Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 2

Chapter 23,846 wordsPublic domain

Warwara répondit avec une négligence coquette, comme toute Polonaise de race répond au salut d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute à cette mutuelle contemplation un extrême plaisir. Chaque fois que l'étranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens, de même qu'il ne manquait pas de siffler tout bas en étudiant avec attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perçant de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans crainte aussi bien qu'elle-même: grand, svelte, un peu frêle peut-être, il avait cette élégante aisance de démarche et de manières que nul ne peut apprendre et qui plaît tant aux femmes. Les traits n'étaient pas absolument réguliers, mais délicats, spirituels et toujours éclairés par un sourire vainqueur. L'entretien muet de leurs yeux fut interrompu enfin par Warwara, qui demandait à l'aubergiste une carafe d'eau. Aussitôt l'étranger se leva et, s'approchant avec un balancement des hanches coquet, presque féminin, pria la dame de lui faire la grâce de ne pas boire cette eau, sortie d'une mare croupissante où l'on ne pouvait puiser que la fièvre; en même temps, il s'offrait à préparer du thé, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut chercher de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle bouillait, sortit d'une gibecière des viandes froides et des confitures auxquelles Warwara fit honneur.

--Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui risquerait de vous paraître inconvenante si je n'étais pas un homme grave, un homme marié... Vous êtes-vous pourvue de linge de lit?

--Je n'y ai pas pensé.

--Permettez-moi donc d'améliorer votre gîte de mon mieux, sans que vous ayez à vous en occuper.

Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, ce qui, du reste, lui allait très-bien. Un malaise vague et indéfinissable s'était emparé d'elle.

--Vous êtes marié? Votre femme est-elle belle?

--On le dit, répliqua négligemment le jeune homme.

--Et vous l'aimez, par conséquent?

--Mon Dieu! dit l'étranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons!

Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça piteusement sur ses gonds, pour livrer passage à un nouvel hôte. Coiffé d'un bonnet gris, enveloppé dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui portait ses bagages. Répondant avec hauteur à l'humble accueil de l'aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canapé, puis se mit à examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski; il la reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut pour lui qu'un regard dédaigneux. Le vieux fat parut courroucé de cette indifférence; il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe turque.

--Vraiment, vous êtes marié? répéta Warwara, s'adressant à l'étranger. Mais pourquoi ne pas vous asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut remarqué qu'il restait debout comme un serviteur.

Il s'inclina respectueusement et prit place en face d'elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, répondant à la première question de Warwara, tendit vers elle une belle main très-soignée:

--Voyez mes chaînes.

--Oh! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit en riant la jeune fille, surtout chez nous, où les plus fidèles vivent séparés de leur seconde femme...

Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial avec un soupir à demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties de leurs lèvres; la musique de leurs voix confondues suffisait à les enivrer. L'étranger s'amusait à faire danser la flamme bleue du punch; Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle répandait les miettes sur la nappe; bientôt elle s'aperçut qu'il ramassait ces miettes pour les porter à ses lèvres, et une secrète joie l'envahit, car elle avait compris qu'elle produisait sur lui quelque impression. Interrompant ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait à pétrir des boulettes de mie de pain et à les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires en regardant autour de lui d'un air étonné; elle tira sur le chien qui dormait sous le buffet; elle fit sonner les vitres et inquiéta une multitude de mouches collées sur le chandelier comme des grains de raisin sec.

--Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? demanda en riant l'étranger.

Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se dérobant à la grêle qui l'atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut offensée.

--Si j'ai manqué au respect que je vous dois, dit-il en reculant d'un pas, punissez votre esclave.

Elle éclata de rire et le frappa au visage d'une de ses tresses qui s'était détachée.

--Les magnifiques cheveux! s'écria le jeune homme.

--Vous ne devez pas faire de ces remarques-là, monsieur... un homme marié...!

--J'ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il.

Et avant qu'elle eût compris, il avait pressé la tresse blonde contre ses lèvres.

Rien n'irrite davantage un homme que de passer inaperçu aux yeux d'une femme qui en même temps reçoit et encourage les hommages d'un autre. Si Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, elle n'eût pu s'y prendre mieux.

Bromirski souffla quelques bouffées formidables de sa pipe turque, se leva, se promena de long en large, s'approchant de plus en plus de la table où les deux jeunes gens étaient assis, puis s'éloignant avec effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui pour dire à Warwara:

--Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.

--Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un calme écrasant, je ne sais à qui j'ai l'honneur...

--Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre père...

--Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, interrompit Warwara; tous nos amis ne valent pas cela!--et elle fit claquer ses doigts;--nous avons pu les apprécier dans le malheur.

--Je ne mérite pas d'être confondu avec les autres, puisque j'étais à l'étranger...

--Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara.

Et elle eut la malice de présenter les deux hommes l'un à l'autre.

--Monsieur?...

--Maryan Janowski, dit le plus jeune.

--Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui vendait à feu mon père du sucre et du café au plus juste prix.

--Quelle folie! bégaya le baron, devenu tout pâle; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski.

--Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'écria mademoiselle Gondola; je me suis trompée... mais c'est votre faute, baron...

Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il l'avait dit, à l'arrangement de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait nullement devant Bromirski, de plus en plus irrité. Elle apprit donc par le juif--qu'est-ce que les juifs ne savent pas?--que Maryan Janowski était le fils d'un propriétaire du cercle de Przemysl, que son père ne lui avait laissé que beaucoup de dettes, que son village venait d'être vendu par autorité de justice et qu'il s'en allait à Lemberg chercher un emploi.--«Quel malheur!» pensait cette fille pratique, tandis que le baron s'efforçait d'engager la conversation.

Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle eût encore rencontré; elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui semblerait; mais qu'en adviendrait-il? Un homme marié! Elle serait donc sa maîtresse; la maîtresse d'un gueux?... fi donc! L'obstacle était là. Une fois mariée elle-même, elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais où trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard décida du sort du vieux roué. Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peut-être, mais sans mélange d'imprudence, et le projet devait être exécuté sur-le-champ; il n'y avait pas de temps à perdre.

Maryan vint avertir Warwara que tout était prêt chez elle; en effet, il avait ajouté aux matelas les coussins de sa voiture et jeté sur le plancher son propre manteau en guise de tapis.--Le baron offrit son bras à mademoiselle Gondola, mais elle refusa froidement, en alléguant que Maryan Janowski avait été le premier à se mettre à ses ordres, ce qui n'empêcha pas Bromirski de monter l'escalier derrière elle en sautillant. Il fallut pour le forcer à se retirer que Warwara lui fermât la porte au nez d'un mouvement si brusque qu'il porta instinctivement la main à cette partie de son visage. S'étant assuré qu'elle était saine et sauve, Bromirski soupira, se frappa trois fois le front et retourna dans la salle pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait autour d'elle.

--Êtes-vous contente? demanda Maryan.

--Vous vous êtes privé de tout pour me donner le superflu, dit-elle avec vivacité; laissez-moi voir s'il vous reste le nécessaire.

Elle saisit la lumière et se fit montrer la chambre du jeune homme, située plus loin dans le même corridor, mais donnant sur la route.

--Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus d'oreiller!

--Une bonne conscience suffit, mademoiselle.

--Plus de couvertures!

--Je m'envelopperai dans mes espérances.

--Qu'espérez vous donc?

--Une place pour ne pas mourir de faim.

--Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?

Maryan baissa les yeux en souriant.

--Que voulez-vous? un pauvre diable de ma sorte doit se contenter du pain quotidien.

--Vous m'avez paru cependant à table aimer assez les sucreries?

--Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de choses plus douces auxquelles je ne puis aspirer!

--C'est que vous manquez de courage.

--Le courage risque parfois de ressembler à de l'insolence.

--Votre langage est celui d'un homme d'honneur, mais si je vous disais...

Elle avait éteint la lumière, et Maryan sentit deux lèvres brûlantes contre les siennes, dans ses bras un corps frémissant.

Warwara sortit de la chambre de Maryan, en marchant avec précaution sur la pointe des pieds.

Arrivée devant sa propre chambre, elle respira, déposa sur le seuil la chandelle éteinte qu'elle tenait et descendit dans la cour pour demander des allumettes au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avançait qu'à tâtons. Dans toutes les voitures ronflaient des nez invisibles, formant un concert étrange qui rappelait un peu l'ouverture du _Tannhauser_. Tout à coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi et la brillante perruque noire du baron. Warwara put remarquer que ce vieux drôle se penchait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre pour regarder dans les voitures transformées en dortoirs, quand il ne s'accroupissait pas pour surprendre par les fenêtres basses, éclairées au dedans, les secrets de toilette d'une Suzanne quelconque.

--Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous prierai de me donner de la lumière.

--Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous croyais endormie.

--Il a, pensa Warwara, déjà regardé par ma fenêtre.

Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit ce qu'elle demandait.

--Cela vous suffit?

--Tout à fait.

--Alors, je peux baiser aussi la petite main?...

--Toutes les deux si vous voulez.

Il la regarda s'éloigner.

--Quelle charmante créature! Et elle pourrait embellir ma vie... Si ce freluquet n'était pas ici! Il ne semble pas lui déplaire, quoiqu'il n'ait pas le sou! Ces petites personnes-là pourtant aiment les belles robes, les pelisses de fourrure, les diamants...

La méditation du baron fut interrompue par la lumière qui brilla soudain à la fenêtre de Warwara, dont on avait négligé, non sans intention peut-être, de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son miroir à côté de la chandelle, sur une petite table, et procéda lentement à se déshabiller, dénouant d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses doigts avec complaisance, puis détachant sa robe, qu'elle posa sur une chaise; après quoi, elle fit voir par le mouvement le plus naturel ses épaules virginales et se mit à tresser légèrement les ondes d'or qui avaient enveloppé jusque-là sa poitrine. Bromirski suivait tous ses mouvements, et il sentait se serrer de plus en plus les cordes qui le liaient pour jamais.

Tandis que Warwara procédait à se déchausser, on frappa doucement à la porte. Elle jeta un châle autour d'elle et demanda:

--Qui est là?

--Moi!

--Qui, vous?

--Moi, belle Warwara.

--Vous, Maryan! quelle audace!

--Ce n'est pas ce petit maître, mademoiselle, mais bien votre vieil ami Bromirski! Ouvrez!

--Pourquoi?

--J'ai à vous parler de choses importantes.

--Attendez jusqu'à demain!

--Warwara, je ne suis pas un galant à poches vides, moi, je suis riche, très-riche; tous vos désirs, je vous le jure, seront comblés. Ne me repoussez pas.

--Ah! ma mère avait bien raison de me prémunir contre vous, de dire que vous étiez un homme dangereux! Mais je saurai défendre mon honneur.

En même temps, elle tirait le verrou, si doucement que Bromirski put croire que la porte cédait à ses assauts redoublés.

Le lendemain, de grand matin, sans être aperçue de Maryan ni de personne, sauf l'hôtelier juif, Warwara monta dans le carrosse du baron, qui la ramena chez sa mère. Elle était pâle et grave, mais sur ses lèvres serrées on lisait la satiété du triomphe. Lorsqu'elle entra dans la chambre de madame Gondola, celle-ci ne témoigna ni mécontentement ni plaisir; une extrême surprise se peignit seule sur ses traits.

--Tu n'entres donc pas au théâtre? dit-elle, tandis que la jeune fille ôtait ses gants et son chapeau.

--Le monde est un grand théâtre, répondit Warwara, et j'ai toutes les facilités pour y jouer très-bien mon rôle.

III

Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu dans la maison des deux dames. Il envoyait comme interprètes de son amour pour Warwara des bécasses, des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des robes, des fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne réussissait à lui assurer un tête-à-tête avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et même taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir de cause il jouait au «mariage» durant les longues soirées d'hiver avec madame Gondola.

Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et Warwara en descendit, couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout ravi, pour recevoir cette visite imprévue:

--Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide comme un glaçon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des hommes!

--Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir, répondit Warwara, mais ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse.

Elle s'était assise dans le cabinet du baron et dénouait lentement son voile. Lorsqu'elle l'eut retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet les yeux rouges.

--Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce que je possède est à vous.

--Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est sans remède!...

Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.

Le baron était consterné.

--M'expliquerez-vous, Warwara...

--Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.

--Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec embarras.

Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il avait grandi d'un pouce.

--Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à mourir!

--Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que vous demanderez; j'assurerai l'avenir de l'enfant...

--Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté est plus fière que vous ne croyez. L'amour m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux yeux du monde... il pourrait être excusable aux vôtres; mais vous me méprisez trop pour faire de moi votre femme...

Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé. Il n'avait pas pensé à la conclusion qui se présentait.

--Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant!

Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.

--Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande qu'à réfléchir; il ne s'agit plus d'une bagatelle!

--Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant de déshonorer une fille innocente qu'aveuglait une passion insensée... Ah! je me suis bien trompée! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'étiez pas digne de mon sacrifice; adieu...

