Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 6

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--Sa mort est sur votre conscience, répéta sans l'entendre madame Janowska, vous l'avez tué! que son spectre vous poursuive...

La baronne trembla sous cette menace.

--De grâce! répétait-elle en s'efforçant de gagner la porte.

--De moi, vous n'obtiendrez rien; non, rien, pas un kreutzer; emportez ses vieilles nippes si vous voulez... tenez... ceci vous appartient!

Mais madame Bromirska avait pris la fuite.

Une fois dehors, Hermine lui dit brusquement:

--Rentrez toute seule; j'ai encore du chemin à faire.

--Où vas-tu donc?

--A son tombeau.

--Oh! Herminoskha, ma chère Nushka, supplia la baronne, n'y va pas! ne fais pas cela! Je ne dormirais pas de la nuit!

--Peu m'importe! répondit la bohémienne en s'échappant.

Lorsqu'elle revint le soir, Warwara la regarda tout émue:

--Qu'as-tu été faire là? demanda-t-elle enfin.

--Planter des fleurs sur son tombeau.

--Tu les as plantées toi-même?

--Moi-même.

--Jésus! Marie! ne me touche pas... Va-t'en! Va-t'en!

Elle se déshabilla toute seule, tant était grande son horreur pour ces mains qui avaient touché la terre où reposait Maryan; mais, au coup de minuit, Hermine la vit se précipiter dans sa chambre un flambeau à la main et le visage revêtu d'une pâleur livide:

--Je meurs! dit-elle, je deviens folle! Je l'ai vu! Je l'ai vu!

--Qui donc?

--Le mort!--Ses dents s'entrechoquaient en parlant.--J'ai senti son souffle froid comme la tombe, et, quand j'ai ouvert les yeux, il était là debout devant mon lit et me faisait signe!...

--Eh bien! répliqua Hermine, c'est une punition du Ciel! Vous l'avez bien méritée! Je souhaite qu'elle se renouvelle chaque nuit.

--Nuschka, veux-tu me faire perdre l'esprit? sanglota la baronne. Je commanderai cent messes pour lui... Crois-tu que cela me viendra en aide?... Cinquante messes, qu'en dis-tu?--reprit-elle après une pause qui lui avait suffi apparemment pour se calmer un peu.

Lorsque la joyeuse lumière du jour entra dans la chambre, Warwara trouva que dix messes seraient assez, et après le déjeuner elle envoya Hermine chez le curé pour commander une seule messe, qui ne fut suivie d'aucune autre, le spectre de Maryan Janowski ne s'étant plus montré.

La baronne avait trente ans à cette époque, c'est à-dire l'âge où une femme bien portante est à l'apogée de ses charmes et plus dangereuse que jamais; le bonheur ne voltige plus devant elle comme un papillon chatoyant, mais il se couche à ses pieds comme un chien soumis. La tête de Warwara rappelait la beauté sévère de la Vénus au miroir, du Titien; sa haute taille, sa démarche avaient autant de grâce que de majesté. Elle était riche, tout le monde lui rendait hommage, elle pouvait satisfaire tous ses désirs, et cependant elle n'était pas contente. Une perpétuelle inquiétude, qu'elle attribuait à ses nerfs malades, la tourmentait sourdement. Chaque jour, son médecin lui donnait de nouveaux conseils; enfin, il trouva l'oeuf de Christophe Colomb:

--Il vous faudrait plus d'activité, madame, dit-il gravement; occupez-vous de quelque façon utile.

Warwara s'occupa en effet, et de la manière qui, à son point de vue, était le plus utile.

