Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 15

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»Paul grandissait à vue d'oeil; une semaine pour lui était ce qu'est pour d'autres une année; il étendait la main, résolu à saisir les papillons, ou même la lune; ses ambitions n'avaient point de bornes; les fleurs que nous lui donnions, il les portait à sa bouche; il embrassait le chien-loup avec des cris de joie; chaque mot le faisait rire, d'un rire inextinguible qui promettait de ressembler à celui de Luba.

»La nuit de la Saint-Jean vit flamboyer des feux sur toutes les montagnes. C'est l'époque des noces de l'ours. Alors il se nourrit de miel, de glands et de framboises, montrant une extrême douceur; l'amour le civilise et l'améliore. Un matin je trouvai sa trace dans notre voisinage; quelques jours après je l'aperçus lui-même occupé à gober des racines comme un pieux ermite. Je le regardai, il fit de même. Un soir enfin, nous avions allumé un feu devant notre porte pour cuire des champignons sous la cendre. L'ours sort lentement de la forêt, s'approche et s'arrête devant le fossé. Je mets deux doigts dans ma bouche et pousse un cri aigu. Il n'en tient pas compte, s'assoit, lève sa grosse tête, dresse ses petites oreilles et renifle; après quoi il grogne cordialement, nous tourne le dos et décampe.

»Luba le rencontra le lendemain dans la forêt, où elle remplissait de framboises un panier qu'elle avait tressé elle-même. L'ours la poursuivit, mais avec gentillesse, comme un galant jeune homme poursuit une jolie femme. Probablement le drôle était attiré par l'odeur des framboises. Luba le laisse venir tout près, l'appelle et lui donne sur le museau un coup de corbeille qui le met en fuite.

»L'idée me vient de verser une bonne lampée d'eau-de-vie de genièvre dans un plat rempli de miel que je place devant notre porte. L'ours reparaît le soir, s'approche du feu, lève le nez, découvre le plat et se met à le lécher. Lorsqu'il eut fini il se dressa, joyeux, sur son train de derrière; en même temps il chancelait d'une manière suspecte; il était ivre sans doute. J'éclatai de rire, Luba aussi, et alors l'ours, qui déjà s'éloignait, se retourna brusquement. Nous l'avions offensé. Avec un grognement irrité, il essaya de traverser le pont qui conduisait à notre gîte, mais il roula dans le fossé; déjà notre porte était barricadée; nous nous moquions de lui.

»L'automne fit mûrir les pommes sauvages et chassa les hirondelles; l'hiver revint. Cette fois il n'offrait rien de triste, car nous avions notre enfant vigoureux, gai, babillant comme une jeune alouette. L'univers tout entier aurait pu s'écrouler et disparaître; peu nous importait, pourvu que le rocher sur lequel nous avions fondé notre vie de famille restât debout. Paul n'avait pas un an quand Luba le posa dans un coin, s'accroupit devant lui et l'appela par de douces paroles jusqu'à ce qu'il osât essayer un pas, puis deux, et enfin s'avancer vers moi en chancelant, semblable à un ourson, dans son habit de fourrure, et tout aussi espiègle.

»Et le printemps revint à son tour, l'heure bénie où tout ce qui respire est encore à l'état de joyeuse enfance.

»Les feuilles ne s'étaient pas encore teintées de rouge et de jaune, que Paul courait déjà comme une belette et faisait de chaque branche une balançoire.

»Un jour d'octobre, des bergers qui descendaient avec leurs troupeaux vers la polonina s'étant égarés dans le brouillard, passèrent tout près de nos rochers. Mon coeur se serra d'angoisse, mais je n'en laissai rien paraître. J'allai hardiment leur tendre la main et leur demander du tabac. Ma longue barbe, mon habillement étrange, le fusil et la hache que je portais les trompant, ils me prirent pour un haydamak[13]. Chacun d'eux me donna ce qu'il avait avec joie, car le haydamak était à cette époque le héros favori de notre peuple. Voyant monter la fumée de notre cheminée, ils voulurent savoir si je demeurais là depuis longtemps.

[Note 13: Brigand.]

»--Depuis deux années, répondis-je.

»--Tout seul?

»Je les emmenai voir ma femme et mon enfant; je leur donnai de l'eau-de-vie et des peaux de bêtes. Ils partirent avec force bénédictions et je les remis dans leur chemin.