--Warwara!... Je vous conjure...

Elle était déjà loin. Le baron courut après elle sans bonnet, en robe de chambre, puis, désespérant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en vain; il ne la trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame Gondola; Warwara n'y était pas... Avait-elle donc réalisé ses menaces! Quelle responsabilité terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa conscience! Des heures s'écoulèrent.

Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée rentra, et à sa vue il fut tout près de défaillir comme un condamné qui reçoit sa grâce sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne répondit pas un mot, lorsqu'il balbutia:

--Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!...

Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril pour elle, il se remettait à défendre, mais faiblement désormais, sa propre liberté.

Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'être reçu; enfin, il força la porte et trouva sa victime étendue sur un lit de repos, assez pâle et défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle travaillait à un petit ouvrage de lingerie.

--Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour dire quelque chose.

Warwara lui montra une brassière d'enfant avec un geste dont l'éloquence acheva de triompher des hésitations de Bromirski. Se tournant vers madame Gondola:

--Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la main de votre fille.

--Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son accent le plus pathétique, elle est à vous!

Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron emmena aussitôt sa nouvelle épouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possédait aux environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette dernière ville, où elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire.

L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile pour Warwara de jouer plus longtemps la comédie.

Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours après son mariage. Elle attendit le soir Bromirski dans un négligé qui dessinait effrontément les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais. Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans les plis menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura stupéfait, regardant sa femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, poussé jusqu'au délire, lui avait dicté un subterfuge dont elle s'accusait humblement, mais qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour lui, comme sa servante, comme son esclave!

Bromirski, tout ému par la preuve de passion que lui donnait une femme si jeune et si belle, la releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne lui fit des reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes comme d'un filet aussi difficile à secouer que la robe même de Nessus. A quelques semaines de là, il fit un testament par lequel il l'instituait son unique héritière. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste, selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens, s'emparant de ses papiers précieux et gardant sa caisse dans la chambre conjugale.

--Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te laissais faire, tu n'aurais plus bientôt qu'un bâton de mendiant; tous tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop à ma mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses à toi-même les moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prétends te gâter.

Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune jusque-là. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la seigneurie fut renouvelé, la table était exquise, car Warwara, comme beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes, tenait à la bonne chère et préférait un pâté de perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair de lune et au parfum des fleurs.

Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à lui rendre la vie agréable; il s'émerveillait en même temps des économies qu'elle savait faire sans qu'il en souffrît jamais. La maison était tenue avec un ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage venait désormais grossir ses revenus, qui parurent augmenter considérablement dès la première année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une femme aussi entendue aux choses du ménage; il eût souhaité cependant que Warwara lui laissât un peu d'argent de poche.

--Te traiter comme un écolier quand tout est à toi?... ce serait trop ridicule! s'écriait Warwara. Je ne suis que ton caissier.

Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confiés ou laissé prendre. Dès qu'une somme quelconque arrivait à la seigneurie, Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don Juan, et entourait son cher mari de câlineries félines jusqu'à ce qu'il lui eût remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement d'être moins faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir, mais jamais au delà. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dénoués, semblables à ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler ses pachas et ses vizirs, et c'en était fait.

Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les secrets de son maître, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de nouveaux atours:

--Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent aujourd'hui, car madame est très-décolletée.

Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser à sa femme, qui fronçait le sourcil et lui comptait avec répugnance quelques petites pièces.

--Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.

Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement. Néanmoins il finit par extorquer de l'argent à Warwara au moyen de prétextes dans le choix desquels il déployait un génie inventif qui le surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller lui-même à Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'était l'occasion de voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était heureux comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il n'avait pu décemment refuser. Un jour, il prétendit avoir trouvé en chemin un jeune homme pendu à un arbre; il s'était empressé de couper la corde, mais le malheureux avait juré de revenir à son funeste dessein s'il ne parvenait pas à se procurer cinq ducats qu'il devait au père de sa fiancée.

--Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient en jeu, ajoutait Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir de le sauver.

Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne tarda pas à découvrir que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski tremblait comme un meurtrier qu'on amène devant la preuve sanglante de son forfait.

--N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?...

--Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fâcher...

Elle se posa devant le misérable, en le menaçant du doigt:

--Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle lentement, d'une voix si sévère, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à ce qu'il fut collé au mur, en balbutiant: