Le legs de Caïn Un Testament — Basile Hymen — Le Paradis sur le Dniester
Part 3
--Tu me fais peur.
Warwara possédait une seconde clef du bureau de son mari; aussitôt qu'il s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer chez les voisins.
--Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine, dit-elle; au moins, de cette façon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai, tu gagneras. Comprends-tu?
L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé, un certain Albin de Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enragé, comme le sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands. Ce Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années, faisait à la baronne une cour respectueuse, mais décidée. Il lui apportait des violettes et des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles sérénades. Le jour de sa fête, il imagina une fête champêtre. Les garçons et les filles de quatre villages réunis vinrent chanter et danser la kolomika autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau qui représentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau improvisé faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait, ravi, en fumant sa pipe turque.
A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive auprès de son vieux mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas à sa santé. La partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé vint moins souvent; en revanche, Lindenthal était chaque soir assidu à la seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers auprès de sa femme, lui tenant compagnie.
Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski tomba malade cet hiver-là, et au printemps il mourut. Warwara le négligea beaucoup pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle même de la souffrance; il la fit demander à la fin, mais la femme de chambre vint annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne était tombée sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre femme!»
A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il fermé les yeux que Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis, après que les fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et la chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous les tiroirs. S'étant assurée qu'ils ne renfermaient rien de contraire à ses intérêts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé, dans le bureau du défunt.
Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau de la famille. Sa veuve n'assista pas à la cérémonie; le désespoir l'en empêcha. Lindenthal marchait vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la foule des serviteurs.
Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture du testament.
Warwara entrait en possession d'une fortune considérable. Elle n'avait que vingt-deux ans.
IV
Warwara donna en ces circonstances à sa mère une première preuve d'amour filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues prétendirent que c'était en qualité de femme de charge.
Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car chaque miroir lui répétait que les crêpes noirs faisaient valoir son teint éblouissant. Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite forcée par les plaisirs de l'année qui suivit. M. de Lindenthal avait demandé sa main; elle répondit avec autant de grâce que de fermeté qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas d'embellir ses jours.
Warwara n'était économe que de son propre argent. Elle acceptait sans scrupule les fêtes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait de la conduire aux bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle à Separowze? Toute la contrée était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de quelques splendides réjouissances, et jamais l'attente de l'honnête noblesse campagnarde ne fut déçue; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui ont survécu à cette époque racontent les féeries imaginées par la baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traîneau qui représentait un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à plumes de héron, elle jetait à la foule enthousiaste des poignées de ducats qui ne sortaient pas de ses coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de janvier un petit palais de glace dont le portail était précédé de deux dauphins crachant des flammes. Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un char de forme antique. L'été suivant eurent lieu des régates tout à fait extraordinaires, les bateaux finissant par donner la chasse à une baleine de carton qui fut traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la fête. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et, lorsque la nuit se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain de lanternes de couleurs comme prélude au plus brillant des feux d'artifice.
Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas l'administration de ses terres; en même temps elle augmentait ses revenus par d'habiles spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer exactement, avait demandé en vain un sursis; en vain sa femme s'était-elle jetée aux pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et une commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution légale. Tout étant fini, ces messieurs furent priés de dîner à la seigneurie, selon un vieil usage auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle le désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la salle à manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente et hardie, perdit elle-même quelque peu contenance. Néanmoins elle se remit promptement, lui tendit la main et s'écria:
--Quel heureux hasard!
Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès d'elle à table et quand, le dîner terminé, les convives prirent place à la table de jeu, Warwara appela Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre extrémité du salon.
--Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi, puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu visite?
--Je vous prie, madame la baronne, de considérer ma position...
--Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur.
--Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan avec calme, je suis encore greffier du tribunal de Kolomea.
--Je ne comprends pas...
--Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous êtes riche? Vous ne comprenez pas qu'un honnête homme ne saurait être tenté par le rôle de parasite?
--Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme l'hermine mollement posée sur celle de Maryan, vous voir très-souvent... Je ne vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle très-bas, avoir effacé tout à fait de votre coeur certains souvenirs qui me sont chers.
--War... madame!...
--Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves sérieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner.
Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honnêteté mît un sceau sur ses lèvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses qui, reliées et dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan était trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son âme, comme dans un sépulcre; il employait donc tous les moyens pour ne pas se laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y avait par exemple un échiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan plaçait cet échiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois l'amenait à se rendre.
--Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de plaisir à vous battre. Faites donc attention!
--Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est justement ce qui me trouble.
--A quoi faites-vous donc attention?
--A vos mains.
Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait et sourit.
--Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait être un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma poitrine et de saisir mon coeur.
--Ah! et qu'en ferais-je?
--Une pelote à épingles peut-être.
Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait si beau que Warwara ne voulut pas le retenir à jouer et proposa une promenade.
Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla gaîment avec lui à travers les ondes mûrissantes des blés, du côté du village d'Antoniowska. Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer, de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite sans qu'on sentît le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara s'assit sur la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à quelques pas, la regardant mordiller un épi de blé:
--Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est insupportable.
--Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans se rapprocher.
--Croyez-vous?
Comme le silence se prolongeait:
--En pareil cas, pensa la baronne, la littérature est la meilleure ressource.--Et elle entama une comparaison entre les romans français et anglais à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta cependant à corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu qu'ils ne remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain à s'abriter sous son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents d'eau.
--Nous serons lapidés! criait-elle.
Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche chaumière qui se cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa la porte, et aussitôt une grosse poule mouchetée, effrayée de cette irruption, sauta sur la table avec des gloussements de détresse, puis de la table sur le poêle où elle continua de s'agiter.
--Les gens de la maison doivent être aux champs, dit la baronne, et moi je suis trempée; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se sécher!
Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques brins de fagot qui remplirent le poêle de pétillements pareils aux coups de fusils d'une bataille.
--La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous changiez de vêtements sous peine de prendre la fièvre.
Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une caisse peinte, s'efforçait en vain d'ôter ses bottines; le cuir était gonflé par l'humidité.
--Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.--Et, pliant le genou, il défit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche pouvaient servir, faute de mieux. Après s'être acquitté avec une réserve imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant la baronne se déshabiller. Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de broderies en laine rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de la Petite Russie. Les femmes pensent à la parure dans toutes les situations, elle avait donc entouré son cou de grains de corail et noué autour de sa tête un mouchoir jaune qui, cachant le front à demi, grandissait encore ses yeux.
--Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle à Maryan.
Perdu dans une muette admiration, il oublia de répondre.
--Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer d'habits. Ne m'entendez-vous pas?
--J'écoute.
--Cela ne suffit pas; il faut obéir.
--Comme vous voudrez.
Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan fouilla toute la chaumière.
--Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de l'eau-de-vie.
--Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de l'eau-de-vie: elle y trempa ses lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il vida d'un trait.
Tous deux tendirent une corde devant le poêle pour y sécher leurs habits.
La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui tremblaient sur les feuilles ressemblaient à des diamants; la lumière dorée du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.
--Nous pouvons partir, dit Maryan.
--Affublés comme nous le sommes?...
Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol à ses pieds.
--A quoi pensez-vous?
--Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vêtue ainsi.
--Et pourquoi?
--Parce que je pourrais dire à une paysanne bien des choses que je dois cacher à la baronne.
--Qu'est-ce que ce devoir-là? qui vous l'impose? s'écria Warwara avec un regard étincelant de colère charmante. Je ne vous ai pas condamné à rester muet; c'est vous qui me gardez rancune. Vous dites des absurdités... Si j'étais paysanne, vous ne m'aimeriez pas. Allons-nous-en.
Elle sortit de la chaumière d'un pas dégagé. Maryan suivait à quelque distance; brusquement elle s'arrêta et l'attendit:
--Mais parlez donc, dit-elle, je vous le permets, ou plutôt je le veux. Avez-vous tout oublié? Vous paraissiez m'aimer autrefois; comment vous suis-je devenue indifférente?
--Si je l'expliquais, vous me comprendriez mal peut-être. Je ne veux pas avant toutes choses que vous me méprisiez.
--Décidément, vous êtes fou! Je n'aurais jamais cru les hommes si romanesques. Où avez-vous pris tout cela? Dans _Werther_?
Tout en faisant une moue de dédain, elle approchait ses lèvres du visage de Maryan qui sentit la fraîcheur de son haleine et recula.
Là-dessus, elle le toisa fièrement de bas en haut et secoua la tête comme pour dire:
--Attends! tu me demanderas à genoux ce que tu feins de dédaigner aujourd'hui.
Cette femme, malgré toute sa perspicacité, n'entendait rien aux scrupules de la conscience.
--Il m'aime pourtant, disait-elle rêveuse, il me désire et il me fuit!..
Bromirski avait laissé une assez belle bibliothèque à laquelle Maryan empruntait parfois des livres. Un jour Warwara, feuilletant certain volume de Mickiewicz qu'il venait de rapporter, vit une marque autour de quatre vers qui peuvent se traduire ainsi:
«Mon âme, le souvenir habite en toi, comme un vautour.--Il dort pendant la tempête du sort et tu es sauve.--Mais le repos et la confiance te sont-ils rendus,--Aussitôt, tu saignes sous des serres impitoyables.»
--Pourquoi, demanda Warwara, pourquoi donc avoir marqué ce passage?