VII

»Une année encore s'écoula. Le grand plaisir de Paul était de m'entendre raconter des histoires. Je lui parlais de la multitude d'hommes de toute sorte qui remplit le monde, et de guerres, et d'inondations, et de Tartares, et de Turcs, et des légendes de chez nous; je lui parlais aussi de Dieu. Quand nous nous promenions ensemble et que le soleil, sortant des grands nuages blancs, inondait tout de ses rayons, Paul me demandait:

»--Qu'est-ce qu'il y a donc là-haut?

»Et je lui répondais:

»--Il y a le bon Dieu.

»Quand l'orage déchirait les ténèbres et que Paul me répétait:

»--Qu'est-ce qu'il y a?

»Je répondais toujours:

»--C'est le bon Dieu.

» Paul voyait le bon Dieu partout, dans le glorieux éclat du jour, et sous la tente nocturne semée d'étoiles. Un jour il me dit:

»--De quoi donc a-t-il l'air, le bon Dieu?

»Je dus lui dire pour le contenter qu'il avait un long manteau blanc, des cheveux blancs et une belle grande barbe.

»Aux premiers jours de l'été, Paul, qui jouait dehors, rentra précipitamment dans la caverne où je fendais du bois, en criant tout ému:

»--Papa! papa! le bon Dieu est venu!

»Je laissai tomber ma hache.

»--Où est-il? demandai-je à mon tour; à quoi ressemble-t-il?

»--Il a un grand manteau, répliqua Paul avec assurance, et des cheveux blancs et une grande barbe blanche, et il m'a pris dans ses bras pour m'embrasser, et il a pleuré.

»Je sortis, et sur le seuil je rencontrai en effet, drapé dans son caftan, mon vieil ami Salomon Zanderer, le Juif.

»Les bergers que j'avais accueillis s'étaient empressés de raconter aux veillées d'hiver la légende de l'homme sauvage qui avait passé deux années dans une caverne de montagne avec sa femme et son enfant. Le bruit de notre étrange existence se répandit et arriva enfin chez mon fidèle _faktor_, qui devina bien vite qu'il s'agissait de nous et qui se mit en route pour nous chercher. Salomon s'était jeté à mes pieds; je l'embrassai avec tendresse. Tous les deux nous pleurions. Alors accourut Luba. Le jour et la nuit se passèrent en causeries interminables.

»Salomon nous persuada de redescendre dans la plaine. Personne, prétendait-il, ne songeait à me poursuivre. En notre absence la révolution et le choléra avaient bouleversé, ravagé la Gallicie, qui fut, en 1831, le théâtre de désordres si nombreux que personne ne songeait à les punir. On aurait eu trop à faire. Mon aventure avait été effacée par la tourmente.

»Nous retournâmes donc à Kolomea conduits par notre digne _faktor_, qui me prêta les premiers fonds nécessaires pour le métier d'entremetteur,--entremetteur entre les seigneurs et les Juifs; je me chargeais de la vente du bétail et des chevaux, des terres et du blé... Mais faut-il vraiment que je vous dise la fin? Le seul souvenir de certaines épreuves fait horreur... En parler est presque impossible. Voyez-vous, le temps ne nous apprend pas seulement à souffrir; il nous enseigne aussi à souffrir en silence...»

Nous n'osâmes insister, mais Basile Hymen vit bien, à l'expression de nos visages, que nous étions curieux de savoir le reste. Il reprit donc avec un soupir:

»--D'abord, tout alla bien, je pus rendre à mon Juif ce que je lui devais, mais j'étais trop honnête... on n'aime pas pour entremetteur en affaires un trop honnête homme, il n'y a pas moyen de gagner assez par son intermédiaire.

»Un jour il m'arriva de passer dans le voisinage de mon ancienne seigneurie. Je m'en approchai furtivement, à la faveur des ténèbres, comme un voleur. Une maison neuve s'élevait à la place de celle que j'avais fait sauter, tout était changé, je ne retrouvai que le vieux pommier et je l'embrassai comme un ami. Ah! quelle amertume de voir régner des étrangers là où ont vécu et sont morts nos ancêtres, là où nous avions nous-mêmes rêvé de vieillir en paix! Le nouveau propriétaire était Allemand; il avait été mandataire[14] d'un comte polonais; il avait volé son maître, maltraité ses paysans et thésaurisé en se privant de tout, ce qui lui avait permis à la fin d'être propriétaire à son tour.

