Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester

Part 5

Chapter 53,849 wordsPublic domain

--Si j'avais le coeur dur, je l'aurais depuis longtemps congédié, répondait Warwara, mais je suis faible et bonne. On ne peut changer sa nature!

Enfin, Maryan provoqua une explication:

--Ne lui refusez pas cela, dit Hermine, voyez-le... il est si agité!

Hermine ayant parlé, Warwara dut se soumettre, mais elle craignait que l'explication n'irritât ses nerfs, et la remit au lendemain, au surlendemain, au jour suivant,... puis il se trouva que le jour suivant l'ambassadeur de Russie donnait une fête à laquelle il lui était impossible de manquer. Comme elle s'envolait, en grande parure, au bras du comte, Maryan apparut sur le seuil à l'improviste, très pâle, les cheveux en désordre:

--Madame, il faut que je vous parle.

Warwara rougit jusqu'au blanc des yeux.

--Qui est ce jeune homme? demanda le comte.

Maryan était plus âgé que lui en réalité, mais la phthisie rajeunit les malades en prêtant à leurs traits une expression qui n'appartient qu'à l'âge de l'enthousiasme.

--C'est un parent pauvre, dit tout has Warwara. Puis, se tournant vers Maryan avec un sourire:

--Aie patience jusqu'à demain, ajouta-t-elle, tu vois que je suis pressée.

--Je suis pressé aussi, moi!

--Permettez! murmura la baronne s'adressant à Mirosoff.

Elle suivit dans sa chambre l'importun Maryan, qui ferma aussitôt la porte à clef.

--Laisse-moi, commença-t-il, te raconter une histoire.

--Franchement l'heure est mal choisie.

--Mon histoire est courte et tu l'entendras.

D'un air de résignation, Warwara se posa dans l'embrasure de la fenêtre en frappant de son éventail la paume de sa main gantée.

--Au temps où lady Stanhope habitait son château de Dar-Dschun, sur la cime d'un rocher... tu sais, lady Stanhope, la nièce de Pitt, la reine de Palmyre...

--Continue, continue...

--Eh bien, il advint alors qu'un jeune voyageur rencontra dans certaine grotte du Liban un aigle aveugle à qui la vieillesse avait fait perdre tout son plumage. Une corneille cependant lui donnait la becquée.

La voix de Maryan et toute sa personne tremblaient.

--Est-ce fini? demanda Warwara.

Il fit un signe affirmatif.

--Réfléchis, ajouta-t-il. Un animal peut être doué de compassion, et toi, un être raisonnable, toi une femme, tu n'as point pitié d'un malheureux que tu aimes.

--Je t'en prie..., point de scène, balbutia Warwara, ménage mes nerfs.

Il éclata de rire.

--De quoi peux-tu te plaindre? ajouta la baronne; est-ce que je ne t'entoure pas de soins, est-ce que je ne t'ai pas fait mille sacrifices?

--Quant aux sacrifices, dit Maryan,--et il se leva d'un air de mépris indicible,--je ne connais que ceux que je t'ai faits.

--Mais lesquels?

--Le sacrifice de ma liberté, de ma réputation d'honnête homme, et avant tout, celui de ma propre estime.

Warwara haussa les épaules.

--Ta liberté, je te la rends si elle t'est si précieuse.

Il frémit encore, de grosses larmes roulaient malgré lui le long de ses joues creuses.

--Je me hais pour cela, dit-il, mais tu sais bien que je n'ai pas la force de me séparer de toi.

Warwara s'était élancée hors de la chambre; elle revint avec un portefeuille qu'elle jeta devant lui d'un geste magnifique, de sorte que les billets de banque s'échappant voltigèrent de ça et de là comme de grands papillons:

--Voilà, dit-elle d'une voix étouffée, voilà mon argent. Je sais qu'il ne s'agit que de cela, prends-le, je te donne tout volontairement, mais ne me tourmente plus ainsi.

Maryan la toisa d'un regard qui la brûla comme un fer rouge et qui lui fit sentir pour la première fois qu'elle avait un coeur.

Tandis que, repoussant du pied le portefeuille, il sortait sans répondre, Warwara se jeta dans le fauteuil et se mit à sangloter. Hermine accourut haletante:

--Il s'en va, et vous en êtes cause. Il s'en va! Oh! madame! Outrager un mourant!...

--J'ai eu tort! s'écria la baronne, ne me ménage pas les reproches, je les mérite tous!...

