Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni
Chapter 7
--Je veux bien contribuer à cette oeuvre selon mes moyens, dit-elle enfin. On m'a déjà parlé de votre peintre; je ne doute pas de son génie, mais, pour parler franchement, ce génie, ne craignez-vous pas de l'étouffer?
--Ah! madame, vous ajoutez donc foi, vous aussi, à cette sotte redite que le talent ne grandit que dans la misère? Il est prouvé cependant que les plus grands esprits ont été ceux que ne tourmentaient pas le besoin de produire pour satisfaire aux nécessités vulgaires de la vie.
--C'est possible! répondit-elle en cherchant dans ses poches quelque menue monnaie de cuivre; puis elle prit la feuille, s'approcha du secrétaire, écrivit deux ou trois mots qu'elle sécha au moyen d'une pincée de sable prise dans le crachoir, compta et se relut encore une fois, puis me rendit en soupirant la liste, plus cinquante kreutzers.
--Tout ce que je vous demandais, c'était de me dire si le jeune homme était vraiment digne de notre compassion, de nos secours. Vous êtes-vous bien assuré de sa reconnaissance? Vous paraissez avoir un bon coeur. Les gens en abuseront souvent.
Elle se laissa retomber négligemment sur le sofa auprès de moi:
--Quand on montre tant de sensibilité à propos de quelques méchants arbres, qu'est-ce que cela doit être, bon Dieu, quand il s'agit d'un homme! Permettez cette observation à une vieille femme: je ne vous crois pas un garçon pratique... eh! eh! cela viendra, monsieur, avec le temps!... Il faudra que vous vous pénétriez d'une chose: c'est que dans ce monde il ne s'agit pas de coeur bon ou méchant, mais d'une loi de nature. Celui-ci profite de celui-là tant qu'il peut. Il n'est personne qui hésite à se servir, pour atteindre au plus haut, d'une échelle vivante, oui, oui, d'une échelle formée de têtes d'hommes!
Elle fit un mouvement du pied; on eût dit que ce pied se posait avec joie sur la nuque d'un des malheureux qu'elle avait renversés impitoyablement comme les chênes séculaires de sa forêt.
--Permettez-moi, madame, de vous contredire à mon tour, répliquai-je en m'efforçant de rester poli; l'expérience nous enseigne à aider le prochain, ne fût-ce que par intérêt personnel, afin d'être secourus nous-mêmes le cas échéant.
--C'est tendre la main à la paresse, à la sottise, s'écria madame Bromirska, tout agitée. L'indigent ne peut s'en prendre de son indigence qu'à lui-même.
--Pas toujours. Il y a une sorte de pauvreté qui, comme la richesse, étouffe nos élans, paralyse nos forces.
--Ah! vous êtes aussi des ennemis de la richesse? Vous nourrissez ces dangereuses idées modernes qui conduisent au communisme, vous vous faites l'apôtre du partage universel?
--Vous vous trompez, madame, répondis-je. Je crois impossible de rendre tout le monde riche, car si chacun était riche, tout le monde manquerait du nécessaire, personne ne voulant plus travailler. Jusqu'ici, malheureusement, ni les philosophes, ni les économistes, n'ont réussi à résoudre le grand problème d'un partage équitable de la propriété, mais il me paraît hors de doute que, dans la classe moyenne seulement, la vie d'un peuple, celle de l'humanité tout entière pousse de saines racines. La pauvreté, comme la richesse, a toujours arrêté le progrès. Richesse et pauvreté sont les différentes formes de la même maladie. La santé n'existe que là où vous trouvez en équilibre le travail et le gain, et là aussi est la liberté. La propriété sans le travail engendre la tyrannie, et le travail sans la propriété conduit à l'esclavage.
--Mais c'est tout à fait selon la nature, décida la baronne en roulant une nouvelle cigarette.
--Le croyez-vous, madame? Moi, je crois tout le contraire. D'où vient que les descendants de familles riches déclinent à la seconde ou troisième génération, tandis que les descendants des pauvres s'élèvent tout aussi sûrement, de sorte que la nature, en somme, tient la balance égale entre la richesse et la pauvreté? Il faut que dans la première il y ait quelque chose de démoralisant, et dans la seconde une force qui nous pousse et nous fait aspirer en haut.