[Note 14: Intendant.]

»Moi j'étais enguignonné. Le proverbe dit vrai: L'adversité tient ferme par les pieds et les mains celui qu'elle a une fois saisi.

»Ne pouvant rien faire comme entremetteur, j'essayai moi-même du trafic des chevaux; on me payait mal et j'avais à payer exactement; je fus dupé par les uns, harcelé par les autres jusqu'à la saisie, jusqu'à la prison... Oui, j'allai une fois en prison pour dettes. Chez nous on avait faim et la parole ne peut rendre ce qui se passait en moi lorsque mon enfant, un rayon de gaîté dans ses yeux bleus, accourait à ma rencontre, criant:

»--Papa, n'est-ce pas, tu apportes du pain?

»Tout gentilhomme que je fusse, je ne craignis pas de faire les plus vils métiers: il s'agissait de nourrir les miens; cela ennoblissait tout... Mais aucune de mes entreprises n'aboutit. Lorsque je me décidai à porter les morts, faute de mieux, les épidémies firent trêve dans le pays, personne ne voulut plus mourir; il en était ainsi pour tout.

»Luba devint pâle et se flétrit: le chagrin, la honte lui brisaient le coeur; de sa part, du reste, jamais une plainte. Quand j'entrais, elle volait dans mes bras comme autrefois, en plaisantant et en riant,--oui, du même bon rire. J'oubliais alors tous mes soucis et je me reprenais à espérer.

»Un soir j'apportai tout juste assez de pain pour Paul. Luba et moi nous avions faim, mais nous n'y songions ni l'un ni l'autre, trop heureux de voir le cher petit monter gravement sur son escabeau pour prendre ce chétif repas. Tout à coup, Paul se leva, et s'approchant de moi:

»--Papa, dit-il, je veux que tu manges aussi!

»Et ses petits doigts détachaient quelques miettes qu'il me glissa de force dans la bouche:

»--Toi aussi, maman!

»Luba dut mordre à son pain.

»--Qu'il est bon! me dit tout bas ma femme, il te ressemble.

»--Mon Dieu! que dis-tu là? répondis-je, il a ton coeur et ton rire; il a tout de toi, tout.

»Et Paul, qui nous écoutait, éclata de rire, et Luba se joignit à lui, tandis que de grosses larmes descendaient sur mes joues.

»Je rêvai bien de retourner dans notre désert, mais la saison était trop avancée; la neige avait édifié ses blancs remparts; il fallait attendre le printemps pour l'exécution de ce projet. Et quand le printemps vint...

»Hélas! l'homme est sur terre comme une bulle sur l'onde. Figurez-vous un misérable réduit où tout manque, où l'eau gèle dans la cruche, où une femme se meurt, sans médecin, sans remèdes. Minuit allait sonner, lorsque Luba se dressa tout à coup, rejeta en arrière ses cheveux dénoués, me regarda de ses beaux yeux noirs qui brillaient d'une flamme surnaturelle et prononça tout bas:

»--Paul!...

»--Il dort, répondis-je.

»Elle réfléchit une seconde, puis reprit timidement:

»--J'aurais voulu l'embrasser encore une fois, je ne me sens pas bien.

»Je lui apportai l'enfant; elle le baisa, le contempla, le baisa de nouveau, puis je le remis, dormant toujours, sur son petit grabat.

»--Pourquoi fait-il si clair? demanda Luba, les paupières largement ouvertes. Cet éclat m'aveugle.

»Je me jetai à genoux devant son lit, pleurant, priant, en proie à une terreur indicible.

»--Basile, cher, me dit-elle en se penchant vers moi et m'entourant de ses bras qui brûlaient de fièvre, n'aie donc pas peur; tu vois bien, je suis contente, je me sens heureuse, si heureuse... mais ne pleure donc pas.

»Et elle se remit à rire faiblement, d'un rire si doux et si tendre que je n'en avais pas entendu de pareil depuis le jour de nos noces. C'était l'alouette qui s'élève dans le ciel. Avec ce rire sur les lèvres elle mourut.

VIII

»Si mon Juif, presque à bout de ressources lui-même, n'y avait pourvu, je n'aurais pu faire enterrer ma femme. Salomon garda l'enfant chez lui jusqu'à ce que fût achevée la triste cérémonie. Lorsque Paul revint, il me demanda d'abord:

»--Où est maman?