Maryan s'en défendit.
--C'est inutile de nier, s'écria-t-elle, vous l'avez marqué, vous dis-je! De quel souvenir êtes-vous tourmenté? Qu'avez-vous perdu? A quoi bon saigner et vous débattre?
--Il est donné au poëte, répondit Maryan d'une manière évasive, de rendre dans la langue des anges la souffrance muette de l'homme...
--Continuerez-vous à parler par énigmes? interrompit Warwara avec emportement. Prétendez-vous, monsieur, vous jouer de moi? Assez de phrases sentimentales! Si je vous plais comme autrefois... alors... ces vers sont superflus, je ne vous ai pas repoussé! Si vous ne tenez plus à moi, que signifient ces soupirs, ces allusions, ces aveux à demi étouffés qui agacent mes nerfs et qui commencent, entendez-vous... à m'ennuyer?
Maryan éclata enfin:
--Faut-il vous dire que je vous aime?
--Vous ne pouvez pourtant vous attendre raisonnablement à ce que je le dise la première?
--Où nous conduirait ma folie? Vous êtes libre, mais moi...
--Ah! nous y voici! vous voudriez m'épouser! dit Warwara avec un rire moqueur; mes richesses ne vous feraient pas honte si je vous offrais de les partager, de monter du rang de petit greffier à celui de maître de Separowze!
Maryan était devenu très-pâle.
--Je vous l'avais bien dit que vous me comprendriez mal, répondit-il avec hauteur; heureusement, je peux prouver par mes actes que...
Il s'interrompit, salua et sortit tranquillement de la chambre.
Warwara s'efforça en vain de le rappeler; elle parut trop tard à la fenêtre ouverte, il dépassait déjà d'un pas rapide l'allée de peupliers; il n'eut garde de se retourner pour voir flotter un mouchoir blanc, il fut sourd à la voix qui prononçait son nom avec un mélange de prière et d'angoisse. Son orgueil avait triomphé encore une fois, mais le triomphe ne devait pas être de longue durée.
Lorsque M. de Lindenthal se présenta ce soir-là chez la baronne il ne fut pas reçu, et le lendemain Warwara se leva les yeux rouges. Si Maryan se fût traîné à ses genoux, elle l'eût repoussé peut-être; les dédains du jeune homme irritaient son amour-propre. Elle pensait comme Talleyrand que chaque homme, de même que chaque chose, a son prix et le fait qu'un pauvre petit scribe eût considéré comme une offense l'hypothèse d'être enrichi par ses mains la laissait confondue. A tout prix, il fallait vaincre cette insolence. D'ailleurs elle aimait Maryan autant qu'il lui était possible d'aimer, avec une sorte d'énergie semblable à de l'avidité. Elle le poursuivit désormais, comme don Juan put poursuivre une fille aux abois. Son unique pensée du matin au soir était de le rencontrer, et elle le rencontrait, comme si sa volonté implacable eût forcé les événements. Chaque fois elle le saluait affectueusement; elle s'arrêtait même, dans l'espoir qu'il l'aborderait, et Maryan passait d'un air sombre. Une fois, sur la route impériale, à quelque distance de la ville, elle fit arrêter sa voiture et cria:
--Monsieur Janowski, je vous en prie, un mot!...
Maryan resta immobile, respirant avec effort:
--Me prenez-vous donc pour un mendiant, noble dame? demanda-t-il. Je ne demande pas l'aumône. Employez mieux votre argent.
Puis s'adressant à un groupe de fainéants déguenillés, boiteux fort ingambes et aveugles voyants, qui encombraient le fossé, il reprit:
--Écoutez, pauvres gens! voici une dame compatissante qui veut vous donner, vous donner beaucoup. Courez vite!
Là-dessus il s'éloigna, laissant Warwara aux griffes de ces gueux, qui saisissaient les rênes des chevaux, grimpaient sur les roues, tendaient leurs bonnets à la portière en énumérant leurs misères, comme fait le choeur d'une tragédie grecque.
--En avant! ordonna la baronne
--Impossible! répondit le cocher.
--N'importe! que les chevaux passent sur eux!
Le cocher fit le signe de la croix et ne bougea pas. Force fut bien à madame Bromirska de tirer sa bourse et de jeter son argent à cette horde presque menaçante qui lui souhaita cent ans de vie et autant d'enfants.
Cette désagréable aventure ne l'empêcha pas d'aborder quelques jours plus tard Maryan, qui fumait un cigare devant le café de Kolomea, où se trouvaient aussi cinq officiers, un commissaire du cercle et une demi-douzaine de juifs, lesquels ouvrirent de grands yeux et envièrent la bonne fortune du jeune greffier. Maryan eût désiré être un oiseau qui s'envole à l'approche du chat, mais la fortune lui ayant refusé des ailes, il jugea convenable de répondre en homme bien élevé. Warwara feignait de se promener sur la place; elle lui parlait en même temps avec vivacité sans obtenir une seule réponse. Au bout de quelques minutes, Maryan regarda sa montre, et prétexta une affaire pour la quitter.