--Vous avez raison, répliqua la baronne: j'ai eu l'occasion d'observer cela par moi-même. Jetons seulement un coup d'oeil sur notre pays. Voyez comme tout a changé ici pour les deux grandes races dominantes, la noblesse polonaise et le paysan petit-russien, depuis 1848. Notre noblesse déchoit de plus en plus, tandis que le paysan prospère.
--Vous reconnaissez donc que la circulation de l'argent s'accomplit selon les lois de la nature, tout comme la circulation de la vie?
--C'est pour cela, s'écria la baronne, c'est pour cela que je remercie Dieu de n'avoir pas d'enfants qui gaspilleraient les biens que j'ai su acquérir!
--Vous ne pourrez pourtant, madame, emporter votre argent là-haut.
--Malheureusement non, mais j'ai depuis longtemps réfléchi à ce que je ferais en cas...
Elle fut interrompue par les aboiements d'un petit roquet qui s'élança dans la chambre. Tout blanc et joliment rasé, il avait une crinière et une queue de lion; chaque poil de son corps se hérissa de colère à ma vue, comme s'il eût voulu me déchirer:
--Paix, Mika! dit la baronne en le caressant. Regardez cette chère petite bête, monsieur; tandis que les enfants nous coûtent tant d'argent, Mika m'a valu un héritage de dix mille florins.
--Comment cela?
Madame Bromirska leva ses regards vers le ciel ou plutôt vers le plafond, où se balançaient les toiles d'araignée.
--L'héritage de mon amie, la baronne Zatner. Elle ne voulait confier ce petit animal qu'à moi seule, qu'elle aimait tendrement; aussi donna-t-elle l'ordre de me le porter après sa mort avec une somme de dix mille florins. Mais Mika nous a interrompus... Où en étions-nous?...
Et la baronne se tourna vers moi en souriant:
--Que voulais-je dire? Oui, la richesse est, en effet, sous certains rapports, une cause de soucis. On possède et on ne jouit pas. Je ne peux pas manger mon argent; il faudra que je le laisse, sans emporter seulement une obole pour Caron. C'est triste!
--Eh bien! madame, vous voyez que cette seule pensée gâte pour vous les joies de la possession, et peut-être y a-t-il des jours où d'autres nuages se joignent à celui-là pour vous attrister. Vous admettez donc avec moi que les lots s'égalisent et que la nature est juste en définitive. Celui qui, avec une poche vide, a le coeur gai, tient sa part de félicité terrestre. Il donnera plutôt un oeuf sur les deux qu'il possède que le riche n'en donnera un sur soixante, et pourtant le plaisir de donner est infiniment supérieur à celui de recevoir.
--Quelles illusions! fit la baronne avec dédain. Si vous voulez que je sois sincère, j'avouerai que je n'ai ressenti aucun plaisir en faisant l'aumône à votre peintre. Ma grande crainte, c'est que le communisme ne soit vainqueur à la fin, mais j'espère bien ne pas voir cela. Nos paysans cependant ne se gênent pas déjà pour prendre du bois, du blé, des fruits, tout ce que Dieu fait croître, et ils ne croient même pas commettre de péché.
--Parce qu'ils s'imaginent que Dieu fait mûrir pour tous les fruits et les légumes, répliquai-je; le même homme, qui ne vous reconnaît pas le droit de poser une clôture à votre champ, vous rendra fidèlement votre portefeuille bourré de billets de banque si le hasard le lui fait trouver. Je ne justifie pas nos paysans de s'approprier sans scrupule ce que le riche leur enlève, à les entendre; mais rappelons-nous pourtant, madame, que saint Augustin a dit: «Le superflu du riche est le nécessaire du pauvre.»