»Et la même question se renouvela chaque soir à l'heure où je le couchais.

»--Elle est partie, disais-je.

»--Pour aller où?

»--Auprès du bon Dieu.

»--Mais elle reviendra, n'est-ce pas? reprenait Paul avec confiance, et alors elle m'emmènera. Ce doit être beau dans le ciel! On y mange et on s'y chauffe tant qu'on veut. Tous les arbres sont au bon Dieu, dis?

»Mes meubles furent saisis une dernière fois. Quand je dis mes meubles, il s'agissait d'une paire de bottes éculées, d'une veste en loques et de deux assiettes. Ma misère commençait à devenir bouffonne. Je me fis fendeur de bois. Paul m'accompagnait et entassait les bûches. Nous couchions sur la paille. Paul n'avait en fait de chaussures que de vieux chiffons. Je trouvais encore moyen de lui fabriquer des joujoux. Pendant les longues soirées je lui construisis en paille une maison miniature avec tous les meubles. Il fut ravi:

»--Et maintenant, dit-il, nous y mettrons maman.

»Pour le contenter, je fis une petite poupée. Il la baisa tendrement et l'assit sur une chaise. Dans ce temps-là, il était déjà malade. Quand je m'en allais travailler, le pauvret restait seul jusqu'au soir; je le retrouvais tout brûlant, miné par la fièvre; n'importe, il se mettait aussitôt à bavarder et à jouer avec moi.

»Une fois que je rentrai un peu plus tard que de coutume, il dormait. S'éveillant à mon approche, il me regarda d'un air de vague étonnement, puis il sourit:

»--Quelqu'un est déjà venu, dit-il.

»--Qui donc?

»--Eh bien? maman...

»Mon coeur battit à se rompre.

»Pendant la nuit je m'éveillai en sursaut. La clarté de la lune tombait tout entière sur le visage pâle et pincé du petit Paul; il gisait les yeux grands ouverts, râlant déjà.

»--Papa, es-tu fâché? commença-t-il tout bas.

»--Pourquoi serais-je fâché?

»--Parce que je m'en vais, répondit Paul en cachant sa pauvre petite tête dans ma poitrine, comme faisait toujours Luba.

»--Et où vas-tu, mon chéri?

»--Je vais auprès de maman, répliqua Paul; tu devrais venir aussi.

»Il m'embrassa et s'endormit pour toujours.

»Tout m'avait donc abandonné. J'étais vaincu. Que m'importait désormais l'existence? Un soir, j'allai chez Salomon:

»--Adieu, lui dis-je, je retourne dans la montagne. Les ours et les loups sont plus cléments que les hommes.

»--Que Dieu vous protège, dit le vieillard, mais cette fois nous ne nous reverrons plus.

»Je ne l'ai pas revu, en effet. Lui aussi, mon fidèle, il est mort.

»Je partis donc du côté des Karpathes, mais les choses tournèrent autrement que je ne croyais. Sur ma route se trouva un paysan qu'avait maltraité son maître. Il me confia ses peines. Je fis un mémoire pour le tribunal du cercle; en échange, mon client m'offrit gîte et nourriture. La plainte fut écoutée; justice fut rendue; aussitôt dix autres paysans vinrent me demander conseil, puis cent autres. Je pouvais encore être utile. Alors commença ma vie présente; je marchai sans relâche droit devant moi et devins ce que je suis: Basile Hymen, le procureur clandestin, l'errant, sans foyer, sans biens d'aucune sorte, sans patrie...»

Il se tut, et dans le lointain retentit de nouveau la chanson:

--O toi, ma chère étoile,--suspendue à la tente obscure du ciel,--tu luisais si pure,--lorsque, pour la première fois, je contemplai la vie.--Dès longtemps tu t'es éteinte,--tous mes efforts sont vains.--Il faut que sans toi je parcoure le vaste monde.

Basile Hymen inclina tristement la tête.

--Et maintenant, je suis heureux en effet, prononça-t-il après une pause, avec son étrange sourire.

--Heureux?... Dites-vous vrai? m'écriai-je.

