Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 16

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Les deux hommes marchèrent devant; le cheval les suivit; derrière se traînait la femme, son nourrisson dans les bras. Ils sortirent des bois, traversèrent les champs et atteignirent ainsi le château. Zénon fit entrer ses protégés dans un fournil bien chaud, où on leur servit de la soupe et de l'eau-de-vie sur un bon lit de paille.

Montant l'escalier ensuite, il alla changer d'habits en toute hâte et pénétra presque furtivement dans la salle à manger, où son père, Pan Mirolawski, se promenait de long en large, les bras croisés derrière le dos, l'air triste et inquiet. À la vue de Zénon, son visage soucieux changea soudain d'expression et devint rayonnant; il tendit les bras vers le retardataire avec un cri de joie.

--Tiens! dit-il au vieux domestique qui mettait le couvert, voici ton jeune seigneur!

Il courut à son fils, le prit par la tête, l'embrassa et dit:

--Que tu m'as tourmenté! Où étais-tu? Où t'a mené le diable?

Zénon baisa la main de Pan Mirolawski et raconta son escapade. Il ne manqua pas de parler des malheureux qu'il avait recueillis.

--Stéphane! cria le père s'adressant au vieux domestique, descends vite, et donne à ces gens du rôti.

--Ne vaut-il pas mieux, fit observer Stéphane, attendre que madame...

--Du rôti, te dis-je, interrompit Pan Mirolawski, s'efforçant, mais sans succès, de prendre une mine et une voix de maître,--une bouteille de vin de Hongrie, en outre... tu m'entends, drôle!

Stéphane obéit. À peine avait-il quitté la salle que, par l'autre porte, entra une grande femme aux yeux bleus sévères, en kazabaïka de velours noir garnie de précieuses fourrures, qui semblait faite pour ajouter à la splendeur de sa taille opulente, de son teint frais, de sa blonde chevelure. Les contrastes de lumière et d'ombre que présentait cette apparition rappelaient quelque portrait de Rembrandt:

--Qu'est-ce que j'apprends, Zénon? commença-t-elle d'une voix impérieuse. Comment? Non content de devenir vagabond toi-même, tu nous amènes des vagabonds au logis?

Le père et le fils se regardèrent sans répondre.

Il y avait dans l'oeil et dans la voix de la dame d'Ostrowitz quelque chose qui ne supportait point de contradiction. Si elle disait:

--Il ne pleuvra pas!

C'était comme si elle eût dit:

--Je défends au ciel de pleuvoir!

Et celui qu'elle regardait sévèrement croyait déjà sentir les coups de fouet sur ses épaules.

--Ces gueux partiront sur-le-champ, ajouta-t-elle après une pause.

Là-dessus, elle sonna; mais Zénon avait rassemblé tout son courage.

--Chère mère, supplia-t-il, ne soyez pas si dure envers les pauvres gens! Ils allaient passer la nuit en plein bois, une femme, songez-y, et de petits enfants! Était-ce possible de le souffrir? Je leur ai promis abri et nourriture.

--On ne peut pourtant les chasser, insinua timidement Pan Mirolawski; Zénon, qui a suivi l'élan de son bon coeur, serait compromis aux yeux de toute la maison.

--Soit! qu'ils restent cette nuit, mais pas une heure de plus, décida cette Sémiramis.

--Et qui donc les aidera dans l'avenir? s'écria Zénon. Oh! ma mère, nous sommes riches, et ils sont pauvres! Ne pourrait-on leur donner du travail?

--Non, ils partiront demain. N'insiste pas, reprit la maîtresse d'Ostrowitz, arrêtant une dernière prière sur les lèvres de Zénon; j'ai dit ma volonté.

Elle s'assit au haut bout de la table sur son fauteuil comme sur un trône; le père et le fils prirent place l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, et Stéphane servit le souper.

Personne n'avait envie d'entamer la conversation; madame Mirolawska mangeait lentement, avec toutes sortes de grâces et de manières; Pan Mirolawski avec précipitation, comme s'il eût voulu avaler son dépit; Zénon laissa passer tous les plats sans toucher à rien. Il baissait la tête, et de temps en temps une larme tombait sur son assiette. Tout à coup, il se leva et sortit de la salle. Sa mère le suivit des yeux, surprise plutôt qu'en colère, puis elle passa sa main blanche d'un air embarrassé sur la sombre fourrure qui couvrait sa poitrine.