--J'ai mon opinion sur ce point, répliqua la baronne. Vous ferez le signe de la croix si je vous la dis, car elle n'est ni chrétienne ni moderne, mais enfin c'est mon opinion. La misère sans adoucissement, sans espérance, sans secours, comme elle existe aujourd'hui, n'est qu'une conséquence de l'abolition de l'esclavage. Vous vous étonnez? C'est pourtant ainsi. Considérez la Russie, l'Amérique; vous ne pourrez me donner tort. Autrefois, le planteur soignait, protégeait son esclave; le serf, lui aussi, était fort bien traité par son seigneur; chez nous le noble vint en aide au paysan tant que celui-ci lui appartint; il l'aidait à rebâtir sa maison dévorée par le feu, il lui donnait du blé aux époques de disette. Que fait-il en sa faveur maintenant? Rien. Pour le pauvre, je le répète, l'esclavage est un bonheur, et jamais de cet esclavage on ne réussira, entendez-vous, à supprimer que les bienfaits; ses maux subsisteront, quoi qu'on fasse. De même que le peuple le plus fort et le plus riche soumet le plus faible et le plus pauvre, de même en est-il entre les individus. Chacun dispute à l'autre l'air, la lumière, la vie, comme font les arbres dans la forêt. Or, ne vaut-il pas mieux que le plus faible se rende, que le plus pauvre offre volontairement sa nuque au pied du riche? Les hommes grossièrement organisés, les hommes du peuple sont formés par la nature pour nous servir nous autres, qui sommes d'une constitution plus fine, plus délicate. Qu'ils travaillent afin que nous puissions vivre agréablement! C'est justice. Croyez-vous que les splendeurs du monde antique, qui excitent notre enthousiasme à un si haut degré, eussent été possibles sans l'esclavage? Chez nous, je parle du temps de la république polonaise, tout gentilhomme avait les mêmes priviléges qu'un citoyen libre de la Grèce et de Rome, et le paysan labourait pour lui afin qu'il pût se vouer sans réserve au bonheur de la patrie. Mais les idées philanthropiques ont gâté tout cela; quand il s'est trouvé des nobles pour pérorer sur les droits naturels et le contrat social... Bon! vous savez toutes ces choses mieux que moi, vous savez quelles révolutions ces philosophes bienfaisants ont provoquées, comment la Pologne a été déchirée, comment est née la Révolution française...
--Pardon encore, madame, hasardai-je, mais il me semble que la triple tyrannie de l'aristocratie, du clergé et des partisans de la cause polonaise a produit l'esclavage des paysans, la persécution des sectes dissidentes et des Petits-Russiens, la perte de la Pologne en un mot. Quant à la France...
--Je ne veux pas me disputer avec vous, interrompit la baronne; je n'ai prétendu dire que mon opinion. Je prête volontiers l'oreille, moi aussi, à celle d'un étranger, pourvu que la discussion n'entraîne ni contrainte ni violence. Cette façon de s'échauffer sur tout ne me plaît pas; elle ne me semble propre qu'à exciter du trouble et de l'agitation, tandis qu'un échange de pensées discret et mesuré peut contribuer à notre plaisir et à notre instruction. Finissons-en pour aujourd'hui. Si vous voulez venir quelquefois tenir compagnie à une vieille femme, vous ferez une bonne oeuvre. Que le Ciel vous bénisse!
Elle me baisa au front et me congédia de cette façon hautaine que les vieilles dames chez nous ont en commun avec les princes de l'Église et autres potentats.
Je regardai instinctivement la pendule. Elle marquait toujours onze heures et demie, Dieu sait depuis combien de jours!
IX
Depuis, j'allai souvent à Separowze. Mes amis s'en étonnaient, car, disaient-ils, qu'est-ce qui peut l'y attirer? La campagne n'est pas belle; il n'y a point de chasses, et les dîners de la baronne ne sont rien moins que succulents. C'était vrai, et pourtant je ne m'ennuyais jamais à la seigneurie. J'y avais découvert une collection d'originaux tels qu'il n'en existe plus peut-être nulle part ailleurs qu'en Gallicie. À elle seule, Warwara eût suffi sans doute à m'intéresser. Je pénétrais, pour ainsi dire, dans les coulisses de sa vie. Tandis que d'autres, ne la voyant qu'à l'église ou dans le monde, pouvaient se tromper sur son caractère, confondre le masque avec le visage, moi je la surprenais à ces heures inévitables où les nerfs se détendent, où l'esprit d'intrigue se repose, où la comédienne oublie son rôle, et ce déshabillé moral d'une femme prudente, astucieuse entre toutes, avait, je dois en convenir, le charme le plus piquant pour un observateur. Que de naïveté dans la proclamation incessante de son monstrueux égoïsme! Aussi avais-je renoncé à jamais la contredire.