Elle était entrée en relations à Lemberg avec un Juif du nom de Gottesmann; ce personnage, aussi dévot que rusé, possédait toute sa confiance. Gottesmann n'était certes pas ce qu'on appelle un honnête homme, mais il avait une habileté merveilleuse pour esquiver la loi sans se compromettre. De concert avec ce Juif, la baronne commença donc à dépenser utilement son activité selon l'ordonnance du médecin. L'hiver, elle habitait Lemberg, et l'été Separowze, s'occupant à la campagne comme à la ville d'affaires aussi variées qu'intéressantes. Elle prêtait de l'argent, avec une surprenante obligeance, aux officiers, aux fils de famille qui étudiaient dans la capitale, aux petits employés. L'embarras de ces pauvres gens l'amusait; les imbroglios, les scènes de drames auxquels ils la faisaient assister avaient pour ses nerfs détendus un charme indicible; elle buvait leurs larmes comme du champagne. Quand un lieutenant, ayant engagé sa parole d'honneur, se voyait sur le point de perdre son grade, quand un jeune gentilhomme déshérité par suite de ses folies parlait de se brûler la cervelle, quand un père de famille criblé de dettes se tordait à ses pieds, tel qu'un ver qu'on écrase, alors elle jouissait réellement de la vie et savourait jusqu'aux moindres détails de la situation, sans en dédaigner un seul. D'abord elle feignait d'être inflexible, puis elle accordait une vague espérance, comme si les prières de ses débiteurs aux abois et quelques à-compte, toujours bien reçus, l'eussent désarmée; mais la saisie ne s'ensuivait pas moins. Les atermoiements n'avaient d'autre but que de rassurer ses victimes afin de lui permettre de fondre sur elles à l'improviste. Quand elle avait traîné enfin sa proie en prison, Warwara rentrait dans son argent et il se trouvait que sans rien risquer elle avait savouré quelques agitations délicieuses.

--Mon Dieu! disait-elle, il y a des femmes qui font venir leurs toilettes de Paris, des hommes qui entretiennent plusieurs maîtresses à la fois. Moi, j'ai des goûts tout particuliers. Mon unique plaisir est d'avoir quelques pensionnaires sous les verrous de la prison pour dettes.

Aux véritables indigents, elle ne donnait jamais une obole, car la satisfaction de les torturer ne l'eût jamais dédommagée d'une perte; l'avidité l'emportait encore chez elle sur la jouissance qu'elle éprouvait à faire sentir aux malheureux le pouvoir de l'argent.

Plus la baronne gagnait, moins elle devenait scrupuleuse dans ses spéculations. Elle prêtait sur des immeubles, sur le blé, sur des marchandises de toutes sortes. Si le payement ne s'effectuait pas au jour dit, elle posait sa belle main blanche sur l'objet engagé, l'exécution avait lieu, et, à la vente, M. Gottesmann se rendait d'ordinaire acquéreur à vil prix pour revendre ensuite le plus avantageusement possible. Nombre de marchés frisaient la ligne de séparation qui, fine comme un cheveu, est tirée entre les choses permises et les choses défendues. La baronne tendait volontiers ses filets sur les terrains vagues où la justice n'a point de prise. Ainsi, elle possédait, par indivis avec un parent de feu son mari, certaine maison à Cracovie. Il arriva qu'un seigneur des environs voulut acheter un immeuble. Warwara s'empressa de recommander la maison de Cracovie, mais elle passa sous silence ce détail peu important qu'elle en possédât la moitié. La maison valait quarante mille florins. Selon le conseil de son astucieuse parente, le cousin de Bromirski, agissant comme propriétaire unique, demanda le double de cette somme; mais M. Gottesmann, qui s'était posé en entremetteur, conseilla fortement à l'acquéreur de ne donner que soixante mille florins, pas un kreutzer de plus. C'était aussi l'avis du gentilhomme; malheureusement, il lui manquait vingt mille florins. Gottesmann lui procura donc cette somme à douze pour cent; la baronne donna l'argent, et l'affaire fut conclue; Warwara reçut aussitôt sa part de vingt mille florins, plus dix mille florins pour l'argent prêté; elle trouva moyen en outre de grappiller dix mille francs de chicanes.