Zénon cependant n'avait pas regagné sa chambre; il se dirigea vers la bibliothèque, pensant bien que personne ne viendrait l'y chercher. Il n'y avait pas de lampe dans cette vaste pièce; mais le clair de lune dessinait distinctement le châssis de chaque fenêtre sur le carrelage du sol. Zénon prit un livre, l'ouvrit et s'assit pour le feuilleter dans ce rayon de lumière argentée. Au moment même parut Stéphane.

--Mon jeune maître, dit-il, venez; madame l'exige.

--J'ai quelque chose à te demander, dit à son tour Zénon, sans l'avoir entendu. Il faut que tu me répondes en toute sincérité.

--Que dois-je répondre?

Le vieux serviteur cligna des yeux sous le clair de lune qui le frappait en plein visage, accentuant toutes ses rides, et se mit à rire, à rire discrètement et tout bas, comme il convient à un valet de bonne maison.

--Stéphane, reprit Zénon, est-il possible que des misérables tels que ces gens auxquels nous avons donné refuge, et les mauvais maîtres, comme le leur, soient nombreux en ce monde, ou bien est-ce un cas particulier, une exception?

--Bon Dieu! s'écria Stéphane, quel enfant! Le monde regorge de misère, hélas! Vous n'en savez rien naturellement, n'ayant jamais vu de près la pauvreté. Il y a des milliers de gueux bien plus à plaindre que ceux qu'il vous est arrivé de rencontrer aujourd'hui. En somme, quel est le lot de nos paysans?

Et le vieillard se remit à rire sous cape.

--Le paysan, ici, n'est qu'un esclave. Les Turcs ne peuvent opprimer davantage ceux qui portent leur joug. On ménage encore une bête de somme; lui, on ne le ménage pas, et on l'insulte, et on le bat, et on ne se gêne pas pour lui enlever sa femme, si elle en vaut la peine. Mais il est plus sage de ne point parler de ces choses. J'ai toujours entendu dire que l'on perdait ses yeux à lire au clair de la lune; entendez-vous, monsieur?

--Mais chez nous, Stéphane, chez nous, les paysans sont bien traités?

Stéphane hocha la tête.

--Il est vrai que le seigneur est bon; mais madame ne pardonne rien à personne, et le mandataire... Grâce à lui, le fouet et le bâton ne chôment pas de besogne.

Zénon frémit: il ne trouvait pas de paroles pour exprimer son impression. Tandis que le vieux serviteur sortait de la chambre, en lui répétant l'ordre de la maîtresse, et refermait derrière lui la porte, qui cria sur ses gonds, il prit machinalement un second livre et s'efforça de chasser les pensées qui l'assaillaient comme les aigles s'acharnent sur un chevreuil blessé. Fut-ce le hasard? Fut-ce une de ces inspirations secrètes, miraculeuses, qui peuvent décider de toute une vie? Il lut avec un intérêt et un trouble croissants, il lut que Bouddha, prince indien, ému comme lui à l'improviste par la misère humaine, quitta son palais et s'en alla au désert, bien avant le Christ, pour y chercher la solution de la plus douloureuse de toutes les énigmes. Il lisait encore, haletant, le coeur gonflé d'enthousiasme, lorsqu'une forte main s'appuya soudain affectueusement sur son épaule.

--Que fais-tu là? disait son père. Ta mère se fâchera.

En parlant, le digne homme l'embrassait au front comme s'il eût été un petit enfant.

--Mon père, dit Zénon avec un calme solennel, j'ai résolu de partir.

--De partir? Et où iras-tu?

--Jusqu'ici, je n'en sais rien, mais écoutez... J'ai vécu longtemps dans une tour enchantée sans rien savoir de la vie ni des hommes, et voici qu'une grande honte m'a saisi en songeant que j'étais luxueusement nourri et vêtu tandis que mes semblables manquaient de pain. Tout ce qui me paraissait riant et beau est devenu pour moi un abîme plein d'effrayants secrets. Je veux partir, je veux marcher parmi les hommes pour connaître leurs peines et trouver le moyen de les rendre tous également heureux; je veux... Ah! Dieu seul sait ce que je veux... Il me pousse hors de cette opulence qui m'humilie, de cette oisiveté qui me pèse; je veux vivre, travailler, combattre, souffrir avec les hommes... Père, je ne puis vous cacher mes projets, mais nul autre que vous ne doit en être instruit...

