Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni

Chapter 12

Chapter 123,875 wordsPublic domain

»--Si fait, je m'en doute, interrompt Luba, mais cela ne m'empêche pas de rire de ta colère. Moi aussi je t'aime depuis... depuis toujours, je crois,--je ne saurais dire dans quel temps je ne t'ai pas aimé...

»Elle riait encore, le visage caché dans ma poitrine:

»--Mais embrasse-moi donc! Ne comprends-tu pas que je t'appartiens?

»--Luba... Tu veux...

»Mes lèvres sont sur les siennes. Ce fut un doux moment. Son souvenir rend cette cruelle journée plus pénible encore à supporter.

»Les Juifs sont toujours là!...

»--Regarde donc! dit ma femme.

»Et elle rit à se tordre. Un de mes créanciers est parmi les acheteurs; il a empoigné un étui de velours rouge et l'ouvre avidement; ses longs doigts osseux croient déjà saisir les diamants... le voici pétrifié.--Brave homme, les diamants sont depuis longtemps en gage, et nous avons laissé passer l'échéance.

»L'étui est vide. Je l'avais donné à Luba lors de nos fiançailles. Nous ne devions nous marier qu'un an après. Aussi nos fiançailles furent-elles solennelles; c'est une coutume du vieux temps. J'arrivai le soir avec mes témoins. La famille, réunie dans le salon, m'attendait. Luba parut la dernière; elle avait quelque peine à garder son sérieux, mais elle se contraignit et fit bonne contenance. Nous échangeâmes nos anneaux, après quoi je lui baisai la main. Le prêtre nous donna sa bénédiction. Nous nous prosternâmes aux pieds des parents, à qui je jurai de rendre leur fille heureuse, et à leur tour ils nous bénirent. Puis le père but à notre santé; le gobelet de famille, rempli de vin de Hongrie, passa de main en main. Enfin, je présentai à Luba les diamants dans leur étui, et elle me mit au doigt une bague. Celle-ci est allée de son côté, hélas! aux Juifs maudits!

»Le mariage de ma soeur coïncida avec nos fiançailles; elle était si pressée! Notre bonheur paraissait l'inquiéter; elle voulait s'éloigner avant qu'une maîtresse entrât dans la maison. Viéra prit donc le premier mari qui se présenta, un petit employé du gouvernement de notre cercle, et elle emporta tout ce qu'elle put. Tant mieux! Autant de moins pour les Juifs!

»Quelles belles noces on nous fit! Tout le monde fut invité. Il vint tant de convives, que nous dûmes faire construire en planches une grande salle à côté de la seigneurie de mon beau-père. De grand matin arrivèrent traîneaux sur traîneaux; le vestibule fut encombré de fourrures. Luba portait une robe de soie blanche, une couronne de myrte, un voile de dentelle; sa mère lui attacha au côté un petit bouquet de romarin dans lequel était caché un peu de pain et de sel, moyen sûr, selon la croyance populaire, de ne jamais manquer du nécessaire. De nouveau, nous nous agenouillâmes devant les parents. Pendant que le cortége se rendait à l'église, des coups de feu retentissaient de toutes parts. Luba éclata de rire en me jurant obéissance. La table formait un grand L, l'initiale de la mariée; au milieu, une pyramide en sucre, haute de quatre pieds, représentait le temple de l'hymen. Qui aurait pu compter les toasts portés aux nouveaux époux, à la maîtresse de la maison, au maître, aux dames en général, à la patrie? Et chaque fois les bouteilles étaient cassées avec fracas. Au dessert, les jeunes gens disparurent sous la table, non pas vaincus par l'ivresse, mais dans le dessein chevaleresque de boire dans le soulier de la mariée. Luba s'aperçut trop tard de leurs prétentions et replia vite ses jambes sous elle, mais elle ne réussit à sauver ainsi que ses jarretières, qui autrement lui eussent été enlevées, de même que le petit soulier blanc que conquit mon ami Urbanovitch. Pendant qu'il le remplissait de Champagne pour le vider ensuite à la santé de Luba, tout le monde applaudissait. Luba était fort rouge. Le soulier fit le tour de la table; chacun des hommes but dedans, et chacun aussi porta un toast à Luba, parfois en vers, le vieux général Krasiki en beau latin.