Hermine alla droit au salon où le frère de madame Iraleff attendait toujours, et, avec l'aplomb qui lui était propre:

--Madame la baronne est malade, dit-elle; M. le comte voudra bien l'excuser.

Mirosoff leva ses sourcils dédaigneux, prit son chapeau, alluma un cigare et battit en retraite.

--Et maintenant, dit Hermine courant rejoindre sa maîtresse, vous lui demanderez pardon.

--Oui, oui, répondit Warwara, qui avait essuyé ses larmes, mais d'abord ramasse l'argent.

Hermine ramassa les billets de banque, et la baronne se mit à les compter.

--Il y a cent florins de moins, murmura-t-elle, les aurait-il pris?

--Bon Dieu! s'écria Hermine, ne prêtez donc pas à autrui vos viles pensées, il y a encore au monde des gens qui gardent une dernière étincelle d'honneur, bien que vous paraissiez l'ignorer. Puisque vous le jugez ainsi, laissez-le donc partir, cela vaudra mieux; mais je partirai avec lui, entendez-vous?

--Tout le monde m'abandonne! gémit Warwara, éclatant de nouveau en lamentations.

Elle errait par la chambre au hasard, fiévreuse, désespérée. Tout à coup elle s'arrêta.

--Ah! fit-elle, voilà mon billet de banque?

Il était allé, en effet, s'accrocher aux épines d'un cactus. Aussitôt cette grande agitation se calma.

--Je le retiendrai, dit la baronne, et rien ne sera changé, ma petite Hermine.

--Comme vous voudrez, grommela sourdement la bohémienne.

Maryan venait de rentrer d'un air fier et glacial.

--Daignez me faire connaître la somme que vous avez dépensée pour moi, madame la baronne, dit-il gravement. Elle vous sera rendue. C'est pour moi une dette sacrée.

--Mon Dieu! interrompit Hermine, que venez-vous nous raconter là quand madame ne pense qu'à implorer votre pardon? Mais parlez-donc, madame...

--J'ai été trop vive... les intentions que tu me prêtes sont loin de ma pensée, balbutia la baronne. Tu prends si tragiquement toutes choses!

--Je vous pardonne, mais je ne resterai pas ici un jour de plus.

--Eh bien! partons ensemble!

--J'ai dit que je ne resterais pas un jour de plus auprès de vous.

--Maryan!...

Il secoua la tête.

--Tu ne m'aimes donc plus? sanglota Warwara, se jetant à ses genoux tout éplorée.

Il la laissa un instant dans cette attitude. Une joie sombre, involontaire s'était peinte sur ses traits décharnés; puis, la relevant, il la tint pressée contre sa poitrine.

--Méchant! dis-moi que tu m'aimes encore!

Hermine lui jeta un regard où se mêlaient l'indignation, la haine et l'envie.

Tout en attirant le jeune homme sur le divan, Warwara pensait en elle-même:--Que dira Mirosoff? Il sera furieux. Mais Maryan! J'ai tant dépensé pour lui! Et s'il m'échappe... D'ailleurs, c'est un plus grand plaisir de faire perdre la raison à un homme que de causer à l'ambassade des agitations de l'Italie ou de l'empereur Napoléon, avec une Excellence édentée ou un cardinal obèse. Dieu sait si le pauvre garçon durera longtemps encore!

Jamais elle ne s'était faite pour lui plus coquette, plus séduisante, et, tout en l'entourant de voluptueuses câlineries, elle n'oubliait pas l'essentiel, la question d'argent.

--Puisque tu l'exiges, cher amour, nous ferons ce compte, mais ne t'en préoccupe pas d'avance! Loin de moi la pensée de te demander... C'est une bagatelle. J'ai tout noté... le total est de cinq mille six cent quarante-deux florins, vingt-trois kreutzers. D'ailleurs tu vérifieras toi-même.

--Quelle idée!...

Comme elle avait passé un bras autour de son cou, Maryan n'entendait que la douce musique de sa voix, sans s'arrêter aux paroles:

--Puisque tu y tiens tant et pour l'ordre seulement, finit-elle par ajouter, je te permets de me souscrire un billet. Tu seras calme ensuite? Tu ne diras plus que je ne te traite pas en homme d'honneur?