--Mon bien-aimé, dit Pan Mirolawski, je te connais. Ayant dit: Je pars,--tu partiras; rien ne pourra t'en empêcher; aussi je me borne à te répondre: Réfléchis, cher enfant; songe à l'angoisse de mon coeur.

--Je ne pars pas pour toujours, répliqua Zénon, et j'écrirai; mais, entendez-vous bien, mes lettres seront pour vous seul!...

--Que Dieu te garde donc! Moi, tout m'abandonne...

--Nous nous reverrons, répéta Zénon; je reviendrai en paix avec moi-même, tandis qu'aujourd'hui je me sens malheureux, si malheureux!...

Le jeune homme cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer amèrement.

--Mon fils! dit Pan Mirolawski, calme-toi; jamais ton père ne dressera devant tes pas des obstacles qui puissent te faire souffrir. Va voir le monde, selon tes souhaits; laisse-moi seulement te munir d'argent et d'armes...

--Non, dit vivement Zénon, je prétends ne me fier qu'à mes bras et vivre de ce que je gagnerai seul.

--Tu ne veux rien de moi?

--Si fait, cher père; vous pouvez m'aider. Procurez-moi des habits de paysan et un bâton. C'est tout ce qu'il me faut.

--Attends!

Pan Mirolawski sortit à pas de loup et revint quelques minutes après avec un paquet de vêtements et un gourdin formidable.

Zénon changea rapidement d'habits. Quand il fut debout dans ses hautes bottes noires, ses larges chausses de drap grossier, sa rude chemise serrée à la taille par une ceinture de cuir noir et son _sierak_ gris, le bonnet de peau d'agneau sur la tête, le bâton à la main, Pan Mirolawski ne put s'empêcher de sourire.

--Je voudrais voir les paysannes, dit-il en tordant sa barbe; elles vont toutes courir après toi. Mais attends encore que j'aille voir ce que fait ta mère.

Il revint bientôt rassuré.

--Il n'y a pas de danger; elle est dans sa chambre à lire les nouvelles de Paris. Toutes les étoiles tomberaient à la fois qu'elle n'y prendrait pas garde.

--Je me hâterai donc...

Pan Mirolawski marcha devant; Zénon le suivit. Ils allèrent sur la pointe du pied, par un corridor obscur, jusqu'à certain escalier tournant qui les conduisit à une porte dérobée dont le vieux seigneur avait la clef.

La fraîcheur de la nuit les pénétra. Ils sortirent dans le jardin, qu'inondaient les blancheurs de la pleine lune. Là encore, Pan Mirolawski ouvrit une petite porte qui donnait sur la campagne.

--Pars-tu vraiment? demanda-t-il d'une voix tremblante.

--Oui, mon père.

--Eh bien! sois heureux, et que le Ciel te protége!

Il soupira et embrassa encore une fois son fils.

Zénon était déjà loin.

--Surtout ne manque pas de m'écrire! lui cria Pan Mirolawski.

D'un pas rapide, le fugitif traversait les champs de blé doucement agités par le vent.

Lorsque, le lendemain matin, il manqua au déjeuner de famille, sa mère fronça le sourcil et battit à coups redoublés, de la petite cuiller d'argent qu'elle tenait, sa tasse de fine porcelaine, jusqu'à ce que celle-ci se brisât.

Voyant qu'il ne rentrait pas le soir, elle se promena inquiète, dans la salle à manger, mais sans demander ce qu'il était devenu. Deux jours, trois jours s'écoulèrent; elle maltraitait toute la maison, s'emportait à chaque instant. Vers le soir du troisième jour, l'impérieuse dame dit brusquement à son mari:

--Où est Zénon? Vous savez sans doute où il est?

--Moi? Comment le saurais-je? répondit le vieux seigneur d'un air de parfaite innocence; que Dieu me punisse si je m'en doute!