»Après un silence, mon beau-père à son tour apporta le gobelet de famille, en vieil argent repoussé, qui représentait un léopard sautant, y versa deux bouteilles de tokay et fit circuler solennellement ce précieux breuvage.

»Le bal dura jusqu'au matin; il commença par une grande polonaise, qu'un danseur émérite conduisit par toutes les chambres de la maison, en montant et descendant les divers escaliers; puis ce furent des mazourkes, des cosaques, des kolomikas. A la fin, on plaça un siége au milieu du salon. Luba y prit place, et ses amies, lui ôtant la couronne de myrte et détachant ses cheveux, chantèrent la plainte nuptiale: «Hélas! Luba, c'est donc fini! Il faut nous séparer...»

»Tout le monde était ému, et Luba cachait son visage dans son mouchoir avec des tressaillements qui nous firent croire qu'elle sanglotait; mais, lorsque sa mère l'eut coiffée du bonnet, elle bondit gaiement en l'air, et elle dansa encore avec tous, même avec mon vieux Salomon Zanderer, qui se défendait en désespéré, faisant par toute la salle des sauts de bouc inconcevables.

»Les femmes prirent Luba au milieu d'elles et l'emmenèrent. Elle n'affecta pas la mine vulgaire d'un agneau qu'on traîne au sacrifice; non, je l'entendais encore rire de loin; c'était comme le gazouillement d'une alouette qui monte vers le ciel.

»Lorsque j'entrai dans sa chambre, elle était seule, pelotonnée sur un divan turc très-bas et roulée dans sa kazabaïka de velours cramoisi. La fourrure noire dont celle-ci était doublée s'attachait à ce corps svelte, et je voyais sa poitrine émue se soulever. Sous son bonnet de jeune matrone, elle me parut si imposante, que je n'osai avancer d'un pas; plus ma confusion augmentait, plus elle riait de moi. Je fermai les rideaux, j'éteignis les bougies, sauf une seule, pour les rallumer toutes l'instant d'après; j'attisai le feu, je regardai la pendule.

»--Qu'as-tu donc? me dit-elle. M'aimes-tu? Es-tu content?

»--Tu es trop belle, lui dis-je, trop grande, trop noble, trop parfaite pour moi...

»Comment cette reine qui me faisait peur redevint ma bonne, ma franche, ma gentille petite Luba, je ne le dirai à personne. Quand je l'enlevai dans mes bras, j'aurais aimé la porter ainsi à travers la neige et la tempête jusque dans ma maison.

»Le lendemain, elle y entra triomphante. Elle ne riait plus; un fier sourire tout féminin et vraiment irrésistible avait remplacé les accès d'exubérante gaieté de la petite folle. Des larmes coulèrent à l'heure des adieux, des mouchoirs furent longuement agités, tandis que nous nous envolions au milieu du clair tintement des clochettes. Quatre grands traîneaux suivaient le nôtre, portant le trousseau de Luba.

»Sur les confins de ma terre, les paysans nous attendaient avec du pain et du sel. Le juge nous aborda en criant:

»--Longues années au seigneur et à son épouse!

»--Qu'ils vivent cent ans! répliqua la foule.

»Devant la maison se tenaient mes vieux serviteurs. J'enlevai Luba hors du traîneau et aussitôt tous se jetèrent à genoux pour baiser qui sa pelisse, qui l'ourlet de sa robe. Je vis qu'elle leur plaisait. Le cocher fut chargé, par droit d'ancienneté, d'apporter à Luba les clés sur un coussin. La vieille maison solitaire avait de nouveau une maîtresse, et quelle maîtresse!...»

II

Basile Hymen se leva, fit quelques pas dans la chambre, chargea sa pipe de ce tabac jaune de Zigeth, cher à nos montagnards, l'alluma avec précaution, puis, après en avoir tiré plusieurs bouffées vigoureuses qui firent monter au plafond un nuage bleuâtre, il reprit son ancienne place et nous regarda l'un après l'autre. Le tonnerre grondait toujours:

--Où en étais-je? demanda-t-il.

--A la vente de vos biens, dit notre hôte.

--Au moment, interrompis-je, où votre femme s'établissait en maîtresse dans sa nouvelle demeure.

»--Ah! oui! murmura-t-il. On dit qu'il n'y a pas de gens pleinement satisfaits. Je ne sais si c'est une vérité, mais j'étais content le jour où Luba entra dans ma maison; peut-être l'homme exige-t-il trop. A l'un ne suffit pas le gouvernement du monde--voyez Napoléon;--celui-là veut au moins dominer dans son village, celui-ci aspire à de fabuleuses richesses. Moi je me contentais du lot humain tel que la nature l'a tracé; c'est le meilleur, en somme. J'avais une femme, une vraie femme, non pas une poupée, non pas une dame, non pas une bigote, une coquette, une savante, non, vous m'entendez bien, une femme, bonne et simple, et sincère. Elle n'avait pas honte de m'aimer; elle n'était pas trop fière pour montrer cet amour. Nous étions des gens fort occupés, l'un et l'autre: j'administrais ma terre, elle avait soin de l'intérieur où tout marchait comme sur des roulettes, grâce à son activité, à l'affection qu'elle savait inspirer et qui produisait l'obéissance. Elle s'intéressait à toutes mes affaires, assistait à tous mes marchés. Pleine d'égards pour Salomon Zanderer, elle ne manquait jamais, aussitôt qu'il paraissait, de lui offrir le café, ce qu'il considérait comme un grand honneur, et de le taquiner gaiement pour faire jaillir l'étincelle de cette sagacité juive aiguisée par le Talmud.

»Par exemple, elle lui disait:--Comment se fait-il que Dieu ait défendu le vol par la voix de Moïse, quand il l'a commis lui-même en dérobant au pauvre Adam une de ses côtes pour en tirer la femme?

»Et Salomon de répondre, avec son imperturbable sourire:

»--Appelle-t-on voleur quiconque prend un métal ignoble pour le remplacer par de l'or?

»Jamais l'un de nous deux ne quittait la maison sans l'autre. Un jour je devais aller à la ville et la voiture était déjà prête:

»--Faut-il vraiment que j'aille seul? dis-je à Luba. C'est bien ennuyeux. Ne me feras-tu pas la grâce...

»--Non, non, interrompit ma femme, il m'est impossible de m'absenter aujourd'hui; nous avons la grande lessive.

»--La lessive! c'est différent.

»Je me lève, je prends congé d'elle, mais je ne vais que jusqu'à la porte:

»--Est-ce donc si pressé, Luba, d'aller à la ville?

»--Tu dois le savoir.

»--Alors, à bientôt!

»--A bientôt!

»Je suis déjà en voiture, Luba me fait signe de la fenêtre.

»--Non, décidément, dételez, dis-je au cocher.

»Jamais nous ne passions le temps aussi agréablement qu'en tête-à-tête. Il me suffisait pour ma part de contempler Luba; elle avait le secret d'être toujours charmante et cela d'une manière nouvelle, soit qu'elle s'assît, soit qu'elle marchât, soit qu'elle réfléchit étendue sur le divan, soit qu'elle écrivît devant sa petite table. Je ne concevais pas que d'autres eussent besoin de spectacles, de promenades, de concerts, de soirées, de courses en traîneau, de chasses, de voyages. Chaque saison variait nos simples plaisirs: l'été, je prenais mon bonnet, elle son chapeau de paille, et nous nous en allions du côté du village. Les chaumières délabrées avec leurs toits de chaume noirci avaient un air de fête, grâce aux arbres fruitiers en fleur ou chargés de cerises et de pommes vermeilles qui semblaient sourire à travers le feuillage comme de frais visages d'enfants. Les ondulations lentes du blé, l'éclat du soleil qui effleurait les épis nous émerveillaient toujours; nous écoutions le chant de la caille, nous voyions la perdrix couver ses oeufs dans un sillon, nous observions la souris qui sort de son trou un petit museau inquiet, nous suivions le jeu des sauterelles quand elles s'élevaient sous nos pas par centaines pour retomber à terre l'instant d'après:

»--N'ayez donc pas peur! leur disait Luba.

»Elle aimait faire avec moi de longues promenades à cheval. Alors nous laissions nos montures nous emporter bride abattue dans la steppe où rien ne bornait leur course ni notre horizon. Lorsque la terre fumait sous les sabots retentissants et qu'aucun arbre, aucun buisson n'apparaissait dans l'espace illimité, nous éprouvions le sentiment de gens qui chevaucheraient dans le ciel bleu. Si un orage nous surprenait, Luba rejetait en arrière ses tresses trempées de pluie et qu'avait dénouées la tempête, avec des cris de joie qui se mêlaient au fracas des éléments furieux.

»Il fallait la voir conduire notre attelage de quatre petits chevaux noirs sans les toucher du fouet, en les encourageant seulement de sa voix claire: ils allaient si vite que la poussière nous enveloppait comme un brouillard, à travers lequel nous apercevions par intervalles un arbre, des granges, une ferme isolée.

»Dans l'après-midi, lorsque l'atmosphère ensoleillée était transparente comme une muraille de cristal, j'avais l'habitude de pêcher. Je m'asseyais au bord de l'étang, sous un épais bouquet d'aulnes dont les branches formaient un toit au-dessus de ma tête, et Luba se blottissait à mes côtés. Les seuls bruits étaient ceux que faisait le poisson en sautant; à travers les marais marchait lentement une cigogne; des canards sauvages nageaient au loin parmi les roseaux. Luba préparait les amorces, je jetais la ligne et chaque fois qu'un poisson était pris c'étaient des transports de joie.

»L'hiver, une grande montagne de glace s'élevait derrière la seigneurie; l'accès d'un côté en était facile; on y montait par des degrés pour se laisser glisser ensuite sur l'autre flanc avec la rapidité de l'éclair. Tout était blanc: le ciel, la terre, les maisons, les arbres, même le soleil. Il faisait froid, et pourtant tout respirait la gaieté. Luba s'asseyait dans le traîneau sous ses fourrures, les joues rouges, l'oeil brillant; je la conduisais; la glace sous nos pas lançait des étincelles. Les corbeaux nous regardaient gravement du haut d'un peuplier, les moineaux piaillaient sur la clôture.

»C'était le beau temps des courses à cheval. Luba, avec sa longue jupe d'amazone, sa jaquette garnie de martre et sa _kutschma_ de la même fourrure sur la tête, fortement fardée par le froid, était l'image même de l'entrain, de la fraîcheur et du courage.

»J'aimais m'attarder en arrière pour la voir se balancer mollement en selle; la gelée poudrait ses cheveux, transformait la fourrure qui suivait le contour de ses hanches en une garniture d'aiguilles irisées, éblouissantes, et faisait de son cheval noir un cheval gris. Et quelle ivresse aussi de voler dans un traîneau à travers le monde qui semble bizarrement taillé dans du marbre blanc, tandis qu'un éclat fantastique se répand sur toute la nature, que les arbres semblent fuir, tant est rapide notre course, et que de loin nous suivent les loups!--Ma femme m'accompagnait sans crainte à la chasse; elle ne connaissait pas le danger; avec un sang-froid tout viril elle tirait la bête que les paysans poussaient vers nous. Je tuais des fouines superbes, des renards, des loups, parfois même un ours.

»Les longues soirées d'hiver, nous les passions au logis, dans la grande chambre meublée d'un divan turc, d'un piano et d'un billard. Ma femme faisait de la musique, je l'écoutais en fumant. Nous lisions les journaux et quelques bons livres, en nous intéressant, comme seuls peuvent le faire deux solitaires, aux aventures de héros chimériques; puis nous procédions à la partie de billard. Luba gagnait chaque fois, car, si elle regardait son jeu, moi je ne regardais qu'elle, comment son buste élégant se penchait pour quelque coup difficile et comment elle restait suspendue sur la pointe de son petit pied. Les sujets de conversations ne nous manquaient pas; rien de ce qui m'arrivait n'était indifférent à Luba, rien de ce qui concernait Luba ne me semblait puéril; nous nous entretenions de mille choses auxquelles ne pensera jamais quiconque mène une existence mondaine, et les questions de ma femme eussent embarrassé maint philosophe. Je me remis donc en secret à l'étude; j'achetai des livres de science, même de médecine, et nos causeries à l'heure du crépuscule devinrent une source toujours fraîche de réflexions et d'enseignement élevé.

»Il nous arrivait encore de rester assis sans rien dire; ma femme appuyait sa tête sur mon coeur, je la tenais embrassée, nous étions absolument heureux dans le sentiment de la possession mutuelle. Il est vrai que la première année terminée nous eûmes moins de loisirs; les visiteurs firent irruption chez nous, et dès lors il ne nous arriva que rarement de passer une soirée seuls.

»Mais j'insiste là bien inutilement sur les plaisirs évanouis; nous sommes désormais pauvres et abandonnés, la vente par autorité de justice se poursuit.

»A midi, elle fut interrompue: le crieur, les juifs, tous les assistants s'étaient enroués au point d'avoir soif; ils s'en allèrent en masse au cabaret.

III

»Luba, qui avait un morceau de pain dans sa poche, le partagea gaiement avec moi, et nous nous assîmes sur le seuil de la maison pour prendre aussi notre repas. Au moment même arrivait, bride abattue, un cavalier; quand la poussière, en tombant, me permit de distinguer ses traits, je reconnus mon ami Urbanovitch, le même qui avait bu à nos noces dans le soulier de Luba. Il n'avait pas mis pied à terre qu'une britska vint déposer devant la seigneurie un autre compagnon des jours heureux, Jadezki; puis un troisième encore, Pan Gadomski, se glissa comme un furet dans la maison. On aurait pu croire qu'ils s'étaient donné rendez-vous. L'Évangile le dit: «Là où il y a un cadavre se rassemblent les aigles.»

»Bientôt d'autres amis arrivèrent; ils auraient eu honte d'assister à la vente et avaient, par conséquent, attendu, réunis au cabaret, la fin de cette cruelle exécution; maintenant ils accouraient pour nous consoler et nous donner des conseils; quant à nous aider, nul n'y songeait.

»L'indignation s'empara de moi. Comment, en effet, étais-je tombé dans le malheur? Je n'étais ni un joueur, ni un débauché; je ne me connaissais qu'une passion, celle d'avoir des amis, et qu'une faiblesse, celle d'obliger tout le monde; c'étaient mes amis qui m'avaient dévoré. Ils m'aimaient, sans doute, mais l'amitié peut devenir importune à la longue. Chaque jour ils envahissaient ma demeure, m'empêchant même d'échanger un mot avec ma femme; une fois nous prîmes le parti de nous absenter, mais la maudite engeance resta derrière nous dans la maison; nous les retrouvâmes festoyant et chantant à tue-tête au milieu de leurs libations: «Longue vie à nos hôtes, longue vie à leurs enfants!» Je ne savais pas me débarrasser d'eux; j'avais le coeur trop faible, oui, trop tendre et trop compatissant en toute circonstance. Il me suffisait de lire dans la gazette le récit d'un malheur quelconque pour ne pas dormir de la nuit. Il m'était impossible de renvoyer un pauvre, de refuser quelque chose à un voisin. Si encore je n'avais fait que partager avec les autres! Mais je leur eusse donné jusqu'à ma dernière chemise; j'étais homme à me faire raser pour que le prochain eût une perruque. Luba, malgré sa grande bonté, ne tombait pas dans les mêmes exagérations de sentiment. Je me rappelle qu'après l'incendie d'une ville de l'Ukraine, incendie qui avait laissé des milliers de misérables sans asile, je lui dis dans l'excès de mon émotion:

»--Peux-tu souffrir d'être si chaudement vêtue de fourrures quand tant d'autres ont froid?

»--Je les plains, répondit Luba, mais ma pelisse ne peut suffire à mille personnes, elle est faite pour une seule, et je ne suis pas fâchée d'être celle-là.

»Au fond elle avait raison, et moi j'étais absurde. Si un de mes amis admirait chez moi un fusil, je m'écriais:--Prends-le!--Oui, j'aurais donné les tuiles de la toiture, les semelles de mes bottes; à la fin mes amis ne me demandèrent plus ce qui leur faisait envie; ils prirent sans façon tous les objets à leur convenance. S'ils avaient soif, ils buvaient de mon vin; je les nourrissais, je les vêtissais, je payais leurs dettes, je leur prêtais tout mon argent, et quand je n'avais plus d'argent je signais des lettres de change où je me portais caution pour eux.

»Quand j'allai une première fois chez les vampires juifs, ce fut encore à leur intention. Et maintenant ils étaient là groupés autour de moi, cet Urbanowitch, ce Jadeski, ce Gadomski, fumant leurs cigares et m'exhortant avec une bienveillance hautaine.

