté du soleil.

--Et qu'est-ce que je prends?

--Tout ce que le bon Dieu fait croître.

Chacun se mit à rire, et Gabris comme les autres.

--Mais, dit-il, réfléchissez donc! Est-ce Dieu qui a tracé la limite des champs? Il fait mûrir les fruits pour tout le monde. Qui donc est le voleur? N'est-ce pas celui qui accapare ce qui appartient à tous et qui lègue sa proie après lui à ses héritiers? Oh! c'est bien différent si l'on a soi-même créé quelque chose en dehors du bon Dieu. Il va sans dire que celui qui abat les arbres, qui les taille et qui se bâtit une maison, est bien le maître de cette maison, et que celui qui tanne la peau d'un veau et s'en fabrique des bottes est bien le maître de ces bottes. Personne ne lui disputera cela, pas plus que l'argent qu'il gagne.

--Bon! pensai-je, nous avons affaire ici à l'un de ces philosophes selon la nature, qui donnent aux Polonais le droit d'appeler nos paysans des communistes. Vous ne prenez donc que les fruits de la terre? demandai-je tout haut.