Le quatrième jour, madame Mirolawska fit partir le _faktor_ juif Mordicaï Parchen, avec l'ordre exprès de chercher Zénon, mais le vieux Parchen fit comme le corbeau de l'arche: il ne reparut pas.

II

Cependant Zénon avait bravement commencé son voyage. Aussitôt qu'il eut quitté le berceau de ses ancêtres, aussitôt qu'il eut compris que désormais il n'y avait là personne pour le servir, mais personne non plus pour lui donner des ordres, il se sentit libre et heureux. La lune éclairait son chemin, et cette première épreuve de sa force, que n'excitait pas un vain orgueil, mais une soif légitime d'indépendance, l'enthousiasma. Il franchissait d'un bond les ruisseaux, lançait loin de lui des pierres énormes. Arrivé sur la rive du Pruth, il ramassa des broutilles, alluma un bon feu, s'étendit sur l'herbe et dormit jusqu'au jour. Un chien l'éveilla en appliquant son museau froid contre sa joue. Ce chien appartenait au batelier, qui lui fit traverser la rivière en même temps qu'à deux paysannes. Le batelier fut fort étonné lorsqu'il reçut de son passager, au lieu de la pièce de monnaie voulue, un simple: «Dieu vous récompense!»

Sur l'autre rive, deux chemins se réunissaient aux pieds d'une image de la Vierge. Les deux femmes, s'arrêtant, regardèrent Zénon. La plus jeune, grande et forte, avec un joli visage un peu pâle au milieu duquel se recourbait un petit nez aquilin, sourit et poussa du coude la vieille qui l'accompagnait. Celle-ci secoua la tête; ses yeux moqueurs et pénétrants parurent rentrer encore sous leurs sourcils touffus, et ses mains maigres couvertes de rides innombrables s'appuyèrent sur le bâton qu'elle tenait.

--Où allez-vous? Votre nom, jeune homme? demanda-t-elle.

--Je me nomme Paschal, répondit l'héritier des Mirolawski.

C'était le premier mensonge de sa vie.

--Cherchez-vous donc du travail?

--En effet, bonne mère.

--Grand'mère, devez-vous dire. Voici ma petite fille Azaria; moi, on m'appelle Patrowna, et je passe pour être une _widma_ (une sorcière). Venez avec nous. Vous ne manquerez pas de travail.

--Chez vous? dit Zénon en regardant d'un air de doute cette vieille femme, qui parlait comme une propriétaire et dont l'accoutrement était d'une mendiante.

--Non, mon enfant, répondit-elle avec un sourire, mais chez mon fils, qui vous recevra dans sa maison, et chez le maître de mon fils, qui payera vos journées assez cher pour que vous puissiez conduire Azaria à la danse et lui acheter un collier de corail.

La vieille Patrowna passa la main sur les tresses de sa petite-fille, tandis que celle-ci décochait à Zénon un regard furtif et langoureux.

--Je vous accompagnerai volontiers, dit le jeune homme.

Et il prit avec les deux femmes le chemin qui conduit à Tcheremchow.

Non loin du village, on rencontra un paysan de petite taille, mais robuste, qui labourait avec l'aide d'un cheval boiteux.

--Mamelyk, mon fils, dit la vieille, je t'amène un travailleur.

Le paysan tourna ses yeux, égarés comme par l'ivresse, vers Zénon Mirolawski.

--Un gaillard! murmura-t-il.--Et il continua sa besogne.

Zénon resta d'abord à Tcheremchow. Il aidait Mamelyk à labourer et à ensemencer son champ; il travaillait sur les terres du seigneur avec les autres villageois quand ceux-ci avaient à s'acquitter du robot. Sa vigueur excitait l'admiration de ses camarades. Il dormait sur un banc, près du poêle, dans la chaumière de Mamelyk, et partageait le modeste ordinaire de la famille.

Sa vie nouvelle ne durait que depuis peu de jours, quand Florina, la femme de Mamelyk, tomba malade. Le seigneur, qui jamais ne passait devant la maison sans y entrer, envoya chercher à la ville un médecin français, M. Lenôtre, qui, après avoir pris du service l'an 1831 dans les rangs de l'armée polonaise, s'était établi en Gallicie.