Le sourire de Warwara était si délicieux, son étreinte si tendre, que Maryan prit machinalement la plume qu'on lui tendait. Tandis qu'il écrivait, Warwara affectait de son côté un air d'indifférence: elle étirait avec un léger bâillement ses membres magnifiques. Quand Maryan lui remit le billet, elle le posa sur la cheminée sans y jeter un coup d'oeil; blottie plus près encore de son amant, elle reprenait sur ce malheureux, par tous les sortiléges dont elle savait la puissance, son diabolique empire.

Cette nuit-là, Maryan fut arraché au premier sommeil par le contact léger d'une main froide comme un flocon de neige. Warwara était debout devant son lit.

--Ne te fâche pas si je te trouble encore une fois, dit-elle; mais, cher, tu as oublié dans ton billet les vingt-trois kreutzers.

Maryan sourit faiblement. Elle fit de la lumière, lui apporta le précieux papier et trempa elle-même la plume dans l'encre.

--Combien as-tu dit?...

--Vingt-trois kreutzers... tu sais bien.

Les ayant notés, elle lui donna deux baisers brûlants et s'en alla toute joyeuse.

Le lendemain, on la vit à l'Opéra, en compagnie de Mirosoff et de sa soeur.

Hermine, qui, lorsque rentrait sa maîtresse, avait fait d'ordinaire un premier somme, fut éveillée vers dix heures ce soir-là par un bruit insolite dans la chambre de Maryan. Elle craignit qu'un malheur ne fût arrivé, jeta autour d'elle une robe de chambre et courut frapper à la porte du jeune homme. Quelle fut sa surprise de le trouver tout habillé! Il avait endossé ses vieux vêtements d'autrefois, dont jamais, au grand étonnement de Warwara, il n'avait voulu se séparer; son manteau gris en bandoulière comme un soldat, il tenait à la main un bâton de voyage.

--Jésus-Marie! s'écria la bohémienne, quel projet est le vôtre?

--C'est facile à deviner. Je m'en vais.

--Où donc?

--Chez moi.

--Vous n'y pouvez songer, malade comme vous l'êtes!

--Je me trouve très-bien. Jamais je n'ai eu l'esprit plus sain: c'est l'essentiel.

--Vous n'atteindrez pas la frontière seulement... Un si long voyage! Savez-vous ce qu'il coûte?

--J'irai à pied.

--A pied de Rome à Kolomea!

--N'aie pas peur. Je trouverai des gens compatissants qui me nourriront. Il ne m'en faut pas davantage.

--Et vos bagages?

--Je n'emporte que ce qui m'appartient.

--Faites-moi une grâce... Toutes mes épargnes sont à votre disposition.

--Merci, petite! Dieu te récompensera. Moi, je n'ai besoin de rien. Sois heureuse.

Hermine fondit en larmes. Il l'embrassa fraternellement. Elle s'attachait à lui toute frémissante; mais il l'éloigna avec douceur et partit en jetant un dernier regard dans la chambre, où elle s'était laissée tomber à genoux. D'en haut, Hermine l'entendit chantonner le vieux refrain:

Courage, Cosaque, sois gai, Tu es toujours jeune et vaillant!

Il s'éloignait en chantant; il voulait revoir sa patrie, cette patrie à laquelle le coeur de chacun de nous reste attaché, quoiqu'elle soit rude et pauvre. Ce fut ainsi qu'il se dirigea vers les Karpathes bleuâtres, vers les eaux vertes du Dniester, vers la steppe.

VI

En rentrant, Warwara trouva Hermine accroupie auprès de l'âtre, par terre, la tête enveloppée de ses tresses dénouées et renversée contre le mur. Elle s'était endormie dans son désespoir. La baronne l'éveilla en lui touchant doucement le genou du bout de son pied. Elle entr'ouvrit les yeux, mais ne bougea pas. Warwara, entrant dans la chambre de Maryan, appela ce dernier, alluma une bougie, revint auprès d'Hermine et l'interrogea.

--Il est parti, répondit la bohémienne.

--Parti? pour me rejoindre au théâtre peut-être?...

--Non, pour Kolomea.

--Mais il n'a pas un kreutzer sur lui!

--Il est parti cependant!

Warwara retourna dans la chambre, fouilla partout, compta son or, inspecta son écrin. Il n'avait rien emporté! Ayant constaté cela, elle tomba éplorée dans un fauteuil.

