Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester
Part 8
--Non, voyez, elle se retire d'elle-même...
--Es-tu donc si lâche?... Obéis!...
--Ce n'est pas que je craigne! mais je ne peux pas... ce doit être nerveux. Je suis sûrement nerveux.
La baronne éclata de rire. Le lendemain, elle attendit, assise sur son fauteuil comme sur un trône, en robe de soie rouge, le compliment des gens de sa maison. Ils entrèrent en bon ordre, formèrent un demi-cercle, et Martschine, muni d'un énorme bouquet, s'avança, puis se prosternant, lui baisa la main, fit un pas en arrière, salua de nouveau, baisa pour la seconde fois la main de la baronne et finit par pousser, en la regardant, un profond soupir, toujours sans parler. Pendant quelques minutes, un silence inquiétant régna dans la chambre; enfin Warwara montra des yeux au pauvre Martschine le rayon de soleil qui entrait par la fenêtre. Comme il ne comprenait pas, elle lui souffla les premiers mots; mais Martschine, les yeux fixes, n'entendait rien que le bruit d'une grosse mer agitée, comme il le dit plus tard.
--Sois saluée, toi, soleil de nos jours! murmura de nouveau la baronne.
Il regarda le plafond, puis ses bottes, puis Warwara elle-même, entr'ouvrit les lèvres et continua de se taire. Exaspérée, la baronne se leva d'un saut et lui appliqua le plus vigoureux des soufflets, en criant à tue-tête:
--Sois saluée, toi, soleil de nos jours...
Aussitôt Martschine continua rapidement, avec la précision d'une machine:
--Noble dame, qui embellis notre existence...
Et il arriva heureusement au bout; mais son visage, pâle comme la mort sur une joue et violemment coloré sur l'autre, produisait un singulier effet.
Ce jour-là, par extraordinaire, il y eut festin à Separowze. Martschine, ayant avalé une assiettée de soupe, un plat de choux, une aune de boudin, la moitié d'un gros rôti de porc et une vingtaine de _pirogui_[3], tout en desserrant à plusieurs reprises la boucle de sa ceinture, se mit à gémir:
--Dieu m'a abandonné, je n'en puis plus... Non, je ne saurais manger davantage. Je suis décidément nerveux.
[Note 3: Mets national, boulettes de pâte farcies de fromage.]
X
Depuis lors, il comprit les maux de sa maîtresse. Tout le monde pour lui était nerveux, jusqu'au couvreur qui se tua en se laissant choir du haut du toit de l'église.
--Les nerfs, murmurait-il, les nerfs!
Nerveux comme il prétendait l'être, ce singulier garçon avait pour principal talent d'agacer les nerfs des autres. Martschine avait été longtemps soldat et se vantait d'avoir vu de loin la bataille de Solférino comme sur une image. Du service militaire il lui restait le goût de la propreté d'abord, l'habitude de l'obéissance ensuite.
Le premier dimanche qui suivit son installation chez la baronne, celle-ci lui ayant demandé:
--Ne fais-tu pas un tour après dîner?
Il répondit debout, en position et la tête à droite:
--Madame commande que je me promène?
Quelque temps après, comme il psalmodiait, assis sur les marches du perron, une sorte de chant funèbre:
--Est-ce que tu as du chagrin? demanda la baronne, ouvrant la fenêtre.
--Comment serais-je heureux, madame? répliqua Martschine. Je n'ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, pas même une bonne amie. Je suis en effet très-malheureux. Madame ne me commande pas de n'être point malheureux, j'espère!
Il était taquin ou stupide.
La baronne ne souffrait pas que le mot de mort fût prononcé devant elle, pas plus que les mots d'agonie, de tombeau, etc. Si quelque voisin tombait malade, Hermine avait coutume de dire:
--Il fait un petit voyage de plaisir.
S'il mourait:
--Il est parti pour l'Italie.
La petite chienne ayant refusé sa pâtée, Martschine ne manqua pas de déclarer que Mika pensait faire un voyage de plaisir. Mais, d'autre part, sous prétexte de propreté, il imagina un jour de tapisser les murs salpêtrés d'un pavillon, où la baronne allait volontiers l'été faire la sieste, de tous les billets mortuaires bordés de noir qui s'étaient accumulés dans la seigneurie depuis des années. La baronne faillit s'évanouir à ce spectacle.
Elle ne craignait pas seulement la mort, elle craignait la vue de la misère, et cependant tous les vendredis une troupe de mendiants se présentait à Separowze. C'était un usage immémorial, et Warwara, qui tenait à passer pour dévote, n'eût pas osé l'abolir. Charger ses gens de distribuer les aumônes répugnait trop à sa méfiance. Elle imagina donc de faire déposer dans le vestibule un habillement complet qui avait appartenu à feu son mari et une de ses propres toilettes, usée, chiffonnée, on peut le croire.
Chaque mendiant, l'un après l'autre, endossait ces oripeaux sous la surveillance de Martschine, de sorte qu'au lieu d'une vingtaine de misérables en haillons elle recevait chaque vendredi huit messieurs en pantalon de nankin, frac bleu et souliers de bal, et douze dames en robe à queue. Dans chacune des mains salement gantées qui se tendaient vers elle, la baronne déposait deux kreutzers. Il arriva que, certain vendredi, l'un des messieurs en frac bleu manquait à l'appel.
--Qu'est devenu ce vagabond? demanda la baronne.
--Il ne pourra venir, répondit Martschine. Il est parti.
--Parti?
--Oui, pour l'Italie. J'espère que madame ne le trouve pas mauvais?
--Imbécile! que veux-tu me faire accroire là?
--Eh bien, il est parti pour un autre pays; mais ce qui est sûr, c'est que je l'ai vu partir, de mes propres yeux vu!
--Si tu dis vrai, c'est un ingrat de n'être pas venu prendre congé de sa bienfaitrice.
--Il est assez difficile de se montrer reconnaissant et poli, dit Martschine, éclatant tout à coup, quand on est mort...
--Quoi! il est mort?...
--Oui, mort! Madame s'y oppose-t-elle?
--Brute, me dire cela, à moi! s'écria la baronne. Va! retire-toi de ma présence!
Et elle eut encore une attaque de nerfs.
Un matin, Martschine apporta une lettre à sa maîtresse tandis qu'on la coiffait. Hermine, qui justement était de mauvaise humeur, lui tirait les cheveux de toutes ses forces. Martschine, ayant remis la lettre, resta debout les yeux attachés sur la baronne.
--Pourquoi ne t'en vas-tu pas? dit enfin celle-ci, pourquoi me regarder de cet air ahuri?
--Parce que j'ai grand'pitié de madame, répondit gravement Martschine; j'espère que madame ne me défend pas d'avoir pitié d'elle?
--Si fait, je te le défends! s'écria Warwara, rouge de colère. Tu es ici pour me servir, non pas pour avoir pitié de moi.
--Mais je ne peux faire autrement, répliqua Martschine avec une émotion profonde; j'ai un si bon coeur et je suis si nerveux: comment n'aurais-je pas pitié de madame?
Et il se mit à sangloter.
L'exemple de Martschine fut contagieux. Piotre, le cocher, s'avisa lui aussi d'avoir des nerfs; seulement il ne les sentait qu'à la pleine lune. Une fois, il attela les chevaux au carrosse d'apparat comme minuit sonnait et serait allé Dieu sait où, si Martschine ne l'eût réveillé à temps. Une autre fois, on le vit, blanc comme un sylphe, dont il n'avait pas la taille du reste, assis à la lucarne du grenier, les pieds pendants, une ligne à la main. Il pêchait dans la cour.
La petite chienne blanche Mika était encore le plus nerveux de tous les hôtes de Separowze. La moindre chose excitait sa méchanceté; mais il suffisait, pour que cette méchanceté devînt de la rage, que Martschine glissât sur le parquet ciré une brosse à chaque pied. Alors les mollets de l'imprudent couraient un danger réel.
XI
La collection d'originaux que renfermait la seigneurie reçut un précieux renfort en la personne d'un parent éloigné de Warwara, nommé Zénobius Monastyrski.
Ce jeune homme, élevé dans l'abondance, avait gaspillé follement son patrimoine. Devenu pauvre, il ne regrettait rien, ayant, pour un temps du moins, vécu à sa guise. Qu'il eût faim, qu'il eût froid, qu'il dormît à la belle étoile, sa gaieté ne l'abandonnait pas. Par une matinée de décembre, il apparut à Separowze en habit d'été, sans gants, sans bottes et sans bas, les pieds enveloppés de lambeaux de toile, un claque sous le bras, et naturellement sa belle tante le traita de «prodigue incorrigible», de «membre inutile du genre humain», etc.
--Je vous demande pardon, interrompit Zénobius avec un fugitif sourire, j'ai, l'été dernier, aidé les paysans à rentrer le blé; maintenant je travaille dans l'étude du notaire Batschkock à Koloméa.
--Eh bien! que venez-vous demander ici? Je ne peux rien pour vous.
--Pardon encore, chère tante, je ne vous demande pas d'argent, je n'y ai jamais pensé, mais je voudrais obtenir que vous vous fissiez assurer...
--De quelle assurance parlez-vous, drôle?
--D'une assurance sur la vie. Cela ne vous fera aucun mal. Laissez seulement un médecin vous examiner. Il verra si vous avez une maladie chronique ou...
--Quelle horreur! C'est au milieu de vos princesses de la rampe, de vos coureurs de tripots, dans la belle société où vous avez perdu jusqu'à vos dernières bottes, que vous prenez ces idées-là?
--Mais, ma tante, il ne vous en coûtera rien. Je prétends payer le médecin, et vous ne vivrez ni plus ni moins; seulement, lorsqu'il plaira au Ciel de vous reprendre, j'aurai une rente assurée.
--C'est cela! vous comptez sur ma mort... Sortez... que je ne vous revoie jamais!
--J'obéis, répondit Zénobius avec déférence en marchant à reculons vers la porte, mais vous ne pouvez m'empêcher de prendre mes précautions. Voyons, combien d'années vous reste-t-il encore à vivre?... Avec votre constitution...
--Arrête, bourreau, interrompit Warwara en se bouchant les oreilles et tressaillant de tout son corps; arrête! ne prononce pas ce chiffre horrible! Je sais trop que je mourrai un jour; mais, si tu prends une assurance sur ma vie, je ne verrai pas la fin de l'année, j'en suis certaine. J'aime encore mieux te donner asile; mais, au nom de Dieu, ne parle plus de ma mort ni de ma constitution.
Zénobius s'empressa de lui baiser la main. Son bagage fut vite transporté à la seigneurie; il tenait tout entier dans un vieux mouchoir. En cinq minutes, il eut pris possession du réduit qui lui était assigné au rez-de-chaussée, suspendit un petit crucifix et le portrait de sa mère au-dessus de son lit, glissa un exemplaire usé de _Faust_ sous son oreiller, puis, assis sur un escabeau, les deux mains appuyées sur ses genoux, il sourit et respira profondément. La misère était conjurée.
Au premier dîner, il se brûla bien un peu les lèvres, tant il avait hâte d'apaiser les déchirements de son estomac vide; mais, cette faim féroce une fois satisfaite, Zénobius reprit les manières polies dont il avait eu l'habitude. On eût dit que chez lui le gentilhomme se réveillait d'un profond sommeil. En même temps, il se rendait utile de tout son pouvoir, et naturellement la baronne abusait de cette bonne volonté toujours alerte, toujours souriante. Si, vaincue par une superstitieuse terreur, elle lui avait donné asile, ce n'était pas pour le laisser ensuite manger son pain dans l'oisiveté. Elle l'envoyait donc aux champs, au marché vendre le blé, surveiller les coupes de bois, vaquer aux soins de la basse-cour et du jardin; Zénobius recollait les meubles cassés, mettait les pantoufles à sa tante, jouait au piquet toute la journée sans autre enjeu que des fèves. De temps à autre, il se dédommageait de cette sujétion par quelque espièglerie.
Je me rappelle avoir assisté à l'une des meilleures. J'avais été invité à dîner chez la baronne avec un prêtre grec du voisinage et la famille de ce dernier. Au milieu de la table se trouvait une grande tarte magnifiquement garnie qui datait, je crois, des noces de Warwara, et qui toujours était reportée intacte au garde-manger. Quelle fut l'émotion de notre hôtesse en voyant Zénobius offrir galamment de la tarte à Cléopha, la fille aînée du prêtre? Saisissant un grand couteau, il porta au précieux objet de parade un coup si vigoureux que l'un des morceaux alla frapper au front, comme une pierre, le digne prêtre effrayé. Plus tard, celui-ci en rit avec nous, car il était impossible d'être d'humeur plus débonnaire qu'Athanase Kmietowitch. Le neveu de la baronne s'était attaché à lui d'une affection sincère, peut-être parce qu'il était le père de la belle Cléopha.
Chaque fois que j'avais rendu visite à la seigneurie, Zénobius me prenait par le bras pour m'entraîner au presbytère. C'était une humble demeure; nos paroissiens de la Petite-Russie ne sont pas riches. On eût dit un nid d'hirondelles collé à la vieille église, et comme dans un nid d'hirondelles, en effet, jeunes et vieux, étroitement serrés les uns contre les autres, gazouillaient gaiement du matin au soir. Le prêtre disait sa messe, préparait son sermon du dimanche, faisait tout tranquillement ses baptêmes, ses mariages, enterrait ses morts, et pour le reste abandonnait le monde au sage gouvernement de la Providence, sans se soucier de la politique ni d'aucune des questions brûlantes qui troublent la digestion des gens moins bien avisés.
Athanase Kmietowitch n'était qu'un paysan, mais un paysan lettré, qui, en revenant des champs, copiait d'une belle écriture des livres qu'il était trop pauvre pour acheter et se tenait ainsi au courant de toutes les découvertes de la science, de tous les progrès de la philosophie. Très-simple, indifférent aux grandeurs, aux richesses, il ne vénérait, après Dieu, que deux choses: la science et sa femme. Madame Sophronia Kmietowitch était adorée, choyée sans cesse, comme l'est seule une femme de prêtre grec. Celui-ci, en effet, ne peut se marier qu'avant d'être définitivement consacré au Seigneur, et, s'il devient veuf, les ordres qu'il a reçus lui défendent de convoler en secondes noces. Aussi quelle terreur a-t-il de perdre la mère de ses enfants! Il suffisait que madame Sophronia dît: «Si tu me contraries, je vais maigrir...» pour qu'il exécutât toutes ses volontés. Pourtant madame Sophronia aurait pu perdre sans inconvénient une partie de son embonpoint vraiment turc. Compatriote de cette autre fille de curé petit-russien, Anastasie Lyssowsky de Rohaty, en Gallicie, laquelle, sous le nom de Roxelane, gouverna tout l'empire ottoman, elle avait ce même petit nez retroussé qui fit de Soliman le Grand l'esclave de son esclave, ce petit nez mutin qui trahit tant de caprice, de force et de passion réunis.
Cette femme de quarante ans, magnifiquement épanouie, et les quatre enfants qui l'entouraient, ne faisaient pas mentir le proverbe qui veut que la beauté soit l'apanage de toutes les familles de prêtres grecs en Gallicie. Je m'aperçus bientôt que l'une des jeunes filles, Cléopha, une grande blonde au teint blanc et lisse comme l'hermine, et aux yeux couleur de violette dont le regard vous ouvrait tout un monde naïf et poétique comme celui de nos contes populaires, était l'objet des attentions respectueuses, mais incessantes, du brave Zénobius. C'était pour la voir qu'il m'entraînait au presbytère, n'osant plus y retourner tout seul, dans la crainte que la sollicitude maternelle de madame Sophronia ne s'alarmât.
XII
Deux billets élégants, d'une grande écriture nette, presque virile, nous avaient invités, M. Kmietowitch et moi, à nous rendre chez la baronne le même jour et à la même heure. J'allai donc chercher le prêtre, et nous entrâmes ensemble dans la cour de la seigneurie, pour y être témoins d'une scène vraiment bizarre. Warwara, assise à une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, un grand livre d'heures à la main, récitait tout haut les litanies de la sainte Vierge, en s'interrompant de temps à autre pour gourmander ses gens occupés dehors à divers services:
--Hé! Martschine! les oies sont au verger!... «Trône de la sagesse, priez pour nous...»--Mon Dieu! Hermine, qu'as-tu donc cassé?... «Secours des pécheurs, priez pour nous...»--Bon, voilà que la sauce brûle... Je la sens d'ici!
Et elle appelait la cuisinière:
--Maudite coquine! la sauce est brûlée. «Reine des anges, priez pour nous!»
Et ainsi de suite. Enfin elle nous aperçut. Mika poussa un aboiement frénétique et saisit entre ses dents aiguës le manteau du prêtre, sans se laisser désarmer par les flatteries de ce dernier.
--Mika! criait la baronne, Mika! méchante bête!
Elle nous fit entrer et, sans perdre un instant, nous conduisit dans une pièce écartée où jamais elle ne recevait de visites. Arrivée là, elle ferma soigneusement la porte à clef, après s'être bien assurée que personne ne pouvait entendre.
--Je vous remercie, nous dit-elle, d'avoir eu pitié d'une pauvre femme abandonnée. Il s'agit d'un secret, d'un grand secret, et je veux me hâter de vous le confier. Autrement, on nous dérangerait... Vous savez, Hermine... Oh! je suis bien malheureuse! Cette Hermine n'a pas de conscience. Elle me tourmente dans l'espérance d'hériter... C'est une bête féroce, vous dis-je... Mais ses manéges seront trompés. J'ai fait mon testament. Je l'ai fait en double. Si je le cachais dans un meuble, elle le découvrirait; elle forcerait le tiroir, et ma vie, messieurs, ne serait plus en sûreté. Cette ingrate créature m'assassinerait de même si je le donnais à un notaire. À cause de cela, je vous supplie de veiller à l'exécution de mes dernières volontés. Tenez, prenez!
Elle tendit à chacun de nous une enveloppe cachetée.
--Et s'il plaît à Dieu de m'enlever de ce monde,--elle se mit à pleurer,--ayez la bonté de remettre ce pli...
Elle ne pouvait plus parler, tant était profonde chez elle la pitié de soi-même.
--Voyons, il n'y a pas lieu de craindre ni de s'affliger encore, dit doucement le prêtre.
--Non, n'est-ce pas? répliqua la baronne, essuyant ses larmes du revers de la main; j'ai souvent entendu dire que les malades qui reçoivent les sacrements ou qui font leur testament vivent encore longtemps après. Le croyez-vous? C'est que vraiment je ne veux pas encore mourir. Feu mon grand-père avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année, et il est resté robuste jusqu'à la fin.
En ce moment, on frappa violemment à la porte.
--Qui est là? demanda la baronne toute tremblante.
--Ouvrez! répondit la voix brève d'Hermine.
--Vous voyez! dit bien bas madame Bromirska.
Elle ouvrit, craintive, et Hermine entra aussitôt avec fracas.
--Des secrets, en vérité? Que se trame-t-il ici? Qu'avez-vous contre moi?...
--Quelles idées vas-tu te forger, chère Nuschka? répondit la baronne de sa voix la plus caressante.
Et elle embrassa familièrement celle que tout à l'heure elle appelait sa mortelle ennemie.
XIII
Il semblait que Warwara eût été avertie par quelque pressentiment de sa fin prochaine, car, vers la fin de cet automne-là, elle tomba sérieusement malade pour la première fois. Les soins du médecin de sa maison et des deux docteurs appelés en toute hâte de Kolomea ne lui parurent pas suffisants; elle fit venir Zénobius près de son lit et lui dit tout bas:
--Ces sots m'assassineront; prends les chevaux et va-t'en vite à Lemberg. Je n'ai confiance qu'en toi. Ramène le meilleur médecin. Je payerai... oui, je payerai tout; mais ne perds pas une seconde, et surtout garde-toi de rien dire...
Elle désigna Hermine d'un mouvement des paupières.
Zénobius partit aussitôt pour Lemberg; mais, le soir même, l'état de la malade s'aggrava sensiblement. Vers minuit, Hermine, étant seule avec sa maîtresse assoupie, la secoua de façon à l'éveiller et lui cria dans l'oreille:
--Avez-vous fait un testament?
La baronne ne parut pas comprendre.
--Avez-vous fait votre testament? répéta impérieusement Hermine.
--Mon testament? murmura la baronne d'une voix éteinte, à quoi bon? Je ne mourrai pas de si tôt.
--Il faut que vous en fassiez un... et tout de suite, entendez-vous! reprit Hermine, la forçant à s'asseoir sur son lit.
--Non! dit Warwara avec une dernière énergie, et je te défends de me parler de la mort.
--Vous aurais-je donc sacrifié inutilement toute ma jeunesse? s'écria la bohémienne. Cela ne se peut pas!... Prenez cette plume, prenez...