Pendant que celui-ci examinait la malade, les autres membres de la famille demeuraient assis sur le seuil de leur chaumière, et le jeune paysan qui avait amené le Français donnait à boire à ses maigres chevaux.

--Qu'as-tu donc, Nazaretian? commença le maître du lieu. Pourquoi es-tu si triste un samedi soir, quand demain tu dois danser?

--J'en aurai bientôt fini avec la danse, répondit Nazaretian.

--Est-il vrai que ton maître poursuive ta fiancée? demanda Azaria.

--Pourquoi la poursuivrait-il? Si Olexa lui plaît, il la prendra tout simplement, et il me fera soldat.

--Et tu le souffriras? s'écria Zénon, indigné.

L'autre le regarda tout surpris et haussa les épaules.

Après une pause:

--Comment se nomme ton maître? demanda Zénon.

--C'est le baron Orlowski, le propriétaire de Dobrowlani.

Chacun se tut.

Bientôt la vieille Patrowna reprit:

--Il y a quelque part un trésor enfoui; si je pouvais le déterrer!...

--Sorcière, dit d'un ton railleur l'un des voisins de Mamelyk, tu ferais mieux de dégager ta pelisse qui est entre les mains du juif. Tu grelottes, ma parole! J'avais toujours cru que les sorcières ne sentaient pas le froid, les jetât-on dans l'eau.

--J'ai déjà reporté l'argent l'autre jour, répondit Patrowna, mais il plaît au juif de ne plus se souvenir de notre marché; puisque le seigneur le protége, que peut faire contre lui une pauvre vieille?

--Nous verrons bien! s'écria Zénon avec énergie.

Cette fois, il n'y eut personne qui ne le regardât, stupéfait.

--Père, dit Azaria, s'adressant à Mamelyk, il nous faudrait de la pluie!

--Aussi notre curé doit-il faire une procession pour qu'il en tombe, répliqua gravement le père.

--A quoi bon? interrompit Zénon; Dieu gouverne le monde selon des lois immuables, les lois de la nature.

Et soudain, ce ne fut plus le simple cultivateur qui parla, mais le savant, qui, pour expliquer à ses auditeurs émerveillés l'origine de la pluie, de l'orage et de la grêle, donnait une forme simple et claire aux vérités qu'il enseignait. Pendant que Zénon parlait ainsi, le docteur Lenôtre sortit de la cabane et se mit à écouter avec les autres.

--Bien, jeune homme, très-bien! dit-il en lui tendant la main. Qui donc, ajouta-t-il, a pu vous apprendre toutes ces choses? Plût à Dieu que vous eussiez beaucoup de pareils parmi le peuple!

--Il sait bien lire, dit Azaria, non sans une certaine complaisance.

--Prenez donc tous exemple sur lui, fit le médecin. Tâchez d'apprendre, vous aussi. Vous verrez dans l'histoire que Piast, qui n'était qu'un simple paysan, mérita de devenir roi. J'espère vous revoir, jeune homme.

Ayant adressé ce dernier salut à Zénon, M. Lenôtre remonta en voiture. C'était un homme de bien, animé de ce pur enthousiasme pour les libres institutions et pour l'humanité qui semble être particulier à ceux de sa nation.

--Eh bien! dit Patrowna après qu'ils eurent tous regardé la voiture s'éloigner, puisque vous savez tant de choses, ami Paschal, quand aurons-nous de la pluie?

--Demain, répondit Zénon, car le vent souffle du sud, et je vois au loin monter des brumes.

Comme il plut en effet le lendemain matin, le savoir de Zénon fut reconnu par tous les campagnards, et l'autorité de l'étranger grandit encore dès le dimanche suivant, où il eut l'occasion de faire preuve de force physique, après avoir montré déjà sa clairvoyance.

En se rendant à l'église, il passa, en compagnie de la vieille Patrowna, chez le cabaretier juif qui retenait en gage la pelisse de cette dernière.

--Voici ton argent, lui dit-il, rends le manteau.

--Le manteau? glapit le fripon; quel manteau? Je ne sais ce que vous voulez dire.

--Le rendras-tu sur-le-champ?

--J'ai à servir mes hôtes, répondit le juif en versant de l'eau-de-vie aux paysans qui remplissaient le cabaret, et je n'ai nulle envie de plaisanter.