Les moissons en seront-elles moins détruites si vous critiquez et condamnez la grêle? La foudre qui frappe un innocent sur le grand chemin l'épargnera-t-elle davantage parce que vous lui aurez reproché l'immoralité de son action? Non vraiment, on ne peut que constater le phénomène et en prendre note. J'agissais ainsi avec la baronne. Il y avait en elle un mélange bizarre d'impressions apparemment contradictoires: l'avidité de l'or, la volupté de la possession étaient comme paralysées par la crainte de jouir d'un trésor qu'elle idolâtrait sans oser y toucher. C'était une misérable vie en somme, sans lumière, sans couleur, sans joies, et pourtant la pensée que cette vie dût finir la faisait tressaillir d'angoisse. La terreur de la mort finit par briser ce roc. Warwara devint dévote, une fausse dévote s'entend. Elle priait, se confessait, brodait des ornements d'église, mais sans cesser pour cela de faire de l'usure et des spéculations. Quand elle veillait à ce que ses gens observassent toutes les abstinences, tous les jeûnes prescrits, son avarice fraternisait évidemment avec sa dévotion; elle ne dédaignait pas non plus la science, pourvu que celle-ci s'accordât avec ses principes d'économie. Aussi prit-elle parti tout à coup pour le système hygiénique qui prescrit l'usage exclusif des végétaux. Il fallait entendre là-dessus son valet de chambre Martschine. Retroussant ses manches et se léchant les lèvres:
--Elle nous donnait de l'herbe à manger, monsieur le bienfaiteur, rien que de l'herbe, comme aux boeufs (pour Martschine, tout légume, sauf la choucroute, était de l'herbe). Mais la révolution a éclaté à la fin! Je crois que, si elle ne nous avait pas donné d'autre viande, nous l'aurions mangée elle-même!
J'arrivai un jour à Separowze, avant le coucher du soleil, au moment où l'on trayait les vaches. De très-loin déjà, des chants harmonieux avaient frappé mon oreille, et, lorsque j'entrai dans la cour, je m'arrêtai pour mieux entendre s'élever en choeur une douzaine de voix justes et fraîches.
--Des rossignols, n'est-ce pas, que nos jeunes filles? dit Martschine en retroussant derechef ses manches de chemise. Madame a su qu'elles buvaient quelquefois du lait tout en trayant les vaches, de sorte que les pauvrettes ont reçu l'ordre de chanter sans interruption tant que la besogne dure; celle qui s'arrête est punie. Madame aime tant la musique que c'est pour elle le meilleur remède quand elle se sent nerveuse. Vous êtes peut-être nerveux aussi? ajouta Martschine en me jetant un regard si méfiant que je ne pus m'empêcher de rire. Eh bien! ici, nous sommes tous nerveux, acheva-t-il avec un gros soupir.
Warwara, comme tous les gens soupçonneux et âpres, était souvent volée; on se faisait une fête de déjouer quelque peu sa surveillance. Quand elle s'en apercevait, c'était un nouvel aiguillon pour sa misanthropie.
Je me rappelle qu'elle reçut une fois devant moi un de ses fermiers, petit homme maigre et noir dont les yeux de chat disparaissaient sous d'épais sourcils. Il toussa, fit un salut, joignit les mains, salua de nouveau et finit par soupirer bruyamment comme une locomotive qui laisse échapper la vapeur.
--Qu'est-il arrivé? dit la baronne, inquiète. Je t'ai prié déjà de ne pas souffler ainsi. Viens-tu m'annoncer quelque malheur?
--Ah! mon Dieu! s'écria le fermier d'un ton lamentable, quels temps que les nôtres! En fut il jamais de plus durs!...
--Tu veux t'excuser de ne pas payer ton fermage... tu cherches des prétextes.
--Des prétextes! Je n'en ai pas besoin. J'ai d'assez bonnes raisons! Il m'a été impossible de me procurer de l'argent, du moins tout l'argent que je vous dois...
--Comment?... Tu oses?...
--Oui, j'ose n'avoir pas le sou, répondit-il en s'enhardissant; il m'a fallu me saigner aux quatre membres pour vous apporter le peu que voici.
Et il jeta une liasse de billets de banque sur la table.
--Maintenant, retournez mes poches, fouillez-moi comme un sac, vous me trouverez vide, absolument vide.
Warwara compta les billets, et peu à peu un sourire se dessina sur ses lèvres. Elle finit par repousser vers le bonhomme une partie de l'argent.