--Eh! vous voyez, j'engraisse, je suis devenu flegmatique, répondit-il,--une fine ironie se jouant autour de ses lèvres,--rien ne peut troubler mon humeur. A défaut d'autres biens, je jouis d'une paix profonde; nul ne peut m'ôter cela. Déjà les propriétaires se sont succédé dans ma vieille seigneurie. Le fils de l'Allemand a voulu jouer au gentilhomme; il s'est ruiné en trois ans. Que reste-t-il de l'avarice, des rapines du père?

Le mieux, voyez-vous, est de n'avoir ni argent, ni emploi régulier. Tout le monde m'accueille avec un empressement sincère, car je rends service à tout le monde. Je m'entends en droit judiciaire, en économie rurale, quelque peu même en médecine; je ne raconte pas mal; je réchauffe les coeurs en chantant nos vieilles chansons. Plaisirs et privations, j'accepte tout avec la même tranquillité. Hier, une comtesse m'invite; je suis assis en face d'elle dans un bon fauteuil de velours, devant des mets délicats; elle m'emmène en voiture jusqu'à la capitale du cercle où nous avons affaire. Demain, je dîne chez le diacre d'un peu de lard, et je fais avec lui quatre milles à pied. Que m'importe! Peut-être direz-vous que ce sont là des phrases?

Devant Dieu qui m'entend, je pourrais être riche aujourd'hui si je voulais. Un vieux parent qui me reste a dans la Bukowine une jolie terre dont je suis le seul héritier légitime. Il m'a maintes fois appelé auprès de lui pour surveiller l'administration de ses propriétés, en attendant qu'elles m'appartiennent. A quoi bon? Luba ni Paul ne sont plus. Quelle idée d'aller prendre la charge de mille soucis: crainte de l'incendie, crainte de la grêle, crainte des maraudeurs, crainte des maladies sur le bétail, des inondations, que sais-je?... Tel que je suis, je ne crains rien.

L'orage avait cessé; le rideau de pluie devenait de plus en plus transparent; le soleil couchant brillait derrière comme une grosse lampe. Les paysans s'entretenaient tout bas. Je m'approchai de Basile Hymen, debout sur le seuil de la maison.

--Vous craignez la propriété? lui dis-je en souriant; pourtant vous possédez des habits.

--Non, répondit-il, cet habit appartient au tailleur du village, ces bottes sont à la belle Russine. Il en est de même de tout ce qui est sur moi.

--Ainsi, vraiment, vous n'avez rien en propre, rien?...

--Si fait, dit Basile en promenant autour de lui un regard furtif, comme s'il eût craint qu'on ne lui dérobât un trésor.

Il tira de son sein une petite croix noire et un soulier d'enfant tout déchiré:

--Voici ma propriété, je l'ai conservée jusqu'à ce jour, et j'espère que Dieu permettra qu'elle me suive dans le tombeau. Ma femme a porté la croix.

Il baisa cette croix et ensuite le petit soulier, puis cacha le tout avec des précautions infinies; on eût dit qu'il s'agissait d'un grand et dangereux secret.

La pluie ne tombait plus; je sortis avec lui. Un arc-en-ciel magnifique vint réjouir la terre, qui fumait comme un autel à sacrifice.

--Hélas! dit Hymen avec un sourire enfantin, que tout serait beau si les hommes savaient être justes, s'ils s'entr'aidaient au lieu de s'entre-détruire, si au lieu du combat il y avait l'amour! Mais nous ne les changerons pas.

Les couleurs de l'arc-en-ciel s'éteignirent; l'occident était de pourpre.--Basile Hymen, nous saluant, continua sa route d'un pas ferme. La nuit tomba; les constellations devinrent visibles, et du lointain nous arrivèrent les sons mélancoliques d'une flûte de berger. Ils flottèrent sur les ondes pures de l'air agité, qui les porta, tendres et douloureux, à travers la plaine.

LE PARADIS SUR LE DNIESTER

A l'endroit même où les eaux vertes, écumantes, de l'impétueux Dniester se répandent de la plaine gallicienne dans la Bukowine riche en forêts, on rencontre certain coin de terre merveilleusement calme et fertile que notre peuple de la Petite-Russie a surnommé le Paradis. Lorsque j'y pénétrai pour la première fois, le charme de sa situation à l'écart du grand monde tumultueux, les douces lignes arrondies de ses collines, sa culture soignée, l'air tiède qu'on y respire, me firent songer à quelque riant paysage du nord de l'Italie, et je trouvai cette flatteuse désignation suffisamment justifiée; bientôt, cependant, j'appris que ce n'était pas la beauté de la nature, mais bien celle d'une grande âme dépourvue de tout égoïsme, qui avait fait de la vallée en question un Eden aux yeux des hommes. J'eus occasion de voir celui qui marche comme un prophète parmi son peuple et d'entendre son histoire singulière sous tous les rapports; cette histoire, la voici:

I

Par une soirée de mai, tandis que le vent soufflait des lointaines Karpathes sur la cime des forêts avec un bruit de vagues et faisait frissonner la verte surface des blés naissants, un jeune homme de haute taille, élancé, robuste, les joues fortement colorées, son fusil sur l'épaule, son chien à ses côtés, se dirigea parmi les chênes, que secouait l'haleine encore âpre et violente du printemps, vers le château d'Ostrowitz. Bien que tout en sa personne trahît la force et une volonté déterminée, bien qu'il fût sorti depuis longtemps déjà de la timide adolescence, ce beau garçon était visiblement troublé par les ombres menaçantes, les voix étranges, les spectres de toute sorte dont l'entouraient à l'envi la solitude et la nuit. Fils unique, il avait reçu de ses parents une éducation trop douillette, quasi féminine, ne quittant jamais le vieux château, qui formait pour lui un monde à part, sans avoir une gouvernante et plus tard un gouverneur à ses trousses.

Pour la première fois aujourd'hui, ce grand enfant avait fui sa prison; libre de toute surveillance, il avait gagné les forêts prochaines et s'y était oublié, si bien que le crépuscule l'avait surpris sous leurs voûtes superbes. Il approchait cependant du toit paternel, quand un spectacle tout nouveau pour lui, et qu'il ne s'expliqua pas d'abord, frappa ses regards. Dans une petite clairière flambait un grand feu de broussailles; on le voyait s'élever derrière les bouleaux, et, près de ce feu, une jeune femme, très-pâle, qui semblait consumée de chagrin et de fatigue, était assise, un enfant serré contre son sein. Auprès d'elle, un homme, vêtu à peu près en paysan, soignait un petit cheval dont les pieds de devant étaient entravés; deux enfants plus grands que le premier, blottis l'un contre l'autre sur une souche, regardaient les flammes lécher le bois vert. Sur le petit chariot, on voyait empilés des matelas, des vieux meubles et de la vaisselle.

Le jeune chasseur s'arrêta tout étonné, puis, s'adressant à l'homme, il lui demanda d'où il venait et ce qu'il faisait là.

Le malheureux lui jeta un regard de haine profonde.

--Oh! je prends sur moi le péché de brûler quelques broutilles pour réchauffer ma femme et mes enfants! grommela-t-il.

--Vous ne me comprenez pas, reprit vivement son interlocuteur; ce que je veux savoir, c'est comment vous vous trouvez forcés, vous et les vôtres, de passer une nuit aussi froide à la belle étoile.

--Nous sommes des bannis.

--Bannis? Pourquoi?

--Le seigneur Orlowski de Dobrowlane nous a chassés, parce que nous ne pouvions payer notre fermage. Vous savez que l'an dernier le Dniester a débordé, et puis la grêle... enfin il n'y avait rien à faire. Nous avons dû quitter la ferme et errer depuis...

--Mais vos enfants... ils tomberont malades!

L'homme partit d'un petit éclat de rire sec et vibrant.

--Mieux vaudrait pour nous mourir tout de suite. Nous n'avons pas d'autre toit que le ciel et point d'épargnes. Aussi allons-nous de ce pas en Hongrie tenter la fortune.

Le jeune chasseur était devenu très-rouge; il entendait tinter cent cloches à ses oreilles, debout, les yeux baissés, aussi confus que s'il eût été lui-même l'auteur de cette misère.

--On m'appelle Zénon, dit-il; je suis le fils du seigneur d'Ostrowitz, qui est propriétaire de sept villages. Nous pouvons vous aider, et d'abord vous trouverez ce soir un gîte et un souper. Venez; mon père est la bonté même.

--Ah! monsieur, vous plaisantez!... balbutia le pauvre homme.

--Je ne plaisante pas. Attelez.

Le fermier expulsé des Orlowski attacha son cheval au petit chariot, si vite qu'il oublia de remercier.

Zénon l'avait aidé obligeamment; ce fut lui qui installa les enfants dans le chariot.