Déjà Zénon l'avait saisi par sa barbe rousse et secoué de la belle manière. Le juif cria, la table fut renversée, l'eau-de-vie se répandit à flots sur le plancher.

--Dis, veux-tu restituer le bien des pauvres? répétait Zénon.

--Je le veux bien, je le veux bien! gémit le misérable.

Un des palefreniers de la seigneurie, qui buvait dans un coin, se leva insolent et agressif:

--Qui diable es-tu? demanda-t-il à Zénon. Quelque brigand qui s'ennuie d'attendre la potence? Lâche ce juif, drôle!

--Qui je suis? répondit Zénon. Je suis celui que Dieu envoie pour protéger les petits et pour traiter selon leur mérite les chenapans de ton espèce.

Parlant ainsi, Zénon souleva le palefrenier comme un sac et le jeta par la fenêtre.

Cependant le juif s'était relevé avec peine en se frottant les genoux. Il fit les excuses les plus plates et les plus ridicules, apporta la pelisse de Patrowna et aida même celle-ci à l'endosser.

Cet incident produisit une vraie révolution parmi les juifs de la contrée. Le bruit courut jusqu'en Pologne que le Messie était venu.

Au nord de Tcheremchow était située, de l'autre côté d'une forêt de sapins, certaine chapelle consacrée à une vierge noire, image miraculeuse qui attirait de nombreux pèlerins. Zénon, étant allé y entendre la messe, fut révolté de voir, après l'office, les paysans se presser autour de l'autel pour offrir, en même temps que des mains, des pieds, des maisons, des bestiaux, taillés en bois, en cire ou en mie de pain, beaucoup d'argent, de miel, de lait, d'oeufs, de fruits, de volailles et autres denrées que les Pères, préposés au service de la chapelle, ne se faisaient aucun scrupule d'accepter au nom de leur patronne. Une sainte colère s'empara de Zénon à la vue de cette profanation d'un lieu de prière. S'élançant sur les marches de l'autel:

--Croyez-vous, dit-il aux paysans, croyez-vous, pauvres fous, pouvoir séduire le Ciel par des présents? Et vous, imposteurs, ajouta-t-il en s'adressant aux moines, pensez-vous qu'il soit chrétien d'entretenir l'aveuglement de ce peuple stupide et d'en profiter?...

--Que veut-il? arrêtez le sacrilége, arrêtez le possédé! criait-on de toutes parts.

--C'est vous, répondit Zénon, c'est vous seuls qui êtes possédés du diable. Dieu me permettra de purifier son temple.

Renversant les présents, il les foula aux pieds, pêle-mêle, puis il détacha sa ceinture de cuir et, servi par son agilité, par sa force herculéenne, par le zèle qui le transportait, il eut vite dispersé la foule à grands coups de cette lanière vengeresse.

Le soir même, Zénon écrivit à son père une première lettre. La lettre était rédigée en français sur un chiffon de papier que lui procura l'obligeante Azaria; elle fut remise à un boucher juif, qui se rendait à Ostrowitz. La menace d'une volée de coups de bâton en cas d'inexactitude fit au juif le même effet que la promesse d'un pourboire, et la missive de Zénon arriva heureusement à Pan Mirolawski. Elle était ainsi conçue:

«Père chéri, je me trouve bien où je suis, car je travaille comme un paysan, et j'ai déjà eu l'occasion de rosser un juif, un valet et nombre de faux dévots. Je gagne de bonnes journées; le pain bis me paraît plus savoureux que vos pâtés de Strasbourg. Que Dieu vous protége! Je vous baise les mains.

»Votre fils respectueux et affectionné,

»ZÉNON.»

Pan Mirolawski répondit par le même boucher, qui fut exact encore, bien que cette fois il eût reçu un large pourboire:

«Mon unique Zénon, un mot seulement, tant j'ai peur que ta mère ne me surprenne en train de t'écrire. Tu es bien portant, Dieu soit loué! Continue de vivre à ta guise en faisant le bien, en redressant les torts. Ne nous ménage pas, nous autres seigneurs. Si un danger te menace, dépêche-moi vite un messager à cheval. Je t'embrasse mille fois.

»Ton père, qui se passe si difficilement de ta chère présence.»