»--Comment as-tu pu faire de si folles dépenses? me demanda Jadeski en lançant une bouffée de fumée.--Le malheureux! A qui ai-je donné ce précieux tableau hollandais représentant une femme qui pèle des pommes, et tant d'autres choses, jusqu'à ma pipe d'écume de mer?... A peine avait-il souri en murmurant:--Pas mauvaise cette pipe!--Et déjà elle était à lui! M'a-t-il jamais offert en échange une noisette? Non, mais il critiquait tout ce qui m'appartenait:--Ta maison n'a aucun style, commençait-il à dire en arrivant.--A table rien n'était bon; mon vin était toujours frelaté, bien qu'il en vidât pour le moins deux bouteilles; la toilette de Luba n'était jamais de son goût. Si elle portait des couleurs sombres, il lui demandait d'un ton ironique:

»--De qui, madame, êtes-vous en deuil?

»Si elle avait sa kazabaïka rouge:

»--J'espère, disait-il, que le taureau est rentré.

»Quand nous étions seuls, à la chasse, il s'arrêtait soudain, et les deux mains sur mes épaules:

»--Je te plains, mon ami, soupirait-il.

»--Pourquoi donc?

»--Tu es un noble cour, mais ta femme...

»--Qu'as-tu à dire contre elle?

»--Oh! rien!... l'ensemble de sa personne ne me plaît pas... et puis elle rit toujours.

»Urbanowitch, en revanche, jetait sur Luba les regards qu'un voleur peut jeter sur le trésor qu'il convoite. J'ignore où passait l'argent de celui-là, mais il empruntait à tout le monde et à moi de préférence.

»Gédéon, un ancien officier très-aimable, ne parlait jamais d'argent; il imita toutefois ma signature si habilement, sur une lettre de change, que je fus forcé de la reconnaître pour le sauver de l'infamie. Je dois dire qu'il se montra reconnaissant: il s'efforça de dissiper ma femme et de me dresser aux belles manières. Nous avions là un mentor très zélé; mon bonheur conjugal surtout semblait le préoccuper:

»--Cher ami, s'écriait-il, comment diable traites-tu ta femme?...--Et si je m'étonnais:

»--Tu fais fausse route, reprenait-il, absolument fausse route. Une femme demande à être étudiée; mais toi, tu laisses tout aller sans réfléchir; à la fin tu découvriras des choses... tu ne sais pas, malheureux, quelle charmante femme tu as!...

»Tels étaient mes amis, et tous ensemble se moquaient de moi quand j'avais le dos tourné, colportant sur mon compte de mensongères anecdotes comme n'en ont jamais inventé mes plus grands ennemis, non, pas même ma soeur. En outre ils me rapportaient, avec une sincérité parfaite, tout ce que le monde pouvait dire de désobligeant à mon sujet. Un jour,--encore à la chasse,--Jadezki me dit brusquement:

»--Eh bien! quand je t'avertissais!... Ta femme... Gédéon lui fait la cour et n'est pas trop rebuté. Auras-tu confiance en moi, maintenant?

»--Je dirai, répondis-je, que tu calomnies ma femme, et je te défendrai de recommencer!

»--Mais, grand Dieu! ce n'est pas moi qui parle, c'est la rumeur publique qui veut que ce fanfaron plaise à ta femme!

»Vous connaissez maintenant mes amis, ces bons amis auxquels je me sacrifiais, pour qui j'aurais donné le sang de mon coeur! Ah! mon Dieu, pourquoi donc as-tu créé le monde s'il n'était pas possible de le faire meilleur?

»Mon vieux Salomon me donnait des conseils.

»--Cela finira mal, disait-il.

»Luba s'amusa d'abord des indiscrétions de nos hôtes; quand ils jouaient, buvaient et chantaient jour et nuit dans la maison, ne me laissant pas un coin où je pusse me réfugier avec elle, la méchante venait s'étendre sur le divan, à mes côtés, en me regardant avec une malicieuse tendresse entre ses paupières demi-closes, car elle voyait bien que j'étais au supplice.

»Par la suite, elle prit les choses plus sérieusement:

»--Tu es trop bon, me disait-elle; la bonté, en certaines circonstances, peut être un défaut aussi bien que l'avarice et la dureté. Nous nous ruinerons, et ces gens-là ne sauront pas nous rendre ce que nous faisons pour eux.

»Je défendis mes amis; nous faillîmes nous quereller.

»--Tu ne me crois pas! dit Luba. Eh bien! je te prouverai que chacun d'eux est disposé à te trahir. Désigne celui que je dois démasquer.