Autant la baronne était indulgente pour elle-même, autant elle se montrait sévère pour autrui; elle dépouillait sans scrupule; mais le sens moral s'éveillait chez elle dès qu'elle se sentait lésée, si peu que ce fût. Il fallait la voir alors fulminer des malédictions contre les coupables! Un de ses fermiers, ruiné par la grêle ou par un incendie, venait-il la supplier d'avoir un peu de patience, elle se tordait les mains en s'écriant:--Désormais, je ne me fierai à personne, non, à personne! Moi qui vous croyais honnête homme! N'est-ce pas, Hermine? toi aussi, tu le croyais honnête? Et maintenant vous descendez au rang des voleurs, des bandits!... Retirez-vous... sortez de ma présence!...--Quiconque lui faisait perdre un liard cessait aussitôt d'être honnête. Hélas! bien d'autres que Warwara voient un sot dans chacun des pauvres hères qu'ils rançonnent et un fripon en celui qui leur fait du tort! Le monde juge-t-il autrement? Nos créanciers ne sont-ils pas toujours à nos yeux des bourreaux et nos débiteurs des coquins? Demander à Warwara un peu de pitié pour des paresseux, des prodigues, des maladroits, c'eût été vraiment trop exiger d'une femme raisonnable. Jamais elle n'eut cette faiblesse à se reprocher; la sensibilité ne lui joua jamais de tours; ses nerfs eux-mêmes devenaient au besoin singulièrement calmes: le grincement d'un clou sur un mur les eût exaspérés, mais le spectacle d'une exécution ne les chatouillait que très-agréablement. C'est que la richesse endurcit plus vite un coeur que l'eau bouillante ne durcit un oeuf. Warwara ne se laissait donc ni persuader, ni toucher, ni intimider; elle montrait même une telle intrépidité lorsqu'il s'agissait d'argent, qu'elle faillit devenir un jour victime de son héroïsme.

Un voisin de Warwara, le seigneur Papowitch, petit russien, grand faiseur de projets, qui bâtissait aujourd'hui un moulin, pour y ajouter demain une boulangerie à vapeur, quitte à démolir le tout dès que lui souriait un nouveau système, le seigneur Papowitch, un songe-creux de la première sorte, occupé tantôt de l'invention d'un vaisseau perfectionné, tantôt de celle d'un canon ou d'un ballon modèle, eut le malheur de découvrir sur ses terres une argile qui lui sembla propre à faire de la porcelaine. Aussitôt le projet d'une fabrique de porcelaine germa et mûrit dans son esprit, mais l'argent comptant lui manquait pour l'effectuer. Il rendit visite à sa voisine et développa ses idées d'une façon qui séduisit apparemment la baronne, car celle-ci n'hésita pas à lui remettre dix mille florins contre une lettre de change payable au bout d'un an. Bien que le bon jeune homme eût été contraint d'écrire douze mille florins au lieu de dix mille, il ne manquait jamais depuis de faire l'éloge de son obligeante voisine.

Les constructions avançaient; il se procura des machines, prit des ouvriers; mais, avant le terme échu, il lui fallut encore emprunter trois mille florins, ce qui ne l'empêcha pas d'être obligé de s'arrêter peu après, faute de ressources. L'échéance vint: il dut demander un délai. Warwara lui accorda six mois, s'il voulait s'engager pour quinze mille florins. Lorsqu'il fit de nouveau appel à sa patience, elle se montra moins accommodante et en exigea vingt mille, toujours payables dans six mois; mais le malheureux Papowitch, se trouvant de plus en plus embarrassé, Warwara n'hésita pas ensuite à faire saisir la forêt et le moulin. Elle gagna encore dix mille florins à cette saisie. Plus que jamais l'infatigable Papowitch cherchait de l'argent pour achever sa fabrique. Cette fois, M. Gottesmann intervint comme une fée bienfaisante et procura cinq mille florins pour lesquels le propriétaire souscrivit un billet de six mille, qui en deux années s'éleva jusqu'à douze mille, sans que la fabrique pût être encore mise en activité. Au jour de l'échéance, le pauvre Papowitch fut tout surpris de voir la plus aimable femme du cercle, comme il l'avait longtemps nommée, faire main-basse sur la métairie, les troupeaux, les pâturages et enfin sur la fabrique. Il se consola par un nouveau projet. En fouillant ses champs, il y avait trouvé du charbon de terre; cela valait une mine d'or! Naturellement, l'exploitation lui coûta cher, mais une bonne fortune lui fit rencontrer certain gros Juif qui lui procura deux mille florins. Ce fut le dernier emprunt de ce constructeur de châteaux en Espagne. La seigneurie, la terre furent vendues par autorité de justice; ensemble elles valaient bien quarante mille florins; les enchères cependant n'atteignirent pas cette somme, ou plutôt à la première et à la seconde enchère aucun acheteur ne se présenta. À la troisième, la plus aimable femme du cercle offrit deux mille florins, et la propriété lui fut adjugée. Alors seulement, les yeux du bon Papowitch s'ouvrirent; ils s'ouvrirent même très-grands, si grands, que sa charmante voisine lui fit soudain l'effet d'une ogresse qui avait dévoré le pauvre nain membre par membre, comme on mange un artichaut feuille à feuille. Un instant il forma le suprême projet de mettre le feu à sa maison, mais il s'en tint finalement à celui de partir pour Baden, où le râteau du croupier balaya son dernier sou. On le revit dans le pays quelque temps après, déguenillé, en bottes trouées. Ainsi vêtu, il osa se présenter dans le salon de la baronne:

--Que voulez-vous? lui demanda celle-ci avec hauteur.

--Je veux mon argent, je veux mon moulin, mes champs, ma maison.

--Je crois que vous avez perdu la tête.

Warwara s'était levée, mais Papowitch la saisit par le bras et tira un couteau.

--Misérable! s'écria-t-il, voilà tes intérêts!

En même temps, il lui portait à la poitrine un coup qui ne la blessa que légèrement, car le pauvre diable ne savait ce qu'il faisait: il était ivre.

Elle appela au secours.

Papowitch laissa tomber le couteau; il essayait de l'étrangler quand les domestiques accoururent.

Il fut terrassé.

--Attachez-lui les mains! criait la baronne, il a voulu m'assassiner, frappez! frappez-le! et traînez-le en justice.

Maintenant Papowitch implorait sa grâce, déclarant qu'il n'avait voulu que l'effrayer; ce fut en pure perte. Roué de coups, à moitié mort, il fut jeté dans une charrette pour être conduit à Kolomea. La baronne parut aux assises dans une toilette élégante pour témoigner contre lui. Lorsqu'elle l'eut entendu condamner à trois années de prison, considération prise des circonstances atténuantes, elle fronça le sourcil et dit qu'il n'y avait pour de tels drôles qu'un seul châtiment: la potence, qu'il fallait les arracher comme autant de mauvaises herbes. Elle envoya même aux journaux de Vienne un article de plaintes et de récriminations contre la justice gallicienne.

Tout endurcie que fût cette femme, elle ne pouvait cependant se passer d'affection et non pas seulement de cet amour sensuel qu'elle en était venue à demander aux valets de bonne mine dont elle s'entourait volontiers, mais de pur dévouement. Aussi l'empire d'Hermine grandissait-il tous les jours. La bohémienne tyrannisait, opprimait sa maîtresse, réglant sa nourriture, sa toilette, ses plaisirs, s'amusant parfois à la faire pleurer, tant elle se montrait impertinente et capricieuse. N'importe, la baronne tenait à elle par-dessus tout; c'était l'unique créature qui, croyait-elle, lui appartînt sincèrement; or, il n'est pas de coeur au monde qui s'affranchisse complétement du besoin d'aimer et d'être aimé, fût-il en apparence de pierre ou de glace.

VIII

Bien des années s'étaient écoulées depuis la nuit où Maryan Janowski, près de mourir, avait salué le printemps, lorsque je fis connaissance avec la baronne Bromirska. L'incident qui me conduisit chez elle était des plus simples; il s'agissait de lui présenter une liste de souscriptions ouverte par quelques amis des arts en vue d'envoyer un jeune peintre d'avenir étudier sous le ciel et au milieu des chefs-d'oeuvre de l'Italie. L'un des premiers noms inscrits sur la liste était celui de la baronne. Je me présentai chez elle dans l'après-midi. Cette chaleur tropicale qui distingue l'été gallicien, aussi court qu'il est ardent, desséchait la terre, qui, soulevée par le sabot de mon cheval, tourbillonnait autour de moi comme un nuage de fumée. Le ciel, d'un bleu foncé pur et puissant, resplendissait des feux implacables du soleil. On ne sentait aucun souffle d'air; aucun chant d'oiseau ne se faisait entendre; l'herbe semblait brûlée au bord des ruisseaux taris. A l'horizon se détachaient, nettement sculptées, les cimes des Karpathes.

J'éprouvai une sensation de soulagement délicieuse en m'enfonçant sous les futaies de Separowze: les vieux chênes formaient une voûte de verdure que perçaient çà et là des flèches de lumière dorée; du fond des ravins où roulait le torrent, une douce fraîcheur monta vers moi, mêlée à des arômes de miel sauvage. Ma surprise fut grande cependant, en atteignant une clairière non loin de la seigneurie, de me trouver au milieu d'un abatage qui permettait aux rayons du soleil de pleuvoir en liberté. Les souches grises, avec leurs longues barbes de mousse et leurs racines largement étirées, faisaient penser à une armée de gnomes prête à entrer en bataille contre les géants de la futaie. Partout s'alignaient des bûches toisées ou de grands troncs abattus. De distance en distance, un Titan renversé, ses rameaux encore parés de quelques feuilles sèches, barrait le chemin; des centaines de coléoptères en cuirasse vert doré fourmillaient dessus, et l'écorce fendue laissait couler la résine comme coule le sang d'une blessure mortelle. Deux bûcherons étaient en train de mutiler un beau vieux chêne. Un pic au plumage bleuâtre semblait parodier leur travail en frappant du bec contre le tronc d'un autre arbre avec un bruit mesuré.

--Qui donc fait abattre ce bois magnifique? demandai-je aux bûcherons.

--Qui? répéta l'un d'eux en posant sa pioche pour essuyer la sueur qui couvrait son visage. Qui serait-ce, sinon la dame de Separowze? Elle a besoin d'argent pour l'enfermer dans ses coffres; elle n'en a jamais assez.

Ce que je vis à Separowze ne s'accordait que trop avec le jugement du bûcheron. On eût dit que la guerre venait de traverser la seigneurie et que les ravages du canon avaient été à peine réparés. Un habit de mendiant, rapiécé de toutes couleurs, n'est pas plus bigarré que ne l'était le château de cette riche baronne Bromirska, dont tout le monde enviait l'opulence. Le fronton de la maison, primitivement peint en rouge rehaussé de bleu de ciel, avait laissé tomber par places cet enduit et ressemblait à quelque écran de tapisserie rongé par les teignes.

La toiture avait évidemment besoin des soins du couvreur; la cheminée croulante, réduite à la moitié de sa hauteur primitive, semblait s'accroupir, telle qu'un vieux chat noir. Les vitres salies étaient en maint endroit remplacées par des morceaux de papier collé. Ici, un bouchon de paille remplissait quelque trou. On avait barré plusieurs fenêtres avec des planches qui leur donnaient un air de prison.

Entre les lames d'une jalousie couverte de poussière passaient et repassaient une myriade de moineaux, qui avaient installé leurs nids derrière ce rempart mobile. Un autre volet ne tenait plus que par un seul gond et semblait destiné à remplacer dans la tempête la grinçante girouette qui manquait au toit, bordé de ce qui semblait d'abord un étrange travail de sculpture, de ce qui n'était en réalité qu'une guirlande pressée de nids d'hirondelles.

Les hirondelles apportent le bonheur, selon une croyance populaire, aux maisons qu'elles choisissent; pour cette raison sans doute, la baronne les tolérait. La grange, construite en longueur auprès de l'habitation, rappelait par ses poutres détachées, ses bardeaux pourris qui laissaient entrevoir la nudité des solives, la carcasse gigantesque d'un animal antédiluvien.

De l'autre côté de la seigneurie s'étendait un jardin mal entretenu, où le plantain et les orties obstruaient les anciennes allées; on cultivait maintenant des légumes dans les plates-bandes, de sorte qu'entre les choux et les raves jaillissaient encore quelques touffes de roses et de giroflées. Je confiai mon cheval à un gars costumé en jockey, qui m'apprit que sa maîtresse était chez elle, et je montai avec précaution l'escalier dont les marches en bois formaient presque autant de bascules. Le valet, occupé dans l'antichambre à attraper des mouches, me conduisit, en souriant avec complaisance, par une enfilade de pièces délabrées où se reflétait le caractère de celle qui en faisait son gîte. Les murs semblaient crier des maximes d'économie:--Ne jetez rien! ne réparez rien!--Çà et là, ils laissaient pendre leurs tapisseries en morceaux, comme des affiches déchirées au coin des rues. Dans tous les angles se tendaient de grandes toiles d'araignée dont les fils couraient d'un tableau à l'autre: les araignées aussi portent bonheur. Tous les sièges se dérobaient sous des housses de toile grise rappelant la cendre des Juifs au jour de la réconciliation. Dans les bahuts et sur les étagères se mêlaient à la vieille argenterie les objets les plus hétérogènes: souliers de bal sans semelles, peaux de lièvres, bouquets flétris, vieux journaux, éventails cassés, squelettes de chapeaux, un bras de statuette, un collier de chien, un jouet d'enfant, la moitié d'un peigne, de vieux clous, des noisettes sèches, des brosses à dents usées. Un serin de mauvaise humeur piquetait du bec quelques graines de lin dans sa cage, dont les fils de fer étaient remplacés par un entrelacement de ficelles. Auprès d'une fenêtre jaunissait un calendrier de 1840. Le secrétaire supportait quelques belles pièces de vieux Saxe plus ou moins ébréchées, mais aussi de grands ciseaux couverts d'une rouille pareille à des taches de sang, de vrais ciseaux de Parque destinés à trancher la vie des mortels, un encrier d'argent barbouillé d'encre, un vieux has qui servait d'essuie-plume, et un amas de papiers saupoudré de tabac à priser.

On respirait dans cette étrange demeure l'odeur mixte qu'exhale un fruitier et un garde-manger: en effet, des poires et des pommes à demi mûres étaient dispersées au bord de toutes les fenêtres et sur toutes les tables où elles pourrissaient, tandis que des débris de victuailles de toutes sortes, soigneusement conservés, se décomposaient de leur côté en attirant une multitude de mouches.

Warwara Bromirska me reçut dans sa chambre à coucher, où elle était en train de s'attifer devant une grande glace. Elle me tendit sa belle main, froide comme le marbre, et m'invita poliment à m'asseoir auprès d'elle, sur un petit divan d'où sortaient de tous côtés des mèches d'étoupe. À la tête du large lit italien s'entre-croisaient deux sabres recourbés autour d'un révolver; sur la table de nuit était jeté un poignard. La pendule marquait onze heures et demie.

Je trouvai madame Bromirska belle encore pour son âge; elle n'avait perdu ni ses cheveux, toujours frisés avec art, ni ses dents sans défaut; il lui restait même une certaine fraîcheur à laquelle le fard contribuait sans doute, mais son visage avait pris avec l'âge une étrange expression de méfiance et de méchanceté.

Deux plis profonds allaient des coins de sa bouche au bas du menton, dessinant ce qu'on eût pu prendre de loin pour une sorte de moustache sarmate. Ses yeux brillaient comme le tranchant d'un couteau; en vérité, ils se plongeaient dans votre coeur ni plus ni moins que le glaive le mieux aiguisé pour disséquer ce coeur sans miséricorde; mais, ce qu'il y avait de plus remarquable en elle, c'était sa toilette. Je n'en avais jamais rencontré de pareille; évidemment elle portait, pour ménager ses robes neuves, des vieilleries du passé, des vieilleries d'apparat: une mantille de velours bleu qui laissait la ouate s'échapper aux coutures, une vieille robe rose d'où pendait un falbalas, décousu peut-être dans un bal par le pied de quelque cavalier maladroit, il y avait de cela vingt ans et plus. Sur sa tête était posé un fez turc, et la finesse de ses pieds se perdait dans de grosses pantoufles en feutre.

Je lui dis d'abord le chagrin que m'avait fait éprouver l'abatage de sa magnifique futaie, en cherchant à lui persuader que ce sacrifice était mal entendu, même au point de vue de l'économie.

Elle tira une longue bouffée de sa cigarette:

--Oh! répliqua-t-elle, je sais tout cela, mais je sais aussi que je ne vivrai point éternellement. Je veux donc jouir de mes biens tandis que je vis. Ce n'est pas l'abatage de ma futaie qui vous amène. En quoi puis-je vous être agréable?

Tirant de ma poche la feuille de papier où s'alignaient déjà plusieurs souscriptions, je me mis en frais de rhétorique.

Elle sourit, un peu embarrassée.