Le Legs De Cain Un Testament Basile Hymen Le Paradis Sur Le Dni
Chapter 10
--Comme vous dites, mon doux petit seigneur; personne n'a jamais eu besoin de fermer ses coffres devant moi; je n'ai jamais pris d'argent.
--Mais, d'après votre propre raisonnement, le champ qu'un homme cultive lui appartient tout comme son argent.
--Non.
--Ne le cultive-t-il pas de ses mains?
--Il n'a qu'à laisser la terre à elle-même, décida Gabris avec un sourire rusé: elle produit sans que l'homme s'en mêle. Est-ce qu'on ne nous parle pas d'un temps où personne ne possédait de champs, ni seulement d'abri? La commune seule était propriétaire, pour ainsi dire.
--Ce temps-là est passé.
--Malheureusement! Les Polonais, les seigneurs, out arrangé les choses à leur façon, mais ce n'est pas pour le mieux. Notre Basile Hymen pourrait là-dessus vous en raconter long; ils ont pris jusqu'à sa chemise, et on peut s'étonner qu'ils ne lui aient pas enlevé en outre la peau du corps pour la tendre sur un tambour comme font les Tartares.
--Ce Basile Hymen est donc bien malheureux?
--Pas précisément, parce qu'il n'a jamais perdu la tête; mais tout a été si mal pour lui, qu'on ne peut presque s'empêcher de rire quand on pense au guignon dont il a été la victime ni plus ni moins que le paysan du vieux conte.
--De quel conte?
--Gabris vous le contera, monsieur le bienfaiteur, dit le vieux paysan; il a la langue bien pendue, et que ferions-nous, sinon l'écouter, puisqu'il pleut encore à verse?
Gabris, le voleur des champs, s'assit sur la pierre de l'âtre, balança ses genoux de droite à gauche et commença:
«Il y avait une fois un paysan qui possédait une belle maison, des terres, tout ce que peut désirer un homme de campagne, et, les bonnes années se succédant, il mit beaucoup d'argent de côté; mais un incendie vint détruire sa maison de fond en comble. Il s'en soucia peu; ses terres lui restaient et aussi son magot; il avait caché celui-ci, pour plus de sûreté, dans un saule au bord de l'eau. Survient une inondation qui ravage ses champs, noie ses bêtes et emporte le saule qui renfermait l'argent; au pauvre diable il ne reste rien que la vie sauve; il en est réduit à se faire messager. Une fois, la nuit l'ayant surpris en route, il reçoit l'hospitalité chez un propriétaire, homme de coeur, juste et généreux. A table, il raconte ses malheurs en détail; aussitôt le maître de la maison regarde sa femme. Le saule arraché par l'inondation avait flotté jusque chez eux, et, en le coupant pour faire des bûches, on avait trouvé le magot. S'étant consultés sur les moyens de lui rendre son bien, sans avouer pour cela qu'ils se le fussent un instant approprié, les deux époux creusèrent un grand pain, y glissèrent tout l'argent que le hasard leur avait apporté, puis, remettant ce pain au messager, ils lui dirent:
»--Prenez, ami, c'est pour votre route!
»L'homme remercia, prit le pain et s'en alla. Chemin faisant, il rencontra un marchand de cochons qui l'avait connu autrefois:
»--N'avez-vous pas, lui demanda le marchand, un petit cochon à me vendre?
»--Je n'ai pas de cochon; tout ce que je possède est brûlé ou noyé; mais là, dans mon sac, j'ai un pain que je vous vendrai volontiers, car je n'ai pas faim, et il est trop lourd pour que je le porte plus longtemps.
»Le marchand paya comme s'il se fût agi d'un pain ordinaire et débarrassa de son fardeau notre pauvre dupe.
»Il arriva que le propriétaire qui avait donné le pain passa par certaine auberge où s'était arrêté le marchand de cochons. Au moment même où ce dernier disait à l'aubergiste en posant sur la table le contenu de son sac: «Ne me donnez pas de pain; je viens d'en acheter un sur la route à un messager», il reconnut son pain bourré d'or. Le marchand sortit l'espace d'une minute, et le propriétaire en profita pour remplacer ce pain par un autre.
»Après bien des courses et bien des fatigues, l'enguignonné revint chez les mêmes gens riches et généreux, qui, cette fois encore, le reçurent avec bonté. Lorsqu'il partit de nouveau, l'argent, roulé dans un fichu, était, à son insu, au fond de sa _torba_[5]; mais, par malheur, en passant le long du jardin, il aperçut un pommier chargé de pommes superbes:
»--Si j'en prenais une? se dit-il.
[Note 5: La torba est une panetière, un sac.]
»Et, suspendant sa _torba_ à une branche, il grimpe dans l'arbre. Au moment même, son hôte apparaît à l'improviste et le surprend. Tout effrayé, il se sauve, et si vite qu'il laisse sa _torba_ accrochée à la branche. Le propriétaire se met à rire; s'avisant que l'autre doit franchir une passerelle jetée sur le ruisseau voisin, il le devance, et, résolu à l'aider malgré lui, pose la _torba_ au milieu de la planche; mais il a compté sans le guignon du pauvre messager. Celui-ci, avant d'atteindre la passerelle, s'était dit:
»--Bah! je ne suis pas encore trop à plaindre, puisque j'ai des yeux qui me permettent de gagner mon pain. Comment ferais-je pour passer là si j'étais aveugle. Essayons.
»Sur ce, il ferme les yeux et s'avance lentement, son bâton en avant. Il touche le petit pont, enjambe l'argent et continue sa route.
»--Ma foi! dit l'homme riche, qui avait suivi tous ses mouvements, je renonce à aider ce malheureux. Dieu seul peut le tirer d'affaire, si c'est sa volonté.»
--Eh bien! dit Gabris en terminant, Basile Hymen est comme le messager enguignonné.
Les paysans continuèrent à parler de Basile jusqu'à ce que ce dernier revînt, accompagné de l'intraitable veuve. Il avait l'air gai maintenant et fit signe au jeune paysan, qui, fort troublé, se tira la moustache et vint chuchoter je ne sais quoi à l'oreille de Russine. La veuve s'était de nouveau assise sur le coffre; elle répondit au galant par une tape, et je remarquai que sa main brune était bien faite. Enfin Basile prit l'amant trop timide par le bras et le poussa auprès de sa future épouse.
Tandis qu'il manoeuvrait ainsi, je le considérais avec attention. Il avait bien soixante-dix ans, mais c'était un de ces septuagénaires comme on en rencontre chez nous, frais, vigoureux, alerte. Ses cheveux n'avaient blanchi qu'aux tempes; son accoutrement était étrange, non pas misérable, mais en désordre; rien de ce qu'il avait sur lui n'allait bien; aucune pièce n'était assortie à l'autre; on aurait pu le prendre pour un comédien ambulant ou un jongleur avec ses bottes rouges qui faisaient valoir son pied petit et cambré, sa culotte collante comme on en porte pour monter à cheval, et sa veste de peluche violette; le long cafetan de laine verte était incontestablement d'origine hébraïque. De moyenne taille, Basile Hymen me parut pourtant robuste et bien bâti; ses traits nobles, rehaussés par un teint rose comme celui d'une jeune fille, ses yeux bruns, assez petits, mais perçants, exprimaient la douceur, l'intelligence, la finesse et la bonté. Ses moustaches pendantes restaient noires. En somme, c'était toujours un bel homme.
--Eh bien! l'affaire est arrangée, dit-il aux paysans avec un sourire satisfait.
Il s'assit sur le banc auprès d'eux et reprit:
--Une fois de plus, les biens de ce monde ont failli diviser deux personnes faites pour s'entendre: la propriété n'est qu'une source de chagrins, de querelles!
--Croyez-vous donc les pauvres plus heureux que les riches? lui demandai-je.
Il me répondit d'un air affable:
--Si vous entendez par pauvres ceux qui souffrent de leur pauvreté, non, sans doute, monsieur le bienfaiteur; mais les gens vraiment heureux sont ceux qui, n'ayant pas de biens, ne souhaitent point d'en avoir.
--Existe-t-il de ces gens-là?
--Regardez-moi. Je ne possède rien, pas une obole, et je gage qu'il n'y a pas d'homme plus heureux que Basile Hymen dans toute la Gallicie, peut-être dans toute l'Europe.
--Je vous serai reconnaissant de nous expliquer...
--Volontiers.
Prenant un charbon enflammé, il l'appliqua sur sa pipe et se mit à fumer majestueusement comme un pacha:
--Je voyage à la façon du Juif errant, ce qui me permet de voir, d'entendre bien des choses. Par exemple, je me repose chez un seigneur; une heure après, je suis dans le cabaret d'un Juif; le soir, je couche sous le toit d'un Arménien; demain, ce sera peut-être à la belle étoile, en compagnie de vagabonds. Vous comprenez qu'ainsi j'ai toute facilité pour plonger dans le coeur humain; mon emploi même m'y aide; les âmes se mettent nues devant moi comme elles ne le feraient ni devant le confesseur ni devant le médecin, car la propriété est plus précieuse que la santé, plus précieuse que le salut, et c'est moi qui aide à la défendre. Dès qu'il s'agit de sa propriété, croyez-moi, l'homme devient un tigre. Tenez, la preuve... J'ai logé, il y a quelques jours, chez un petit employé du chemin de fer. Il se mourait, le malheureux, d'une maladie de poitrine. Au premier coup d'oeil, je me rends compte des choses: une femme dans la maison, une femme qui n'est pas légitimement la sienne, et deux marmots qui seront à la mendicité dès que le père leur manquera. Une triste situation, n'est-ce pas? La femme pleure, se tord les mains, implore tous les saints du calendrier. Les enfants jettent les hauts cris. Rien n'y fait, l'homme meurt. Aussitôt cette femme, qui l'avait aimé assez pour devenir sa maîtresse, se lève, sèche ses larmes, et son premier soin, avant de fermer les yeux du défunt, est de s'approprier tout ce que la maison renferme de quelque peu précieux. Elle ne perdait pas un instant, hélas! C'était bien naturel, et, justement à cause de cela, horrible. Nommons ce sentiment comme vous voudrez, puisque les hommes prétendent, manie bien vaine, donner un nom à tout: nommons-le instinct de la conservation ou autrement, je vous dis ce que j'ai vu; chacun n'a souci que de soi-même, et de ce souci égoïste naît la propriété.
Nous assurons notre avenir aux dépens d'autrui; nous luttons pour notre propre existence, et dans ce combat le plus faible succombe. Entre les arbres de la forêt, il en est de même. Les forts font la loi aux faibles; nul ne songe à ménager le prochain; chacun songe fort bien, en revanche, à se préserver soi-même, et c'est pour satisfaire ce besoin de sécurité personnelle que les hommes ont conclu entre eux une sorte de traité d'où émanent l'État, les lois, la morale. Depuis que cette convention est faite, les voleurs, les brigands sont punis, mais le premier qui s'est taillé un bien particulier dans le bien commun n'était-il pas un voleur? Ce sont donc des petits-fils de criminels qui font un crime aux victimes de leurs ancêtres de reprendre la moindre parcelle de ce qu'on leur a dérobé. Le monde est absurde. Veuillez y réfléchir. Vous serez de mon avis.
--Voilà un sermon, ma foi! exclama Gabris, enthousiasmé. On n'en entend pas de pareils à l'église! Continue, Basile Hymen, continue, mon chéri!
--Enfin, reprit le procureur clandestin retirant sa pipe de sa bouche et me regardant de son oeil doux, si nous creusions la question plus profondément, nous verrions que quiconque possède la moindre chose tremble de la perdre, que le couteau de celui qui n'a rien est incessamment sur sa gorge, que l'avidité d'acquérir davantage le tourmente jour et nuit, gâtant jusqu'aux rêves de son sommeil. C'est pour cela que je soutiens qu'il vaut mieux être pauvre et n'attacher son coeur à aucun objet périssable. Rien en ce monde n'appartient réellement à l'homme; il est plutôt l'esclave de ce qu'il possède, que ce soit de l'argent, une femme ou une patrie. Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur le sens de mes paroles. Mieux vaut n'avoir ni femme ni enfants, parce que l'amour de la famille n'est que l'égoïsme doublé, décuplé selon les circonstances. On veut léguer ses richesses de même qu'on lègue son esprit, sa taille, sa figure à ses descendants, comme s'il n'y avait pas assez de ce que le présent nous apporte, sans tous ces soins de l'avenir!
Et n'allez pas me dire que la patrie n'est pas une sorte de colossal individu avec un égoïsme proportionné à sa taille gigantesque! C'est donc un triple combat que livre chacun de nous: pour soi-même contre tous, pour sa famille contre tous ceux qui n'en sont pas, pour sa patrie contre tous les autres peuples. Il n'y a là rien que de naturel, sans doute; mais l'homme aspire à franchir les limites que la nature lui a tracées. Aussi, après s'être soumis à cette première loi: le combat contre tous, arrive-t-il avec le temps à en reconnaître une seconde: le combat contre soi-même; il se convainc que la paix vaut mieux que la guerre; mais quiconque est assez sage pour préférer la paix à la guerre doit renoncer à l'argent, à la femme, à la patrie. Celui qui n'a ni famille ni clocher est seul vraiment libre. La terre n'offre-t-elle pas un asile à tous indistinctement? Aimez donc les hommes au lieu de les combattre, aimez les animaux, les plantes, tout ce qui vit, et vous trouverez la paix, et dans la paix le bonheur que vous avez vainement cherché dans le combat. Il y a là-dessus chez nous un beau conte populaire dont le sens est profond:
»Le grand tzar allait mourir. De près, de loin arrivaient des médecins dont la science fut inutile. Enfin un Grec de Byzance s'avise de dire:
»--Le tzar guérira, s'il endosse la chemise d'un homme heureux.
»On se met à chercher l'homme heureux dans les palais, dans les églises, dans les seigneuries; on le trouve enfin... C'est un pâtre... Il paît les chevaux de son maître dans une verte prairie, mais celui-là n'a pas de chemise, et le grand tzar mourra.»
Le vieux paysan sourit en silence, tandis que Gabris chantait à tue-tête et que le procureur ouvrait la porte pour regarder dehors.
--La pluie n'a pas cessé! dit-il en revenant s'asseoir; le village est un vrai lac, et le ciel reste couleur d'encre.
--C'est un temps pour raconter, insinua notre hôte, et vous savez de si belles histoires, Basile Hymen!
--Laquelle voulez-vous entendre?
--Parlez-nous de la belle princesse Lubomirska, s'écria la veuve, celle qui, lorsqu'elle n'était pas contente de ses amants, les faisait noyer comme de jeunes chiens.
--Ou de Bogdan Hmelnisky[6], le voleur de champs! s'écria Gabris.
[Note 6: L'un de ces héros dont les hauts faits sont consignés dans les chants populaires de la Petite-Russie. Le staroste de Tchechrin lui avait pris ses biens et sa femme. Il porta la guerre en Pologne à la tête des Cosaques.]
--Racontez-nous plutôt votre propre vie, interrompit le vieillard. On entend dire tant de choses, sans savoir au juste ce qui est vrai!
--C'est une longue histoire! prononça lentement Basile Hymen.
--Qu'importe? Nous avons le temps.
--Je suis sûr, dis-je au procureur clandestin, que votre vie est bien intéressante.
--Si l'on désire tant la connaître, répliqua-t-il, je ne demande pas mieux...
Basile Hymen chargea de nouveau sa pipe, l'alluma et regarda autour de lui.
Chacun prit place, le plus près possible du narrateur. Il rejeta sa belle tête en arrière, leva les yeux au plafond et d'une voix pleine, mélodieusement timbrée:
»C'était, dit-il, en 1831... des temps troublés! On avait vu, la nuit, des signes flamboyants apparaître au ciel. La révolution, la guerre et le choléra régnaient à la fois en Pologne. Quand tout le monde souffre ainsi autour de vous, on est presque honteux d'être épargné par le sort; l'heure vint où, à mon tour, je fus frappé. Je n'avais plus d'argent comptant, tout ce que je possédais était grevé d'hypothèques ou engagé, personne ne m'aurait prêté un sou; je manquais du nécessaire; le pire, c'est que je n'étais pas seul... J'avais une jeune femme, et quelle femme! J'allais avoir un premier enfant. Nul n'avait pitié de nous,--si fait: je me connaissais un ami pourtant, le vieux _faktor_[7] de mon père, Salomon Zanderer, un juif qui avait le coeur d'un gentilhomme. Alors que je désespérais de tout, Zanderer me soutenait encore, il avait confiance; m'ayant sauvé maintes fois, il croyait pouvoir me sauver de nouveau, mais en vain courait-il de çà de là, cherchant à emprunter. Un soir, il vint me trouver, soupira et se tut. Je compris que tout était perdu, car Zanderer aimait à parler; tant que pendait un fil dans l'air, il s'imaginait pouvoir en faire une corde, et il n'épargnait pas les mots pour me le persuader. Maintenant il baissait la tête, accablé; je fis de même. Seule, ma femme Luba éclata de rire. Ah! son rire était si heureux, si enfantin, il partait si joliment du fond de son bon coeur; c'était une merveille que ce rire, et il produisait des merveilles. Il eût chassé l'inquiétude, la colère, la crainte, le découragement, la douleur, mais ce n'était qu'une trêve; l'affreuse réalité nous ressaisissait ensuite.
[Note 7: Factotum.]
»Déjà nous nous étions défaits de nos meubles précieux; le jour vint où tout ce qui restait dans la maison devait être vendu. Une commission du tribunal de Kolomea pénétra chez nous, la cour se remplit de lévites noires, vertes, bleues, grises et violettes, et moi, debout à une fenêtre de ma pauvre seigneurie, je ne réussissais plus à retenir mes larmes. Luba cependant était à côté de moi:
»--Sois un homme, dit-elle en me baisant sur les yeux.
»Et soudain elle se mit à rire comme si nous avions été au théâtre de Lemberg, dans une loge, assistant à quelque comédie.
Basile Hymen fut interrompu ici par une voix qui entonnait non loin de nous un chant mélancolique: «O toi, ma chère étoile,--à l'obscure voûte du ciel--tu luisais si limpide,--lorsque je contemplai pour la première fois la vie!--Aujourd'hui, tu es depuis longtemps éteinte,--mes efforts sont vains,--il faut que sans toi je parcoure--le vaste monde.»
Il écouta, sourit tristement, puis fit un geste de la main, comme pour repousser des fantômes, et continua:
«Non-seulement tout fut vendu, mais il me fallut encore conduire partout les membres de la commission et la foule des acheteurs; il me fallut revoir chacun des objets auxquels restaient attachés de si tendres souvenirs. Tous, à cette heure, me semblaient vivants; ils m'imploraient, m'accusaient, ils me rappelaient le temps de mon enfance. Il y avait certain pommier, par exemple; je le connaissais trop bien, je n'osais lever les yeux vers lui, je voulais passer outre sans m'arrêter sous ses branches; mais soudain je vis distinctement mon père au pied de l'arbre, mon père avec sa haute taille, son visage affable, un Petit-Russe par excellence, aimant Dieu et sa famille, et n'ayant peur de rien. Nous n'avions ni trop ni trop peu: une belle maison, un jardin, des champs, des bois, des prés, un étang, un moulin, bref tout ce qui compose une bonne petite terre; mon père s'en occupait sans relâche: du printemps à l'automne, on le voyait vaquer à tout, surveiller tout, en fumant sa grande pipe; l'hiver seulement, il se reposait en robe de chambre au coin du feu, à lire des romans ou à jouer aux cartes avec les voisins. Une fois, pendant le dîner, il me vit jeter les pépins d'une pomme:--Ne dédaigne pas, me dit-il, ce qui est petit et ce qui peut devenir grand à la longue.--Il me fit semer les pépins, et, le jour où l'arbrisseau vint à poindre:
»--Souviens-toi, dit encore mon père, que nous l'avons planté ensemble. Si Dieu le veut, il te donnera de l'ombre et des fruits.
»Hélas! cette ombre et ces fruits allaient être livrés au plus offrant avec le reste.
»Dans le salon, la commission était assise devant une longue table recouverte d'un drap vert et autour de laquelle se pressaient les juifs. On avait apporté de toutes les chambres et même du grenier les objets les plus étonnés de se trouver réunis, toutes les vieilleries même ébréchées, disloquées, qui s'étaient longtemps dérobées aux regards. Sur telle chaise à dossier élevé, qui gémit lamentablement lorsqu'un gros fripier de Lemberg s'y assit, ma bonne mère avait passé sa vie à faire ces éternelles reprises qui étaient son occupation ordinaire; en même temps elle nous racontait des histoires; sur cette chaise elle m'avait pour la première fois parlé de Dieu, elle m'avait appris à prier. C'est une sainte relique, et un maudit juif l'emporte en échange de quelques méchantes piécettes.
»Et ce lot de jouets cassés, quelle éloquence n'a-t-il pas! Le cheval à bascule ne possède plus que deux pieds et une oreille, mais je le reconnais bien, je sais que je l'ai reçu dans la nuit de Noël et que mon père me l'a fait monter le lendemain matin. Avec quelle allégresse je me balançais, lorsqu'un juif en cafetan de soie garni de fourrure ouvrit timidement la porte pour nous souhaiter d'heureux jours de fête. Il me prit dans ses bras, et, de mes deux petites mains, je saisis en riant sa longue barbe noire. Je n'ai pas oublié ce moment. Le digne Salomon Zanderer ne l'a jamais oublié non plus. Ce sourire m'ouvrit soudain son coeur, et dès lors il m'y fit une place auprès de ses enfants, ce qui veut dire beaucoup, car, pour un juif, ses enfants sont tout. Bien souvent, depuis, il m'a bercé sur ses genoux en me racontant les belles paraboles du Talmud, où le prophète Élie jouait toujours un grand rôle, de même que dans les récits de ma mère, il était toujours question d'Ivanock, le paysan rusé, intrépide et patient de notre Petite-Russie. A propos de récits, je me rappelle certaine fable que m'a racontée ma bonne et dont j'ai eu tort peut-être de dédaigner l'enseignement. Il s'agit de la cigale et de la fourmi.
»--Quoi! disais-je à ma bonne, cette vilaine fourmi n'a-t-elle vraiment rien donné à la cigale?
»--Non, rien.
»--Pas un tout petit grain?
»--Non.
»Je me mis à pleurer. Eh bien! maintenant je suis aussi une pauvre cigale qui a chanté tout l'été, pour ne rencontrer ensuite chez les fourmis que des refus et de sages conseils.
»Certain petit ménage en fer-blanc, que le crieur offre pour dix kreutzers, évoque à mes yeux la figure d'une fourmi prévoyante entre toutes, et le souvenir n'est rien moins qu'agréable. On parle beaucoup des doux liens de la famille. Je sais par expérience que les frères et les soeurs sont souvent des animaux d'espèces différentes et ennemies, réunis dans la même cage, qui se montrent les dents, et que seul le fouet du dompteur tient en respect. Des êtres qui se haïraient franchement en d'autres circonstances échangent des baisers de Judas parce que le hasard de la naissance les a rapprochés; entre eux le combat est muet, il n'en est pas moins acharné. Ainsi ma soeur aînée Viéra était mon ennemie; la jalousie dut s'éveiller chez elle le jour où je vins au monde; elle ne pardonna jamais à l'intrus qui prenait quelquefois sa place dans les bras de sa mère, sur les genoux de son père. Depuis, rien de ce qu'elle possédait en propre ne fut à son gré; elle voulut toujours de préférence ce que j'avais à la main; elle eût jeté sa poupée pour m'arracher un fétu de paille. Lorsqu'elle eut été punie de ces violences à mon égard, elle essaya de la persuasion; c'était en me caressant, en me flattant qu'elle me soumettait à ses volontés ni plus ni moins qu'un esclave.
--Faisons la dînette, Basilko, veux-tu?
Je ne demandais pas mieux, naturellement.
--Apporte du bois, fends-le, fais le feu.
Je coupai les brins de fagot et ma main en même temps; je fis du feu et me brûlai les doigts.
»--Va chercher les provisions.
»Elle me mit ensuite un tablier blanc, me déguisa en cuisinier, puis s'assit comme une dame devant les friandises que maman nous avait données pour nos jeux et dit:
»--Sers-moi, tu mangeras plus tard.
»Elle me fit sur mon service de grands compliments, et ne me laissa pas une croûte. Telle était, telle est restée Viéra.
»La vente continue. Mon Dieu! une pile de livres poudreux!
»--Quarante kreutzers pour le tout! dit le crieur.