--Veux-tu m'assassiner?
--Ce n'est pas la peine. Vous mourrez sans cela.
--Oh! misérable ingrate! monstre que tu es!...
Les mains de la baronne se crispèrent autour du cou d'Hermine, qui crut un instant qu'elle allait l'étrangler; mais, à force de coups, la camériste se délivra de cette étreinte furieuse:
--Oui, vous mourrez! dit-elle aussitôt qu'elle eut réussi à reprendre sa respiration, vous mourrez, malgré tout, et, à la dernière heure, il n'y aura pas à votre chevet un seul être qui vous aime, car moi aussi je vous abhorre.
Hermine, après cette déclaration, n'avait plus de ménagements à garder; elle prit les clefs que la baronne cachait sous son oreiller et chercha le testament dans les coins les plus secrets. Warwara s'efforçait en vain de se lever, elle se débattait, elle appelait et personne ne répondait à ses cris. Au matin, Hermine n'avait pas encore trouvé le testament, mais elle s'était emparée de tout ce qui dans la seigneurie pouvait avoir quelque valeur: bijoux, papiers précieux, objets de garde-robe.
Après avoir mille fois maudit la voleuse, Warwara s'était tournée du côté du mur et fermait les yeux. Lorsque son médecin vint lui faire sa visite ordinaire, elle le supplia d'avoir pitié d'elle, de traîner Hermine en justice. Le médecin, croyant aux divagations de la fièvre, promit tout ce qu'elle voulut, quitte à ne rien faire. Vivante ou morte, cette malheureuse femme était abandonnée aux mains de sa servante, qui restait la véritable maîtresse de Separowze.
Deux jours se passèrent ainsi, jours d'angoisse pour elle. Spectatrice du pillage qu'elle ne pouvait empêcher, Warwara ne sentait pas auprès d'elle, comme l'avait prédit Hermine, une seule personne qui lui fût dévouée. Sous prétexte de la veiller, Piotre et Martschine jouaient aux cartes au milieu de la chambre, en buvant le meilleur vin de la cave et en fumant leur pipe.
--Pourquoi nous en priver, disait Martschine, puisqu'elle doit mourir?
La dernière protestation s'était éteinte sur les lèvres refroidies de Warwara. Tout à coup, elle appela faiblement Mika. La petite chienne s'approcha du lit, flaira le drap et se retira vite. En vain sa maîtresse lui donna-t-elle les noms les plus tendres, elle ne reparut plus. Alors ce coeur de pierre se brisa: Warwara sanglota tout haut.
Ainsi se passèrent les derniers jours qu'elle eut encore à vivre, si l'on peut appeler vivre cette lutte effroyable entre l'âme prête à partir et le corps qui se révolte encore. Enfin l'heure sonna qui efface toutes les douleurs, qui apporte la délivrance au plus méchant comme au meilleur, Mika se mit à pousser sous le lit des hurlements lamentables:
--Qu'as-tu, ma pauvre bête?... murmura sa maîtresse. Faim, peut-être...
Mais Hermine, éclatant d'un rire impitoyable:
--Les chiens hurlent, dit-elle, quand il y a des mourants dans la maison.
--Je ne meurs pas, gémit la baronne, non, je ne meurs pas, je ne veux pas mourir! Qu'on aille chercher le prêtre, ajouta-t-elle quelques instants après.
Quand la cuisinière de Separowze entra au presbytère, j'y étais justement en visite; nous nous hâtâmes de répondre à l'appel de la mourante. Mais il était trop tard. L'agonie avait commencé. Martschine lui ayant dit:--On est allé chercher Sa Révérence M. Kmietowitch,--Warwara répliqua d'une voix que personne ne reconnut:--Qui est celui-là?--comme si elle eût entendu son nom pour la première fois.
Hermine s'approcha du lit:
--Elle meurt! dit-elle tout bas, c'est fini.
Et avec une férocité inouïe:
--Me direz-vous enfin, reprit-elle, où est le testament?
Sur ce visage de morte passa un sourire malicieux, effrayant.
--Le testament est... il est en bonnes mains...--répondit-elle avec fermeté. Tu n'auras rien... non, rien... pas une vieille pantoufle...
Puis, tâtant la couverture des deux mains:
--Où est mon argent?... soupira-t-elle, on m'a pris mon argent...