Le vide laissé par ce départ lui devint de jour en jour plus sensible. Mirosoff et sa soeur l'importunaient; elle avait pris l'Italie en grippe. Sans même dire adieu à ses amis, elle quitta Rome brusquement et passa quelques mois à Paris. L'été la retrouva, comme de coutume, dans sa seigneurie de Separowze. Le premier soin de la baronne avait été de s'informer de Maryan. Elle apprit que, gravement malade, celui-ci avait été recueilli par un pauvre maître d'école du voisinage. Elle lui écrivit une lettre pleine de tendres reproches: Maryan ne répondit pas; elle écrivit de nouveau, se plaignant de son ingratitude. Point de réponse encore.

Alors elle cessa d'implorer l'amant et s'adressa au débiteur, le priant de lui rendre par fractions la somme qu'il lui devait. Même silence. Le temps s'écoula. Peu à peu elle parut oublier le pauvre Maryan Janowski, mais une rencontre inattendue vint rafraîchir sa mémoire.

C'était par une après-midi d'automne. La baronne avait fait en compagnie de sa fidèle Hermine une assez longue promenade et retournait chez elle, fatiguée. Les rayons du soleil ruisselaient tièdes et clairs sur le feuillage devenu rare et qui brillait des plus beaux tons de pourpre; comme un fleuve d'or roulaient les feuilles tombées que l'on foulait aux pieds et que le vent poussait devant lui par tourbillons; le ciel était d'un bleu pâle admirablement limpide, mais dans l'air flottait une odeur lourde et stupéfiante qui rappelait un peu l'église et tout autant la cave. Le lointain était barré par une de ces murailles basses et grises que forment les brumes en s'amoncelant; des fils de la Vierge s'accrochaient aux chaumes et aux herbes desséchées; un vol de grues se dirigeait vers le sud; bientôt on n'en vit plus qu'un triangle noir qui se dessina sur le ciel, tandis que de temps à autre les cris stridents des oiseaux voyageurs retentissaient dans le lointain comme un appel de détresse.

Une cigogne retardataire perchée sur une grange faisait tristement claquer son bec; on eût dit la crécelle de bois du vendredi saint. Aucun oiseau ne gazouillait plus; l'oeil eût vainement cherché dans l'espace l'aile diaprée d'un papillon: c'en était fait de la danse des moucherons à travers les flammes rouges du soir, c'en était fait du concert des grillons et du bourdonnement des abeilles. Un solennel silence régnait dans la nature et faisait penser à ce calme qui se répand sur le visage d'un mort après qu'est exhalé le dernier soupir. Au milieu de ce silence, sous ces mourantes lueurs, Warwara vit tout à coup Maryan assis sur un banc de bois au seuil d'une maisonnette; ses mains étaient jointes devant lui; ses grands yeux bleus levés vers le ciel semblaient suivre le vol des oiseaux de passage qui émigraient vers le sud. Et qu'il était pâle! A peine tenait-il encore à la terre!

La baronne frissonna, fondit en larmes, puis elle rebroussa chemin précipitamment. Il lui était impossible de passer devant le spectre de celui qu'elle avait aimé.

Aux premières neiges, elle regagna Lemberg. Là, elle apprit, dans une fête chez le gouverneur, de la bouche de certain gentilhomme qui avait des terres dans le voisinage de Kolomea, que Maryan Janowski n'atteindrait pas le printemps, et qu'il eût manqué du strict nécessaire si quelques amis d'autrefois, entre autres un vieux juif ancien factotum de son père, ne l'avaient point secouru. Le lendemain, Warwara se rendit chez un procureur, qu'elle chargea de poursuivre Maryan selon la loi. Lorsque celui-ci reçut la sommation, il ne fit que sourire et déchira le papier en deux morceaux qu'il jeta au feu.

--L'affaire peut se discuter, lui dit le maître d'école qui l'hébergeait. Ne la remettrez-vous pas entre les mains d'un avocat?

--Oh! dit Maryan avec un nouveau sourire, j'ai déjà le meilleur des avocats, celui contre lequel tous les tribunaux du monde sont impuissants, la mort.

Un soir, on entendit dans la rue un joyeux tintement de grelots, et la porte du malade s'ouvrit avec impétuosité pour livrer passage au maître d'école, puis ce brave homme s'arrêta tout à coup, sourit, toussa, cracha d'un air embarrassé; il finit par bégayer:

--Monsieur le bienfaiteur..., il y a quelqu'un là.

--Qui donc? demanda Maryan avec effroi.

--Une dame qui... quel bonheur!... une dame qui... voyez vous-même...