Une autre fois elle vint à son bureau, lui demander conseil pour un procès. Il s'excusa disant qu'il n'était pas légiste.
--Mais vous êtes un homme d'esprit et je n'ai confiance qu'en vous.
--Consultez plutôt M. de Lindenthal.
Elle se leva d'un air de reine outragée, mais le soir même, il la trouva sur son chemin; elle lui saisit les mains avec des sanglots étouffés:
--Pardonnez-moi, le dépit m'a emportée trop loin, oubliez les paroles indignes qui m'ont échappé, j'en suis trop punie, ayez pitié de moi! Faut-il tomber à genoux ici, dans la rue?
--Je ne vous en veux pas..., balbutia Maryan, dont le ressentiment devait céder à cet humble repentir.
--Prouvez-le en m'accompagnant tout de suite jusque chez moi.
Il voulut, résister, mais la victoire fut pour la baronne. Dans cette calèche close qui roulait au milieu du silence et des ténèbres, il était son prisonnier; Warwara se jura de ne plus jamais lui rendre sa liberté.
A Separowze ils furent reçus par M. de Lindenthal qui, ne comptant pas sur la présence d'un tiers, vint au-devant de la voiture en bottes rouges et en robe de chambre turque. Maryan changea de couleur et voulut prendre congé.
Warwara ne comprit pas d'abord:
--Quelle mouche vous pique? demanda-t-elle.
Tout à coup elle éclata de rire:
--Jaloux? vous êtes jaloux! Et vous ne vouliez pas de moi! Eh bien! c'est votre punition!
Elle profitait, pour parler ainsi, de l'absence de Lindenthal qui, tout confus de son côté, était allé faire une toilette moins intime.
--Cet homme a des droits que je suis tout prêt à respecter, riposta Maryan, désenchanté une fois de plus.
--Taisez-vous, interrompit Warwara, je ne veux pas chez moi de scandale; mais je vous jure de le congédier de la bonne manière. Faites-nous seulement une mine moins tragique et vous verrez!
Sur ces entrefaites une alliée précieuse vint au secours de Warwara. Ce fut Théofie, la femme de Maryan, bonne personne d'un esprit borné et de sentiments assez vulgaires. Les longues visites que son mari faisait à Separowze et dont elle ne pouvait manquer d'être instruite, excitèrent sa jalousie. Au lieu d'avoir recours pour le retenir à des artifices ingénieux, elle s'emporta, elle le tourmenta par ses prières, ses reproches, ses larmes, ses attaques de nerfs, ses menaces, ses injures; elle ouvrit les lettres qu'il recevait de Warwara, elle le suivit à Separowze, le fit appeler par les valets, entama une scène de violence, puis lorsqu'elle le vit en colère, tomba soudain à genoux, jurant, les mains levées au ciel, que personne ne pouvait l'aimer comme elle l'aimait. Tout cela n'était pas fait pour rallumer un amour éteint. Au lieu de ramener son mari, la pauvre femme le poussa dans les filets de sa rivale, comme si elle eût été complice de cette dernière. Une brouille complète avec Lindenthal acheva d'assurer l'ascendant de Warwara sur Maryan Janowski.
Le magnifique gentilhomme arriva un jour chez sa maîtresse très-rouge et très-embarrassé; après de longs préambules, il demanda timidement à la baronne de lui prêter un peu d'argent.
Warwara se mit à jouer avec les franges du sofa où elle était assise, comme si elle eût réfléchi.
--Prêter de l'argent à ses amis est le moyen le plus sûr de perdre leur affection. Vous m'êtes encore trop cher, Albin, je me garderai de vous prêter une obole.
--Mais, Warwara, puisqu'il faut vous le dire, je suis ruiné ou bien près de l'être, et si mes amis m'abandonnent...
--Je vous remercie de votre franchise, interrompit froidement la baronne; si vous en êtes là, il serait inutile d'essayer de vous sauver et je risquerais en outre d'être entraînée dans votre malheur.
--Vous oubliez, fit observer Lindenthal avec amertume, que tout ce que je possédais a été à vous bien longtemps!
--Il est indigne d'un homme d'honneur de me le rappeler, dit Warwara, avec une superbe explosion de courroux; après ce reproche, monsieur, je ne puis plus vous revoir.
Elle lui montrait la porte. Lindenthal sortit en chancelant:
--Soit, dit-il, je n'ai qu'à mourir.