--Il y a là deux fois plus que tu ne me dois.
Un instant le fermier la regarda stupéfait, puis sa bouche s'ouvrit lentement, ses yeux suivirent le mouvement de la bouche, tous ses traits exprimèrent une rage comique. S'approchant d'elle avec emportement:
--Faites-moi la grâce, madame, de me donner un soufflet.
--Pourquoi?
--Ne me le demandez pas. Je veux un soufflet de votre main; ou bien, peut-être, ce jeune seigneur aura-t-il pitié de moi et m'en donnera-t-il un?
--Qu'est-ce que cela signifie?
--Cela signifie... Jésus! Marie! Joseph! que j'ai fouillé dans la mauvaise poche. Oh! boeuf que tu es!
--Qui appelles-tu boeuf!
--Moi, parbleu! et je voudrais voir qu'on ma soutînt le contraire. Faire de pareilles bévues!... Triple sot! va!
--Voilà vos bons paysans, me dit Warwara. Il a les poches bourrées d'argent, et il prétend que les temps sont durs! Faut-il ménager de pareils fripons?
Elle n'avait pas besoin d'excuse pour ne point les ménager.
Un autre des fermiers avait le tort de lui porter sur les nerfs par son seul nom. Il est vrai que le pauvre homme se nommait Petschenischintschenko. Le nom était difficile à prononcer; se le rappeler seulement était une grosse affaire; aussi prétendait-elle qu'il s'en servait comme d'une sorte de cachette pour esquiver réclamations et poursuites.
--Si je veux lui envoyer Martschine ou l'huissier, je ne retrouve plus ce diable de nom et je suis obligée de recourir à la description:--Tu sais bien, ce grand paysan en sierak brun[1], avec un bonnet en toison d'agneau noir?--Beau signalement! Il y a aux environs cinq cents paysans de grande taille en sierak brun, et deux cent cinquante au moins en bonnet de peau d'agneau noir!
[Note 1: L'habit des paysans petits-russiens.]
La baronne finit cependant par saisir le pauvre Petschenischintschenko et par lui tirer lentement les plumes comme fait le vautour du moineau qu'il tient dans ses serres. Peu à peu, elle lui prit ses boeufs, ses chevaux, ses vaches, ses prés, ses champs et jusqu'à sa chaumière, sans se hâter et avec délices, comme s'il se fût agi de détacher l'une après l'autre les syllabes de ce nom interminable qu'elle n'avait jamais pu se résoudre à prononcer, jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'un misérable monosyllabe, un _rien_ tout sec, vêtu de guenilles, nu-pieds, et cherchant sa consolation dans l'eau-de-vie.
Un soir, en descendant le perron pour aller faire une promenade, nous nous trouvâmes face à face avec ce pauvre hère. La baronne, craignant peut-être quelque violence, fit mine de rentrer, mais il avait déjà saisi la manche de sa kazabaïka[2] et y appliquait ses lèvres, qui laissèrent une large tache sur le velours rouge:
--Ne te sauve pas, ma colombe, s'écria-t-il; réjouis-moi par ta vue, par tes discours qui coulent comme le miel!
[Note 2: Vêtement de femme garni et doublé de fourrure.]
--Je crois que cet homme est ivre! s'écria Warwara.
--Pas du tout, répondit-il.
Et en effet le malheureux était à jeun. Il ne trébuchait ni ne bégayait; ses yeux n'avaient pas cette faible lueur propre aux yeux d'ivrogne; seul, son nez brillait rouge-foncé comme une lampe qui s'éteint.
--Il faut que je te remercie, ma bienfaitrice, s'écriait Petschenischintschenko avec un mélange d'enthousiasme et d'ironie, je te dois la liberté, le plus grand des biens. Oui, tu m'as délivré! Qu'est-ce que l'argent en effet? Rien! Rien qu'un souci, un fardeau! Tu m'en as débarrassé avant le grand voyage qui nous force tous, tôt ou tard, à y renoncer. Tu m'as donné la liberté. Il faut que je t'embrasse.
--Si tu approches, je te fais chasser à coups de pied, entends-tu? cria la baronne.
--Pourquoi? parce que je me serai montré reconnaissant, parce que je t'aurai embrassée?
--Martschine! appela madame Bromirska de toutes ses forces.