Sur le seuil parut une femme enveloppée de voiles épais. Le malade se redressa, et la dernière goutte de sang qui restait dans ses veines monta violemment à ses joues. Mais déjà la femme voilée lui tendait les bras et venait s'agenouiller près de sa chaise.

--Maryan! murmura-t-elle d'une voix qui n'était pas celle de Warwara.

--Mon Dieu! est-ce possible? Vous, Théofie?... vous?... Qu'est-ce... qu'est-ce qui vous amène?

--Tu me le demandes? dit madame Janowska en arrachant son voile, tu me le demandes, et je suis ta femme? et tu souffres?...

--Sois tranquille sur ce point. Dieu me délivrera bientôt.

--Je suis venue pour te soigner! s'écria la bonne créature. Si tu le permets... ajouta-t-elle avec crainte.

--Ma pauvre amie, tu seras bien mal ici...

--Bah! nous nous arrangerons...

Elle n'en dit pas davantage, mais se mit à déballer mille petites choses qui soulagent les malades et dont Maryan avait été privé jusque-là.

Lorsque Hermine, avec un plaisir visible, apprit cette nouvelle à sa maîtresse, celle-ci eut une attaque de nerfs.

--Cette femme est auprès de lui! elle le soigne! elle fait venir des médecins en consultation, et tout cela, grand Dieu! avec mon argent! Oh! les hommes n'ont ni honneur ni conscience!

A mesure que la terre s'éveillait sous le souffle du renouveau, Maryan se sentait mieux.

--Patience, lui disait sa femme, encore quelques semaines, et nous aurons le printemps. Tu guériras tout à fait.

--Pour jouir du bien-être que je ressens, répondit le malade, il faut qu'un homme soit bien près de la mort. La vie ne s'annonce pas si consolante et si légère.

Déjà les frimas fondaient le long des vitres, un vent doux passait sur la plaine de neige; le fleuve rompait ses chaînes avec un bruit de tonnerre, et de tous côtés naissaient des ruisseaux qui descendaient vers lui en murmurant; une vapeur humide s'élevait sans cesse; de grosses gouttes d'eau pareilles à des larmes perlaient aux fenêtres: c'était partout un bruissement perpétuel. Encore un jour, encore un, et la terre, dépouillée de son linceul, s'épanouirait dans une vapeur bleuâtre. Des petits nuages de ouate moutonnaient sur le ciel serein; le sol fumait et remplissait l'air d'un parfum frais, capiteux, enivrant; les corbeaux s'envolaient lourdement vers la montagne; les moineaux pépiaient sur les branches encore nues et dans les haies qui servent de clôture aux chaumières. Le gazon flétri se parait d'une verdure nouvelle; tout était si distinctement dessiné par le vigoureux éclat du soleil, que le moindre petit tronc d'arbre sur la colline lointaine, chaque abreuvoir perdu au sein des pâturages apparaissait avec une netteté extraordinaire. Déjà commençaient dans les airs ces jeux folâtres, ces chansons, auxquels succède bientôt l'épanouissement complet de tout ce qui vit.

Un jour, une hirondelle cherchant son ancien nid entra sous le porche; elle voltigea quelques minutes deçà delà avec des petits cris, puis elle s'égara jusque dans la chambre du malade, où, après avoir fait mille tours, elle finit par se reposer sur le dossier de sa chaise, en clignant ses petits yeux noirs.

--Elle nous apporte le printemps, dit Théofie avec joie; ne dirait-on pas qu'elle va nous conter des nouvelles de ces beaux pays lointains où il n'y a pas d'hiver?

Le malade se retourna, et regardant l'oiseau familier:

--Oui, oui, dit-il, elle vient me parler d'un pays où il n'y a plus d'hiver, plus d'orages, plus de douleurs, plus de déceptions... Ne connais-tu pas la croyance populaire? L'hirondelle qui entre dans la chambre en volant est une messagère de paix, une messagère de mort...

--Pourquoi ces tristes pensées?

--Elles ne sont pas tristes, Théofie; elles me sont très-douces. Cette nuit, j'ai rêvé que je volais, moi aussi, et, tandis que je m'élevais de plus en plus haut, la terre se déroulait au-dessous de moi comme une broderie bigarrée; les rivières n'étaient plus que des fils d'argent, et les nuages voguaient dans l'azur comme des cygnes sur une nappe d'eau. S'envole-t-on quand on est mort? Je voudrais m'envoler.

Le même jour, il fut saisi d'une grande faiblesse, mais refusa de se coucher. Il sourit lorsque les huissiers de Kolomea entrèrent pour saisir ses meubles au nom de la baronne Bromirska; il les observa en souriant toujours, tandis qu'ils inscrivaient consciencieusement ses habits râpés, son linge usé, ses vieilles bottes.

--Le reste m'appartient, dit sa femme, mettant la justice à la porte.

L'hirondelle était sortie depuis longtemps, mais Maryan croyait toujours l'entendre; il la cherchait à travers la chambre. La nuit, il demanda une fois à boire, puis voulut s'habiller. On lui obéit, on lui donna ses vêtements, on le porta jusqu'à la fenêtre.

--Laisse entrer, dit-il à sa femme, l'odeur des fleurs nouvelles... J'ai senti le printemps!... Que c'est doux, que c'est bon!...

Théofie hésitait à ouvrir la fenêtre, mais Maryan fit un mouvement des paupières qui signifiait:--Désormais, peu importe...--Et la fenêtre fut ouverte.

--Ne la referme, dit le mourant, qu'après que je ne serai plus, afin que mon âme puisse s'envoler.

Il resta quelque temps tranquille, comme s'il eût respiré avec délices l'air embaumé. Tout à coup, sa tête se renversa, et il se mit à chanter tout bas:

Petite moissonneuse, Aiguise ta faucille; Dans la steppe, belle fille, Le froment est mûr!

Au matin revinrent l'huissier, le clerc et le juge du village. Ils avaient reçu l'ordre exprès de conduire en prison Maryan Janowski, la baronne Bromirska ayant demandé, outre la saisie, la contrainte par corps. Théofie les conduisit dans la chambre funèbre, où brûlaient six grands cierges autour de Maryan, qui, pâle, paisible, plus beau que jamais, les mains jointes sur les fleurs qui jonchaient sa poitrine, semblait dormir. La fenêtre était restée ouverte, et, sur le rebord, l'hirondelle, familièrement perchée, jetait son petit cri doux et triste devant le catafalque drapé de noir.

--Le voici, dit avec amertume madame Janowska. Conduisez-le en prison si vous voulez.

Les trois hommes firent le signe de la croix et s'agenouillèrent pour réciter une prière.

VII

Lorsque Warwara reçut le billet de mort à marges noires, elle s'évanouit, et, longtemps après qu'elle fut revenue à elle, ses larmes coulèrent en abondance. Hermine resta pelotonnée dans un coin jusqu'au soir et du soir jusqu'au matin, sans rien dire. Le lendemain, elle fit offrir le saint sacrifice pour le repos de l'âme du défunt et pria de tout son coeur.

Le premier rayon du soleil d'été ramena la baronne à Separowze. Elle apprit que madame Janowska habitait encore la maison où était mort Maryan et résolut d'aller lui rendre visite. La veuve, en grand deuil, la reçut avec plus de surprise que d'indignation; elle répondit à toutes les questions qui lui furent posées sur les derniers moments de son mari. Warwara, ayant fini de l'interroger, regarda, non sans quelque embarras, ses ongles roses et murmura timidement:

--Parlons, s'il vous plaît, de la somme que me devait le pauvre homme... vous savez bien, la somme...

--Ma foi! il me semble que vous n'avez épargné aucun moyen pour vous la faire rendre! répondit froidement madame Janowska.

--Je croyais, dit Warwara en soupirant, je supposais... enfin je compte sur votre honnêteté...

Hermine tirait énergiquement sa maîtresse par la robe, mais elle ne réussit pas à l'arrêter dans cette ignoble réclamation.

--Car enfin, continua la baronne, vous vivez de mon argent.

--De votre argent! s'écria la veuve en se levant toute droite; avez-vous bien l'impudence de venir parler ici de ce commerce d'âmes, femme éhontée! Ainsi vous croyez m'avoir payé le sacrifice que je vous ai fait?... Vous ne le pouviez pas, m'eussiez-vous donné tout l'or du monde! Je me disais que mon mari, qui vous aimait, serait heureux comme il ne pouvait l'être avec moi; voilà pourquoi je vous l'ai donné, n'exigeant en échange que mon pain quotidien, afin de ne plus lui être à charge, afin qu'il fût heureux! répéta Théofie dans l'obstination de son étrange dévouement. L'a-t-il été? Non! Vous nous avez trompés tous les deux, moi et lui...

--Je vous en prie, murmura Warwara, ménagez mes nerfs.