Mais Martschine fut jeté au loin comme une plume par le grand paysan, qui étreignit la baronne, quoiqu'elle se défendît, et l'embrassa d'abord sur la joue droite, puis sur la joue gauche; après quoi il s'essuya la bouche avec sa manche et s'en alla en chantonnant:
La fille a des yeux noirs, Une fossette au menton!
Des scènes du genre de celle-ci se renouvelaient presque chaque jour, et j'en faisais mon profit. J'observais aussi les allures étranges d'Hermine.
La baronne, qui passait désormais tout l'hiver dans ses terres, n'avait d'autre distraction que de jouer au piquet, enveloppée de manteaux et de châles comme pour une course en traîneau, dans sa chambre à peine chauffée. Toutes les autres pièces de la maison étaient fermées à clef par économie.
J'ai dit qu'elle jouait au piquet, mais seulement quand la douce Nuschka était de bonne humeur, et cela n'arrivait qu'à de rares intervalles. Comme sa maîtresse, la jolie petite bohémienne était devenue, en prenant des années, une affreuse caricature de ce qu'elle avait pu être jadis. Toute la vie de son visage tanné s'était réfugiée au fond de ses yeux d'oiseau de proie qui brillaient sombres et féroces dans la caverne de leurs orbites. Elle raillait la baronne sans miséricorde, la dupait, la volait, allait même jusqu'à la maltraiter. Warwara s'était donné un tyran implacable, et plus le monde l'abandonnait, moins elle pouvait se passer de ce tyran, contre lequel de temps à autre elle essayait de se révolter, mais pour céder toujours à la fin.
--Ne me faites pas cette méchante mine, disait Hermine; souriez, entendez-vous, soyez gaie, ou je pars demain.... Vous me connaissez?
Et Warwara souriait à travers ses larmes de rage.
Si la famille d'Hermine venait à la seigneurie, force était bien que la baronne se dessaisît des clefs du garde-manger et de la cave. Ce n'était pas sans combat.
--Tu me réduis à la mendicité, tu me mènes au tombeau! disait-elle en sanglotant.
Puis elle se rendait comme une ville qui capitule:
--Ah! la diablesse! me dit-elle un jour tout bas, comme si elle m'eût confié un dangereux secret; ah! la misérable! que ne puis-je vivre sans elle! Mais non, il faut tout endurer. Si je n'avais pas mes nerfs seulement, elle serait châtiée comme elle mérite de l'être! Pour guérir mes nerfs, je sacrifierais la moitié de ma fortune, oui, la moitié!
Les serviteurs se vengeaient sur les nerfs de leur maîtresse de tous les maux qu'elle leur faisait supporter. Martschine surtout s'entendait à les torturer: longtemps il s'était demandé en quoi pouvaient bien consister les souffrances nerveuses dont on parlait sans cesse dans la maison, et il avait fini par se persuader qu'il devait être nerveux lui-même; Voici en quelle circonstance:
C'était peu de temps après son entrée à la seigneurie. Le jour de la fête de Warwara était proche, et Martschine fut appelé dans l'appartement de sa maîtresse pour y apprendre par coeur, avec l'aide de cette dernière, le compliment qu'il devait réciter au nom de tous les autres domestiques.
L'aide que lui prêtait la baronne consistait en grands coups de chasse-mouche distribués sur la joue, l'oreille ou les jambes chaque fois que la mémoire se montrait récalcitrante. Et Martschine s'arrêtait plusieurs fois à chaque vers; le premier surtout paraissait lui offrir des obstacles insurmontables. Il commençait ainsi: «Sois saluée, toi, soleil de nos jours!»
Même après qu'il eut réussi à retenir tout le reste du compliment, Martschine continua d'hésiter à la première ligne. Il fallait que sa maîtresse la lui dît, et alors tout le reste suivait comme par enchantement. De même jaillit la mélodie d'une pendule à musique aussitôt qu'on a poussé le bouton. La veille de la fête, la baronne lui fit passer un dernier examen; il s'arrêta comme de coutume:
--Donne-moi ta main, s'écria-t-elle, impatientée, en levant le chasse-mouche.
Martschine tendit la main, mais il la retira si vite que le coup ne toucha que le plancher.
--Ta main! entends-tu?
--Je ne peux pas, madame...
--Comment?